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Karl Lueger

 Philippe Girard

Un jeune conseiller municipal contre les malversations du libéralisme et du grand capital

 

Karl Lueger naît en 1844, dans la banlieue de Vienne, d’une famille très modeste. Avocat, il est élu en 1875 au conseil municipal de la capitale de l’Em­pire d’Autriche-Hongrie, où il se signale par sa dénonciation des malversations dans la gestion des services publics, n’hésitant pas à  incriminer son propre parti, le tout-puissant parti libéral ; simultanément, il défend gratuitement les plus humbles, parfois des ouvriers bien éloignés de ses idées. Réélu en 1878, il rend publics les noms d’élus ayant accepté des pots-de-vin et contraint à la démission le maire libéral ; attaqué en justice par les puissants intérêts dont il étalait les pratiques malhonnêtes, condamné en première instance, il est acquitté en appel. Son nom est dès lors célèbre, mais il se trouve isolé sur le plan politique. Il est néanmoins, grâce à sa notoriété, son charisme et sa sollicitude pour la partie la plus démunie de la population viennoise, élu député en 1885.

 

Six fois élu avant de devenir bourgmestre de Vienne !

En 1887, Lueger rejoignit l’Union des Chrétiens-sociaux, d’où sortira, en 1893, dans le sillage de l’encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII, le parti chrétien-social qu’illustreront Mgr Seipel et Engelbert Dollfuss (Sel de la terre 63). Dans le même temps, il créa la ligue antilibérale, devenue par la suite le mouvement Chrétiens unis. Majoritaires aux élections municipales d’avril 1895, les chrétiens-sociaux élirent Lueger bourgmestre de Vienne ; ce fut la première des cinq élections suivantes qui toutes le porteront à la magistrature municipale et que l’em­pereur François-Joseph refusera à chaque fois de ratifier, avant de s’incliner, au sixième vote, devant la volonté populaire, en avril 1897. Incroyable épisode de la vie politique austro-hongroise, montrant à quel point la monarchie des Habsbourg était dominée par la haute finance internationale, qui avait bien discerné en Lueger un adversaire sans concession de ses buts et de ses méthodes.

 

Au service du bien commun

D’emblée, Lueger applique le programme de son discours d’investiture en s’attaquant au grand capital qui, dans la gestion des services publics municipaux, dégage des bénéfices abusifs aux dépens d’une population victime des spéculations souvent délictueuses de l’ancienne majorité libérale. Distribution du gaz, électrification des lignes de tramways, réseaux d’adduction d’eau potable, autant de dossiers où Lueger doit s’impliquer contre des adversaires sans scrupules, au point qu’il en vient parfois à douter de son avenir politique, mais « sa foi catholique le tient, comme il le confiera plus tard à ses amis ». La capitale voit se multiplier écoles, hôpitaux, orphelinats, théâtres et aussi parcs, auxquels le bourgmestre tient beaucoup pour la salubrité publique. Dix mille étudiants bénéficient de repas gratuits. Le programme chrétien-social est « de rendre Vienne plus grande, plus belle et plus riche », tout en réprimant la spéculation foncière.

 

Amitié envers toutes les nationalités de l’Empire, traitées sur un pied d’égalité juridique

En tant que maire de Vienne, Lueger ne pouvait pas ne pas avoir de vues sur l’avenir de la Double-Monarchie. Il fut partisan du maintien du caractère pluri-national, dans un cadre où toutes les nationalités composant l’empire disposeraient des mêmes droits, s’opposant aux nationalistes allemands qui voulaient le rattachement au Reich grand-allemand. Cette hostilité de Lueger au pan-germanisme à base raciale venait de son catholicisme et sera partagée par Dollfus, qui en mourra. « Dans l’Empire, je connais des nations égales en droits, et je vois dans chaque Tchèque, dans chaque Slovène, mon concitoyen autrichien. » Sur le plan national comme sur le plan social, Lueger fut du côté des opprimés.

En 1909, Karl Lueger fut réélu maire par les Viennois conscients des bienfaits de sa gestion. Mais, depuis 1902, il était un grand malade. Il participe encore à la séance du Conseil municipal du 1er février 1910. Ce sera la dernière ; il meurt le 10 mars après une pénible agonie. Ses funérailles furent une des dernières grandes cérémonies publiques de l’Autriche traditionnelle avant son crépuscule.

Il convient de remercier vivement l’auteur pour cette biographie, dont on regrettera le style parfois relâché – la première en français. C’est celle d’un homme fort important et néanmoins quasi inconnu en France. C’est que Karl Lueger échappe aux stéréotypes imposés : réellement issu du peuple, il fait choix, après une période d’incertitude, de l’enseignement de l’Église pour socle de son combat politique. C’est sa foi qui explique sa conception, faite de sympathies réciproques, des rapports entre les peuples de l’Empire contre des nationalismes à tendances hégémoniques et païennes. C’est également elle qui permet de comprendre sa position en faveur des pauvres contre le grand capital et sa clientèle de politiciens corrompus de droite et de gauche. A Vienne comme à Paris, il y a 100 ans comme aujourd’hui, la vraie solution de la question des rapports politiques et sociaux dans les sociétés est le Christ-Roi.

  

Laurent Glauzy, Karl Lueger, le maire rebelle de la Vienne impériale, La Maison du Salat, 2012, 157 p. (plus 16 p. de photographies), 18 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 85

p. 192-194

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