Les volontaires « pour Dieu, la Patrie et le Roi » de la guerre d’Espagne
Philippe Girard
C'est un sujet très peu abordé, et jamais en langue française, que l’auteur, Sylvain Roussillon, traite dans son ouvrage consacré aux volontaires venus du monde entier servir dans le camp national lors de la guerre d’Espagne (1936-1939). Autant ceux du camp révolutionnaire, les « brigades internationales » de Staline, sont-ils connus et célébrés, autant ceux qui offrirent leur vie pour l’Espagne « une, grande et libre », traditionnelle et catholique, sont-ils ignorés : c’est comme s’ils n’avaient pas existé. La gauche a édifié autour de cette guerre un des mythes auxquels elle est très fermement attachée, d’autant plus que d’autres se sont enfin effondrés, ceux des prétendues responsabilités allemandes à Katyn et de l’innocence des époux Rosenberg – et ces volontaires viennent en déranger la belle ordonnance. C’est dire que Sylvain Roussillon fait œuvre utile en relatant cette participation mondiale au combat « pour Dieu, la Patrie et le Roi », selon le cri de ralliement des Requetès carlistes.
« Les volontaires étrangers, un combat symbolique plus que décisif », écrit l’auteur, en l’appliquant aux deux camps en présence. Effectivement, d’après les chiffres qu’il fournit, l’engagement du côté national fut moindre en quantité ; à cela, plusieurs explications :
– d’abord, les autorités espagnoles préférèrent recevoir du matériel de guerre et des médicaments, ainsi qu’un soutien financier, politique ou moral ;
– ensuite, des gouvernements favorables au camp national, et surtout celui de l’Irlande, adhérèrent au Comité International de non-intervention et en respectèrent loyalement les directives, tarissant ainsi des sources de recrutement considérables (10 000 volontaires irlandais se présentèrent), alors que d’autres gouvernements, adhérents eux aussi, agirent en secret, tel le Front Populaire au pouvoir à Paris, organisant au profit de son homologue de Madrid un système de contrebande de guerre, dans lequel œuvra un haut fonctionnaire, aux idées affirmées de gauche, Jean Moulin, celui-là même dont De Gaulle fera dans quelques années son représentant à la tête du Conseil National de la Résistance ;
– enfin, des rivalités entre les partis et mouvements servant de viviers au recrutement de volontaires, concoururent, comme en France, à limiter le nombre des engagements. Dans le camp révolutionnaire, il n’y eut qu’un organisme central de recrutement des brigades internationales, le Komintern, dépendant du Parti communiste d’URSS, machine bien rodée et efficace aux moyens financiers et matériels considérables, sans équivalent dans le camp national.
179 068 volontaires venus de 61 États et peuples
Après deux chapitres consacrés à la brève histoire de la Seconde république espagnole, en proie dès ses débuts, en 1931, à une violence révolutionnaire qui ne fera que se développer, avant tout contre l’Église, l’auteur traite le sujet par nationalités (volontaires italiens, français…), ou par zones géographiques (empire britannique, continent africain,…) en quatorze chapitres. En fin de volume, un tableau sur quatre pages décrit l’origine nationale des volontaires, leur nombre pays par pays et leurs affectations au combat. Il n’y eut que deux corps entièrement composés d’étrangers, le corps des Troupes Volontaires et l’Aviation légionnaire (75 000 Italiens) et la Légion Condor (15 000 Allemands), dont l’auteur insiste sur la qualité de volontaires. Le général Franco ne voulait pas d’unités étrangères homogènes et n’accepta qu’à contrecœur les formations envoyées par Rome et Berlin, qui se montrèrent d’ailleurs des alliés parfois envahissants, surtout Mussolini, avec lesquels Franco eut des relations tendues.
Les autres volontaires furent disséminés dans l’armée espagnole, le Tercio (Légion étrangère espagnole), les diverses milices des mouvements nationaux (carlistes, phalangistes…) ou le service médical. A titre d’exemple, les 991 volontaires français se répartirent essentiellement entre le Tercio (620, après la dissolution de la bandera Jeanne d’Arc) et les Requetès carlistes (300). En chiffres, les participations les plus élevées furent fournies, outre les Italiens et les Allemands, par les volontaires marocains (76 168, juste devant les Italiens) en provenance de la zone espagnole du Maroc, puis portugais (3791), français (991) et irlandais (798). Les deux premiers commandants de la bandera Jeanne d’Arc furent le capitaine Henri Bonneville de Marsangy, tué en octobre 1937 après être passé chez les carlistes, et le commandant Victor Monnier, tué en juillet 1937. Parmi les Français figurèrent le fils aîné de l’écrivain Georges Bernanos, Yves, Michel de Camaret, Compagnon de la Libération, député du Front National de Jean-Marie Le Pen, le prince Gaétan de Bourbon-Parme, Jean-Hérold Paquis, victime de l’épuration en octobre 1945. Les Irlandais, qui auraient été bien plus nombreux sans l’adhésion de Dublin au Comité de non-intervention, s’engagèrent par solidarité catholique en apprenant les tueries – 13 évêques, 7 000 prêtres, religieux et religieuses – perpétrées par le camp révolutionnaire ; il y eut 24 volontaires de l’Ulster protestant dans leurs rangs.
Les autres participations furent bien plus modestes, depuis celle de l’Argentine (177 volontaires) jusqu’à celles de l’Australie, de la Chine, de la République dominicaine, de l’Inde, du Nicaragua, du Panama, de Porto-Rico, de l’Uruguay et du Vénézuela, qui fournirent chacun un volontaire, en passant par les juifs séphardites (80), les Turcs (6), au total 61 États ou peuples.
Si la Grande-Bretagne ne fournit que 50 volontaires, il convient de noter que des Anglais sont à l’origine directe de la victoire des nationaux : en effet, Douglas Jerrold, directeur de la revue Catholic English Review, fournit l’avion De Havilland Dragon Rapide à grand rayon d’action qui, avec un équipage entièrement anglais, quatre hommes et deux femmes, décolla de Londres le 11 juillet 1936 pour les Canaries afin d’en ramener le général Franco à destination du Maroc espagnol où il déclencha le soulèvement national, le 18 juillet.
L’ouvrage est l’occasion de rapides études des mouvements et partis d’où sortirent les volontaires et de la personnalité des chefs. Certains passages manquent de précision, tel celui où, à propos du capitaine Bonneville de Marsangy, l’auteur écrit :
Membre de la mission militaire française à Varsovie en 1920, avec d’autres officiers comme Weygand et De Gaulle… (p. 227).
Il est impossible de placer sur le même plan le général Weygand, chef de cette mission envoyée pour conseiller l’État-Major polonais face à l’attaque de l’Armée rouge, auréolé de son rôle d’adjoint de Foch qu’il accompagna à Rethondes, et le capitaine De Gaulle, officier inconnu parmi les 200 autres composant la mission, tout juste sorti du camp de prisonniers où il passa les trois quarts de la guerre.
De même, p. 336 :
Connaître l’histoire et les sacrifices endurés par les volontaires pro-nationaux n’enlève rien au courage et à la bravoure des volontaires pro-républicains ; reconnaître la sincérité intellectuelle des premiers ne retire rien à la pureté idéologique des seconds.
Pour ce qui est du courage et de la bravoure, ils sont certes de tous les camps, comme l’écrivait Robert Brasillach dans son Histoire de la guerre d’Espagne, admirant les combattants des brigades internationales, et que cite Sylvain Roussillon ; pour ce qui est de la « pureté idéologique » en revanche, on lui en laissera la paternité, en faisant simplement remarquer que la défaite du général Franco et de l’Espagne traditionnelle eût très certainement signifié la création d’une république socialiste soviétique espagnole, satellite de l’URSS, dont elle eût appliqué la politique, les méthodes et l’idéologie, suffisamment bien connues aujourd’hui.
Le livre comporte une bibliographie très abondante, ce qui fait d’autant plus regretter l’absence de l’historien espagnol Pio Moa, bizarrement qualifié, p. 59, de « néo-franquiste ». Ancien communiste, aujourd’hui démocrate et libéral, Pio Moa est l’auteur d’une œuvre remettant en cause les poncifs que la propagande de gauche est parvenue à faire passer pour vérités historiques. (Voir dans la Nouvelle Revue d’Histoire n °17, mars-avril 2005, l’entretien avec Pio Moa : « Guerre d’Espagne, l’historien qui fait scandale ».)
Sylvain Roussillon, Les Brigades internationales de Franco, Via Romana, 2012, 362 p. (plus 12 p. de photographies peu connues), 24 €.

