Les signes de la venue du Messie
Traité pour convertir les juifs (III)
par saint Vincent Ferrier O.P.
Voici la suite du Traité pour convertir les juifs dont saint Vincent Ferrier fut le principal rédacteur [1].
Deux premiers chapitres, publiés dans Le Sel de la terre 80, ont démontré que, selon les prophéties :
1. – Le Christ ou Messie devait être envoyé par Dieu à tous les peuples (bien que en priorité aux juifs).
2. – Le Messie devait être envoyé pour libérer principalement de la captivité spirituelle, à savoir celle du péché et de l’enfer (ce qui n’excluait pas pour autant, comme conséquence et pour ainsi dire accessoirement, la libération de la captivité temporelle).
Le troisième chapitre aborde la question centrale qui nous sépare des juifs : le Messie est-il venu ?
Pour le nier, les juifs recensent dans les prophéties sept signes de la venue du Messie qui ne se seraient pas encore réalisés. Les quatre premiers ont été examinés dans Le Sel de la terre 82 :
a) l’apprivoisement des bêtes sauvages (Is 11, 1-9 ; 65, 25 ; Ps 90, 13) ;
b) la paix et la concorde entre les hommes (Is 2, 4 ; 9, 6-7 ; 32, 18 ; Ps 71) ;
c) une parfaite connaissance de Dieu (Jr 31, 33-34) ;
d) une grande abondance de richesses (Is 32, 18 ; 49, 10 ; 65, 13-14 ; Ps 64, 14).
Saint Vincent Ferrier a montré que ces annonces ne doivent pas être prises de façon trop matérielle, car elles se rapportent surtout à des réalités surnaturelles :
– l’apprivoisement des bêtes sauvages est une image de la conversion des païens, des pécheurs et des barbares, à qui le christianisme apprend la douceur ;
– la paix apportée par le Messie est essentiellement une paix intérieure, fruit de la paix avec Dieu ; pour ceux qui l’acceptent (car tous ne l’acceptent pas) elle favorise la paix temporelle mais sans jamais l’obtenir entièrement ici bas (la paix parfaite ne viendra qu’avec le second avènement) ;
– la connaissance de Dieu a bel et bien été étendue à toute la terre grâce au premier avènement du Messie, mais elle ne sera parfaite que lors du second avènement ;
– enfin, l ’avènement du Messie a apporté une grande abondance de richesses spirituelles ; si quelqu’un le nie, en estimant que c’est là se débarrasser de l’objection à trop bon compte, saint Vincent Ferrier présente, en preuve, les milliers et les milliers d’hommes de toutes conditions, même rois et princes, qui ont subitement abandonné toutes leurs richesses temporelles, ainsi que tous les honneurs et les plaisirs du monde, pour obtenir les richesses spirituelles apportées par le Christ ; on n’a jamais vu un tel phénomène en dehors du christianisme et il prouve, au moins que, pour ces milliers et ces milliers d’hommes, les richesses apportées par le Christ sont bien réelles, et supérieures à toutes les richesses terrestres.
Il reste à examiner les trois derniers signes de la venue du Messie, qui sont, selon les juifs :
e) sa domination sur toute la terre ;
f) la gloire que son règne doit apporter aux juifs, à Jérusalem et au Temple ;
g) enfin, la rénovation de toutes choses, y compris des corps célestes.
On atteindra ainsi la fin du chapitre central – le troisième – de ce Traité pour convertir les juifs.
Deux autres chapitres et quelques annexes resteront encore à paraître.
Nous remercions M. Yves Brinquin qui a assuré la traduction.
Le Sel de la terre.
Objections des juifs
[Trois signes restent donc à examiner.]
e) Le cinquième signe est la domination universelle du Messie, car tous les hommes lui seront soumis, selon ces versets du psaume (71, 8-11) :
Et il dominera depuis une mer jusqu’à une autre mer, et depuis un fleuve jusqu’aux limites de la terre. Devant lui se prosterneront les Éphésiens ; et ses ennemis lècheront la poussière. Les rois de Tharsis et des îles lui offriront des présents ; les rois d’Arabie et de Saba lui apporteront des dons ; et tous les rois de la terre l’adoreront : toutes les nations le serviront.
Et dans Zacharie (9, 9-10) :
Voici que ton roi viendra à toi, juste et sauveur ; lui-même pauvre et monté sur une ânesse et sur un poulain petit d’une ânesse. Et je détruirai entièrement d’Éphraïm les quadriges, et de Jérusalem les chevaux, et l’arc de la guerre sera anéanti, et il publiera la paix aux nations. [Et la suite :] Sa puissance s’étendra depuis une mer jusqu’à une autre mer, et depuis les fleuves jusqu’aux confins de la terre.
De nombreux autres passages vont dans ce sens. Or jusqu’ici on n’a pas vu un tel dominateur universel et dont la domination fût destinée à durer toujours, comme celle du Messie, qui doit être éternelle, selon de nombreux passages des saints Livres ; donc le Christ n’est pas encore venu.
f) Le sixième signe est la gloire du Messie et de son règne, ainsi que des juifs, et aussi de Jérusalem et de son temple. Ce signe découle du précédent. En effet, si le Christ doit être le Seigneur de tous, il n’est pas surprenant que grande soit sa gloire et celle de tout ce qui s’y rapporte. Admirant sa gloire, le prophète demande : « Qui est ce roi de gloire ? Le Seigneur des armées est lui-même ce roi de gloire » (Ps 23, 10).
Et c’est pourquoi, dans son admiration, le prophète Malachie (3, 2) disait : « Qui pourra imaginer le jour de sa venue ? Qui se tiendra debout pour le voir ? »
Le psalmiste dit de lui : « Tu l’as couronné de gloire et d’honneur, Seigneur, et tu l’as établi sur l’œuvre de tes mains » (Ps 8, 7-8).
Parlant de la gloire de son règne, le prophète annonce : « Ils proclameront la gloire de ton règne, parce qu’il sera universel et durera dans les siècles des siècles » (Ps 144, 11).
Parlant de la gloire de l’un et de l’autre, à savoir de ce roi et de son règne, Daniel dit (7, 13-14) :
Je voyais dans ma vision, durant la nuit, et voici comme le fils d’un homme [c’est-à-dire le Christ] qui venait avec les nuées du ciel ; et il s’avança jusqu’à l’Ancien des jours [c’est-à-dire Dieu le Père] et ils le présentèrent devant lui. Et il lui donna la puissance, et l’honneur et le royaume ; et tous les peuples, tribus et langues le serviront ; sa puissance est une puissance éternelle, qui ne lui sera pas enlevée ; et son royaume un royaume qui ne sera pas détruit.
Et toujours dans Daniel (2, 44) :
Le Dieu du ciel suscitera un royaume qui jamais ne sera détruit, et son royaume ne sera pas donné à un autre peuple ; or il mettra en pièces et consumera tous ces royaumes ; et il subsistera lui-même éternellement.
Pour ce qui est de la gloire dont jouiront les juifs à sa venue, il est dit dans Isaïe (49, 22) :
Voici que vers des nations j’élèverai ma main, et devant des peuples je hausserai mon étendard ; et ils apporteront tes fils entre leurs bras, et tes filles, ils les porteront sur leurs épaules. Et les rois seront tes nourriciers, et les reines tes nourrices ; la face contre terre ils se prosterneront devant toi, et ils lècheront la poussière de tes pieds. Et tu sauras que je suis le Seigneur.
Voilà donc quelle est la gloire promise au peuple d’Israël lors de la venue du Messie. Quant à la gloire de Jérusalem, voici ce qui en est dit dans Isaïe (60, 1) :
Lève-toi, resplendis, Jérusalem, parce que ta lumière est venue, et que la gloire du Seigneur sur toi s’est levée. Parce que voilà que les ténèbres couvriront la terre, et une obscurité les peuples [c’est-à-dire les Gentils] ; mais sur toi se lèvera le Seigneur, et sa gloire en toi se verra. La quasi totalité du texte va dans ce sens. Voyons la suite (Is 60, 10-22) : Et les fils des étrangers bâtiront tes murs, et leurs rois te serviront ; car dans mon indignation je t’ai frappée, et par ma réconciliation j’ai eu pitié de toi. Et tes portes seront ouvertes continuellement ; ni jour ni nuit elles ne seront fermées, afin que te soit apportée la force des nations, et que leurs rois te soient amenés [à savoir : pour être tes esclaves]. Car la nation et le royaume qui ne te sera pas assujetti, périra ; ces nations réduites en solitude seront dévastées. La gloire du Liban vers toi viendra ; le sapin, et le buis, et le pin serviront ensemble à orner le lieu de ma sanctification, et la place de mes pieds, je la glorifierai. Et ils viendront vers toi en s’inclinant, les fils de ceux qui t’ont humiliée, et ils adoreront les traces de tes pieds, tous ceux qui te décriaient, et ils t’appelleront la cité du Seigneur, la Sion du Saint d’Israël. Parce que tu as été délaissée et haïe, et qu’il n’y avait personne qui te traversât, je t’établirai l’orgueil des siècles, et la joie pour toutes les générations. Et tu suceras le lait des nations, et de la mamelle des rois tu seras nourrie ; et tu sauras que je suis le Seigneur qui te sauve, et ton rédempteur le fort de Jacob. Au lieu d’airain, j’apporterai de l’or, et au lieu de fer j’apporterai de l’argent ; et au lieu de bois, de l’airain, et au lieu de pierre, du fer ; je ferai régner sur toi la paix, et la justice te gouvernera. On n’entendra plus parler d’iniquité dans ta terre, de ravage et de destruction dans tes confins ; et le salut occupera tes murs, et la louange tes portes. Tu n’auras plus le soleil pour éclairer pendant le jour, et la clarté de la lune ne luira pas sur toi ; mais le Seigneur sera ta lumière éternelle, et ton Dieu ta gloire. Ton soleil ne se couchera plus, et ta lune ne diminuera pas ; parce que le Seigneur sera ta lumière éternelle, etc. Moi le Seigneur [c’est-à-dire le Christ], en son temps je ferai soudain cela.
Et dans Isaïe encore (54, 11-12) : « Voici que j’alignerai tes pierres, et tu seras fondée sur des saphirs. Et je ferai tes tours de jaspe et tes portes en pierres ciselées, et tous tes contours en pierres précieuses. »
De la gloire du temple également, le prophète Aggée (2, 4) parle en ces termes : « Qui est celui parmi vous qui, étant resté, a vu cette maison (le temple) dans sa première gloire ? Et comment la voyez-vous maintenant ? Est-ce qu’elle n’est pas à vos yeux comme si elle n’existait pas ? »
Et la suite (Ag 2, 7-10) :
Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel, et la mer, et la partie aride. […] Et viendra le désiré de toutes les nations ; et je remplirai cette maison de gloire, […] et la gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première [« parce que tous chanteront sa gloire dans son temple » (Ps 28, 9)].
g) Le septième signe de la venue du Christ sera le changement et la rénovation des corps célestes, et même de toutes choses qui, disent-ils, seront renouvelées et restaurées à sa venue. Isaïe (30, 26) en parle : « Et la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil, et la lumière du soleil sera septuplée, égale à la lumière de sept jours, au jour où le Seigneur aura lié la blessure de son peuple et guéri le coup de sa plaie. »
Ailleurs (65, 17-19), il revient sur le sujet :
Car voici que je crée des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; les choses passées ne seront pas dans la mémoire, et elles ne monteront pas sur le cœur. Mais vous vous réjouirez, vous exulterez à jamais dans les choses que je crée ; parce que voici que je crée Jérusalem exultation, et son peuple joie. Et j’exulterai en Jérusalem, et je me réjouirai en mon peule ; et on n’y entendra plus la voix du pleur et la voix du cri.
« Ne vous souvenez plus des choses passées, et les anciennes, ne les regardez pas. Voici que je fais des choses nouvelles » dit encore Isaïe (43, 18-19).
Et dans Ézéchiel (11, 19-20) : « Je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils marchent dans mes préceptes, et qu’ils gardent mes ordonnances, et qu’ils les exécutent ; et qu’ils soient mon peuple et que je sois leur Dieu. »
Il s’ensuit que lors de la venue du Christ, ce ne sont pas seulement les corps célestes qui seront renouvelés mais, d’une certaine manière, tout ce qui existe.
Tels sont donc, selon, les juifs, les signes de la venue du Christ contenus dans la Loi et les Prophètes, à savoir :
e) le règne universel du Christ,
f) sa gloire et celle de tout ce qui aura quelque rapport avec lui, à savoir : son royaume, le peuple des juifs, la cité de Jérusalem et son temple,
g) enfin, la rénovation des corps célestes et de toutes choses.
Or cela ne s’est produit ni totalement, ni même en partie. Donc le Christ n’est pas encore venu.
Tels sont les éléments sur lesquels s’appuient les juifs pour prouver que le Messie n’est pas encore venu. Et presque tous ceux qu’ils tirent de l’Écriture et des prophètes se ramènent d’une façon générale à ce qui a été dit plus haut, bien que sur certains points particuliers d’autres autorités pourraient être invoquées dans le même but.
Réponse aux arguments des juifs
Examen du 5e signe : la domination universelle du Christ
En ce qui concerne le cinquième signe, à savoir la domination universelle et générale du Christ sur tous les hommes (« il dominera d’une mer à une autre mer », etc.) il faut savoir que le pouvoir ou l’autorité d’une personne sur d’autres peut s’entendre de trois manières.
Il peut s’agir d’une autorité :
1°) de droit, mais non de fait,
2°) de droit et de fait,
3°) de fait et non de droit.
Tels sont en effet les différents types d’autorité qu’il nous est donné de voir en ce monde. Ainsi donc :
1°) règne de droit et non de fait celui qui, bien que le royaume lui revienne, ne règne pas sur-le-champ, et dont l’autorité n’est pas entière sur tous mais s’étend peu à peu, au fil du temps, bien qu’il soit le maître légitime, comme par exemple lorsqu’il n’est pas reçu simultanément et pacifiquement par tous, mais qu’on lui résiste ; c’est pourquoi il règne de droit et non de fait ;
2°) règne de droit et de fait celui qui jouit d’une autorité entière et immédiate sur ses sujets : tous ensemble le reçoivent pacifiquement et lui jurent fidélité en tant que roi ou seigneur, selon l’usage adopté communément ; un tel souverain règne de droit et de fait ;
3°) mais celui-là règne de fait et non de droit, dont le pouvoir repose sur la violence.
Il faut noter en outre qu’il existe deux types de pouvoir ou d’autorité. On distingue en effet :
— le pouvoir temporel, qui est celui des rois et des princes de ce monde,
— le pouvoir spirituel, qui est celui du pape et des supérieurs ecclésiastiques.
Cela posé, nous dirons que le Christ ou Messie est le véritable et légitime Seigneur et roi de toutes les nations, aussi bien des fidèles que des infidèles. D’où ce verset du psaume « Moi [le Christ], j’ai été placé par lui comme roi sur Sion, sa montagne sainte », c’est-à-dire sur les juifs. Et la suite : « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et pour possession les extrémités de la terre » (Ps 2, 6 et 8). Le Christ est donc de droit roi et Seigneur de tous les hommes. Le roi David lui-même le reconnaissait pour son véritable Seigneur lorsqu’il disait : « Le Seigneur [c’est-à-dire Dieu le Père] a dit à mon Seigneur [à savoir le Christ] : asseyez-vous à ma droite » (110, 1), etc. Non seulement il est le véritable et légitime Seigneur de tous les hommes, mais il est aussi celui des anges, et par conséquent de toutes les créatures, comme le montre l’Apôtre (He 1, 5) : « Car auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui ? » C’est pourquoi il l’appelle son fils, tandis qu’il appelle les anges ses ministres, en disant au même endroit : « Qui fait de ses anges des vents et de ses ministres une flamme de feu. » Et ailleurs : « Parce qu’il a commandé à ses anges à votre sujet [au sujet du Christ] de vous garder dans toutes vos voies » (Ps 90, 11).
Et présentant son fils premier-né à la terre entière, il dit : « Que tous les anges de Dieu l’adorent » (He 1, 6). Et dans le psaume : « Adorez-le, vous tous ses anges » (Ps 97, 7).
De tous ces passages il ressort clairement que le Christ est le Seigneur de tous les anges, et donc de toutes les créatures, ce que démontre l’Apôtre dans l’Épître aux Hébreux et par ces versets du psaume : « Seigneur, qu’est-ce l’homme ou le Fils de l’homme [le Christ] pour que vous vous souveniez de lui et lui rendiez visite [en le ressuscitant des morts] ? » (Ps 8, 6). « Vous l’avez créé de peu inférieur aux anges », par sa chair mortelle non par son âme, par la nature non par la grâce, par la nature, dis-je, considérée en soi et non en tant qu’unie au Verbe. Et néanmoins, par la gloire de sa résurrection et l’honneur de son ascension à votre droite, « vous l’avez couronné et établi sur les œuvres de vos mains. Vous avez tout placé sous ses pieds ». Il est donc, par droit naturel, Seigneur de toutes les créatures, puisque « par lui tout a été fait » (Jn 1, 3), comme le rappelle, de façon plus détaillée, le livre des Proverbes (8, 22-30) dans lequel, sous le nom de Sagesse, il est dit du Christ, qui est la force et la sagesse de Dieu :
Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il fît quelque chose dès le principe. Dès l’éternité j’ai été établie, dès les temps anciens avant que la terre fût faite. Les abîmes n’étaient pas encore, et moi j’avais été conçue ; les sources des eaux n’avaient pas encore jailli : Les montagnes à la pesante masse n’étaient pas encore affermies, et moi, avant les collines, j’étais enfantée. Quand il préparait les cieux, j’étais présente… quand il pesait les fondements de la terre, J’étais avec lui disposant toutes choses.
Quelle est cette Sagesse, de toute éternité décidée, conçue et enfantée, c’est-à-dire engendrée, disposant toutes choses avec Dieu, c’est-à-dire les créant, ou les fabriquant, sinon le Christ ? Il est donc de droit le Seigneur de toutes les créatures, en tant que Fils de Dieu engendré par le Père de toute éternité, faisant et disposant toutes choses.
Et c’est pourquoi le Christ disait : « Toute puissance m’a été donnée dans le Ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Et cependant, bien qu’il soit ainsi de droit le Seigneur de tous, même des anges et de toutes les autres créatures, il ne devint pas de fait sur-le-champ le Seigneur de tous les hommes, car il ne devait pas être reconnu par tous comme Seigneur. Pire : non seulement il ne fut pas reconnu des juifs eux-mêmes vers lesquels il devait venir en priorité, mais encore il fut renié et mis à mort par eux, comme nous l’avons longuement démontré plus haut. Cependant, dans la suite des temps, son empire devait s’étendre comme l’avait prédit Isaïe (Is (9, 6) : « Son empire s’étendra. » Il s’ensuit que cet empire ne devait pas exister de fait et simultanément, mais croître et s’étendre peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin le Christ soit reconnu comme Seigneur par tous les hommes, même les infidèles et les juifs, ce qui se produira à la fin du monde, lorsque la plénitude des nations sera rentrée dans l’Église, et que le reste d’Israël se convertira et sera sauvé, comme l’avaient prophétisé Isaïe et l’Apôtre.
Et cela aussi, la prophétie l’avait annoncé, lorsqu’il disait de lui dans le psaume (109, 1) :
Le Seigneur a dit à mon Seigneur [c’est-à-dire au Christ] : asseyez-vous à ma droite jusqu’à ce que je fasse de vos ennemis [comprenons : des infidèles et des pécheurs] l’escabeau de vos pieds [c’est-à-dire vos sujets pleinement convertis], ce qui arrivera en effet à la mort de l’Antéchrist « que le Seigneur Jésus tuera (quant à sa personne) par le souffle de sa bouche et détruira (quant à sa secte et à sa loi inique) par l’éclat de son avènement » (2 Th 2, 8)].
Et de même, dans Isaïe (11, 4), il est dit :
Il frappera la terre de la verge de sa bouche, et du souffle de ses lèvres il tuera l’impie [c’est-à-dire l’Antéchrist].
C’est alors que tous sans exception se convertiront au Christ et que le reste d’Israël sera sauvé.
A l’objection des juifs selon laquelle le Christ ne serait pas encore venu puisqu’aucune des prophéties qui constituent le cinquième signe ne s’est réalisée, savoir « sa domination de la mer à la mer, du fleuve aux extrémités de la terre » etc., et le fait que « tous les peuples le serviront » (Ps 72, 8 et 11), etc., nous répondons :
— Que déjà aujourd’hui le Christ domine de fait « de la mer à la mer » chez les peuples chrétiens, et que tous les peuples et tous les rois l’adorent et le servent, en tout cas une grande partie d’entre eux et non plus les seuls juifs comme jadis, ce qui confirme la vérité des prophéties,
— Qu’à l’époque indiquée, celle de la mort de l’Antéchrist, tous les rois l’adoreront et tous les peuples de l’univers sans exception convertis et faisant pénitence, le serviront.
C’est alors qu’« ils regarderont vers [celui] qu’ils ont percé [par les clous de la croix] et s’affligeront à son sujet, comme on a coutume de s’affliger à la mort du premier-né ». (Za 12, 10).
— Qu’aujourd’hui déjà le Christ est assis sur le trône de David, c’est-à-dire l’Église, la confirmant et la fortifiant dans ses jugements et sa justice, « maintenant et à jamais » puisque l’Église des fidèles restera toujours ferme dans la foi et l’amour du Christ, car « qui donc nous séparera de l’amour de Dieu ? » dit l’Apôtre dans l’Épître aux Romains : « Est-ce la tribulation ? Est-ce l’angoisse ? Est-ce la faim ? Est-ce la nudité ? Est-ce le péril ? Est-ce la persécution ? Est-ce le glaive ? » selon qu’il est écrit : « En tout cela nous triomphons par celui qui nous a aimés. » Et il ajoute :
Car je suis certain que ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses futures, ni violence, ni ce qu’il y a de plus élevé, ni ce qu’il y a de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus Notre-Seigneur [Rm 8, 35-39].
De même, il faut savoir que le Christ ne devait pas régner sur les hommes de façon temporelle, à la manière des rois ou des seigneurs temporels, comme les juifs le pensent et l’imaginent, mais au contraire que son royaume serait spirituel, qu’il les guiderait dans la foi des articles du Credo et dans la justice et la sainteté des œuvres, par lesquelles Dieu règne en nous – comme le diable règne au contraire par les péchés –, selon des paroles d’Isaïe (11, 5) : « La justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité le ceinturon de ses flancs. » C’est par ces vertus qu’il devait les guider, c’est vers elles qu’il devait les conduire et les ramener, par des armes non pas matérielles mais spirituelles, à savoir par la prédication et la manifestation de l’esprit de force, selon cet autre passage d’Isaïe (61, 1-3) :
Le Seigneur m’a envoyé pour annoncer la bonne nouvelle aux malheureux, pour guérir ceux qui ont le cœur contrit […], pour leur donner une couronne au lieu de cendre, de l’huile de joie au lieu de deuil, un manteau de louange au lieu d’un esprit de tristesse.
C’est aussi ce que dit le prophète, parlant au nom du Christ (Ps 2, 6-9) :
J’ai été établi par lui [c’est-à-dire Dieu le Père] comme roi sur Sion, sa montagne sainte [l’Église des fidèles] pour prêcher ses commandements. Le Seigneur m’a dit : vous êtes mon Fils, c’est moi qui aujourd’hui vous ai engendré. Demandez-moi, et je vous donnerai les nations en héritage ; vous les gouvernerez avec une verge de fer [c’est-à-dire par une prédication sans concession, sans acception des personnes ni flatterie, mais en proclamant la vérité]. Et vous les briserez comme un vase de potier [comprenons : en brisant leur cœur intérieurement et en les incitant à faire pénitence – ce qu’a fait le Sauveur lui-même, puis par ses Apôtres et leurs successeurs, ces prédicateurs qui sont appelés les reins et les flancs du Christ, parce qu’en évangélisant ils engendrent au Christ des fils spirituels dans la foi et la justice de la sainteté].
C’est ainsi, en toute vérité, que le Christ est assis sur le trône de David et gouverne son royaume, c’est-à-dire l’Église des fidèles en la guidant spirituellement « et pour l’éternité », c’est-à-dire en ce monde et plus encore dans l’autre. C’est de la même manière qu’il faut comprendre ce passage de Jérémie :
Voilà que des jours viennent, dit le Seigneur, et je susciterai à David un germe juste [c’est-à-dire le Christ, qui devait naître de sa race] ; et le roi règnera [spirituellement, comme il a été dit], il sera sage, et il rendra le jugement et la justice sur la terre. [Jr 23, 5.]
A l’appui de ce qui précède, l’on pourrait ajouter de nombreux passages de l’Écriture, dont l’interprétation est identique.
Que les juifs, jusqu’ici aveugles, acquièrent, par conséquent, l’intelligence des Écritures, et qu’ils comprennent que le Christ ne devait pas venir dans le monde pour régner temporellement sur Israël, comme les rois de ce monde que furent David, Salomon et les autres puisque la mission du Christ n’était pas principalement de les libérer, eux et les autres peuples, d’une captivité temporelle, mais de la captivité spirituelle du péché, du diable et de l’enfer comme nous l’avons montré plus haut. Et c’est pourquoi, à Pilate qui lui disait : « Tu es donc roi ? », le Christ répondit :
Mon royaume n’est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs [à savoir ses disciples, ou plutôt les anges, car « des anges s’approchèrent et ils le servaient » (Mt 4, 11)] combattraient certainement pour que je ne fusse point livré aux juifs ; mais, maintenant, mon royaume n’est pas d’ici. [Jn, 18, 36.]
Et à saint Pierre qui voulait combattre lorsque les juifs s’emparaient de lui, le Christ disait :
Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, et il m’enverrait à l’heure même plus de douze légions d’anges [sous-entendu : pour me servir] ? [Mt 26, 53.]
« Mon royaume n’est pas d’ici », c’est-à-dire : ma mission n’est pas de régner sur les hommes temporellement et à la manière des souverains de ce monde, mais spirituellement par la foi et la justice inséparables de la sainteté. Et c’est pourquoi, après le miracle de la multiplication des pains et des poissons, « Jésus ayant connu qu’ils devaient venir pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit de nouveau, seul, sur la montagne » (Jn, 6, 15).
Ainsi donc, de même que le vrai Dieu qu’adoraient les juifs ne régnait pas sur eux d’une façon temporelle – ils avaient, à la manière des autres peuples, des rois temporels tels que Saül, David, etc. – mais régnait sur eux et sur leurs rois d’une façon spirituelle, par la foi et la justice, de telle sorte que, dès qu’ils perdaient ces vertus par le péché, Dieu les livrait aux rois et aux peuples étrangers parce qu’ils avaient ainsi échappé à son autorité et à son royaume, de même, la mission principale du Christ n’était pas de régner sur les juifs ou sur d’autres peuples à la façon d’un prince temporel, ni de s’occuper du gouvernement temporel en tant que tel (si ce n’est par accident et par surplus), mais de régner spirituellement : par la foi, sur tous ceux qui croient, et par la justice sur ceux qui font le bien. Et c’est pourquoi le Christ disait : « Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » Et encore :
Ne vous inquiétez point disant : que mangerons-nous ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous ? Car ce sont toutes choses que les païens recherchent ; mais votre Père sait que vous en avez besoin [Mt, 6, 32-33].
C’est ainsi que, spirituellement, par la foi et la justice, le Christ règne aujourd’hui sur Israël, c’est-à-dire sur l’Église des fidèles qui par leurs mérites sont le véritable Israël, comme il a été dit. Et à la fin du monde, son royaume s’étendra même à tous les peuples qui existeront à cette époque, lorsque israélites selon la chair et tous les autres infidèles et pécheurs se convertiront au Christ comme il a été dit.
Et puisque ce royaume ou empire spirituel s’est déjà étendu à travers le monde, comme l’avait prédit Isaïe (9, 6) : « Son empire s’accroîtra », même parmi les incrédules et les idolâtres qui, rejetant leurs idoles, se seront convertis à lui, comme il l’avait prédit également (Is 2, 2) :
Il arrivera dans les derniers jours que la montagne préparée pour la demeure du Seigneur sera établie sur le sommet des montagnes [c’est-à-dire le Christ dans l’Église militante et triomphante, car « lui-même est la tête de toute l’Église » (Col 1, 18) et de tous les saints] et elle sera élevée au-dessus des collines [c’est-à-dire au-dessus de toute créature, même angélique] et tous les peuples païens y afflueront [à savoir par la foi peu à peu ; et finalement, tous sans exception, comme nous l’avons dit plus haut] et beaucoup des tribus iront vers lui [à savoir les tribus d’Israël, les juifs, recevant la foi, non pas cependant tous ensemble en commun, comme les gentils, à moins qu’il ne s’agisse de la fin des temps, lorsque le reste d’Israël se convertira].
Et plus loin :
En ce jour-là [celui de la venue du Christ] l’homme rejettera ses idoles d’argent et ses simulacres d’or, qu’il s’était faits pour les adorer, les taupes et les chauves-souris… et il entrera dans les fentes des pierres, et dans les cavernes des roches. [Is 18, 20].
Et comme il est manifeste que tout cela s’est accompli, le fait même que le règne spirituel du Christ s’est étendu et que l’idolâtrie a été détruite comme l’avait prédit Isaïe, est un signe certain que le Christ est déjà venu.
Examen du 6e signe : la gloire, le prestige et la magnificence du Christ et de son règne, des juifs eux-mêmes et de la cité de Jérusalem
En ce qui concerne le sixième signe allégué par les juifs, celui relatif à la gloire, au prestige et à la magnificence du Christ et de son règne, des juifs eux-mêmes et de la cité de Jérusalem, nous dirons qu’ils se trompent en ne distinguant pas le premier avènement du Christ – celui de son incarnation, de sa vie et de sa mort – de son second avènement, lorsqu’il viendra juger le monde entier.
– La gloire du Christ
En effet, lors de son premier avènement, il devait venir sans gloire, parce que pauvre, humble, méprisé et pour ainsi dire caché, dans la mesure où il ne serait ni reconnu, ni pris en considération, ni reçu par les juifs, mais au contraire renié et mis à mort, comme nous l’avons montré. Et cela apparaît clairement dans Isaïe (chapitres 52 et 53), mais aussi tout au long du psaume : « Mon Dieu, mon Dieu, regarde-moi » (Ps 13, 4), etc., ainsi que dans Zacharie (9, 9) : « Voici que ton roi viendra à toi, lui-même pauvre et monté sur une ânesse », etc., à quoi l’on pourrait ajouter de nombreux autres passages de l’Écriture. C’est pourquoi le Christ disait : « Les renards ont leur tanières et les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » (Lc 9, 58). Mais lors de son second avènement, il viendra dans la gloire en manifestant sa grande puissance et sa grande majesté, car ce sera pour juger le monde. Lors de son premier avènement en revanche, il devait venir pour être jugé par le monde et même condamné à mort, comme nous l’avons montré plus haut.
C’est pourquoi, dans leur erreur, les juifs confondent le second avènement du Christ avec le premier, ou même croient que ce qui se rapporte au Christ après sa résurrection et son ascension, lorsqu’il quitta ce monde pour la gloire du Père, devait se retrouver en lui lorsqu’il viendrait en ce monde. C’est pourquoi le Prophète, admirant sa gloire après sa résurrection et son ascension au ciel (que le Saint-Esprit lui donna de voir), ou encore sa gloire future, lors du jugement dernier lorsqu’il se manifestera à tous, demande (Ps 24, 3) : « Qui est ce roi de gloire ? » Et il répond : « Le Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans le combat » à savoir le combat dans lequel il a vaincu définitivement les puissances de l’air. Et encore : « Quel est ce roi de gloire ? C’est le Seigneur des vertus lui-même. »
D’où la question du prophète Malachie (3, 2) : « Et qui pourra penser au jour de son avènement [celui du jugement] et qui en soutiendra la vue ? » Car les méchants s’enfuiraient volontiers s’ils le pouvaient, « car alors ils diront aux montagnes : Couvrez-nous ; et aux collines : Tombez sur nous » (Os, 10, 8). Et dans l’Apocalypse (6, 17), il est dit :
Alors, ils [les pécheurs] diront aux montagnes et aux rochers : Tombez sur nous, et cachez-nous de la face de celui qui est assis sur le trône, et de la colère de l’Agneau, parce qu’il est arrivé le grand jour de leur colère, et qui pourra subsister ?
C’est alors, en effet, qu’il se montrera admirable et doux aux saints, mais terrible pour les pécheurs et les méchants, tel qu’il était dans sa résurrection et son ascension :
Vous l’avez couronné de gloire et d’honneur, vous l’avez placé au-dessus des œuvres de vos mains, et vous avez tout soumis sous ses pieds [Ps 8, 4-5].
Et c’est pourquoi également, après sa résurrection, il déclare : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18). Et c’est alors « qu’ils proclameront avec force la gloire du royaume » (Ps 145, 11), le royaume céleste, « parce que dans son temple [céleste] tous diront sa gloire » (Ps 29, 9) ; car « ce royaume dominera les autres » (Ps 103, 19), ce sera « un royaume éternel » (Ps 145, 13) ; car « le Dieu du ciel suscitera alors un royaume qui jamais ne sera détruit, et ne sera pas donné à un autre peuple [un autre peuple que celui des saints et des justes] et il mettra en pièces et consumera tous ces royaumes [ceux de ce monde] et il subsistera lui-même éternellement » (Dn, 2, 44).
Et alors le Fils de l’homme [Jésus-Christ] s’avancera jusqu’à l’Ancien des jours [Dieu le Père], avec les nuées du ciel [c’est-à-dire avec tous les saints] et il lui donnera la puissance et l’honneur à jamais, et le royaume [céleste] et tous les peuples tribus et langues [les élus] le serviront ; sa puissance est une puissance éternelle qui ne lui sera pas enlevée, et son royaume, un royaume qui ne sera pas détruit. [Dn, 7, 13-14.]
Or tout cela, comme on peut le voir, s’explique à la lettre si on l’applique au Christ dans l’Église militante.
– La gloire des juifs
En ce qui concerne la gloire qui doit être celle des juifs à la venue du Christ, ils invoquent ce passage d’Isaïe (49, 22) :
Voici que vers des nations j’élèverai ma main, et devant des peuples je hausserai mon étendard ; et ils apporteront tes fils entre leurs bras, et tes filles, ils les porteront sur leurs épaules. Et les rois seront tes nourriciers, et les reines tes nourrices ; la face contre terre ils se prosterneront devant toi, et ils lècheront la poussière de tes pieds.
Ce qui, ne s’étant pas encore produit, démontrerait selon eux que le Christ n’est pas encore venu.
Nous répondons qu’ils se trompent et ne connaissent pas les Écritures, car ils les interprètent à la lettre et dans un sens charnel.
Il faut savoir que le nom Israël signifie voyant Dieu – comprenons : par la foi – et c’est parce que seuls les juifs avaient la foi en Dieu et dans le Christ à venir que seuls aussi ils étaient appelés Israël ou encore fils d’Abraham ou fils de Dieu, non seulement parce que cela était vrai du point de vue charnel, mais encore parce qu’ils conservaient la foi d’Abraham en un seul Dieu et dans le Christ à venir. Mais aujourd’hui ceux-là seuls sont vraiment Israël, ou fils d’Israël, d’Abraham ou de Dieu, qui gardent la foi en Dieu et dans le Christ, puisqu’ils voient Dieu et le Christ par la foi. Donc les juifs qui n’ont pas la foi en Dieu et dans le Christ ne sont ni Israël, ni fils d’Israël, ni d’Abraham, si ce n’est de façon seulement charnelle, et non selon l’esprit. Ce sont les Gentils qui, abandonnant l’idolâtrie, ont reçu la vraie foi en Dieu et dans le Christ qui s’est incarné, tandis que le peuple juif, ou synagogue, s’installait dans l’incroyance. C’est pourquoi les Gentils convertis sont à présent vraiment et spirituellement Israël ou fils d’Abraham, et non pas les juifs, qui ne le sont que par la chair, comme il a été montré plus haut.
Et cela avait déjà été annoncé sous forme de figures dans la Genèse, lorsque Isaac, voulant bénir son premier-né Ésaü, poussé par un instinct divin, bénit Jacob, le cadet, comprenant en esprit et signifiant par là que la bénédiction des juifs passerait un jour aux Gentils. Isaac semble avoir prophétisé cela de façon encore plus claire lorsque Ésaü, insistant pour que son père le bénît, ce dernier accéda à son désir en disant : « C’est dans la graisse de la terre et dans la rosée du ciel d’en haut, que sera ta bénédiction. Tu vivras sur ton glaive . » Ce qui se réalisa à la lettre, car les Gentils vivaient sur le glaive et dans une guerre continuelle ; « mais tu serviras ton frère », parce que lorsqu’ils étaient persécutés, les juifs accroissaient leurs mérites et progressaient spirituellement. Et c’est en ce sens qu’il est dit que l’aîné servira le cadet. Voyons la suite : « Le temps viendra où tu secoueras et délieras son joug de ton cou » (Gn 27, 28-40) : les juifs ne peuvent assigner à la réalisation de cette prophétie d’autre date que celle de la venue du Christ. C’est alors en effet que sur les plans temporel et spirituel, la gentilité, symbolisée par Ésaü, secoue le joug de toute servitude aussi bien temporelle que spirituelle imposée par les juifs, qui sont symbolisés par Jacob, puisqu’elle suit la vraie foi au Christ déjà incarné, que les juifs refusent.
La même prophétie sous forme de figures se retrouve ailleurs dans la Genèse, lorsque Jacob bénit les fils de Joseph, à savoir Manassé et Éphraïm. Manassé, l’aîné, était placé à sa droite, Éphraïm le cadet, à sa gauche, mais il inversa le geste attendu, et posa sa main droite sur Éphraïm le cadet, et sa main gauche sur Manassé l’aîné, malgré les protestations de Joseph. Jacob dit alors à son fils :
Je le sais, mon fils, je le sais, mais celui-ci [Manassé] sera aussi chef de peuples, et il se multipliera ; mais son frère plus jeune [Éphraïm, c’est-à-dire l’ensemble des Gentils, qui vint plus tard à la foi et à la connaissance de Dieu] sera plus grand que lui, et sa postérité formera un grand nombre de nations. [Gn 48, 8-19.]
Cette interversion en faveur du cadet annonçait le passage de la bénédiction des juifs aux Gentils, par la foi et la reconnaissance de Dieu et du Christ à venir. Et c’est pourquoi il est certain que les Gentils sont aujourd’hui le véritable Israël spirituel, les véritables fils d’Israël et d’Abraham. C’est pour cette raison que saint Jean-Baptiste disait aux juifs :
Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne commencez pas par dire : Nous avons pour père Abraham. Car je vous dis que de ces pierres mêmes [c’est-à-dire des nations païennes] Dieu peut susciter des enfants à Abraham. [Lc 3, 8.]
Ce qu’il a fait, du reste, par la foi et la pénitence, alors que les juifs s’obstinaient dans leur dureté de cœur et leur aveuglement. C’est ce que le Christ a admirablement signifié dans la parabole de l’homme riche qui avait deux fils, représentant le peuple juif et celui des Gentils (Lc 15) ; or le plus jeune – le peuple des Gentils, qui vint au Christ plus tard – dissipa ses biens en vivant dans la débauche, symbole du culte idolâtre qu’il rendait aux faux dieux. Revenant enfin à son père par la foi et la pénitence, il est reçu par lui avec honneur et rétabli dans sa dignité première, tandis que l’aîné, c’est-à-dire le peuple juif, se laisse aller aux murmures et à l’envie qui le consument. Voilà pourquoi le premier est aujourd’hui le fils bien-aimé, alors que l’autre, à cause de sa méchanceté et de son envie, est banni.
Les juifs d’aujourd’hui n’ont donc aucun motif de se glorifier et de se réjouir comme s’ils étaient le peuple d’Israël à qui revient la gloire dont parlent les prophètes ; car ils ne sont plus Israël, ni fils d’Israël, ni Abraham, ni non plus les fils spirituels de Dieu, puisqu’il leur manque la vraie foi en Dieu et dans le Christ ainsi que les œuvres correspondantes, comme le Christ lui-même le disait à ceux de son temps : « Si vous êtes fils d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham » (Jn 8, 39). Bien au contraire, ils sont encore infidèles et incrédules, puisqu’ils ne croient pas que le Seigneur est venu. En effet, de même qu’avant sa venue, c’était un grand péché contre la foi que de ne pas croire qu’il viendrait, foi sans laquelle nul ne pouvait être sauvé, de même aujourd’hui c’est le plus grand et le plus condamnable des péchés contre la foi, sans laquelle nul ne peut être sauvé, que de ne pas croire qu’il est venu. Et c’est pourquoi les juifs ne peuvent se prétendre les vrais fils d’Israël ni d’Abraham, dont ils n’imitent pas la foi, mais bien plutôt du diable dont ils imitent la dureté de cœur et les œuvres, comme le Christ lui-même le leur reprochait : « Vous avez le diable pour père, et vous accomplissez ses œuvres c’est-à-dire ses désirs » (Jn 8, 43). Ce n’est donc pas à eux mais à nous, les fidèles, fils spirituels d’Israël et d’Abraham, qu’est promise la gloire annoncée par Isaïe s’adressant à l’Israël spirituel et non charnel, c’est-à-dire à l’Église du Christ qui engendre à ce dernier de vrais fils spirituels dans la sainteté de la foi et de la justice :
Voici que vers des nations païennes [car c’est principalement à partir d’elles que l’Église du Christ devait être édifiée et s’étendre] j’élèverai ma main [c’est-à-dire le Christ mon Fils, par lequel Dieu le Père a tout fait] ; et devant les tribus [c’est-à-dire les juifs], je hausserai mon étendard [la croix] et [ô Église mon épouse] ils apporteront tes fils [ceux qui les premiers, parmi les nations et les juifs, se convertiront au Christ] entre leur bras, et tes filles [c’est-à-dire les femmes ou, plus littéralement, les âmes] ils les porteront sur leurs épaules [en les instruisant et en les nourrissant progressivement dans la foi, selon les paroles de l’Apôtre : « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Gal 4)]. [Is 49, 22.]
Ensuite, comme pour expliquer ce qu’il venait de dire, Isaïe ajoute :
Et des rois [les apôtres] seront tes nourriciers [ils formeront spirituellement tes fils dans la foi] et leurs princesses [les vrais disciples et les saints de l’Église primitive] seront tes nourrices. La face contre terre ils se prosterneront devant toi [ô Église mon épouse, en manifestant le plus grand respect au pape et aux autres prélats ecclésiastiques]. Et ils lècheront la poussière de tes pieds [parce que les rois de ce monde, et tous les hommes de façon générale, se prosternent devant le pape et le vénèrent, jusqu’à lui baiser les pieds, du fait qu’il est le propre Vicaire du Christ et de l’Église]. Et tu sauras que je suis le Seigneur [la meilleure preuve en effet qu’il faut voir là l’œuvre de Dieu est que tant de grands assistent et servent l’Église et ses prélats, le plus souvent des hommes simples et d’humble origine aux yeux du monde].
Telle est donc la gloire d’Israël et des fils de l’Israël spirituel, c’est-à-dire de l’Église du Christ que nous formons, nous les fidèles qui lui appartenons et par le baptême et par la grâce, puisque l’Église du Christ est appelée l’assemblée des justes. Il s’ensuit clairement que ces juifs qui ne sont fils d’Israël que par la chair ne parviendront à cette gloire ni en ce monde ni en l’autre, mais qu’au contraire ils resteront dans l’ignominie et la confusion, pour la même raison, même sur le plan temporel, selon les paroles de Jérémie :
Ne prie pas pour ce peuple, ne m’adresse pour eux ni louange ni prière, et ne t’oppose pas à moi, parce que je ne t’exaucerai point [Je 7, 16].
Et dans Jérémie encore, il est dit :
Quand même Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, mon âme ne serait pas pour ce peuple : chasse-les de ma face et qu’ils se retirent. Que s’ils te disent : Où irons-nous ? Tu leur diras : Voici ce que dit le Seigneur : A la mort, ceux qui sont destinés à la mort ; au glaive ceux qui sont destinés au glaive ; à la famine ceux qui sont destinés à la famine ; à la captivité ceux qui sont destinés à la captivité. Et je préposerai sur eux quatre espèces de fléaux, dit le Seigneur : le glaive pour tuer, les chiens pour déchirer, les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre pour dévorer et pour mettre en pièces. [Je 15, 1-3.]
– La gloire de Jérusalem
En ce qui concerne la gloire de Jérusalem, argument que les juifs tirent du chapitre 60 d’Isaïe (« Lève-toi, resplendis, Jérusalem, parce que ta lumière est venue, et que la gloire du Seigneur s’est levée sur toi, etc. »), nous répondons que le nom de Jérusalem recouvre trois réalités différentes, à savoir :
— La Jérusalem terrestre ou matérielle, cette ville jadis si célèbre, aujourd’hui si profondément méprisée, comme l’avait prédit Jésus le jour des Rameaux, quand les juifs le reçurent avec honneur, alors qu’il savait que peu de temps après ils allaient lui infliger au même endroit la mort la plus infâme : à ce moment en effet, comme il est écrit dans saint Luc :
Voyant la ville, il pleura sur elle disant : Si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est encore donné, ce qui importe à ta paix ! Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. Car des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’environneront de tranchées, t’enfermeront, te serreront de toutes parts, te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu étais visitée. [Lc 19, 41-45.]
Ce qui fut accompli par les Romains.
— Il existe une autre Jérusalem, spirituelle celle-là, à savoir l’Église militante qui est l’assemblée des justes réunis dans une même foi au Christ.
— Enfin, il est une autre Jérusalem, céleste, à savoir l’assemblée des saints dans le Ciel, avec le Christ et Dieu.
Or la première Jérusalem n’était qu’une figure de la seconde et de la troisième. Et c’est pourquoi, lorsque commença l’édification de la seconde sur la terre, et de la troisième dans le Ciel, à savoir après la Passion du Christ, commença aussi la destruction de la première, car lorsque la réalité advient, la figure qui l’annonçait s’efface. Il s’ensuit que les juifs se trompent lorsqu’ils croient que les prophètes parlent de la gloire de la Jérusalem terrestre et matérielle, alors qu’ils parlent de la gloire et de l’honneur de la Jérusalem spirituelle et céleste, ou encore de la nôtre, à savoir l’Église militante, qui n’en diffère que par le lieu et le temps, parce qu’elle est substantiellement la même : c’est en effet la même Église ici-bas militante qui, au ciel, devient triomphante.
Lorsque, donc, Isaïe s’exclame : « Lève-toi, resplendis Jérusalem », c’est à l’Église spirituelle ou assemblée des fidèles qu’il s’adresse, celle qui attend le retour du Christ :
Lève-toi, resplendis Jérusalem, parce que ta lumière est venue [le Christ] et que la gloire du Seigneur [c’est-à-dire le Fils de Dieu lui-même, « car un fils sage est la gloire de son père » (Pr 10)] s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres [c’est-à-dire les hommes attachés aux biens d’ici-bas et les pécheurs] couvrent la terre, et une obscurité les peuples [c’est-à-dire les incrédules et les infidèles qui refusent de se convertir]. Mais sur toi, Jérusalem [la Jérusalem spirituelle] se lèvera le Seigneur [corporellement, en s’incarnant, et spirituellement en répandant la lumière de la foi et de la grâce] ; et sa gloire [c’est-à-dire le Seigneur lui-même dans son corps glorieux] se manifestera sur toi [car « il a été vu sur la terre, et il a demeuré avec les hommes » (Ba 3) ; mais sa présence se manifestera également sur le plan spirituel, par la foi et l’amour]. Les nations [les Gentils qui se convertiront] marcheront vers ta lumière [la lumière du Christ ou celle de ta foi] et des rois vers la splendeur de ton lever [ce qui, pris à la lettre, peut s’entendre des rois qui, guidés par l’étoile, vinrent d’Orient adorer le Christ nouveau-né, mais aussi, dans un sens plus large, de ces rois des nations qui se convertirent à la prédication de l’Église primitive, des apôtres, des disciples du Christ et des autres saints qui fondèrent l’Église]. Lève autour de toi tes yeux [ô Jérusalem spirituelle, c’est-à-dire Église primitive du Christ] et vois : tous ceux-ci se sont rassemblés, ils sont venus à toi ; tes fils [fils spirituels, convertis à la foi] viendront de loin [ce qui doit se comprendre à la lettre] et tes filles se lèveront à ton côté [c’est-à-dire des régions proches ; car et de loin et de près beaucoup de païens sont venus et viendront se convertir à la foi de l’Église]. Alors tu verras et tu seras radieuse ; ton cœur admirera, et se dilatera, quand se sera tournée vers toi la richesse de la mer, et que la force des nations sera venue à toi. [Tout cela est très clair.]
Un peu plus loin, Isaïe continue :
Et les fils des étrangers [les Gentils et les infidèles qui étaient totalement étrangers à la foi en Dieu et dans le Christ] rebâtiront tes murailles. [Is 60, 10].
Il faut comprendre en effet que les fondements de l’Église furent édifiés par des fidèles, à savoir des juifs – les apôtres et leurs disciples – qui déjà auparavant avaient la foi et appartenaient à la maison de Dieu. Mais les murs ou parois de l’Église édifiés sur ces fondements furent constitués d’infidèles provenant des nations païennes, étrangers à Dieu et au Christ, puisqu’ils n’attendaient même pas sa venue. C’est pourquoi l’Apôtre disait :
Vous n’êtes donc plus des étrangers ni des hôtes de passage [c’est-à-dire extérieurs à Dieu et à sa demeure, l’Église, comme autrefois] mais des concitoyens des saints, et de la maison de Dieu ; bâtis sur le fondement des apôtres et des prophètes, le Christ Jésus étant lui-même la pierre principale de l’angle. [Ep 2, 19-20.]
C’est lui, en effet « la pierre que les bâtisseurs [c’est-à-dire les juifs lors de la passion] ont rejetée, et qui est cependant devenue la pierre d’angle » (Ps 117, 22-23), unissant les deux murs qui forment la paroi de l’Église, à savoir celui des saints patriarches de l’Ancienne loi qui croyaient à sa venue, et celui des saints de la loi Nouvelle, qui croient qu’il est déjà venu. Et c’est de ces deux murs ainsi réunis par le Christ et dans le Christ qu’est constituée l’unique Église issue des deux. Et de même qu’avant le Christ les prophètes étaient le fondement de l’Église, et les autres fidèles les murs, de même après la venue du Christ, le fondement fut les apôtres, et les murs les Gentils convertis à la foi.
Isaïe poursuit : « Leurs rois te serviront » (Is 60, 10).
Ils te serviront, ô Église, en édifiant tes murs, c’est-à-dire par la conversion des fidèles, car les rois et les princes des Gentils, en persécutant les fidèles qui se convertissaient à la foi du Christ, servaient l’Église, comme Jacob dont il est dit : « L’aîné servira le cadet » (Gn 27), lequel tirait profit de sa persécution et augmentait en mérites. Il en va de même pour l’Église, lorsqu’elle est persécutée par les rois de ce monde ; et servent aussi l’Église les rois convertis à la foi, car ils entraînent tous leurs sujets ou du moins la majorité d’entre eux, dans leur conversion.
Isaïe continue :
Tes portes seront toujours ouvertes ; ni jour ni nuit elles ne seront fermées.
Ces portes sont les docteurs et les prédicateurs dans l’Église, dont l’enseignement ininterrompu permet aux autres d’entrer dans l’Église. Et c’est pourquoi le texte ajoute :
Afin que te soit apportée la force des nations [c’est-à-dire la multitude] et que leurs rois [c’est-à-dire leurs chefs] te soient amenés [soient conduits dans la bergerie qu’est l’Église].
D’où cet autre passage d’Isaïe :
Sur tes murs, Jérusalem [c’est-à-dire : sur tes convertis, Jérusalem spirituelle], j’ai établi des gardes [à savoir des prédicateurs et des docteurs] ; pendant tout le jour et pendant toute la nuit, jamais ils ne se tairont [Is 62, 6].
Le chapitre 60e d’Isaïe continue :
Car la nation et le royaume qui ne te seront pas assujettis [par la foi et l’obéissance à la doctrine et à tes préceptes], périront [éternellement] et ces nations réduites en solitude seront dévastées [en enfer, privées à jamais de la société de Dieu et des saints]. Et ils viendront vers toi, les fils de ceux qui t’ont humiliée [c’est-à-dire les fils des rois et des tyrans qui persécutaient l’Église à ses débuts] et ils adoreront les traces de tes pieds, et ils t’appelleront la cité du Seigneur, la Sion du saint d’Israël, etc. [On ne saurait être plus clair.] Tu suceras le lait des nations, tu seras nourrie à la mamelle des rois. [Is 60, 16.]
Ce qui revient à dire : Tu t’enrichiras, même temporellement, des biens des nations et des biens des rois, qui, de fait, ont doté magnifiquement l’Église, comme on peut le voir en tous les clercs et ministres de l’Église – le pape et les autres prélats, ainsi que les moines et les autres religieux, comme on peut le voir aussi par le don que fit Constantin de l’Empire d’Occident à l’Église, et par de nombreux autres rois et princes qui firent et continuent de faire tous les jours la même chose sur leurs terres. Mais ces termes pourraient également s’interpréter dans un sens spirituel, à savoir que l’Église suce le lait des nations, lait symbolisé par ses docteurs et ses prédicateurs, dont la doctrine et la prédication nourrissent spirituellement les fidèles dans la foi au Christ. Et elle se nourrit de la mamelle des rois, dans lesquels il faut voir, au sens spirituel les apôtres qui furent les rois et les princes spirituels de tous les fidèles du Christ, selon le psaume 44 qui s’applique au Christ :
A la place de tes pères [c’est-à-dire des patriarches et des prophètes dont le Christ descend selon la chair], des fils [les apôtres et les disciples] te sont nés. Tu les établiras comme princes sur toute la terre.
Cette mamelle, c’est-à-dire la doctrine et la prédication fournit le principal aliment et la principale nourriture de l’Église universelle, car les docteurs et les prédicateurs eux-mêmes y ont recours. Ainsi donc, de même que le lait naît de la mamelle, de même la doctrine des prédicateurs et des docteurs de l’Église provient de la doctrine des apôtres. Et c’est pourquoi ceux-là sont très justement appelés « lait », et ceux-ci « mamelle ». Et l’Église s’alimente spirituellement à ses deux sources. Cela est d’autant plus vrai que, comme il a été dit, la Jérusalem spirituelle et la Jérusalem céleste, c’est-à-dire l’Église militante et l’Église triomphante, sont substantiellement la même, puisque l’Église militante d’ici-bas devient, dans le Ciel, triomphante.
C’est pourquoi le prophète, après avoir longuement parlé de la Jérusalem spirituelle (l’Église militante) se transporte dans la Jérusalem céleste (l’Église triomphante) en disant :
On n’entendra plus parler d’iniquité dans ta terre [à savoir au Ciel qui est la terre des vivants ; là, « toute iniquité fermera la bouche » (Ps 106), car là, personne ne peut pécher]. Il n’y aura plus de destruction dans tes confins, mais le salut occupera tes murs, et la louange tes portes. » [Dans la gloire, les élus ne cesseront de louer Dieu ]. Tu n’auras plus le soleil pour éclairer pendant le jour et la clarté de la lune ne t’illuminera plus, mais le Seigneur sera ta lumière éternelle [ce qui doit s’entendre littéralement de son corps, parce que le corps du Christ est incomparablement plus brillant que le soleil] et ton Dieu sera ta gloire [la vision de Dieu est la gloire et le bonheur des saints]. Ton soleil [le Christ ] ne se couchera plus [comme cela se produit ici-bas par le péché] et ta lune ne diminuera pas [ce qui s’applique clairement au Christ ou à Dieu], parce que le Seigneur sera ta lumière éternelle. [C’est alors que les jours de ton deuil seront accomplis, car « il n’y aura plus ni deuil, ni cris, ni douleur » (Ap 21)]. Quant à ton peuple, tous seront justes ; pour toujours ils possèderont la terre [à savoir la terre céleste] en héritage. Moi le Seigneur, en son temps [c’est-à-dire au temps fixé par Dieu de toute éternité où le Christ viendra juger le monde, temps que nul, sauf le Seigneur, ne connaît] je ferai soudain cela.
Car « le jour du Seigneur viendra comme un voleur » (1 Th 5, 2) : « comme l’éclair part de l’Orient et apparaît jusqu’à l’Occident », c’est-à-dire soudain, « ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme » lors du Jugement (Mt 24, 27), « en un clin d’œil » (1 Co 15, 52) donc soudainement, tout s’accomplira. Il est donc évident que les juifs sont dans l’erreur lorsqu’ils attendent cette gloire, qu’ils attribuent à la Jérusalem terrestre et matérielle alors qu’elle doit s’entendre de la Jérusalem spirituelle, qui est l’Église triomphante des saints dans le Ciel. Parlant de cette Jérusalem céleste, le psalmiste dit :
De même que nous avons entendu [ici-bas dans l’Église militante qui connaît seulement par la foi, cette foi qui « naît de l’ouïe » selon l’apôtre (Rm 10, 17)], ainsi aussi nous avons vu [clairement et sans voile] dans la cité de notre Dieu. Dieu l’a fondée pour l’éternité [il s’agit bien de la Jérusalem céleste, car elle seule est fondée pour l’éternité]. [Ps 47, 9.]
Par ce qui vient d’être dit, il est aisé de répondre à l’objection que les juifs tirent d’Isaïe [54, 11] : « Voici que je poserai tes pierres dans l’ordre, et tes fondations seront faites de saphirs [etc.] ». – En effet, cela ne doit pas s’entendre de la Jérusalem terrestre et matérielle, mais de la Jérusalem spirituelle, comme il a été démontré, qui est bâtie sur des saphirs, c’est-à-dire les apôtres, et dont les pierres, c’est-à-dire les prélats, occupent dans l’Église la place qui leur revient.
Et « les jaspes », c’est-à-dire les martyrs, sont « ses fortifications », ses défenseurs qui s’opposèrent pour elle aux persécuteurs et aux tyrans. Et ses portes, c’est-à-dire les docteurs et les prédicateurs grâce auxquels les autres entrent dans l’Église sont les pierres sculptées, car ils font ce qu’ils enseignent : il serait en effet honteux qu’un docteur, en péchant, se réfutât lui-même. Et tous « les confins » de l’Église, c’est-à-dire tous les fidèles et les justes sont les pierres désirables, agréables et précieuses à Dieu, aux anges et aux hommes, à cause de leur vie sainte et de leur comportement honnête. – A partir de ce qui précède, il serait aisé de se reporter à de nombreux autres passages qui semblent parler de cette gloire.
– La gloire du temple
Passons au dernier argument des juifs relatif à la gloire du temple, selon ce passage d’Aggée (2) : « Qui est celui parmi vous qui, étant resté, a vu cette maison dans sa première gloire ? [etc.] » ; chose qui ne s’est pas réalisée, et qui serait selon eux le signe que le Christ n’est pas encore venu. Nous répondons que le Temple ou maison de Dieu doit être envisagé de plusieurs manières :
— Il existe un temple matériel et fait de main d’homme, comme celui de Salomon qui fut construit en 46 ans ;
— Il en existe un autre, matériel, mais qui ne fut pas fait de main d’homme, à savoir le corps du Christ formé par le Saint-Esprit « en qui toute la plénitude de la divinité habite corporellement », comme le dit l’apôtre (Col 2) ;
— il en existe un autre, spirituel, à savoir l’Église militante dans laquelle nous sommes, ou toute âme simple dans laquelle Dieu habite par sa grâce, car « vous êtes le temple de Dieu » (1 Co 3) ;
— il en existe enfin un autre, céleste : l’Église triomphante dans le Ciel, dans laquelle Dieu habite dans sa gloire (bien que ce dernier et le précédent soient substantiellement le même, comme il a été dit).
Or le premier temple ou maison de Dieu fut la figure de tous les autres, et principalement du corps du Christ. C’est pourquoi le Christ disait aux juifs : « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours […] : mais Jésus parlait du temple de son corps » (Jn 2, 19-21). Et, assurément, la gloire de ces quatre derniers temples ou maisons de Dieu est plus grande que la gloire du premier.
— En effet, qui peut concevoir la gloire du corps du Christ qui contient, même corporellement, toute la divinité, que même le ciel entier ne peut contenir ? C’est pourquoi ce corps est à présent exalté au-dessus de tous les cieux et de tous les anges, car « il monte sur les chérubins et vole sur les ailes des vents » (Ps 17, 11), ce qui veut dire sur les séraphins qui sont les plus élevés des anges.
— De même, qui pourrait dire la gloire de l’Église militante actuelle, c’est-à-dire de toute l’assemblée des fidèles en ce monde, en qui Dieu habite par les divers dons de ses grâces ? Or non seulement la gloire de cette dernière est beaucoup plus grande que ne l’était celle de l’Église militante de l’Ancienne loi, même sur le plan spirituel, parce qu’elle reçoit plus abondamment les dons des grâces aujourd’hui qu’elle ne le faisait alors, mais même sur le plan temporel, la gloire de l’Église militante d’aujourd’hui est plus grande qu’alors, comme on peut le voir dans le pape, les cardinaux, les prélats et les autres pontifes ou hommes d’Église ; comme on peut le voir également par les rois, les princes et autres fidèles du Christ qui, même sur le plan temporel, jouissent de plus d’honneurs et de plus de gloire.
— Mais qui pourrait décrire la gloire de cette maison, de ce temple céleste qu’est l’Église triomphante, gloire « que l’œil n’a pas vue ni l’oreille entendue » et que « Dieu a préparée pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2). C’est là qu’est ma demeure et notre demeure ultime à nous tous, après laquelle il n’y en a pas d’autre, « parce que nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous attendons celle à venir » (He 13, 14), dont la gloire est incomparablement plus grande que celle de la première, comme dit Aggée. Et c’est cette maison que Jacob vit dans son sommeil, comme il est dit dans la Genèse (28) sous la forme d’« une échelle posée sur la terre », parce que cette maison de l’Église céleste ou triomphante commence ici-bas, dans l’Église militante, et connaît son achèvement là-haut, car elle est substantiellement une comme il a été dit. « Et les anges de Dieu qui la montent et la descendent », portent au Ciel les bonnes œuvres qui se font ici-bas sur la terre pour les présenter au Seigneur qui, au sommet de l’échelle, s’emploie à aider ceux de la terre et à les recevoir dans le Ciel.
Et la suite :
Quand Jacob fut éveillé de son sommeil, il dit : Vraiment le Seigneur est en ce lieu, et moi je ne le savais pas. Et saisi d’effroi : Qu’il est terrible, dit-il, ce lieu-ci. Ce n’est autre chose que la maison de Dieu et la porte du Ciel.
Lorsque donc, apparaîtra la gloire de cette ultime maison céleste, s’accomplira à la lettre la promesse d’Aggée : « Encore un peu de temps, et j’ébranlerai le ciel, et la terre, et la mer et la partie aride. Et j’ébranlerai toutes les nations » ; c’est alors en effet, lors du Jugement dernier, que « les vertus des cieux seront ébranlées » et qu’« il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles [etc.] et alors ils verront le Fils de l’Homme venant dans une nuée, avec une grande majesté » (Lc 21, 25-27).
Et viendra le « Désiré de toutes les nations » (Ag 2, 7), c’est-à-dire le Christ, pour juger toutes les nations, « car nous devons tous comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à son corps, selon ce qu’il a fait ou de bien ou de mal (2 Co 5, 10).
C’est alors que la gloire de cette ultime maison céleste, l’Église triomphante, sera plus grande que celle de la première, celle de la Jérusalem terrestre que bâtit Salomon. C’est alors que, dans ce temple du Ciel, « tous diront la gloire » parce que tous ceux qui y séjourneront jouiront de cette gloire, alors que ici-bas seul un petit nombre d’hommes jouissent de la gloire. Dans le royaume, la maison, le temple célestes, tous diront cette gloire à laquelle ils participeront plus ou moins, chacun selon ses mérites ; car « les saints exulteront dans la gloire » céleste, etc.
Il est donc clair que les juifs se trompent à de nombreux égards, aussi bien au sujet de la gloire qu’ils attendent de la venue du Christ qu’au sujet du Christ lui-même, au sujet de son royaume, d’eux-mêmes, de Jérusalem et de son temple. C’est pourquoi Osée a correctement prophétisé sur Jérusalem qui était pour ainsi dire la mère et la gouvernante des juifs, et par conséquent de l’ensemble d’Israël, en disant :
Parce que toi tu as rejeté la science [sous-entendu : la vraie] et que tu as repoussé la vraie intelligence [spirituelle] de la loi [en l’interprétant charnellement et uniquement à la lettre], je te rejetterai, afin que tu n’exerces pas le sacerdoce pour moi ; et comme tu as oublié la loi de ton Dieu, j’oublierai tes enfants moi aussi […] et leur gloire [à savoir leur gloire temporelle qu’ils recherchent et attendent uniquement de la venue du Christ, au lieu de la gloire spirituelle et céleste], je la changerai en ignominie [ce que nous voyons parfaitement accompli sous nos yeux]. [Os 4, 6-7.]
Nous avons donc là un signe que le Christ est déjà venu, puisque les chrétiens qui croient en lui jouissent de la gloire tant spirituelle que temporelle et même de la gloire céleste.
Examen du 7e signe : la domination universelle du Christ
Venons-en au septième et ultime signe que les juifs opposent à l’avènement du Christ, à savoir la transformation totale des corps célestes et même de toute la création matérielle, selon le 30e chapitre d’Isaïe (« Et la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil », etc.)
Cette transformation ne s’étant pas produite jusqu’ici dans le monde, ils affirment que le Christ n’est pas venu. Nous répondons que cette transformation totale des corps célestes et même de toute la création matérielle, c’est-à-dire des éléments, ne s’applique pas au premier avènement du Christ, lorsqu’il devait venir pauvre, humble, méprisé et caché, selon des paroles d’Isaïe : « Vraiment, vous êtes un Dieu caché, Dieu d’Israël, ô sauveur » (Is 45, 15), afin d’être jugé et condamné à la mort la plus honteuse, comme il a été dit plus haut.
Elle concerne son second avènement, lorsqu’il viendra glorieux, en tant que juge de tous les hommes, « dans une grande puissance et une grande majesté, pour rendre à chacun selon ses œuvres » (Lc 21, 27), c’est pourquoi l’homme sera renouvelé et glorifié dans son corps, parce qu’il passera de la corruption et de la mort à l’incorruptibilité, à l’immortalité et aux autres dots des corps glorieux ; et de la même manière les corps célestes et même les éléments seront renouvelés et perfectionnés, comme pour récompenser les services que, dans l’obéissance à Dieu,ils ont rendus à l’homme. C’est alors que, littéralement, « la lumière de la lune sera comme celle du soleil, et celle du soleil sera sept fois plus brillante, comme la lumière de sept jours » (Is 30). C’est alors qu’il y aura de même « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », etc., parce que la terre elle-même recevra sur toute son étendue une certaine gloire lumineuse, et il en ira de même pour tous les éléments : « Voici dit Dieu, que je fais toutes choses nouvelles » (Is 43, 19), à savoir l’univers matériel, car les causes et les principes étant renouvelés, tout le reste aussi doit l’être. C’est pourquoi, l’homme étant la fin de ces choses soumises à la génération et à la corruption, le ciel leur cause efficiente [2], les éléments leur cause matérielle, leur renouvellement entraînera le renouvellement général. Néanmoins, toutes les autres créatures matérielles – minéraux, plantes et animaux – seront détruites en tant que telles, du fait qu’elles ne seront plus d’aucune utilité à l’homme pour lequel elles furent créées ; mais elles subsisteront dans leurs causes et leurs principes, renouvelées de la manière qui a été dite.
En ces temps-là se vérifiera cette prophétie d’Ézéchiel (11, 19-20), qui s’applique à l’époque qui précédera de peu le second avènement du Christ, lorsque le reste d’Israël se convertira :
Je leur donnerai un cœur nouveau, et je mettrai un esprit nouveau dans leurs entrailles, et j’ôterai le cœur de pierre de leur chair [c’est-à-dire leur cœur incrédule d’aujourd’hui à l’égard du Christ] et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils marchent dans mes préceptes et qu’ils gardent mes ordonnances, etc.
Ainsi se trouve démontré par ce septième signe – le renouvellement du monde – non pas que le Christ ne s’est pas encore incarné, mais qu’il doit venir pour le Jugement. C’est alors en effet que celui qui au commencement créa le monde, le refera et l’achèvera à la fin en le renouvelant. Telle sera la conclusion de notre troisième partie, consacrée à la question de la venue du Christ.
[1] — Pour une explication détaillée des circonstances de la rédaction de cet ouvrage – dont nous publions la première traduction française et dont le texte latin lui-même est quasi-introuvable – voir Le Sel de la terre 80, p. 109-120.
[2] — Selon la cosmologie d’Aristote, le ciel est la cause de tous les mouvements matériels. (Note du traducteur.)

