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Le psaume Jubilate 

par le père Emmanuel O.S.B.

 

Ce commentaire du psaume 99 (Jubilate) est extrait du Bulletin Notre-Dame de la Sainte-Espérance (avril à novembre 1910). L’in­troduction, la conclusion (c’est-à-dire le commentaire du dernier verset) et les notes sont de Dom Bernard Maréchaux.

Pour situer ces pages dans l’ensemble de l’œuvre scripturaire du curé de Mesnil-Saint-Loup, on se reportera à l’étude Le père Emmanuel et l’Écriture sainte, parue dans le Sel de la terre 44 (numéro entièrement consacré au père Emmanuel). Le père aimait particulièrement les psaumes, en lesquels il trouvait « l’abrégé de toute la sainte Écriture ».

Le commentaire du petit psaume Jubilate est fort développé. L’auteur savait profiter du moindre mot pour éclairer et nourrir les âmes de ses auditeurs. Puissent ses lecteurs d’aujourd’hui goûter à leur tour cette belle doctrine spirituelle !

Le Sel de la terre.


Pour pouvoir suivre le commentaire, voici d’abord le texte du Psaume :

 



Ps 99, 1. Jubilate Deo omnis terra, servite Domino in lætitia. 

Jubilez à Dieu, toute la terre ; servez le Seigneur avec joie.

2. Introite in conspectu ejus in exsultatione.

Entrez en la présence de Dieu avec allégresse.

3. Scitote quoniam Dominus ipse est Deus ; ipse fecit nos et non ipsi nos.

Sachez que le Seigneur est Dieu ; c’est lui qui nous a faits, et ce n’est point nous qui nous sommes faits.

4. Nos autem populus ejus, et oves pascuæ ejus. Introite portas ejus in confessione, atria ejus in hymnis, confitemini illi.

Nous sommes son peuple et les brebis de son troupeau. Entrez par ses portes avec chant d’action de grâces, entrez en ses parvis avec des hymnes, rendez-lui grâces.

5. Laudate nomen ejus, quoniam in æternum misericordia ejus, et usque in generationem et generationem veritas ejus.

Louez son nom, parce que le Seigneur est suave, parce que sa miséricorde est éternelle, parce que sa vérité s’étend de génération en génération.

Nous donnons maintenant l’explication du psaume Jubilate, développé durant le mois de Marie 1879, en préparation à un jubilé.

Il semble que les dernières instructions manquent. Mais celles que nous donnons renferment des considérations extrêmement précieuses, et que nous nous reprocherions de laisser dans l’oubli.

Nous ne faisons que de redresser quelques mots dans le texte que nous avons sous les yeux.

Répétons-le encore une fois : quelle merveille d’avoir développé dans les âmes une telle faim de la parole de Dieu, de les avoir ouvertes à une telle intelligence des mystères de l’amour divin !

 

– I –

Nous commençons, aujourd’hui, notre mois de Marie pour le conclure par le jubilé. Il sera donc un préambule au jubilé.

La grâce du jubilé est une grâce si grande qu’elle nous remet dans le même état où nous étions après notre baptême. La contrition remet nos péchés, et l’indulgence plénière du jubilé remet la peine due à nos péchés.

Il faut donc nous y bien préparer, par la pénitence, par le détachement, par le renoncement à tous nos péchés, puisque cela est nécessaire pour gagner le jubilé.

Je me suis demandé de quel sujet vous entretiendrais-je pendant ce mois de Marie qui nous prépare à un si grand bien. Et j’ai pensé que je n’avais pas besoin d’aller chercher bien loin, et qu’il y avait assez de quoi vous instruire dans le mot jubilé.

Il y a un psaume qui commence comme cela, Jubilate Deo omnis terra : il y a suffisamment dans ce psaume pour vous entretenir durant ce mois.

Commençons :

– Qu’est-ce que jubiler ?

– Qu’est-ce que jubiler à Dieu ?

– Qu’est-ce que jubiler à Dieu, toute la terre ?

Voilà trois questions :

I – Qu’est-ce que jubiler ?

Jubiler, c’est aimer, chanter, aller à Dieu.

C’est aimer et chanter ce qu’on aime.

Aimer, c’est s’attacher à quelque chose, où l’on trouve sa joie, son bien, son bonheur. Et quand on aime dans la vérité, on sent un besoin de chanter, et c’est vraiment un besoin ; et il est nécessaire de chanter. Remarquez ce mot : nécessaire. Saint Augustin a dit : chanter, c’est le fait de celui qui aime. A qui ne chante pas, il manque quelque chose ; à qui ne chante jamais, il manque beaucoup.

II – Il y en a qui aiment les choses d’en bas, et qui les chantent avec beaucoup plus d’âme que nous ne chantons les choses de Dieu : ce n’est pas cela jubiler à Dieu. Mais quand on aime Dieu, on le chante dans la vérité ; et c’est là proprement jubiler à Dieu.

III – Quand on dit toute la terre, vous entendez l’universalité des âmes, c’est vrai, mais je vous ai dit, dimanche dernier [1], que la terre, c’est l’Église ; et on peut l’entendre en ce sens qui comprend bien toutes les âmes, appelées toutes au jubilé, à la jubilation.

Mais dans cette terre qui est l’Église, il y a deux autres terres encore sur lesquelles je veux attirer particulièrement votre attention.

La première terre, c’est la sainte Vierge : qui a mieux jubilé à Dieu que Marie dans son Magnificat ? Elle a si bien jubilé, que l’Église tous les jours jubile après elle en répétant le Magnificat. Je me rappelle là-dessus qu’un saint [2], quand il expliquait l’Évangile de saint Luc à ses fidèles, et qu’il en était à ces mots Magnificat, se récriait : Que l’âme de Marie soit en chacun de nous pour magnifier Dieu.

La terre, c’est encore autre chose.

Saint Cyprien disait que quand dans le Pater nous disons : que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, le ciel c’est notre âme, la terre c’est notre corps. Que le corps se mette donc lui aussi à jubiler.

Considérons que Dieu a une pensée, une volonté sur notre corps, comme il a une pensée, une volonté sur notre âme ; et il faut demander que cette double volonté s’accomplisse. L’âme est appelée à jubiler ; que le corps lui aussi jubile. Mais comment peut-il avoir sa part dans la jubilation ? C’est en ayant de la docilité à l’âme, pour faire avec elle, étant soumis à elle, ce que le bon Dieu veut : ainsi la volonté de Dieu est faite sur la terre comme au ciel.

Prions donc le bon Dieu qu’il ouvre nos cœurs, et qu’il y fasse entrer la jubilation. Beatus populus qui scit jubilationem [Ps 88, 16] : oui, « bienheureux le peuple qui sait la jubilation ! » La jubilation ! Toutes les oreilles entendent ce mot-là ; mais peu en entendent le sens, peu en savourent la vérité.

 

– II –

— Jubilate Deo, omnis terra. « Jubilez à Dieu, toute la terre » (v. 1a).

N’avez-vous pas remarqué que, dans la jubilation, il y a un mouvement dans la créature, qui lui fait chercher Dieu, désirer Dieu, soupirer après Dieu, pour trouver en lui son bonheur et sa joie ?

Et une âme qui aime le bon Dieu dans la vérité, désire que toutes les âmes viennent jubiler à Dieu.

Saint Augustin, expliquant les psaumes à ses fidèles, leur disait : « Si vous aimez Dieu, appelez à lui tous ceux que vous pouvez appeler, et criez-leur : aimez Dieu ! » Dans un psaume bien connu, l’âme qui aime Dieu invite toutes les âmes à l’aimer, en leur criant : Venez, exultons dans le Seigneur, jubilons en Dieu notre Sauveur [Ps 94, 1].

C’est là un acte de charité envers le prochain.

On voit là l’énorme différence qu’il y a entre la jubilation des enfants de Dieu, et les joies trompeuses du monde. Dans le monde, quand une personne trouve son plaisir dans quelque chose, elle veut tout garder pour elle, elle ne veut pas le partager. Au contraire, les enfants de Dieu invitent toutes les âmes à venir jubiler à Dieu ; ils savent bien qu’il y a en Dieu de quoi suffire à tous. Quand l’Église dit, venez, jubilons à Dieu, son acte de charité comprend Dieu et le prochain. Ah ! le chemin pour aller à Dieu n’est pas triste ; c’est la jubilation.

Mais je pose une question :

Y a-t-il en Dieu jubilation ?

La réponse va peut-être vous paraître un peu étrange : non !

Il y a en nous jubilation, parce qu’il y a en nous indigence. Nous ne pouvons pas nous suffire à nous-mêmes pour faire notre bonheur ; il faut que nous le cherchions en Dieu. Et l’amour avec lequel nous le cherchons et le désirons, et l’espérance que nous avons de le trouver, c’est cela qui fait notre jubilation. Mais Dieu, qui est exempt de l’indigence de la nature créée, et qui trouve en lui-même son bonheur, sa béatitude, n’a pas besoin de la chercher en dehors de lui, puisqu’il la possède en lui : et c’est pourquoi je dis qu’il n’y a pas en Dieu jubilation. Nous, nous aimons par grâce ; Dieu aime par nature ; et en s’aimant lui-même, il trouve en soi le bonheur.

Je vous ai dit qu’il n’y avait pas en Dieu jubilation.

Mais maintenant, je dis, oui : il y a en Dieu jubilation.

Mais la réponse est si grande, si belle ! Remettons-la à demain.

En attendant, prions Dieu de nous faire comprendre de plus en plus les grandes œuvres de la jubilation divine. Vous savez le psaume : Grandes sont les œuvres du Seigneur ! [Ps 110, 2].

Une bonne pensée, un bon désir, un acte de pénitence, tout cela jubile à Dieu.

Prions aussi la sainte Vierge, qui a si bien jubilé à Dieu, de nous faire jubiler comme elle.

Et quand nous serons en paradis, notre jubilation sera au comble ; car nous désirerons toujours le bien que nous posséderons, puisque ce bien est en Dieu, et que Dieu est inépuisable et infini.

 

– III –

Vous avez déjà compris ce qu’est que jubiler à Dieu.

C’est aimer, chanter, aller à lui.

Si lui ne nous avait pas aimés, nous n’aurions pas pu l’aimer ; s’il ne nous avait pas appris cette science de chanter, nous n’aurions pas pu chanter ; s’il ne s’était pas abaissé jusqu’à nous, nous n’aurions pas pu aller à lui.

C’est donc une grande grâce de jubiler à Dieu.

Mais quelle âme a eu plus de jubilation, sinon l’âme de Notre-Seigneur ?

Ne pouvant la regarder dans tous ses mystères, regardons-la dans le premier moment de son incarnation.

Cette âme, unie à une personne divine, comme elle était belle, grande, savante, radieuse, aimante ! Elle a fait tout de suite acte de jubilation, parce qu’elle était heureuse.

L’âme de Notre-Seigneur était si remplie de jubilation, qu’elle a commencé à la répandre autour d’elle. Elle en a inondé l’âme de sa sainte Mère, et ce n’est pas tout encore. Est venu le mystère de la visitation ; et saint Jean s’est mis à bondir de joie, Marie chante hautement sa jubilation. Ensuite la jubilation semble comme dormir un peu ; mais, à la naissance de Jésus, la voilà qui reparaît : les anges du ciel jubilent, en chantant le Gloria in Excelsis ; ils appellent les pasteurs qui se mettent à jubiler avec eux ; et ceux-ci, en racontant ce qu’ils ont vu, répandent la jubilation autour d’eux. Et puis il semble que la jubilation sommeille encore.

Mais Marie et Joseph sont dans la maison de Nazareth : quand Jésus parle, comme ils écoutent, comme ils sont dans la jubilation ! Pour eux, la source de la jubilation a coulé pendant trente ans.

Pendant les trois années de ses prédications, Jésus fait des miracles, il guérit, il convertit ; les âmes jubilent. Et puis tout devient sombre, tout est dans les ténèbres : c’est la passion, la mort. Mais il ressuscite, la jubilation éclate de nouveau ; il dit Marie, et il semble que toute la jubilation de Jésus entre dans Madeleine ; il dit à ses apôtres : La paix à vous, et les voilà dans la jubilation, et ils la communiquent de proche en proche. Notre-Seigneur remonte au ciel, et il semble qu’il emporte toute la jubilation. Mais non : dix jours après, il envoie le Saint-Esprit à son Église, et voilà la jubilation sur la terre pour jusqu’à la fin des temps. Le Saint-Esprit, c’est un fleuve d’amour que Jésus répand sur son Église, c’est une source inépuisable de jubilation.

Non, Notre-Seigneur, en remontant au ciel, ne nous a pas emporté tout le bonheur, il nous en a laissé et avec abondance. Ne savez-vous pas, chrétiens, que Notre-Seigneur au Saint-Sacrement nous invite tous à la jubilation avec lui-même ? Spécialement après la sainte communion, écoutons la douce voix de Jésus, ce qu’elle nous dit, ce qu’elle nous chante. Il nous chante : Jubilate Deo omnis terra ; il chante et il nous enchante. Laissons-nous enchanter par Jésus.

Il nous dit : Unissez-vous à moi, comme moi je m’unis à vous ; jubilez à moi, comme je jubile à vous. Quand donc il sort du tabernacle pour venir reposer dans nos cœurs, laissons-nous pénétrer de son amour, de sa lumière, de ses saintes inspirations, de sa grâce, de sa volonté : et aussi, puisque nos corps sont devenus le tabernacle de Jésus, qu’ils soient purs, chastes ; et alors la volonté de Dieu sera faite sur la terre comme au ciel.

Jubilate Deo, omnis terra [3].

 

– IV –

Le maître qui enseigne la jubilation, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Nous, nous ne pouvons faire entendre notre parole que jusqu’aux oreilles ; nous n’avons pas la puissance de la faire entrer dans l’âme ; Notre-Seigneur s’est réservé cette puissance-là. Quand nous parlons aux oreilles, lui parle à l’âme, quand il veut et comme il veut, selon que l’âme le mérite.

Je vous ai dit que, pour nous enseigner la jubilation, il chantait et nous enchantait. Comment nous chante-t-il ? Il chante, quand il nous fait arriver des connaissances qui satisfont à nos désirs, selon ce que nous avons désiré et demandé ; et ces connaissances nous font jubiler.

Il nous enchante aussi : qu’est-ce que c’est qu’enchanter ? Il paraît qu’avec des chants de musique on peut enchanter même des animaux, qui deviennent ainsi comme apprivoisés, mais il faut que les paroles soient bien mesurées, bien proportionnées au chant.

Voyez : on ne peut pas chanter un cantique sur tous les airs.

Ce que je veux vous faire remarquer, c’est notre psaume Jubilate. Voyez comme les paroles sont mesurées :

Jubilate – Deo – omnis terra. « Jubilez – à Dieu – toute la terre. »

Et puis après : Servite Domino in lætitia. « Servez – le Seigneur – avec joie. »

Servite répond à Jubilate ; Domino à Deo ; in lætitia à omnis terra.

Ces paroles, que l’Esprit-Saint a fait écrire, qui sont remplies de lui, ont une mesure qui répond à la musique sur laquelle on les chante.

C’est avec de telles paroles et une telle musique, que Notre-Seigneur enchante notre petit esprit.

Un ancien appelait Notre-Seigneur l’enchanteur spirituel des âmes.

 

– V –

— Servite Domino in lætitia. « Servez le Seigneur avec joie » (v. 1b).

Nous en sommes restés à ce petit mot de notre psaume : Servite, servez.

Vous savez qu’on dit assez communément : moi, je ne voudrais pas servir. Servir, il semble que c’est une condition inférieure.

Je ne sais que trop bien pourquoi on pense ainsi : nous sommes trop orgueilleux. Servir, mais c’est être soumis à la volonté des autres ; c’est être obéissant ; et nous, nous aimons faire notre volonté, nous voulons être indépendants. Et pourtant nous devons servir ; c’est notre condition.

Le Saint-Esprit a dit : Servez !

Si quelqu’un peut se dire : je ne dois l’existence à personne, qu’il ne serve pas, celui-là !

Mais personne ne peut le dire ; nous devons tous, créatures que nous sommes, l’existence à notre Créateur ; et c’est lui que nous devons servir.

Saint Paul dit : il en est qui font leur Dieu de leur ventre, plaisir de boire et de manger, plaisir de bêtes. Les sept péchés capitaux sont autant de maîtres qu’on sert, si on ne sert pas le Seigneur. Dieu ou son ventre : on sert l’un ou l’autre. Notre psaume dit : Servez ! Et on sert toujours, là où l’on sent le plus son besoin, soit dans la vérité, soit hors de la vérité. Et si on ne veut pas servir Dieu, on sert ses plaisirs.

Mais il n’y a que Dieu seul que l’on sert dans la joie.

Servir, il est vrai, c’est s’humilier, se soumettre, obéir, plier. Et toutefois, voulez-vous être heureux ? Servez. Voulez-vous avoir de la joie ? Servez. Voulez-vous marcher dans le chemin du paradis ? Obéissez, servez.

Un homme qui ne sert pas dans la vérité, est triste toujours. Mais connaissez-vous une âme qui sert dans la vérité, qui est docile, qui se soumet, qui est obéissante, qui plie bien ? Cette âme-là sert dans la joie ; elle connaît la jubilation. Je vous ai dit que le mot servez répond à celui de jubilez. Servez, servez le Seigneur, servite Domino ; et vous serez dans la jubilation.

Il est un mot du livre de la Sagesse qui me ravit chaque fois que je le retrouve : « Les enfants de la sagesse forment la société des justes, et leur nation n’est qu’obéissance et amour » [Si 3, 1]. Les hommes vraiment sages forment la société des justes ; et leur nation, c’est un petit peuple, n’est qu’obéissance et amour. Voyez comme c’est doux ! On les appelle « les enfants », justement pour faire ressortir leur humilité, leur obéissance. C’est ce peuple-là qui sert le Seigneur dans la joie, c’est à lui qu’il est donné de connaître la jubilation.

Beatus populus qui scit jubilationem !

 

– VI –

Si vous servez Dieu dans la vérité, vous le servirez dans la joie ; et vous serez libres, vous serez affranchis de tout autre maître. Nos péchés sont des maîtres que nous servons, et qui sont durs à servir.

A quel moment sert-on le mieux le bon Dieu ? C’est à Pâques, parce qu’à ce moment-là on laisse tous ses péchés.

Dans l’oraison du lendemain de cette fête, l’Église demande à Dieu pour tous ses fidèles la parfaite liberté.

Servons, et nous serons libres.

Demandons à Dieu la parfaite liberté.

Suivons l’exemple de Marie qui a dit : « Je suis la servante du Seigneur » ; pour récompense, elle a eu la joie d’être la Mère de Dieu.

Trouvez-vous, en regardant Marie, qu’il est bon de servir ? Oui, servons Dieu dans la vérité ; et notre récompense sera toute de joie.

Servite Domino in lætitia.

 

– VII –

Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en vous disant que la vie présente est semée de tristesse. Triste notre naissance, plus triste encore notre mort. Et entre ces deux extrémités, que de tristesses, que de peines à traverser ! Et, cependant, nous entendons une voix qui nous dit : Servez dans la joie !

Dans la joie ! Mais tout est si triste ! Et, pourtant, c’est la voix de Dieu qui nous crie : servez dans la joie !

Reconnaissons là un trait de la bonté de Dieu : il nous aime, il veut verser en nous de la joie.

Une âme qui aime Dieu sait bien qu’il faut qu’elle serve quelqu’un ; elle sent bien qu’elle ne peut trouver en elle-même une joie véritable, encore moins durable ; elle n’ira pas non plus chercher cette joie au-dessous d’elle, ni autour d’elle, ni dans les créatures ; mais elle ira chercher sa joie en Dieu, rien qu’en Dieu.

Prenez une âme qui, voulant servir Dieu dans la vérité, laisse derrière elle tous ses péchés. Elle trouvera une joie qu’elle n’avait pas encore goûtée, qui était un secret pour elle ; elle entrera dans cette joie-là, et ce sera pour elle un commencement de paradis. Servite Domino in lætitia.

Dieu aime celui qui lui donne gaiement. Donnez tout à Dieu dans la joie, non que vous lui donniez beaucoup, nous ne pouvons lui donner que peu de chose ; mais parce qu’il est bon.

Écoutez ce que dit Notre-Seigneur : « Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites » [Mt 6, 16]. Là où est la tristesse, cela donne à penser que ce n’est pas Dieu que l’on sert.

Regardons encore la sainte Vierge. Elle dit : « Je suis la servante du Seigneur » [Lc 1, 38]. Et parce que de vrai elle est sa servante, elle s’écrie : « Mon âme est ravie de joie en Dieu mon sauveur » [Lc 1, 47]. L’Église chante les joies de Marie dans la belle antienne de Noël : Gaudia matris habens, elle a ses joies de mère [4] !

Suivons les traces de Marie ; soyons de vrais serviteurs et servantes, et nous aurons la joie. Ah ! je ne veux pas dire que nous n’aurons plus de peine ; il n’y a qu’au paradis qu’il n’y en a plus. La sainte Vierge a vu Notre-Seigneur cloué à la croix ; et, néanmoins, la joie de servir Dieu n’a pas cessé dans son cœur. Et nous aussi nous aurons nos peines ; mais si nous servons Dieu dans la vérité, si nous sommes humbles, soumis, obéissants, nous aurons toujours dans le cœur une joie que personne ne pourra nous ôter ; notre âme sera dans la joie, notre cœur dans la jubilation.

Nous sommes à la fin du premier verset, demain nous prendrons le second. Le sujet sera différent, et, pourtant, en parfait accord avec ce que nous avons dit.

 

– VIII –

— Introite in conspectu ejus in exsultatione. « Entrez en la présence de Dieu avec allégresse » ; et même, suivant l’hébreu, « avec des chants de jubilation » (v. 2).

Tâchons, avec le Saint-Esprit, de bien saisir le sens de cette expression : entrer en la présence de Dieu.

Nous entrons en la présence de Dieu de trois manières : la première, c’est à notre création, quand, du néant, nous sommes appelés à l’existence ; la seconde, c’est à notre baptême, quand nous entrons dans l’état de grâce ; la troisième, ce sera quand, après notre mort, nous entrerons dans le paradis, soit avec la grâce de notre baptême, soit avec la grâce d’une sincère pénitence.

Il y a ainsi trois degrés par lesquels on entre de plus en plus avant dans la présence de Dieu ; et chaque degré est un bienfait de Dieu.

Le bon Dieu a répandu sur toutes ses œuvres comme une adoration de la très Sainte Trinité ; et nous l’adorons avec ordre. Ainsi, nous adorons le Père comme Créateur, quoiqu’il soit Créateur avec le Fils et le Saint-Esprit ; le Fils comme rédempteur, quoiqu’il le soit avec le Père et le Saint-Esprit ; le Saint-Esprit comme sanctificateur, quoiqu’il le soit avec le Père et le Fils. Les trois degrés de la présence de Dieu répondent donc, d’une certaine manière, aux trois personnes divines.

Je dis donc que les trois degrés par lesquels nous entrons en la présence de Dieu peuvent comporter une certaine distance l’un de l’autre. D’abord nous avons été appelés à l’existence à un moment qui a sa place dans la série incalculable des temps, et que Dieu a choisi sans que nous fussions pour rien dans ce choix. Pour nous, chrétiens, nous avons été baptisés peu après notre création ; mais pour d’autres, le saint baptême est venu tardivement. Enfin, notre entrée au ciel aura lieu après un laps de temps plus ou moins considérable.

Donc pour les hommes en général, les trois entrées sont distantes l’une de l’autre. Pour les anges, ils sont entrés d’une double manière en même temps en la présence de Dieu ; car à leur création même, ils ont reçu la grâce habituelle ; et il paraît que les bons n’ont pas tardé à entrer dans la gloire. Il en est de même pour Adam et Ève ; ils ont été créés, et en même temps ils ont eu la grâce, entrant ainsi d’une double manière en la présence de Dieu. Il n’en est pas ainsi de leurs enfants ; ils entrent dans la grâce à l’heure des miséricordes de Dieu, que Dieu seul connaît. Pourtant, il est une âme d’enfant d’Adam, qui est entrée deux fois en même temps en la présence de Dieu, c’est la très sainte Vierge : elle a été créée, et, par le privilège de son Immaculée Conception, elle a possédé tout de suite la grâce sanctifiante. Mais voici qui est plus beau encore : c’est l’âme bénie de Jésus qui a franchi d’un coup les trois degrés ; elle a été tout en même temps créée, sanctifiée, glorifiée ; c’est ainsi qu’elle est entrée en la présence de Dieu avec des chants de jubilation.

Tâchez de bien entendre les chants de jubilation des anges, de la sainte Vierge, de l’âme bénie de Jésus, entrant en la présence de Dieu. Écoutez bien ; si vous l’écoutez bien, vous comprendrez ce que c’est que la jubilation divine, vous entrerez vous-mêmes en cette jubilation, et vous direz : Jubilemus Deo salutari nostro. « Jubilons en Dieu notre Sauveur » [Ps 94, 1].

 

– IX –

Considérons encore aujourd’hui les trois degrés par lesquels nous entrons en la présence de Dieu.

Le premier repose sur la terre, le second est dans l’Église, le troisième dans le ciel.

Le premier degré ne sait pas, le second sait, le troisième voit.

Le premier est dans le péché, le second dans la grâce, le troisième dans la gloire.

Je dis que le premier degré ne sait pas et qu’il est dans le péché. Oui, dans ce degré, nous sommes en la présence de Dieu, mais nous ne savons pas en la présence de qui nous sommes.

Dans le deuxième, nous savons que nous sommes en la présence de Dieu, et puis nous sommes dans sa grâce : de la terre d’Adam, nous sommes passés dans la terre de l’Église, par la grâce de Notre-Seigneur. Là, on nous instruit, on nous apprend à parler, on nous dit ce qu’il faut connaître et croire, on nous apprend à aimer ce qu’il faut aimer, à faire des bonnes œuvres, puis enfin à désirer de parvenir au troisième degré. Mais pour arriver à ce degré, il y a beaucoup à faire : car du premier degré, où nous étions dans le péché, il nous reste une plaie qui serait éternellement à déplorer, si Dieu ne nous avait pas mis dans le deuxième degré où sa miséricorde travaille à nous guérir, où nous travaillons nous-mêmes à nous dépouiller du péché.

Pour bien comprendre ceci, écoutez cette comparaison.

Un roi, qui habite un magnifique palais, veut y faire entrer un pauvre petit enfant qui est dénué de tout, et couvert de plaies depuis les pieds jusqu’à la tête. On amène ce pauvre petit ; et les serviteurs du roi s’empressent autour de lui, ils commencent par lui ôter ses haillons, ils le lavent, ils lui appliquent les remèdes nécessaires pour guérir ses plaies, ils le revêtent d’habits convenables afin qu’il puisse être présenté devant sa majesté ; ils lui apprennent à parler, et lui disent comment il faudra qu’il se tienne quand il sera devant le roi.

Appliquons la comparaison. Le petit enfant nu et couvert de plaies, c’est nous, enfants d’Adam ; le roi, c’est Dieu ; le palais, c’est l’Église, où l’on trouve un bain salutaire, le baptême ; les haillons, c’est le péché ; les remèdes, ce sont les sacrements, le baptême, la confirmation, l’eucharistie et les autres ; les habits dont on revêt le pauvre petit, c’est la grâce, ce sont toutes les grâces. On lui apprend à parler, à dire Pater noster, Credo in Deum, on lui enseigne les commandements, on lui dit quelque chose de ce qui arrivera pour lui quand il sera dans le ciel. Puis, quand il est bien préparé, on l’amène devant le roi.

 

– X –

Voilà trois degrés, trois cantiques de jubilation à chanter.

A chaque degré, un cantique de jubilation pour remercier Dieu.

Combien de fois lui avez-vous chanté le cantique qui convient pour le remercier de vous avoir donné votre corps et votre âme ? Il n’y a presque personne qui sache ce cantique-là. Et, pourtant, c’est un bien que Dieu vous ait donné votre corps et votre âme.

Quand, entrant dans l’Église, nous passons au deuxième degré, il nous faut chanter deux cantiques, celui de notre création et celui de notre rédemption.

Il y a des sauvés qui ne chantent jamais ces cantiques : par exemple les tout petits enfants morts en bas âge. Mais je crois qu’ils ne sont pas les seuls. Il y a d’autres sauvés qui ne savent plus les chanter. Et, pourtant, il faut que nous les chantions.

Vous me direz : mon Père, apprenez-nous donc ces cantiques-là pour que nous les chantions.

Je réponds : il y en a de très beaux. En voici un que vous connaissez, que vous dites tous les jours, que je vais vous rappeler.

Quand vous dites : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre », voilà un cantique de jubilation pour remercier Dieu de votre création. Le jubilez-vous tous les jours, ce cantique-là ?

Et quand vous dites : « En Jésus-Christ son Fils unique », jusqu’à ces mots : « D’où il viendra juger les vivants et les morts », reconnaissez-vous là, pour le jubiler, le cantique de la rédemption ?

Et quand vous dites : « Je crois au Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la vie éternelle », quel cantique de jubilation pour l’espérance que nous avons de voir Dieu dans le ciel !

En voilà de beaux cantiques : les jubilez-vous tous les jours ? Vous le devez pourtant.

Il y en a encore d’autres : nous en reparlerons.

Beatus populus qui scit jubilationem [Ps 88, 16] : ce peuple-là, qui sait la jubilation, il faut que ce soit nous.

 

– XI –

Rendons-nous attentifs à la présence de Dieu ; marchons en sa sainte présence.

Voici un moyen d’y marcher ; il n’est pas le seul.

Le bon Dieu est en nous plus que nous-mêmes ; nous sommes en nous, comme recevant l’existence de lui ; lui y est, comme nous la donnant ; or, celui qui donne est plus présent que celui qui reçoit. Dieu est en nous, toujours en action, il nous donne l’être, il nous donne les puissances de notre corps et de notre âme, voilà pour le naturel ; mais il fait quelque chose de plus, il nous donne la foi, l’espérance et la charité. Il est en nous dans toute sa bonté, dans son immensité, dans son infinité. Il nous donne tout ce que nous avons, et continuellement. Dieu étant en action en nous, nous devons nous y rendre attentifs. Car, s’il cessait un instant d’agir ainsi, nous n’aurions plus rien.

Entrons en sa sainte présence ; faisons des actes de foi à la présence de Dieu en action en nous. Et disons : « Le bon Dieu est en moi me donnant tout, et je me servirais de ce que le bon Dieu me donne maintenant pour l’offenser, mais ce serait noirceur. »

Le bon Dieu disait à Abraham : « Marche en ma présence, et tu seras parfait. » Marchons-y nous-mêmes, et nous serons parfaits. C’est un très grand bien de se rendre attentifs toujours à la présence divine.

Dieu est partout, vous le savez : il voit tout, il sait tout.

Mon Dieu, faites-nous la grâce de n’oublier jamais votre sainte présence.

Je prie vos bons anges de vous faire entrer et marcher en la présence de Dieu avec jubilation.

 

– XII –

Scitote quoniam Dominus ipse est Deus ; ipse fecit nos et non ipsi nos. « Sachez que le Seigneur est Dieu ; c’est lui qui nous a faits, et ce n’est point nous qui nous sommes faits » (v. 3).

Nous puiserons durant quelques jours notre instruction dans ce verset.

J’y vois trois choses : la première, c’est : Sachez. La seconde : Que le Seigneur est Dieu. La troisième :Cc’est lui qui nous a faits, et non pas nous.

Je commence par vous dire que, dans les psaumes, le Saint-Esprit ne procède pas toujours de même.

Nous sommes, dans notre âme, intelligence et volonté. Or, quelquefois, il commence par s’adresser à notre intelligence en lui faisant connaître des vérités, puis il s’adresse à notre volonté pour la faire aimer dans la jubilation. D’autres fois, il s’adresse premièrement à la volonté, la faisant aimer et jubiler ; puis il lui fait connaître une vérité pour compléter son amour et sa jubilation, comme dans notre psaume Jubilate. Les deux premiers versets sont tout à la volonté ; le Saint-Esprit l’invite à la jubilation. Puis après, il dit à l’intelligence : Sachez.

Le Saint-Esprit sait bien qu’on ne peut pas aimer sans savoir ; et c’est seulement quand on sait qu’on aime. Quand un chrétien sait et aime, il a tout ce qu’il lui faut. Mais un chrétien qui dirait j’en sais assez, et qui dirait j’aime, ne serait pas un chrétien.

Pourquoi ? Il fermerait l’oreille à la voix du Saint-Esprit, qui ne cesse de nous crier : Sachez !

Oui, serions-nous arrivés jusqu’à la plus haute connaissance, le Saint-Esprit nous crie toujours : Sachez !

Les âmes qui se laissent aller à l’impression du Saint-Esprit, quand elles ont commencé à goûter de la connaissance de Dieu, en désirent toujours de plus en plus pour l’aimer davantage ; et c’est comme cela qu’il faut désirer.

Dans un certain monde, on dit que l’intelligence des chrétiens est aveuglée et la volonté enjôlée : « Ils ne savent rien, répète-t-on, ce n’est pas difficile de leur faire croire tout ce qu’on veut. » Vous voyez que ce n’est pas vrai, puisque le Saint-Esprit nous crie toujours : Sachez ! Quand l’Église commande quelque chose, elle apprend aussi pourquoi on doit le faire ; on ne fait jamais rien dans l’Église, sans savoir pourquoi on le fait ; et, si on aime, on sait pourquoi on aime. Elle commande, et, en même temps, elle apprend : elle ne veut pas et il ne faut pas qu’on soit ignorant.

Si je vous confessais ici un péché dont on ne s’accuse pas, et que vous sentez tous en vous, ce serait celui-ci : « Je m’accuse de n’avoir pas eu faim et soif de connaître Dieu. » On dit qu’on l’aime : oui ; mais on s’occupe de mille vanités, de mille curiosités, de mille riens qui passent le temps. Mais, pour chercher à connaître Dieu, on ne s’en occupe pas. Dans le purgatoire, il y a des âmes qui souffrent horriblement pour n’avoir pas désiré de connaître Dieu, cherché à le connaître. N’augmentons pas ce nombre : mais désirons, cherchons, demandons, prions : c’est ce que Notre-Seigneur nous dit de faire dans l’Évangile.

Prenons tous les moyens qui sont à notre disposition pour connaître Dieu de plus en plus ; ayons-en faim et soif. Saint Pierre faisait ce souhait à ses fidèles : « Grandissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ » [2 P 3, 18]. Je vous fais le même souhait.

Écoutons saint Augustin qui se récriait : Mon Dieu, que je vous connaisse !

 

– XIII –

Quand le Saint-Esprit dit : Sachez ! cela nous fait voir que Dieu ne nous a pas créés pour être ignorants.

Puis ensuite, il nous apprend ce qu’il veut que nous sachions. Premièrement, c’est Dieu : Sachez que le Seigneur est Dieu. Secondement, c’est nous-mêmes, sachant que Dieu nous a créés, sachant ce qu’il a fait en nous : c’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Voilà les deux choses principales qu’il faut que nous sachions : c’est le Saint-Esprit qui nous les indique. Saint Augustin avait compris cela, quand il s’écriait : Seigneur, que je vous connaisse, que je me connaisse. Disons-le avec lui.

Le Seigneur est Dieu. Le mot Seigneur ici, dans son vrai sens, veut dire : celui qui a été, qui est et qui sera. Les prophètes, les patriarches, les grands saints de l’ancien Testament, comprenaient dans ces trois mots, qui a été, qui est et qui sera, une doctrine mystérieuse qui était une confession de la très Sainte Trinité. Celui-là, qui est en trois personnes, est Dieu, le seul Dieu, le seul vrai Dieu.

Quand ces paroles étaient dites dans l’ancien temps, en plein paganisme, elles faisaient comprendre que tous ces dieux, que l’ignorance, les passions, la malice du diable faisaient adorer, ne pouvait pas être le vrai Dieu, puisqu’ils n’avaient pas toujours été, et qu’ils n’étaient pas pour être toujours.

Aujourd’hui, dans un certain monde on croit rendre hommage à Dieu en disant : nous croyons à un Dieu. Et nous aussi, chrétiens, nous croyons à un Dieu, mais à un Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Est-ce là le Dieu auquel vous croyez ? Plusieurs peut-être nous répondront que non, que le Dieu auquel ils croient n’est pas Père, Fils et Saint-Esprit. Alors il faut leur dire : Votre dieu n’est pas Dieu, vous ne connaissez pas le vrai Dieu.

Pour nous, qui avons le bonheur de connaître le vrai Dieu qui est Père, Fils et Saint-Esprit, réjouissons-nous-en ; et soyons à Dieu des enfants fidèles, pleins de reconnaissance et d’amour toujours.

 

– XIV –

Le Saint-Esprit, dans notre psaume, nous commande de connaître Dieu ; et nous, pour répondre à ce commandement, nous allons nous demander quel moyen prendrons-nous.

Je vais vous en donner un. Faites-vous l’idée d’un peintre, qui veut tracer l’image de Notre-Seigneur Jésus crucifié.

Il a devant lui une toile, il prend un pinceau, il le trempe dans des couleurs, puis il commence… Il fait le contour de la tête, puis il trace un peu les membres ; il finit la tête, les cheveux ensanglantés, la couronne d’épines par dessus ; il achève ensuite le reste du corps.

Or, quand il s’agit de fixer en soi la connaissance de Dieu, la manière de s’y prendre est la même. La toile, c’est notre âme. Quand le catéchisme nous apprend que Dieu est un être, voilà une première connaissance, un premier coup de pinceau ; puis quand on nous dit : c’est un être infiniment parfait, en voilà un deuxième, une deuxième connaissance. Et on pourrait dire que c’est la première et la dernière connaissance : quand on sait bien cela, on sait tout.

Mais cette dernière connaissance : être infiniment parfait, suppose bien des couleurs à mettre sur le dessin qui a été tracé. Quelles sont ces couleurs ? On cherche tout ce qui est le plus beau dans les créatures. Ainsi on voit une âme intelligente, et on se dit : « Cette intelligence, Dieu la possède en lui-même, mais bien au-delà de ce que je vois ; car nous, nous avons une intelligence proportionnée à notre âme, et comme notre âme est bornée, qu’elle ne va que jusqu’à tel point, notre intelligence est de même ; mais en Dieu, il n’y a pas de bornes. » – On voit un bon cœur, et on raisonne de même : « Dieu possède en lui tout amour, il aime, mais bien au-delà de ce qu’on découvre d’amour dans ses créatures. » – On voit une personne belle, faible image de la beauté de Dieu ; une personne puissante, faible image de la puissance de Dieu ; une personne sainte, faible image très éloignée de la sainteté de Dieu. – Dieu possède tout en lui-même ; et c’est pourquoi il peut nous donner, on ne donne pas ce qu’on n’a pas. Ainsi, quel que soit le bien qu’on voie dans les créatures, on dit : « C’est Dieu qui l’y a mis, il le possède en lui-même. »

Mais Dieu possède le bien en toute perfection. Nous, quand nous avons quelque chose de bien, il y a toujours une imperfection à côté ; en Dieu, il n’y en a pas ; il est parfait, infiniment parfait. Il faut désirer atteindre cette perfection, autant qu’il nous est possible : mais nous resterons toujours infiniment éloignés de la perfection qui est en Dieu ; nous arriverons à la perfection qui nous convient, en tant que créatures ; c’est ce qu’on nomme la sainteté, en imitation de Dieu.

Voilà donc les couleurs pour retracer une image de Dieu. Nous avons choisi les plus belles, en prenant toutes les perfections qui sont dans les créatures. Mais comme ces perfections y sont mêlées d’imperfections, nous n’avons pas encore une image toute ressemblante. Il faut donc un autre moyen pour arriver à la ressemblance. Quel sera ce moyen ? Comment avancer encore plus dans la connaissance de Dieu ?

Il faut ôter quelque chose. Il faut se dire : « Tout ce que j’ai pensé de la bonté, de la puissance, de la sainteté de Dieu, ce ne sont que de faibles pensées, qui sont bien au-dessous de la réalité. Et ensuite, il faut s’élever toujours et toujours en se disant : Dieu est infini et moi je suis fini ; mon âme et mon intelligence est finie ; et c’est pourquoi je ne pourrai jamais m’élever assez. » Il faut donc toujours enlever de son esprit les pensées que l’on a pour s’élever à des pensées plus hautes. Et, en cela, nous serons comme un artiste qui, ayant un bloc de marbre, veut en tirer une statue de Notre-Seigneur : il ôte, il ôte toujours du marbre, jusqu’à ce qu’il en sorte une belle statue. C’est le contraire du peintre, qui met couleur sur couleur ; le sculpteur, lui, ôte toujours avec le marteau et le ciseau [5].

Avez-vous bien compris ? Rendez donc ce service à votre âme, de la faire avancer dans la connaissance de Dieu [6].

Sachez que le Seigneur est Dieu.

 

– XV –

Je vais encore aujourd’hui vous indiquer quelques moyens, très utiles et en même temps très faciles, de connaître Dieu ; je les nommerai les paraboles ou comparaisons, les préférences et les petits sacrifices.

Quand on veut bien connaître une chose, on la compare à une autre que l’on connaît bien : on tâche de trouver tous les traits de ressemblance ; et quand on les a trouvés, et aussi les différences, on les connaît toutes les deux. C’est là ce que l’on fait dans les choses matérielles ; il faut le faire dans les choses spirituelles ; et nous avons pris cette méthode, quand nous avons comparé notre âme à Dieu. Complétant ce que nous avons déjà dit, nous reconnaîtrons dans l’être spirituel de notre âme créée l’image du Père incréé, dans notre intelligence créée et limitée l’image du Fils incréé, dans notre volonté créée et limitée l’image du Saint-Esprit incréé et sans bornes.

Mais il importe de noter les différences essentielles. Prenons une pierre ; elle existe, c’est un petit trait de ressemblance avec Dieu ; car Dieu existe, mais combien supérieurement à cette pierre dont tout le bien est l’existence toute nue, alors que Dieu a une existence enrichie de grandeur, de puissance, de bonté, de félicité ! – Prenons un arbre, une fleur, une plante : ces choses-là existent, mais de plus elles sont vivantes. Voilà un peu plus de ressemblance avec le Créateur : mais quelle infinie différence entre leur vie qui est si bornée et qui va finir bientôt, et la vie de Dieu qui est éternelle ! Vous voyez comment nous restons très loin de Dieu, et comment il faut s’élever pour le mieux connaître. – Voici une âme, elle est intelligente : mais comme avec tout cela, elle reste inférieure à son Créateur ! Car en elle, créature, tout a une limite ; en Dieu, être incréé, il n’y a aucune limite.

Avec ces comparaisons, on peut acquérir un peu de connaissance de Dieu. Venons-en aux préférences.

Elles consistent en ceci : je vois une chose belle, je me dis intérieurement : « Oui, c’est beau, mais je connais une chose, la nature divine, qui est la beauté des beautés. » Je vois quelque chose de bon dans les créatures, je me dis : « Ce quelque chose de bon qui est en elles, c’est le bon Dieu qui l’y a mis ; mais je connais une chose bonne, qui dépasse toute bonté, qui est la suprême bonté, et c’est Dieu. » Quand on donne comme cela la préférence à Dieu en toutes choses, on avance dans sa connaissance.

Mais il faut en venir aux petits sacrifices : comment cela ? Je suppose qu’il y ait à voir quelque chose de beau, de curieux ; je me dis : « Je n’irai pas voir ce beau, je n’irai pas entendre ce curieux. Je connais le vrai beau ; et j’aime mieux connaître mon Dieu que toutes ces curiosités. » Voilà des petits sacrifices.

Une âme, qui donne la préférence à Dieu sur toutes choses, et fait des petits sacrifices, cette âme-là progresse dans la connaissance de Dieu. Ce que nous faisons en fait de sacrifices est peu de chose ; mais Dieu les récompense libéralement. Faisons à Dieu joyeusement de petits sacrifices ; c’est là que nous trouverons la voie de la jubilation.

Il n’y a pas un moment dans la vie où nous n’ayons pas occasion de faire une comparaison, de donner une préférence, d’accomplir un petit sacrifice. Ne manquons aucune de ces occasions : nous avancerons ainsi de plus en plus dans la connaissance de Dieu, et dans le chemin de la jubilation éternelle.

Qu’il en soit ainsi. Je le souhaite.

 

– XVI –

Sachez que le Seigneur est Dieu : c’est lui qui nous a faits, et non pas nous.

La première connaissance que nous devons avoir, c’est Dieu. Mais il y en a une à côté qui n’est pas moins nécessaire et indispensable, et c’est nous-même. C’est le Saint-Esprit qui le dit.

Il y en a qui se croient de grands savants et qui disent que l’homme s’est fait lui-même ; c’est parce qu’ils veulent être indépendants.

Nous, nous confessons que nous sommes dépendants de Dieu, et nous ne pouvons pas ne pas l’être étant ses créatures. Eux, qui ne veulent pas être dépendants de Dieu, sont pour cela dépendants du péché, du mensonge, les hommes orgueilleux ! Pour nous, qui apprenons dans la Sainte Écriture, dans nos psaumes, que c’est Dieu qui nous a faits et non pas nous, en notre qualité de créatures, nous nous tenons dans la dépendance de Dieu notre Créateur. Et d’être des créatures de Dieu, c’est pour nous une source de consolations.

Nous sommes pauvres, nous habitons un village obscur. Mais supposez qu’on nous dise : « Il y a loin d’ici un grand roi qui s’occupe de nous, qui s’intéresse à nos besoins, qui pense à nous, qui nous honore de ses amitiés, et qui nous prépare une place dans son royaume. » Nous serions bien heureux et bien consolés. Eh bien ! moi, je vous annonce cette bonne nouvelle. Il y a quelqu’un qui pense à nous, qui s’intéresse à tous nos besoins, qui nous aime toujours, qui nous prépare une place dans son paradis. Et c’est le bon Dieu. Réjouissons-nous d’être ses créatures, de vivre dans sa dépendance, de le servir avec joie, de le prier, de l’aimer toujours.

Dans la Sainte Écriture, par la bouche du prophète Isaïe, le bon Dieu dit à son peuple : « Quand bien même une mère délaisserait son enfant, moi, je ne te délaisserais pas » [Is 49, 15]. La mère donne beaucoup à son enfant : Dieu nous donne encore plus, il nous donne tout, car c’est lui qui nous a faits et non pas nous. C’est pourquoi il nous aime et ne nous délaisse pas.

Si l’on savait tout ce que Dieu a fait en nous ! Mais pas un d’entre vous tous qui m’écoutez, et je ne fais pas d’exception pour moi qui vous parle, pas un ne peut dire ce qu’il a fait seulement dans notre petit doigt, dans ces os, dans ces nerfs, dans ces veines, dans cette peau, dans cet ongle ; et ajoutons, dans cette poitrine, dans ce cerveau, dans ces yeux… Que de merveilles dans les yeux que Dieu nous a donnés ! Avez-vous quelquefois remercié le bon Dieu de vos yeux ? Et de tout ce qu’il a fait en vous, et de ce qu’il conserve tout, membres du corps, puissances de l’âme, intelligence, volonté ? Un auteur païen, qui était médecin, disait : « Notre corps, quel bel hymne à Dieu ! » S’il y a tant de merveilles dans notre corps, combien plus dans notre âme qui est à l’image de Dieu !

Donc, puisque Dieu nous a tout donné, et tant donné, et qu’il nous conserve tout ; que tout en nous, dans notre corps et dans notre âme, l’aime, le glorifie, fasse sa très sainte volonté, et jubile à lui, à lui par dessus tout, à lui seul en tout et pour tout !

 

– XVII –

Il y a quelqu’un, mes frères, qui ne cesse pas d’être attentif sur nous, de veiller à notre garde ; quelqu’un dont l’acte d’amour envers nous dure toujours, ne sommeille pas et ne se ralentit jamais. C’est Dieu.

Il nous a donné tout ce que nous avons, et il ne cesse pas de nous le garder : car s’il cessait une minute de nous aimer, nous retomberions tout de suite dans notre néant. Cela nous fait voir combien est vrai le mot du psaume : Quam bonus Deus [Ps 72, 1], qu’il est bon le bon Dieu !

Si le bon Dieu nous aime ainsi d’un acte d’amour unique qui ne dort jamais, il faut que nous répondions à cet amour ; et pour y répondre, loin de nous la paresse, la tiédeur, la lâcheté, empressons-nous d’aimer Dieu d’un amour fervent, priant, fidèle.

Nous ne pouvons pas répondre à l’acte unique de l’amour divin par un acte d’amour unique ; mais il faut au moins y répondre par des actes aussi fréquents que possible, et non seulement par des actes d’amour proprement dits, mais encore par les actes d’autres vertus encore : de foi, par exemple, qui nous fait croire en cette bonté-là de Dieu ; d’espérance, qui nous élève le cœur jusqu’à Dieu, et nous fait attendre de sa bonté un bien toujours plus grand jusqu’à ce que nous arrivions à l’éternelle félicité.

Enfin, il y a les actes d’amour proprement dits ; et c’est de ceux-ci que je veux spécialement vous entretenir aujourd’hui.

Il y en a un que les Pères nomment l’acte de complaisance, un autre qu’ils appellent l’acte de bienveillance.

Parlons donc des actes de complaisance et de bienveillance que nous devons exercer envers Dieu.

On peut faire un acte d’amour en se réjouissant des biens que Dieu possède, par exemple la bonté, la puissance, la grandeur, la beauté ; c’est l’acte de complaisance, parce qu’alors on se complaît dans le bien que Dieu possède, dans le bien qu’il est.

Qu’est-ce que l’acte de bienveillance ? Cet acte nous fait désirer pour Dieu des biens qu’il n’a pas en lui, qui viennent du dehors, comme le fait que toutes les créatures l’aiment et lui rendent hommage. (Notons que Dieu peut se passer de ces biens-là ; mais c’est un bien qu’il les ait ; et ce bien, nous le lui souhaitons.)

Quand nous disons : Que votre nom soit sanctifié, cela revient à dire : « O Dieu, votre nom est si saint ! Je m’en réjouis, je l’adore, je l’aime, je le glorifie. » – C’est l’acte de complaisance.

Cela veut dire aussi : « Votre nom est si saint que je désire que toutes les créatures viennent le glorifier et vous aimer. » – C’est l’acte de bienveillance.

Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

« O Dieu, votre volonté est si juste, je m’en réjouis, je l’aime » : acte de complaisance. – « Je désire que tous s’emploient à l’accomplir » : acte de bienveillance.

Voilà comment il faut prier, faire des actes d’amour ; nous le devons à Dieu. Et c’est par là que nous saurons mieux encore que le Seigneur est Dieu.

Demandons au bon Dieu qu’il nous assiste de sa grâce, qu’il nous éclaire de sa divine lumière ; qu’il nous fasse pratiquer le bien que nous savons déjà, et comprendre pour le pratiquer ensuite celui que nous ignorons encore ; qu’il nous fasse avancer ainsi dans la science et dans l’amour.

Et puis, si nous chantons ce que nous savons et aimons, nous serons dans la jubilation.

 

– XVIII –

— Nos autem populus ejus, et oves pascuæ ejus. Introite portas ejus in confessione, atria ejus in hymnis, confitemini illi. « Nous sommes son peuple et les brebis de son troupeau. Entrez par ses portes avec chant d’action de grâces, entrez en ses parvis avec des hymnes, rendez-lui grâces » (v. 4).

Nous sommes son peuple et les brebis de son troupeau : Nos autem populus ejus, et oves pascuæ ejus.

Dieu est donc roi et pasteur ; il est roi, mais d’une autorité très tendre et miséricordieuse.

Dans l’ancien temps, Dieu s’était créé un peuple, le peuple juif ; il a été infidèle. Maintenant Dieu s’en est créé un autre, le peuple chrétien ; qu’il soit fidèle, celui-là !

Entrez par ses portes, à savoir par les portes que Dieu vous ouvre pour arriver jusqu’à lui, crie le psalmiste à ce peuple, à ce troupeau : Introite portas ejus.

Si nous sommes peuple et brebis de Dieu, il nous faut des portes pour entrer dans son royaume, dans sa bergerie.

Ces portes, pour le peuple juif, c’étaient les portes du temple ; on les franchissait pour entrer dans le tabernacle où était l’arche.

Pour nous, ces portes, ce sont celles de l’Église, où se trouve l’arche, à savoir Notre-Seigneur, où l’on offre comme sacrifice, non plus des animaux sans raison, mais le pain et le vin changés au corps et au sang de Notre-Seigneur.

Mais il y a encore des portes plus spirituelles.

Saint Jean, dans l’Apocalypse, dit : « J’ai vu un temple, au milieu était un agneau ; pour y entrer, il y avait douze portes : quatre au nord, quatre au midi, quatre au levant, quatre au couchant ; à chaque porte il y avait une pierre (un seuil) sur laquelle était écrit le nom d’un des douze apôtres [7]. »

Ces portes, ce sont donc les apôtres ; elles sont ouvertes aux quatre coins du monde ; c’est la parole apostolique.

Entrez par ces portes pour aller à l’agneau.

Entrez avec confession, in confessione. Ce mot confession signifie deux choses : la confession de nos péchés et la confession de la foi. Il faut confesser ses péchés, mais il faut aussi confesser sa foi. Quand on baptise quelqu’un, on lui dit : Crois-tu en Dieu le Père ? Il répond : Oui. – Et en Jésus-Christ ? Oui. – Et au Saint-Esprit, à la sainte Église, à la vie éternelle ? Oui.

Revenons aux portes. Notre-Seigneur a dit : Je suis la porte [Jn 10, 9]. Et il est unique. Comment se fait-il que, lui étant la porte et la porte unique, il y ait douze portes ? Voici l’explication. Un seul enseigne, un seul commande, et c’est lui : les apôtres transmettent simplement son enseignement, sans y rien changer. C’est donc comme la même porte, répétée douze fois ; quand on entre par un apôtre, c’est toujours par Notre-Seigneur qu’on entre.

On entre par ces portes spirituelles quand on écoute la parole de Dieu : « Mes brebis entendent ma voix, dit Notre-Seigneur… Si quelqu’un entre par moi, dit-il encore, il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages » [Jn 10, 9].

Expliquons ces douces paroles.

Que Notre-Seigneur soit la porte, et qu’on entre par cette porte, on comprend cela, puisqu’il est l’unique Sauveur des hommes ; quand on entre par cette porte qui est lui-même, on participe à ses mérites, on est en voie de salut.

Mais sortir par lui, ce n’est pas si clair.

Rappelez-vous les trois degrés par lesquels nous entrons en la présence de Dieu. Ils supposent une sortie en même temps qu’une entrée. On sort du néant pour entrer dans l’existence ; on sort du péché pour entrer dans la grâce ; on sort de la présente vie pour entrer dans la vie éternelle.

Un pasteur ne fait-il pas entrer et sortir ses brebis ? Elles entrent dans la bergerie, quand elles viennent s’y reposer ; elles en sortent, pour trouver des pâturages, par la même porte toujours.

Étant des brebis, nous entrons et nous sortons.

Nous entrons dans l’Église par le baptême ; puis, comme d’heureuses brebis, toujours sous la conduite du pasteur, nous allons et venons, et nous trouvons des pâturages ; ce sont l’instruction, l’Évangile, les sacrements, et surtout l’eucharistie. Et nous en trouvons autant que nous en avons besoin, parce que le pasteur est bon.

Enfin, nous sortons de l’Église présente pour entrer dans l’Église de la vie éternelle, souvent après un séjour prolongé au purgatoire. Mais enfin nous y entrons, et nous y trouvons d’excellents pâturages : c’est un rassasiement éternel, nous voyons ce que nous avons cru, nous possédons ce que nous avons désiré.

Dans l’Église présente, nous avons tout ce dont nous avons besoin pour entrer dans la vie éternelle. Dans l’Église future, tout ce que nous avons espéré dans l’Église présente, nous le tenons.

Voilà les pâturages de ceux qui entrent par la porte unique, Notre-Seigneur, et qui sortent par cette même porte.

Entrons et sortons tous par cette porte unique.

 

– XIX –

Entrez dans les parvis du Seigneur avec des hymnes, atria ejus in hymnis.

Tâchons de pénétrer le sens de ces paroles.

Dans le temple de Jérusalem, il y avait le saint des saints où reposait l’arche ; puis, en avant, les autels ; puis, plus en avant encore, il y avait les parvis, ceux où se tenaient les prêtres ; puis ceux des Israélites, ceux des femmes, et enfin ceux des Gentils. – Donc, on passait par la porte du temple, et on entrait dans les parvis, sortes de places, l’une réservée aux prêtres, l’autre aux hommes, l’autre aux femmes, l’autre aux étrangers, où chacun se tenait pour assister de près ou de loin au sacrifice.

Pour nous, de même que la porte par laquelle nous entrons est Notre-Seigneur, et nous y entrons par le baptême, les parvis où nous nous tenons pour assister au sacrifice représentent l’Église.

Les parvis du temple précédaient le saint des saints où était l’arche, figure de Dieu présent au milieu de son peuple ; les Israélites et même les simples prêtres ne pouvaient y pénétrer ; seul le grand prêtre y entrait une fois par an.

Le saint des saints est l’image du ciel où l’on voit Dieu ; Notre-Seigneur y est entré ; mais nous, nous ne pouvons pas encore y entrer. Nous attendons, et nous nous tenons dans les parvis, c’est-à-dire dans l’Église de la terre, avant d’arriver jusqu’au maître de la maison.

J’espère que vous avez compris ce que c’est que les parvis.

Le Saint-Esprit nous dit donc : Entrez dans les parvis du Seigneur avec des hymnes. Hymnes : c’est le mot latin. L’hébreu est plus précis : avec des psaumes, dit-il.

Ainsi nous sommes dans les parvis, puisque nous appartenons à la société des fidèles, puisque nous faisons partie de l’Église. Or le Saint-Esprit nous dit qu’il faut y être en chantant des psaumes. Il n’y a rien de plus agréable à Dieu que les psaumes, puisqu’ils sont l’ouvrage du Saint-Esprit lui-même.

Apprenez donc à aimer, à goûter, à comprendre, à prier les psaumes : c’est si consolant, si tendre, les psaumes !

Demandons au Saint-Esprit la grande grâce de comprendre les psaumes. Si nous le désirons, il nous donnera cette intelligence. Car en chantant les psaumes, c’est son ouvrage que nous chantons.

 

– XX –

Confitemini illi : confessez à lui.

Dans cette parole : confesser, selon la sainte Écriture, il y a trois sens ; dans notre langue française, confesser veut dire : avouer, reconnaître.

Je dis qu’il y a trois sens à ce mot dans la sainte Écriture, et ils se résument dans la signification d’avouer et reconnaître. Reconnaître ses péchés, reconnaître la grandeur et la sainteté de Dieu, et enfin reconnaître ses bienfaits. Voyez par exemple le psaume Confitebor [Ps 110] : il a pour objet de rendre gloire à Dieu de toutes ses œuvres, de tous ses bienfaits.

Or, voilà principalement où tend la parole de notre psaume.

Rendez donc gloire à Dieu, mes frères, de tous ses dons, de tous ses bienfaits.

Quand nous y regardons de près, nous voyons que nous sommes un pur composé des bienfaits de Dieu. Si nous marchons de nos pieds, si nous travaillons de nos mains, si nous voyons de nos yeux, c’est Dieu qui nous donne de faire tout cela. Si tout notre corps était intelligent, il devrait se tenir en perpétuelle action de grâces et reconnaissance de tous les bienfaits de Dieu sur nous.

Qu’il est beau, le psaume qui dit : O mon âme, bénis le Seigneur ; et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ! [Ps 102]. Il faut que notre âme bénisse Dieu pour tout ce qui est en nous. On ne remercie pas assez le bon Dieu pour tous ses bienfaits. Et que de bienfaits sur notre âme ! Avoir été faits chrétiens par le baptême, avoir reçu la confirmation, la sainte communion : que de dons de Dieu ! Que de remerciements à lui rendre !

Mais, comme nous ne pouvons pas le remercier assez, lui rendre de la gloire assez, l’Église remercie Dieu de ce qu’il se donne à lui-même de la gloire. Elle chante dans le Gloria in excelsis : Nous vous rendons grâces pour votre grande gloire. Quelle belle prière ! Et on n’y fait pas attention.

Unissons-nous à l’Église pour remercier Dieu ; apprenons à le remercier par tout ce que nous avons ; et comme il n’y a que notre âme qui le puisse louer avec intelligence, employons toute notre âme à le louer.

 

Conclusion

Ici s’arrête notre manuscrit. C’est dommage.

Il resterait encore à expliquer un verset, et celui qui conclut magnifiquement ce psaume de la jubilation, si bref de paroles, mais si riche de sens :

 

— Laudate nomen ejus, quoniam in æternum misericordia ejus, et usque in generationem et generationem veritas ejus. « Louez son nom, parce que le Seigneur est suave, parce que sa miséricorde est éternelle, parce que sa vérité s’étend de génération en génération » (v. 5).

Ah ! que de belles choses aurait dites le Père Emmanuel sur ces divines paroles. Oserions-nous y suppléer quelque peu ?

Louez son nom : l’âme chrétienne doit être remplie et comme regorger de louange divine. Et certes, cet esprit de saintes louanges est l’âme de ces chaudes exhortations que nous avons parcourues. Louer Dieu, le louer toujours et en tout temps, le louer en lui-même et dans ses œuvres, le louer en sorte que le corps s’unisse à la louange de l’âme et qu’elle se traduise par des chants, le louer jusqu’à cette effusion de louange qu’on nomme la jubilation et qui entraîne l’âme en Dieu, qui la fait entrer jusque dans l’intime de Dieu : telle est la grande œuvre de la vie chrétienne, son œuvre essentielle et capitale, l’œuvre de Dieu qui prime tout, l’opus Dei, comme disaient nos Pères, comme la définit saint Benoît. Ah ! comme le Père Emmanuel était rempli de cet esprit, qu’on peut définir à juste titre bénédictin, mais qu’on appellerait plus justement encore ecclésiastique, parce que l’Église n’est autre chose que la grande société de la louange divine qui commence ici-bas, qui remplit l’éternité.

Cette louange, disons-nous, fait pénétrer l’âme jusqu’à l’intime de Dieu, et alors on découvre quoi ? Que le Seigneur est suave. Oui, la suavité est le fond de la nature divine, si puissante et si invincible dans ses manifestations qui font trembler les puissances angéliques elles-mêmes. Dieu est tout suavité, parce qu’il est amour : Deus caritas est [1 Jn 4, 8]. C’est pour cela surtout qu’il le faut louer ; mais celui-là seul le loue dignement qui a goûté cette suavité : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus [Ps 33, 9] ; et celui-là seulement la goûte, qui renonce pour Dieu à toutes les délices terrestres. Ah ! pour arriver à goûter la suavité de Dieu, il vaut bien la peine d’y renoncer. Et quelle louange s’allume dans le cœur, enivré de cette bonté, transporté par cette beauté !

Dans la suavité de Dieu, c’est-à-dire dans le fond divin, se dégagent deux attributs divins qui expliquent toutes les œuvres divines, à savoir la miséricorde et la vérité. Et pour ces deux attributs, pour leur fonctionnement, oserions-nous dire, il faut louer le Seigneur.

Louez son nom… parce que sa miséricorde est éternelle. Il faut louer la miséricorde de Dieu de ce qu’elle est éternelle. Éternelle, elle plane sur toutes les misères du temps, et elle se montre infatigable à les guérir ; jusqu’au dernier moment de la vie de l’homme, la miséricorde de Dieu lui ouvre son sein, et le plus grand des crimes est de s’en détourner. O miséricorde éternelle de Dieu, qui porte partout l’espérance ! Faut-il qu’en regard de cette miséricorde éternelle, il y ait une misère éternelle ? O mon Dieu, donnez-nous d’éviter cette misère éternelle, en recourant, tandis qu’il en est temps, à votre miséricorde éternelle. Et puissions-nous, en présentant toutes nos misères temporelles à cette miséricorde éternelle pour qu’elle les efface et les répare, mériter d’aller au ciel chanter éternellement vos miséricordes : Misericordias Domini in æternum cantabo [Ps 88, 2].

Louez son nom… parce que sa vérité s’étend de génération en génération. La vérité de Dieu, dans le langage scripturaire, et spécialement dans notre texte, c’est la fidélité à ses promesses. Elle a éclaté quand Dieu, conformément aux promesses faites à Abraham et à sa race, en a fait naître le Sauveur ; elle ne cesse de se manifester quand, suivant ces mêmes promesses, Dieu de génération en génération suscite au Sauveur des croyants et des fidèles qui lui composent un royaume. Ainsi se vérifient, en toute leur étendue et jusqu’à la fin des temps, les promesses de Dieu. Il dit à son Christ : Tu es mon Fils ! [Ps 2, 7]. Et il ne cesse de lui donner toutes les nations en héritage, et de dilater ses possessions jusqu’aux confins de la terre. O vérité de Dieu ! Que vous êtes adorable et digne de louange, dans la conception et dans la mise à exécution du plan de la rédemption. Ah ! Entrons dans ce plan par la foi, maintenons-nous-y par la fidélité. Ou plutôt que Dieu nous y fasse entrer et nous y maintienne, par l’opération de sa grâce qui prévient la volonté et qui donne la persévérance. Dieu a commencé en nous son œuvre ; il l’achèvera pour le jour de la révélation de son Christ. Espérons en sa miséricorde éternelle, en la fidélité de ses promesses.

En attendant leur entier accomplissement, chantons notre foi, chantons notre espérance, chantons notre amour.

Louons le nom du Seigneur, parce qu’il est suave, parce que sa miséricorde est éternelle, parce que de génération en génération sa vérité s’accomplit.


David jouant du psaltérion (Hortus deliciarum, par Heralde de Landsberg, fin 12° s. Mont-Sainte-Odile

 



[1]  — Dans un fragment d’instruction que nous avons sous les yeux, et qui est probablement le sermon en question, le Père Emmanuel explique comment ces mots du psaume 84 : Benedixisti terram tuam, ô Seigneur tu as béni la terre qui est tienne, se rapportent à la sainte Vierge ; et comment ces mots : et la terre a donné son fruit, rappellent sa maternité divine. Il est probable que de là il passa à dire que la terre bénie de Dieu, c’est aussi l’Église.

[2]  — Saint Ambroise.

[3]  — On pourrait se demander si le Père Emmanuel a répondu à la question qu’il avait posée lui-même : « En Dieu, dans un sens, il  n’y a pas jubilation ; mais, en un autre sens, il y a jubilation. » En fait, il y a répondu, en montrant comment jubile en Dieu l’humanité de son Verbe. C’est un Dieu qui jubile en Dieu, quand jubile l’âme de Jésus ; comme c’est un Dieu qui adore, quand cette âme sainte adore.

[4]  — Laudes, 2e antienne.

[5]  — Notre âme peut être comparée à ce bloc, qu’on réduit, qu’on dégrossit, qu’on affine, pour y modeler une connaissance de Dieu plus exacte.

[6]  — Cette analyse est stupéfiante. Quelques détails furent, sans doute, plus explicites dans la bouche du Père Emmanuel : ainsi il dut distinguer le dessin de la coloration. Mais l’ensemble est très bien reproduit.

[7]  — Adaptation du texte de Ap 21, 9-14. (NDLR.)

Informations

L'auteur

Tout le numéro 44 du Sel de la terre est consacré au père Emmanuel André et aux multiples facettes de son activité à Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 86

p. 46-70

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