Chronologie d’une tragédie gaullienne
Philippe Girard
Poursuivant ses passionnants travaux sur De Gaulle, H-C. Giraud étudie ici les circonstances qui devaient amener la mise à mort de la province française d’Algérie. En présentant et en commentant jour après jour les faits – d’où le titre de l’ouvrage –, l’auteur fait comprendre de manière particulièrement claire l’enchaînement des événements.
De Gaulle porté au pouvoir dans une ambiguïté voulue
Le drame de l’Algérie française commence le 13 mai 1958, qui voit pourtant l’émouvant élan de fraternisation des communautés européenne et musulmane à Alger, autorisant tous les espoirs quant à l’avenir d’une Afrique du nord française. Devant l’état d’impuissance chronique dans lequel s’est effondrée la IVe République, De Gaulle apparaît comme l’homme fort en mesure de conserver l’Algérie à la France, grâce à l’action persévérante de ses partisans, quoiqu’elle ait été niée par l’intéressé, attaché à se présenter comme l’élu au destin providentiel planant au-dessus des misérables contingences humaines (« Naguère, le pays dans ses profondeurs, m’a fait confiance pour le conduire tout entier à son salut… »). De Gaulle installe ainsi d’emblée l’ambiguïté, fidèle à sa conception du chef :
Dans les desseins, l’attitude et le calcul d’un chef, il doit toujours y avoir un « quelque chose » que les autres ne peuvent complètement saisir [1].
En effet :
– d’un côté, il déclare en public :
Ce qu’il y a de mieux à faire et même la seule chose à faire, c’est ce qui doit empêcher que l’Algérie s’écarte de la France, ce qu’elle ne veut absolument pas et la France non plus [19 mai].
Devenu le dernier président du Conseil de la IVe République, il s’écrie à Alger :
Je vous ai compris !.. Je déclare qu’à partir d’aujourd’hui, la France considère que, dans toute l’Algérie, il n’y a qu’une seule catégorie d’habitants : il n’y a que des Français à part entière [4 juin].
Et à Oran :
Oui, la France est ici, avec sa vocation. Elle est ici pour toujours… Vive Oran, ville que j’aime et que je salue. Bonne, chère, grande ville française ! [6 juin].
A Mostaganem, devant une foule en majorité musulmane :
Il n’y a plus ici, je le proclame en son nom [celui de la France], et je vous en donne ma parole, que des Français à part entière… Vive l’Algérie… française !
– De l’autre côté, plusieurs témoignages et ses propres Mémoires établissaient que De Gaulle « a exprimé sur l’Algérie [2] autant de points de vue qu’il avait d’interlocuteurs ». De rares esprits perspicaces le percent à jour, comme maître Jacques Isorni :
Vers quelle ouverture De Gaulle veut-il nous conduire ? [16 mai 1958, à l’Assemblée Nationale].
Alain de Sérigny, directeur de L’Écho d’Alger, un de ceux qui œuvrèrent à son retour au pouvoir :
Aurais-je aidé à livrer l’Algérie française, en croyant la sauver, à un homme impatient de la perdre ? [24 juin 1958, après un entretien en tête-à-tête].
Plus tard, Jacques Soustelle :
Mais pour des centaines de milliers d’Européens et de musulmans qui ont la naïveté de croire ce qui leur est juré, les promesses de De Gaulle les conduiront un jour à choisir, du moins ceux qui le pourront, entre « la valise et le cercueil ».
L’adhésion de l’Algérie à la France malgré la terreur révolutionnaire
En dépit des menaces de mort du FLN (Front de Libération Nationale), 82% des électeurs d’Algérie participent au référendum sur la nouvelle constitution. Le 23 octobre 1958, dans une conférence de presse, De Gaulle convie l’armée française à travailler à « ce rapprochement des âmes qui est la condition de l’avenir ». H-C. Giraud commente : « La formule est belle et, pour certains cadres particulièrement exposés, lourde d’engagement personnel sur l’honneur auprès de la population musulmane », surtout des musulmans combattant pour la France, comme on le verra en juin-juillet 1962.
Dans la même conférence de presse, De Gaulle offre la possibilité de négocier aux membres du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne), installés à l’étranger et qu’il qualifiait trois semaines auparavant de fanatiques. Ils sont dépourvus de toute légitimité ou légalité, si ce n’est révolutionnaires. De Gaulle s’est-il souvenu de sa propre situation, à Londres, en juin 1940 ? Le nouveau délégué général du gouvernement, Paul Delouvrier, fidèle exécutant de la politique gaulliste, déclare, en arrivant à Alger : « La France reste. » Le 21 décembre 1958, De Gaulle est élu premier président de la Ve République ; le 13 janvier suivant, il commue la peine de mort du poseur de bombes Yacef Saadi, libère 7000 détenus algériens et accorde le statut de prisonniers de guerre à Ben Bella et ses cinq complices, dont l’avion avait été arraisonné le 22 octobre 1956. En tournée en Algérie, De Gaulle est accueilli le 27 août 1959 au PC du cel Bigeard, qui lui montre des portraits épinglés au mur :
Ce sont les photos des chefs rebelles que vous avez libérés. Nous les avons de nouveau contre nous.
Michel Debré avait écrit, en décembre 1957, dans le Courrier de la colère :
Le combat pour l’Algérie française est le combat légal ; l’insurrection pour l’Algérie française est l’insurrection légale… L’abandon de la souveraineté française en Algérie est un acte illégitime, c’est-à-dire qu’il met ceux qui le commettent et qui s’en rendent complices hors-la-loi et ceux qui s’y opposent, quel que soit le moyen employé, en état de légitime défense.
Plus tard, nommé premier ministre, il devait s’écrier :
L’autorité de la France en Algérie est une exigence de l’Histoire, de la nature, de la morale… Qui ose encore, lorsque le général De Gaulle a déclaré qu’il n’y aurait pas de négociations politiques avec « l’étranger », qui ose encore, sinon des esprits qui ont des arrière-pensées et qui sont à ce titre méprisables, douter de la fidélité profonde du général De Gaulle aux paroles de la France et d’abord à tous les Français – qu’ils soient Européens ou qu’ils soient musulmans – qui se sacrifient chaque jour pour la cause de la France ? [9 février 1959, à Alger].
Et encore :
Ces jours meilleurs viendront. Ils viendront pour l’union indissoluble de l’Algérie et de la France. Je suis venu ici pour vous en donner l’assurance… [23 mars, à Biskra]. La France joue en Algérie, il faut que tous les Français le sachent et on ne saurait trop le répéter, son avenir de nation libre et indépendante [7 août, à Alger].
Quel est le rôle de Debré dans l’esprit de De Gaulle, puisque, en ce printemps 1959, la cassure entre la politique gaulliste et les vœux de ceux qui ont réalisé le 13 mai 1958 pour sauvegarder l’Algérie française est de plus en plus nette ?
Cependant, sur le terrain, les opérations montées par le général Challe obtiennent « des succès spectaculaires ». Le FLN riposte par le terrorisme [3], mais ne peut empêcher le découragement de gagner la rébellion : 2 000 fellaghas avec leurs armes, le plus souvent, se sont ralliés entre janvier et août 1959, et 160 000 musulmans portent l’uniforme français, contre 50 000 en 1957.
Le choix de De Gaulle, prodrome de la guerre civile
Alors que pour Ferhat Abbas, président du GPRA, la défaite n’est plus inenvisageable, alors que « lorsqu’arrive l’automne 1959, on peut estimer sans excessive hardiesse que le FLN, sur le terrain propre de son combat, est engagé vers sa perte [4] », De Gaulle a fait son choix, qu’il confie à Jean Mauriac, fils de l’écrivain :
Écoutez-moi. Voilà ce que je leur propose : je leur donne l’indépendance, s’ils le veulent.
Commentaire de Mauriac :
C’est la première fois que je l’entends prononcer le terme d’« indépendance ». […] Je suis comme paralysé. Incapable de dire quoi que ce soit. Mais le général semble éprouver quelque satisfaction devant mon silence, ma stupéfaction : quoi, l’indépendance, alors que, tout au long de son voyage, il s’est employé tout au contraire à rassurer ses auditoires militaires en leur disant et redisant que l’Algérie demeurerait dans le giron français, il est vrai au moyen de formules alambiquées [5] ?
H-C. Giraud écrit :
Force est donc d’observer qu’il [De Gaulle] fait désormais sien l’objectif du FLN. Avec les renversements d’alliance prévisibles que cela implique : d’alliés, les défenseurs de l’Algérie française qui l’ont porté au pouvoir vont devenir des adversaires, voire des ennemis en raison de la radicalisation que va générer leur désespoir. Quant au FLN, il est destiné, lui, à devenir son allié objectif. Voire davantage, toujours à cause de cette même inévitable montée aux extrêmes d’une population acharnée à vouloir demeurer envers et contre tout française.
Les confidences faites à Mauriac sont rendues officielles par De Gaulle lors de son allocution du 16 septembre 1959, au cours de laquelle il pose le principe de l’autodétermination du peuple algérien, à laquelle participeront les hors-la-loi, « d’où qu’ils viennent », « quoi qu’ils aient fait », « quel que soit leur programme », ce qui ne peut que favoriser les terroristes du FLN. Le GPRA l’a bien compris : « Désormais, déclare un de ses membres, il [De Gaulle] a partie liée avec nous. »
De Gaulle a semé le doute chez les musulmans, qui vont se tourner naturellement du côté où se trouve la volonté de vaincre, et il a divisé de façon inexpiable – une seconde fois ! – les Français.
Jusqu’ici, pour reprendre le mot de De Gaulle, l’affaire algérienne « minait la situation de la France dans le monde ». Désormais, la mine est au cœur même de la France, où De Gaulle vient de l’y poser, et elle va y exercer ses ravages.
Mais, pour endormir les naïfs, s’impose le retour à la duplicité, si chère à l’auteur du Fil de l’épée [6] : le 30 octobre, le délégué général Delouvrier déclare à Alger : « Je le redis avec force, nous nous battons pour une Algérie française. » Retour aussi à la dureté : au député de Blida, Laradji, dont le FLN a torturé et tué dix membres de sa famille et qui fait part des souffrances à venir, De Gaulle jette : « Eh bien, vous souffrirez ! » Ici, l’inhumain est atteint.
Comme lors de la Seconde Guerre mondiale, De Gaulle s’appuie sur la gauche, y compris la plus extrême. Au moment du procès des Français – dont des prêtres – qui se firent les soutiens du terrorisme, il s’oppose avec emphase à l’inculpation de l’écrivain Jean-Paul Sartre : « On n’arrête pas Voltaire. » (En revanche, il a fait fusiller Robert Brasillach sans état d’âme.) Quant au motif de son choix, il y entre en partie une rancune qui remonte à 1943, lorsque, après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, il se voit rejeté par la grande majorité de la population et de l’armée d’Afrique ; crime de lèse-majesté qu’il fera payer avec usure : à un ami d’enfance, il aurait déclaré, dans les années cinquante, en parlant de la population algérienne : « Un million de pétainistes, sept millions de va-nu-pieds [7]. »
Dès lors est enclenché le processus de la lente agonie de l’Algérie française, détaillée jour après jour par H-C. Giraud, depuis le sursaut populaire de la semaine des barricades (janvier 1960) et la révolte des meilleurs éléments de l’armée (avril 1961) jusqu’à la naissance de l’OAS (Organisation Armée Secrète), dont certains membres ne résisteront pas au recours désastreux au terrorisme [8]. Arrive le dramatique 5 juillet 1962 à Oran, qui consacre le passage de l’armée française – conséquence inéluctable de la politique de De Gaulle –, aux côtés du FLN, contre les populations demeurées fidèles à la France : pendant les massacres et les enlèvements, le général Katz maintient ses unités dans leurs casernes. Puis ce sera la mise à mort de la grande majorité des soldats musulmans et de leurs familles dans des tortures indescriptibles, une toute petite minorité parvenant à se réfugier en métropole, grâce au dévouement de leurs officiers enfreignant les ordres du gouvernement interdisant ces départs. Parfois, certains d’entre eux furent renvoyés en Algérie, c’est-à-dire livrés en toute connaissance de cause à une mort affreuse… « Eh bien, vous souffrirez ! »
L’Algérie aurait pu accéder à l’indépendance dans d’autres conditions que celles que retint De Gaulle, les plus détestables sur le plan humain et aussi les plus contraires à l’intérêt de la France et de l’Europe chrétiennes. Il en résulte encore aujourd’hui un profond malaise dans la conscience nationale, qui n’en sera guérie que lorsque le mythe de De Gaulle – en Algérie comme pendant la Seconde Guerre mondiale – aura définitivement vécu. Le livre de H-C Giraud y contribue de belle manière, après son non moins remarquable De Gaulle et les communistes (2 tomes, Albin Michel, 1988) [9].
Dans l’abondante bibliographie, on recommandera en particulier les Mémoires du général Salan, les livres du général Faivre et ceux de Jean Monneret ; elle sera utilement complétée par celui de Claude Mouton consacré à Robert Martel, qui fut l’âme du combat contre-révolutionnaire [10] pour la préservation de l’Algérie chrétienne et française, et par celui de Roger Holeindre [11], L’Homme qui faisait se battre les Français entre eux.
Henri-Christian Giraud, Chronologie d’une tragédie gaullienne, Algérie : 13 mai 1958 – 5 juillet 1962, Paris, Michalon Éditions (110 rue des Poissonniers, 75018 Paris), 2012, 319 p., 22 €.
[1] — Le Fil de l’épée, 1932.
[2] — Pas seulement sur l’Algérie. La tromperie est dans la nature même de De Gaulle.
[3] — Pas seulement en Algérie. En France, les divers terrorismes algériens (FLN, MNA) font 4000 morts et 8000 blessés de 1955 à 1962.
[4] — Philippe Tripier, Autopsie de la guerre d’Algérie, France-Empire, 1972, p. 240.
[5] — Jean Mauriac, Le Général et le journaliste, conversations avec J-L. Barré, Fayard, 2008.
[6] — « La perfection évangélique ne conduit pas à l’empire. L’homme d’action ne se conçoit guère sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de sûreté et de ruse. »
[7] — Henri de Foucaucourt, Naissance du mythe gaulliste, Éditions de Chiré, 1984, p. 200. Cité sans référence, mais s’accordant bien avec ce que l’on sait par ailleurs du mépris abyssal de De Gaulle pour ses semblables.
[8] — Peut-être avaient-ils lu les propos véhéments de Michel Debré, Premier ministre de De Gaulle, dans le Courrier de la Colère : « L’abandon […] met […] ceux qui s’y opposent, quel que soit le moyen employé, en état de légitime défense. » (Cité in extenso plus haut).
[9] — Voir Le Sel de la terre 67.
[10] — Claude Mouton, La Contre-révolution en Algérie, Chiré-en-Montreuil, DPF, 1972, 675 p.
[11] — Roger Holeindre, L’Homme qui faisait se battre les Français entre eux, Roger Holeindre, 2009, 699 p., 29 €.

