Stèles : la grande famine en Chine, 1958-1961.
36 millions de morts !
Michel Defaye
S'il est des livres qui marquent toute une génération. Celui de Yang Jisheng pourrait bien être de ceux-ci. En effet, pour la première fois, un universitaire chinois, ancien communiste, décrit, après douze années de recherche auprès des survivants et dans les sources documentaires, la grande famine provoquée par Mao Zedong et le parti communiste chinois de 1958 à 1961. Sujet tabou, jamais vraiment étudié, les dirigeants chinois ayant toujours occulté les chiffres ou tout simplement nié la réalité. Et pourtant, les faits sont là : en moins de trois ans, la Chine a perdu entre 30 et 50 millions de ses paysans. L’auteur chiffre les victimes à 36 millions !
Comment est-on arrivé à cette effroyable hécatombe alors que les conditions de climat étaient normales, qu’il n’y avait ni épidémie, ni guerre dans ce pays ? Yang Jisheng – dont le père adoptif est mort de faim – y répond en seize chapitres, passionnants, très sérieusement documentés.
Après la prise du pouvoir par les communistes en 1949, Mao décida de changer la société chinoise et de la faire évoluer vers le communisme. Son idéologie mortifère passait d’abord par la naissance d’un homme nouveau, tout « dévoué » – de gré ou de force – à l’État-Moloch. Les camps de « réforme par le travail » œuvrèrent à cette tâche. Les Chinois furent soumis à un lavage de cerveau qui est sans équivalent dans l’histoire si ce n’est en URSS.
En dehors des camps, le système maoïste s’ingénia à mettre en place le contrôle et l’encadrement de la population paysanne. Le parti forma, dans chaque ville et dans chaque village, un comité de cadres, parfois jeunes, véritables petits tyrans, à la solde du pouvoir.
A partir de 1957, Mao décida que la Chine – avec les bras de ses millions de paysans – dépasserait la production agricole et industrielle de l’Union soviétique voire celle des Etats-Unis. Mais comment y parvenir dans un pays relativement pauvre ? Par la collectivisation des terres – dans les faits, ce fut la suppression totale de la propriété privée – et par la mise en place de ce que Mao a appelé les « communes populaires », c’est-à-dire la collectivisation de la vie familiale et villageoise. Tous les paysans furent dans l’obligation de travailler pour l’État, qui fixa des taux de production à atteindre. Ces chiffres étaient complètement irréalistes, et Mao et ses auxiliaires – à qui on fit parvenir les résultats catastrophiques et leurs conséquences – n’en tinrent pas compte. « Si vous ne remplissez pas les quotas de céréales, c’est votre tête qui tombera », prévint le chef du district de Tongwei. L’intégralité des récoltes (blé, orge, soja…) fut rassemblée dans des silos. Le matériel agricole fut réquisitionné, ainsi que les meubles dans les maisons ; le matériel de cuisine chez les particuliers fut offert pour la production d’acier. La cellule familiale fut abolie, les crèches pour enfants créées. Dans chaque village, les idéologues communistes établirent des « cantines populaires » (voir le fonctionnement de ces cantines, pages 92 à 117) pour que la population vienne y manger. La mise en place du paradis terrestre promis par Mao était à ce prix.
Ce système absurde allait bientôt montrer ses limites. Utopiste à souhait, cette politique se révéla être un fiasco. Les résultats agricoles ne furent pas à la hauteur des chimères de Mao. La famine commença de s’étendre. Niant toute réalité, le parti exigea toujours plus de rendements, et les récoltes ne suffirent pas. En de nombreuses pages, province par province, l’auteur décrit les malheurs des paysans chinois, qui, ne trouvant plus de nourriture, devenaient moribonds :
La faim avant la mort est encore plus terrible que la mort. On avait mangé jusqu’aux rafles de maïs, il ne restait plus de légumes sauvages ni d’écorces d’arbres, on se calait le ventre avec de la fiente d’oiseaux, avec des rats, et même des fibres de coton ou du charbon. Là où l’on extrayait du kaolin, les affamés en avalaient des bouchées.
Ces bouchées de kaolin (argile qui sert à fabriquer la porcelaine) tuaient rapidement les malheureux dans d’atroces souffrances, puisque cette argile est non comestible. Rapidement, devant les difficultés à s’approvisionner, les « cantines populaires » fermèrent les unes à la suite des autres. La lente agonie de la paysannerie chinoise engendra bientôt un cannibalisme d’une vaste ampleur. L’auteur y consacre des pages pénibles à lire tellement les témoignages s’avèrent infâmes. Et pourtant, Yang Jisheng avait prévenu le lecteur dans son avant-propos :
Le « cannibalisme » ne fut pas un phénomène isolé. […] Pendant la Grande Famine, il y eut des cas où des parents mangèrent leurs propres enfants. Dans plusieurs districts, j’ai entendu des témoins évoquer d’effroyables histoires, j’ai rencontré des gens qui avaient mangé de la chair humaine et m’en ont décrit le goût. Selon l’analyse de documents fiables que j’ai obtenus, les cas se comptent par milliers au plan national. J’ai rassemblé sur ces cas tragiques des témoignages détaillés dans les districts de chaque province, qu’on trouvera dans les pages qui suivent (p. 24).
Par exemple, l’auteur révèle que dans le district de Hao fut mise sur les étals de la chair humaine que l’on fit passer pour de la viande de porc… Il ajoute que la plupart de ceux qui avaient mangé leurs semblables finirent dans la folie.
A ces millions de morts de la faim – l’auteur a établi des statistiques assez précises à partir des témoignages, des rapports officiels et des enquêtes faites sur place – il faut ajouter les victimes de la répression. Le pouvoir communiste fit battre à mort des centaines de milliers de Chinois « coupables », soit d’avoir volé de la nourriture pour survivre, soit d’avoir tenté de s’échapper de cet enfer, soit d’avoir été déclaré « contre-révolutionnaire » ou « ennemi du peuple ». Yang Jisheng raconte les moyens employés pour faire taire le peuple à l’agonie :
Pour empêcher les paysans affamés de s’échapper et de répandre la nouvelle, les comités du Parti de chaque district ont déployé des gardes aux points de passage. Les accès aux villages étaient contrôlés de tous côtés, les routes fermées, des patrouilles sillonnaient les frontières, les gares routières étaient surveillées par la police, et les cars long-courriers devaient être conduits par les membres du parti (p. 221).
Ainsi, la Chine devint une prison à ciel ouvert où l’on mourrait de faim (ou de coups) pour satisfaire aux caprices de Mao et des dirigeants communistes bien tranquillement installés dans leurs piscines…
Yang Jisheng pose une question, établit des comparaisons, avance des faits chiffrés :
36 millions de victimes. Qu’est-ce que cela représente ? Cela équivaut à 450 fois le nombre de morts le 9 août 1945 sous la bombe atomique de Nagasaki. Cela représente 150 fois le nombre de victimes du tremblement de terre de Tangshan le 28 juillet 1976. Cela dépasse le nombre de morts de la Première Guerre mondiale, qui n’a fait « que » 10 millions de morts entre 1914 et 1918, soit en moyenne moins de 2 millions de morts par an. Au cours de la seule année 1960, en Chine, 15 millions de personnes sont mortes de faim. La Grande Famine a été de loin beaucoup plus meurtrière que la Seconde Guerre mondiale (relativement parlant). Celle-ci a fait entre 40 et 50 millions de victimes en Europe, en Asie et en Afrique, sur une période de sept à huit ans, alors que les 36 millions de morts de la famine chinoise ont péri sur une période de trois à quatre ans – la plupart des morts étant concentrés sur une période de six mois. […] Il n’y eut ni pleurs ni lamentations, ni funérailles en robe de chanvre blanche [tenue traditionnelle de deuil], avec pétards et papier-monnaie, ni condoléances, ni chagrin, ni larmes, ni choc, ni terreur. Quelques dizaines de millions d’hommes ont disparu comme cela, sans un bruit, sans un soupir, dans l’indifférence ou l’hébétude.
Avec la complicité des démocraties occidentales et des fameux « intellectuels » maoïstes…
Il est d’autant plus regrettable de lire sous la plume de Yang Jisheng que « le meilleur mécanisme correcteur » du totalitarisme, « c’est la démocratie » (p. 590).
Stèles de Yang Jisheng, après L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, décrit le système totalitaire dans toute son horreur. Un ouvrage à lire, donc, mais avec son complément obligé : Divini Redemptoris, la magistrale encyclique du pape Pie XI condamnant le communisme comme étant « intrinsèquement pervers ».
Yang Jisheng, Stèles, La grande famine en Chine, 1958-1961, Seuil, Paris, 2012, 661 pages, 28 €.

