Le Messie est-il fils de Dieu ?
Traité pour convertir les juifs (IV)
par saint Vincent Ferrier O.P.
C’est « aux enfants et aux adolescents », afin qu’ils aient les bases élémentaires pour « répondre aux sophismes et aux arguties des juifs, et démontrer par la Loi juive elle-même la vérité de la foi catholique », que saint Vincent Ferrier destinait le présent traité, composé en latin à Tortose (Espagne), en 1414, sous le titre : Nouveau traité, très abrégé, contre l’incrédulité des juifs.
Absolument inédit en français et quasi introuvable en latin, ce traité comprend cinq chapitres, dont trois ont déjà été publiés dans Le Sel de la terre :
1. – Le Christ ou Messie devait être envoyé par Dieu à tous les peuples, bien que en priorité aux juifs (nº 80, p. 112-125).
2. – Ce Messie devait être envoyé pour libérer principalement de la captivité spirituelle – celle du péché et de l’enfer – sans exclure pour autant, comme conséquence accessoire, la libération de la captivité temporelle (nº 80, p. 116-120).
3. – Ce Christ ou Messie est déjà venu (nº 82, p. 68-106 et 85 p. 137-160).
On trouvera ci-dessous les deux derniers chapitres :
4. – Ce Messie déjà venu est Jésus de Nazareth, fils de la Vierge Marie.
5. – Ce Messie n’était pas un simple homme, mais, Fils de Dieu fait homme, il possédait à la fois la nature humaine et la nature divine.
Nous remercions M. Yves Brinquin, qui a assuré la traduction.
Le Sel de la terre.
Quatrième article :
Qui est le Messie ?
Il faut à présent aborder notre quatrième article : puisque le Messie est déjà venu en ce monde, qui donc est-il ?
La réponse s’impose d’elle-même : si le Christ ou Messie est venu, il ne peut s’agir que du Christ Jésus, fils de la Vierge Marie.
Depuis sa venue, en effet, les juifs ont été privés non seulement de la royauté, du sceptre et de l’autorité, mais aussi de leur sacerdoce, de leur temple, de leurs sacrifices et de toute nouvelle prophétie, comme cela avait été prophétisé [1].
De même, c’est lors de son avènement qu’ont été accomplies les 70 semaines de Daniel. C’est pendant la soixante-dixième semaine qu’il a reçu l’onction du Saint-Esprit apparaissant sur lui lors de son baptême, et c’est à la fin de cette semaine qu’il a été mis à mort, comme Daniel l’avait prédit, ainsi qu’il a été démontré plus haut, lorsque nous avons abordé ce sujet [2].
De même, qui d’autre a pénétré triomphalement dans Jérusalem « humble, assis sur l’ânesse et sur le petit de la bête de somme », comme l’avait prophétisé Zacharie (9, 9), et comme Jésus l’a fait le jour des Rameaux ?
Qui d’autre que lui a été conçu et est né d’une vierge, comme l’avait prophétisé Isaïe (7, 14) ?
Qui d’autre a autant ressemblé à Moïse, et a ainsi accompli la promesse divine transmise par ce même Moïse au peuple juif :
Yahvé ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères, un prophète tel que moi [Dt 18, 15].
L’expression « du milieu de toi » montre clairement qu’il ne peut s’agir de ce misérable Mahomet qui n’était pas de race juive [3].
La précision « semblable à toi » se rapporte à la Loi, car Moïse apporta la Loi ancienne, et le Christ la Loi nouvelle. Elle se rapporte aussi aux miracles, et, là, personne ne peut être comparé au Christ qui accomplit des miracles en nombre quasi infini, dans sa naissance, sa vie, sa mort, sa résurrection, son ascension et encore par la simple invocation de son nom par ses disciples. C’est pour cela que, lorsque Jean le Baptiste lui fit demander : « Êtes-vous celui qui doit venir ou bien devons-nous en attendre un autre ? » (Mt 11, 3), il se contenta de répondre : « Des aveugles voient, des boiteux marchent, des lépreux sont guéris, des sourds entendent, des morts ressuscitent, des pauvres sont évangélisés », ce qui revient à dire : Que Jean considère les œuvres que je fais, et il saura qui je suis. Et sa réponse aux juifs ne fut pas différente. C’est pourquoi il est rapporté :
Les juifs entourèrent donc Jésus et lui dirent : Jusqu’à quand tiendras-tu notre esprit en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement. Jésus leur répondit : Je vous parle et vous ne croyez point ; les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi [Jn 10, 24-25].
Et c’est pourquoi les cinq mille hommes qu’il rassasia de cinq pains et deux poissons, voyant le signe qu’il avait fait, disaient : « Celui-là est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde » (Jn 6, 14).
Et cela suffit pour savoir qui est le Messie déjà venu en ce monde. Mais il faut maintenant s’interroger sur la nature ou la substance de ce Messie.
Cinquième article :
Le Messie n’est-il simplement qu’un homme ?
Le Messie est-il simplement un homme, ou bien est-il à la fois homme et Dieu, c’est-à-dire Fils de Dieu ? Telle est la dernière question à résoudre.
Si Jésus est ce prophète, appelé Messie ou Christ, qui devait venir dans le monde, il ne peut mentir, car Dieu a dit de lui à Moïse :
Je mettrai mes paroles en sa bouche et il leur dira tout ce que je lui aurai ordonné [Dt 18, 18].
Il ne parle donc pas de lui-même, mais transmet la parole de Dieu, qui ne peut mentir.
Or Jésus lui-même a affirmé qu’il était Dieu et Fils de Dieu : cela ressort de nombreux passages de l’Évangile, et c’est même la raison pour laquelle les juifs voulaient le lapider, disant : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème : parce que toi, étant homme, tu te fais Dieu » (Jn 10, 33). Ce chef d’accusation, ils le répétèrent devant Pilate, en déclarant : « Nous avons une loi, et, selon cette loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu » (Jn 19, 7). En d’autres termes : il doit mourir en tant que blasphémateur. Or, le Christ ne pouvant mentir, étant l’envoyé de Dieu, il est évident qu’il n’était pas simplement homme mais aussi vrai Dieu et vrai Fils de Dieu.
Bien que cet argument suffise à lui seul, je veux maintenant fonder ma démonstration sur la Loi ancienne et sur les prophètes [4].
— Dans la Genèse, Dieu annonce ainsi la création de l’homme : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gn 1, 26). Pourquoi emploie-t-il cette forme plurielle (« faisons ») ? S’adresse-t-il à quelqu’un d’autre ? ou bien à plusieurs ? ou bien seulement à lui-même ? – Supposons qu’il ne s’adresse à personne mais qu’à la manière des hommes occupant une place éminente, bien que parlant ou écrivant seul, il s’exprime au pluriel. Dans ce cas, pourquoi, prenant à nouveau la parole après le péché de l’homme, Dieu dit-il sur un ton ironique : « Voilà qu’Adam est devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal » (Gn 3, 22) ? Une personne qui serait absolument seule, sans interlocuteur, ne pourrait s’exprimer ainsi. Elle dirait : « Il est devenu comme nous », mais non « comme l’un de nous ». Il est donc clair qu’en disant « faisons » et « l’un de nous », Dieu s’adresse à une autre personne – ou à plusieurs autres personnes.
Maintenant, de deux choses l’une : soit cette ou ces personne(s) à qui Dieu s’adresse sont Dieu, soit elles ne le sont pas. Dans le deuxième cas, on peut dire qu’il s’adresse à des anges, mais alors le verset « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » est faux :
a) d’abord parce que les anges n’ont pas créé l’homme, ni quoi que ce soit d’autre – Dieu seul est créateur ;
b) ensuite, parce que l’image de Dieu et celle des anges sont très différentes ; c’est pourquoi il ne parlerait pas d’image et de ressemblance au singulier, mais d’images et de ressemblances, au pluriel.
Il s’ensuit que Dieu s’adresse ici nécessairement à une ou plusieurs personnes qui sont Dieu, ce qui ne peut être que s’il y a, en Dieu, une personne qui est engendrée ou qui procède d’une autre. Et telle est bien en toute vérité leur relation : le Fils est engendré dans l’unité de la substance, il est donc Dieu, né de Dieu le Père, et il n’est autre que le Christ, notre Sauveur. Et le Saint-Esprit, qui procède de l’un et de l’autre, est un seul et même Dieu avec l’un et l’autre. Ainsi donc : le Christ est Dieu et Fils de Dieu, engendré par Dieu.
— Cela est confirmé par le passage de la Genèse qui suit immédiatement :
Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance : c’est à l’image de Dieu qu’il le créa [Gn 1, 27].
Il est donc dit d’abord que Dieu créa l’homme à son image, et ensuite qu’il le créa à l’image de Dieu. Il y aurait là une pure répétition, totalement inutile, si ce passage ne signifiait pas une certaine distinction à l’intérieur de Dieu lui-même. Et en effet, le livre de la Sagesse nous dit que la Sagesse, c’est-à-dire le Fils, est « l’éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu et l’image de sa bonté » (Sg 7, 26). Ce passage de la Genèse tend donc à signifier que Dieu créa l’homme sur le modèle de cette image parfaite de Dieu qui est le Fils et qui ne fait qu’un avec le Père, et qui est honorée avec lui sous l’unique nom de Dieu.
— La même idée se retrouve dans le passage de la Genèse où il est dit : « Le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu venus du ciel d’auprès du Seigneur. » (Gn 19, 24). Or qui est ce « Seigneur » « auprès du Seigneur », sinon le Fils de Dieu auprès de Dieu ? Et ce Seigneur procédant du Seigneur est précisément le Christ.
— C’est d’une façon semblable que le Christ lui-même démontra aux juifs la même vérité, à savoir que celui dont la venue était promise dans l’Écriture n’était pas simplement homme mais aussi Dieu.
Dans l’Évangile selon saint Matthieu (ch. 22), il est rapporté que Jésus demanda aux pharisiens : « Que pensez-vous du Christ. De qui est-il le Fils ? » – Ils lui répondirent : « De David. » Ce qui signifiait : descendant de David et de sa race, et donc simplement un homme.
Comment se fait-il alors, leur répond Jésus, que David, inspiré par le Saint-Esprit, l’appelle Seigneur, lorsqu’il dit : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite ? » [Premier verset du psaume 109, qui signifie : « Dieu le Père a dit à mon Seigneur le Christ : asseyez-vous à ma droite, en tant que mon égal. »]
Le Messie attendu par David n’était donc pas simplement un homme, mais à la fois homme et Dieu ou Fils de Dieu.
— De même, si le Christ n’est pas Dieu ou Seigneur, qui est ce Seigneur des armées dont il est dit :
Il m’a envoyé après sa gloire vers les nations [5], pour que vous sachiez que c’est le Seigneur des armées qui m’a envoyé [Za 2, 8].
De qui donc sont ces paroles, sinon de notre Sauveur qui, en tant que Dieu tout-puissant, a été envoyé par Dieu tout-puissant vers les nations lorsque le temps fut venu, après la gloire de sa divinité dont il jouissait de toute éternité auprès du Père ?
— Et la même chose ressort clairement du psaume 44 :
Votre trône, ô Dieu, est établi dans les siècles des siècles ; le sceptre de votre règne est un sceptre de droiture. Vous aimez la justice et vous haïssez l’iniquité, c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a oint d’une huile d’allégresse, plus que tous vos compagnons [Ps 44, 7-8].
Qui est ce Dieu oint par Dieu, sinon le Christ oint (en tant qu’homme) par le Père et le Saint-Esprit ?
— Isaïe apporte clairement le même témoignage, lorsqu’il dit :
Un enfant nous est né [voilà pour son humanité], et un fils [de Dieu] nous a été donné ; […] il sera appelé Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du siècle à venir, Prince de la paix. Son empire s’accroîtra et la paix n’aura pas de fin [Is 9, 6-7].
— La même conclusion ressort des paroles que Dieu le Père adresse au Messie dans le psaume 2 :
Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils ; c’est moi qui aujourd’hui vous ai engendré ; demandez-moi et je vous donnerai les nations en héritage, et en possession les extrémités de la terre [Ps 2, 7-8].
— Un autre psaume précise comment le Père a engendré :
De mon sein [c’est-à-dire de ma propre substance, et non de rien, comme les créatures], avant l’aurore [c’est-à-dire de toute éternité] je vous ai engendré. [Ps 109, 3.]
Voilà qui montre que le Messie est Fils de Dieu, non uniquement de nom ou par adoption comme les saints, mais par nature. Il est consubstantiel au Père, engendré de son sein de toute éternité, conformément au passage de Michée :
Et toi Bethléem de Juda, tu n’es pas la moindre d’entre les cités de Juda ; de toi en effet sortira le dominateur [c’est-à-dire le Christ] qui conduira mon peuple Israël [l’Israël spirituel], et dont l’origine est dès le commencement [elle procède du Père], dès les jours de l’éternité [Mi 5, 2].
Mais rien ne sort de Dieu de toute éternité qui ne soit Dieu ; donc le Christ est Dieu, procédant de Dieu et engendré par lui, de toute éternité dans la divinité, dont « le nom existait avant le soleil » (Ps 71, 17).
— Que Dieu ait un Fils engendré de toute éternité, Isaïe le proclame ouvertement lorsqu’il dit :
Avant qu’elle fût en travail, l’enfantement a eu lieu ; avant que viennent les douleurs, un enfant est venu au monde [Is 66, 7].
Ce qui, pris à la lettre, est impossible, à moins de s’appliquer à deux géniteurs différents [6]. Le sens est donc le suivant :
Avant que la Vierge « fût en travail » (pour donner naissance au Christ en tant qu’homme), « l’enfantement a eu lieu », c’est-à-dire : Dieu le Père l’a engendré dans la divinité, de toute éternité et hors du temps. D’où le verset qui suit : « Qui a jamais ouï une telle chose ? et qui a rien vu de semblable à cela ? » (Is 66, 8). Parce qu’en vérité, jamais telle chose ne s’est produite.
Et comme pour s’expliquer, le Seigneur ajoute :
Est-ce que moi, qui fais enfanter les autres [à savoir les hommes, les bêtes de somme, les arbres, les plantes, et pour ainsi dire toutes choses], je n’enfanterai pas moi-même [dans ma divinité] ? [Is 66, 9].
Autrement dit : est-ce que la nature divine elle-même peut être stérile, alors qu’elle donne à tous les autres êtres la fécondité et le pouvoir d’engendrer ?
Et comme pour être encore plus clair, il ajoute à nouveau :
Est-ce que moi, qui donne la génération aux autres, je serai stérile [au point que dans ma nature divine je ne puisse pas engendrer un Fils, moi qui ai donné aux autres la faculté d’engendrer des êtres semblables à eux] ? [Is 66,9.]
Ce qui revient à dire : il n’est ni convenable ni conforme à la raison que l’homme puisse, quand il devient adulte, engendrer un homme véritable et parfait, que le lion puisse engendrer un lion, etc., et que moi, Dieu, je ne puisse engendrer un Fils qui soit Dieu (voir sur ce sujet saint Thomas d’Aquin Contra Gentes, l. 4, c. 2). Sinon, on pourra objecter que l’effet est supérieur à sa cause, et la créature supérieure au Créateur.
Or ce Fils de Dieu, Dieu lui-même procédant de Dieu le Père est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Donc le Christ n’est pas seulement vrai homme, il est aussi Fils de Dieu, engendré de la substance de Dieu, et donc vrai Dieu.
Comme le dit très justement le prophète Habacuc :
Mais moi, je me réjouirai dans le Seigneur, et j’exulterai en Dieu mon Sauveur (Jésus) [Ha 3, 18].
— C’est aussi ce que laisse clairement entendre Isaïe lorsqu’il dit :
Et moi-même, qui parlais [aux patriarches et aux prophètes], voici que je suis présent [né et incarné]. [Is 52, 6].
Donc celui qui devait venir et que nous appelons le Christ était Dieu lui-même.
— Et qu’il y ait un Fils en Dieu, cela apparaît clairement dans le livre des Proverbes, lorsque Salomon parle des origines de la Sagesse :
Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il fît quoi que ce soit, dès le principe. Dès l’éternité j’ai été établie, dès les temps anciens avant que la terre fût faite. Les abîmes n’étaient pas encore et moi déjà j’avais été conçue […]. J’étais avec lui, disposant toutes choses [Pr 8, 22-31].
Nous avons ici la preuve qu’il existe une Sagesse conçue et enfantée ou engendrée par Dieu de toute éternité, et « disposant » avec Dieu « toutes choses », c’est-à-dire les créant ou les produisant. Et comme rien ne peut s’engendrer soi-même, celui qui engendre cette Sagesse de toute éternité ne se confond pas avec elle. De toute évidence, il est Dieu ; et puisqu’elle est elle-même éternelle, elle aussi est Dieu ; et puisqu’elle est engendrée, elle est Fils. Et ainsi, en Dieu, il existe nécessairement le Père qui engendre, et le Fils qui est la Sagesse engendrée, et qui n’est autre que le Christ notre Dieu, « vertu et Sagesse du Père », comme le dit l’Apôtre. Jésus-Christ est donc vrai Fils de Dieu et vrai Dieu, engendré de Dieu de toute éternité.
— Cet engendrement lui-même, Isaïe l’a mentionné, même s’il n’a pas pu le comprendre, en disant :
Et son engendrement, qui le racontera ? [Is 53, 8].
L’engendrement de qui ? – De celui qui n’a pas de mère dans les cieux et qui, sur terre, n’a pas de père. En effet, il est engendré intellectuellement par le Père, comme la parole par un être intelligent qui s’exprime, car Dieu le Père, en se comprenant, formule la parole intérieure dans laquelle il se comprend lui-même. Et c’est pourquoi Dieu, dans cette seule parole, comprend tout, et par elle, fait tout, puisqu’elle est son agent intellectuel et qu’en elle et par elle il comprend tout. De là vient que le propre nom du Fils est la parole (le Verbe).
— C’est pour cela qu’il est dit par le psalmiste, au nom de Dieu le Père : « Ma bouche a proféré une bonne parole » (Ps 44, 1).
— Et dans Isaïe (55) :
Et de même que la pluie et la neige descendent du ciel et n’y retournent plus, mais qu’elles abreuvent la terre, la pénètrent, la font germer, et qu’elles donnent la semence au semeur, et le pain à celui qui le mange ; ainsi sera ma parole qui sortira de ma bouche ; elle ne reviendra pas à moi sans effet ; mais elle fera tout ce que j’ai voulu, elle réussira dans toutes les choses pour lesquelles je l’aurai envoyée [Is 55, 8-11].
Saint Jean commence ainsi son Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. »
Y aurait-il donc plusieurs dieux ? Cela est contredit par le Deutéronome : « Écoute Israël : le Seigneur ton Dieu est l’unique Seigneur » (Dt 6, 4). C’est pourquoi il faut savoir que dans cette génération divine, par laquelle Dieu le Père engendre Dieu le Fils de toute éternité, il n’en va pas comme dans la génération des hommes ou des autres créatures. Parmi les créatures, en effet, jamais celui qui engendre ne donne à l’engendré sa propre substance ou nature ; il lui donne une substance semblable quant à l’espèce, mais numériquement distincte [7].
En Dieu, au contraire, le Père engendre le Fils en lui donnant sa propre essence ou nature, qu’il lui communique sans la multiplier ni la diviser, puisqu’il est absolument indivisible. Et c’est pourquoi on ne peut qu’admirer la prudente et subtile formulation de Moïse. En effet, il ne dit pas « Le Seigneur ton Dieu est un », mais « Dieu est l’unique Seigneur », car bien que le Père et le Fils ne soient pas un du point de vue des personnes, mais deux, cependant, du point de vue de la substance, ils ne sont pas deux mais un seul Dieu. D’où ces paroles du Christ aux juifs : « Ce que mon Père m’a donné [en m’engendrant de toute éternité] est plus grand que tout » (Jn 10, 29) : il parle ici de la divinité qu’il a en commun avec le Père, car « moi et mon Père nous sommes un [par la nature ou substance, non du point de vue des personnes] » (Jn 17, 11).
Il ne faudrait pas argumenter en disant : si le Père est Dieu et si le Fils est Dieu, alors, parce que les notions de père et de fils impliquent une pluralité, il faut conclure qu’il y a plusieurs dieux. Cette sorte de raisonnement serait un sophisme, comme celui qui dirait : si Socrate fut un père et si Platon fut un fils, alors, parce que les notions de père et de fils sont relatives l’une à l’autre, il faut conclure que Socrate fut le père de Platon.
Il est donc maintenant bien clair que, selon la Loi et les Prophètes, le Messie qui devait venir et être envoyé par le Père pour s’incarner, a bel et bien été envoyé et qu’il est né, non simplement homme, mais vrai fils de Dieu et vrai Dieu ; qu’il a subi sa passion et est mort selon la chair, dans laquelle, le troisième jour, il est ressuscité des morts par sa propre puissance, puisqu’il est Dieu ; que dans cette même chair il est monté aux cieux d’où il reviendra pour juger les vivants et les morts, afin de régner par la suite dans ses saints, et son règne n’aura pas de fin.
Nous pourrions apporter sur ce point ainsi que sur les autres de nombreux autres témoignages et preuves d’une vérité incontestable, mais ce qui a été dit suffit à mettre un terme définitif à tous les doutes et à toutes les questions que les juifs se posent et peuvent se poser sur notre foi et notre loi. En effet :
– dans le premier article, il a été démontré que le Messie devait venir pour tous les hommes sans exception ;
– dans le deuxième, qu’il aurait pour mission principale de les libérer de la captivité spirituelle, celle du péché, du démon et de l’enfer ;
– dans le troisième, qu’il est déjà réellement venu ;
– dans le quatrième qu’il n’est autre que Jésus-Christ, fils de Marie ;
– dans le cinquième qu’il n’est pas simplement homme, mais aussi le
Fils de Dieu et vrai Dieu.
Comme Dieu ne peut mentir et qu’il est tout-puissant, il est certain que tout ce qu’il a dit ou enseigné est vrai, que tout ce qu’il a fait ou institué est juste et sensé, et que tout ce qu’il a abrogé l’a été raisonnablement, de sorte que personne ne peut lui dire : pourquoi as-tu fait cela ?
En conséquence, puisque lui-même a dit et enseigné qu’il y a dans la divinité trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui sont un seul et vrai Dieu ; qu’il est lui-même le Fils, qui s’est incarné, a souffert sa passion, etc. ; et puisque d’autre part il a institué de nouveaux sacrements et abrogé les anciens qui n’en étaient que la figure ; puisque lui, ou son Église inspirée par lui, ont substitué le dimanche au sabbat ; puisqu’il a spécialement institué le sacrement de son corps et de son sang afin qu’il soit célébré dans l’Église (ainsi que de nombreux autres qu’elle conserve parce qu’il le lui a commandé ou les lui a inspirés), il est manifeste que toutes ces choses sont vraies, justes et irréprochables, et qu’elles doivent être gardées et conservées par tous sans exception.
Et c’est pourquoi Dieu a dit de lui à Moïse, dans le discours déjà cité plus haut : « Celui qui ne voudra pas écouter ses paroles qu’il dira en mon nom, c’est moi qui m’en vengerai » (Dt 18, 18-19). Ce que confirme le sort des juifs d’autrefois et de ceux d’aujourd’hui punis pour leur incrédulité.
Conclusion : le grand prophète promis à Moïse
Je leur susciterai, d’entre leurs frères, un prophète tel que toi. [Dieu à Moïse, Dt 18, 18.]
Cette annonce faite par Moïse se vérifie totalement dans le Christ :
— « Un prophète. » Le mot prophète correspond à la réalité, comme le proclame saint Jean : « Car celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde » (Jn 6, 14).
Oui, il fut vraiment un prophète, lui qui prédit sa propre mort, et aussi, de façon détaillée, la mort et la résurrection d’Israël :
Voici, dit-il, que nous montons à Jérusalem, et que s’accomplira tout ce qui a été écrit par les prophètes touchant le Fils de l’homme ; car il sera livré aux Gentils, et raillé, et flagellé et couvert de crachats ; et après qu’ils l’auront flagellé, ils le feront mourir, et le troisième jour il ressuscitera [ Lc 18, 31-33].
Toutes choses qui par la suite se réalisèrent à la lettre, tout comme la destruction de Jérusalem et de son temple qu’il prophétisa, car « voyant la ville, il pleura sur elle », disant :
Si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est encore donné, ce qui importe à ta paix ! Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. Car des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’environneront de tranchées, t’enfermeront, te serreront de toutes parts, et te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée [Lc 19, 42-44].
Et concernant le Temple, il prédit :
Vous voyez toutes ces grandes constructions ? Il n’y restera pas pierre sur pierre, qui ne soit détruite [Mc 13, 2].
De même, il prophétisa que Judas le trahirait, que Pierre le renierait, que Zachée croirait en lui (Lc 19), que les apôtres auraient beaucoup à souffrir à cause de lui (Mt 10), disant : « Car ils vous feront comparaître dans leurs assemblées, et vous flagelleront dans leurs synagogues ; […] et vous serez en haine à tous, à cause de mon nom ; mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé », toutes prédictions les concernant qui se réalisèrent à la lettre.
N’a-t-il pas vu, alors qu’il dormait, Madeleine en pleurs lui baisant les pieds, les essuyant de ses cheveux après les avoir enduits de parfum, sous le regard étonné ou plutôt sceptique de Simon ? De même, n’a-t-il pas annoncé la mort de Lazare avant que la nouvelle ne lui fût parvenue (Jn 11, 4) ?
N’a-t-il pas, à distance, prédit à l’officier la guérison de son fils ? Ce qui fut confirmé par les faits (Jn 4, 53). N’a-t-il pas vu Thomas douter et dire : « Si je ne vois dans ses mains le trou des clous […] et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai pas » (Jn 20, 25). Sans compter de nombreuses choses cachées passées et à venir, qu’il a vues et prédites.
C’est donc très justement que Moïse (ou le Seigneur parlant à Moïse) a dit de lui : « Je leur susciterai un prophète », etc., car certainement il était prophète et plus que prophète : il était le Seigneur des prophètes. Et parce que c’est de lui et par lui que tous les prophètes avaient prophétisé, à sa venue, leur ministère a totalement cessé. Il est lui-même la fin de tous les prophètes, car « la Loi et les prophètes ont duré jusqu’à Jean », héraut et précurseur du Christ (Lc 16, 16).
— Et c’est très justement qu’il est précisé : « Je leur susciterai », comme s’il était tiré du sommeil. En effet, il dormait, caché dans le sein du Père, alors inconnu des hommes et de l’univers. D’où la manière très obscure dont les prophètes parlent de lui et du Saint-Esprit dans l’ancienne Loi. Le terme « je leur susciterai » est donc bien choisi, compte tenu de ce qui est sous-entendu : Je le révélerai et le manifesterai au monde en l’incarnant pour qu’il me fasse connaître et se fasse connaître à tous. C’est pourquoi le Christ disait : « Personne ne sait quel est le Fils, sinon le Père, et quel est le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler » (Lc 10, 22).
— La précision : « Du milieu de leurs frères » est parfaitement justifiée, car Jésus était de la tribu de Juda, laquelle était précisément la tribu royale de la race de David.
— Quant à la mention « semblable à toi », son exactitude ressort de ce qui a été dit plus haut.
[1] — Saint Vincent Ferrier a montré dans le troisième article comment la fin du pouvoir royal en Juda (Gn 49, 10), l’abolition du sacerdoce mosaïque (Is 1 et Ps 109) et la cessation de la prophétie (Os 3) étaient des signes manifestes de la venue du Messie (voir Le Sel de la terre 82, p. 72-77).
[2] — Voir l’article 3e (Le Sel de la terre 82, p. 77-86).
[3] — Certains musulmans ont invoqué l’expression « d’entre tes frères » pour prétendre que le grand prophète annoncé à Moïse serait Mahomet : les Arabes ne sont-ils pas les « frères » des Juifs, puisqu’ils descendent eux aussi d’Abraham (par Agar) ? Mais cette expression « d’entre tes frères » (ou « d’entre leurs frères » au verset 18) désigne évidemment les Juifs, et la précision « du milieu de toi » (v. 15) le confirme. (NDLR.)
[4] — Les textes de l’ancien Testament ici invoqués pour prouver la divinité du Messie n’ont pas tous la même valeur : le psaume 109 a été utilisé dans ce sens par Notre-Seigneur lui-même (Mt 22) ; le psaume 2 est, de l’avis général des Pères et des docteurs de l’Église, un psaume messianique ; d’autres passages sont interprétés d’une façon plus personnelle, qui peut même parfois sembler s’opposer au sens indiqué par le contexte (notamment Zacharie 2, 8 ou Isaïe 66, 7). Ces passages ne sont pas forcément ceux qui avaient le moins de succès auprès des juifs de l’époque, dont l’exégèse n’avait rien de rationaliste. (NDLR.)
[5] — Le texte hébreu peut être traduit « Il m’a envoyé pour sa gloire », ou bien : « Il m’a envoyé après sa gloire » que l’on interprète généralement : après m’avoir manifesté sa gloire dans la vision prophétique. (NDLR.)
[6] — L’image paraît indiquer le caractère soudain de l’avènement du nouveau né (mis au monde avant que viennent les douleurs) plutôt qu’un double enfantement. C’est du moins l’interprétation communément reçue. (NDLR.)
[7] — Numériquement distincte : chez les créatures, les engendrements successifs font exister un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième êtres, qui sont semblables au premier, mais s’ajoutent à lui. La génération entraîne chaque fois une nouvelle unité, une multiplication des êtres. — En Dieu, au contraire, la génération n’ajoute pas un nouvel être : c’est la même et unique substance divine qui est commune au Père et au Fils. (NDLR.)

