Le concerto
pour la nuit de Noël *
d’Arcangelo Corelli
par l’abbé Guy Castelain FSSPX
Introduction
L’année 2013 a été marquée par le tricentenaire de la mort d’Arcangelo Correlli (1653-1713), compositeur et musicien italien de l’époque baroque (1600-1750). Par ailleurs, l’année 2014 marquera le tricentenaire de la publication de l’opus 6 de Corelli, 12 concerti grossi, dont le huitième est un concerto pour la Nuit de Noël [1].
On trouve assez facilement un commentaire technique et musicologique de cette œuvre, comme par exemple dans une des versions de Claudio Scimone chez Erato [2]. Mais on ne trouve que très rarement un commentaire qui soit spirituel et qui explique la manière dont ce concerto illustre le mystère de Noël.
Le grand spécialiste de Corelli, Marc Pincherle, dans son ouvrage intitulé Corelli et son temps [3], ne donne aucun commentaire particulier de ce concerto. On peut en conclure que le compositeur lui-même n’a pas donné d’explication sur son œuvre. Le seul commentaire spirituel un peu conséquent que j’ai trouvé se trouve dans une autre version de Claudio Scimone [4]. C’est à partir de ce petit commentaire, assez succinct, que j’ai élaboré celui qui suit en l’enrichissant de façon assez notable, principalement en rattachant ses divers mouvements au passage de l’Évangile selon saint Luc relatant le mystère de la Nativité.
Après de nombreuses années d’écoute et d’auditions commentées de cette œuvre musicale, je pense pouvoir donc livrer au public un commentaire inédit, non pas musicologique, mais spirituel assez complet fondé sur l’Écriture sainte.
Cet article de vulgarisation, a aussi pour ambition de préciser la place que tient Corelli dans l’histoire de la musique en général, et dans l’histoire du concerto de Noël en particulier.
I. Les concertos de Noël du 18e siècle en général
Les concertos de Noël sont, normalement, des concertos d’église (suite de mouvements lents et rapides), par opposition aux concertos de chambre (suite de danses, après un prélude abstrait d’introduction). Comme leur nom l’indique, ils ont été composés pour la Nuit de Noël. Voici une brève présentation des concertos les plus célèbres.
Le concerto de Corelli (1653-1713)
C’est le concerto le plus célèbre, le plus original et le plus achevé. C’est un chef-d’œuvre insurpassé du genre qui semble avoir servi de modèle à tous les autres. Il a été exécuté par tous les grands orchestres anciens et récents comme le Berliner Philharmoniker de Herbert von Karajan, I Musici, I solisti veneti, Il Giardino Armonico, etc.
Le concerto de Torelli (1658-1709)
Torelli est, avec Corelli, un des précurseurs de Vivaldi. L’opus 8 de Giuseppe Torelli a été publié à titre posthume dès 1709 à Bologne. Intitulé Concerti grossi con una pastorale per il Santissimo Natale, l’opus 8 contient un concerto de Noël (le n° 6). Comme la plupart des concertos de Noël, celui-ci comporte un mouvement lent pastorale.
Le concerto de Vivaldi (1678-1741)
Le premier opus de sonates en trio de Vivaldi est un hommage à Corelli, dont il est redevable. Le concerto de Noël, Il Riposo… per il Natale (RV 270) pour instrument soliste de Vivaldi se distingue, par sa distribution, des concerti grossi de l’école de Bologne. Les échanges du violon avec l’orchestre, l’alternance de ritournelles et d’épisodes solistes présentent clarté, élégance et la concision qui ont fait le succès du vénitien.
Le concerto de Manfredini (1684-1762)
Francesco Manfredini aurait été l’élève de Torelli. Il séjourna dans différentes villes de l’Italie du Nord avant de revenir à Pistoia, sa ville natale, en qualité de Maestro di capella de la cathédrale. Le dernier (n° 12) de ses Concerti opus 3, publiés en 1718 à Bologne, s’avère être, par son titre (Per il Santissimo Natale) et une pastorale introductive, un concerto de Noël qui doit beaucoup à son modèle, le concerto de Torelli.
Le concerto de Pietro Locatelli (1690-1764)
Locatelli est aussi un héritier de Corelli. Il fut maître de chapelle à Mantoue, mena une vie de virtuose itinérant en Allemagne et en Angleterre, avant de s’installer définitivement aux Pays-bas en 1729. Il dépassait ses contemporains en virtuosité. Son opus 1 contient un concerto pour la nuit de Noël, le 8° en fa mineur, fréquemment enregistré. Par ailleurs, la sonate à trois n°5 de son opus 5 comporte, pour finir, un mouvement pastorale [5]. Elle est souvent enregistrée avec d’autres concertos de Noël [6].
En conclusion, précisons que les concertos pour la Nuit de Noël comportent, normalement, un mouvement pastorale. La raison en est historique. En effet, les mouvements pastorale sont issus des airs joués à Noël par les pifferari (de l’italien : piffero : chalumeau, instrument ancien) et zampognari (de l’italien : zampogna, sorte de cornemuse), c’est-à-dire par les bergers qui, au moment de Noël, en souvenir des pâtres de Bethléem, faisaient de la musique et chantaient dans les villes d’Italie. Pour les spécialistes, il faut préciser que les traits propres à presque toutes ces musiques sont la mélodie en tierce, le bourdon et le rythme berçant de la sicilienne.
II. Corelli, le prince des musiciens
Arcangelo Corelli a été surnommé le prince des musiciens et le divin Arc Angelo (jeu de mots sur le mot italien, arco, archet). C’est lui qui a instauré le mouvement à l’unisson des archets dans l’orchestre. Son orchestre, en raison de son grand nombre de musiciens et du mouvement d’ensemble dans l’exécution, faisait grande impression sur les auditeurs venus à Rome de toute l’Europe.
Vie d’Arcangelo Corelli (1653-1713)
Arcangelo Corelli est né le 17 février 1653 à Fusignano, près de Ravenne. Il a probablement pris ses premières leçons de violon à Faenza. Cependant, il est surtout l’héritier de l’école de Bologne où il reçoit sa véritable éducation musicale. A 17 ans, il est admis à la fameuse Accademia Filarmonica.
En 1675, il est à Rome pour les célébrations du 25 août à Saint-Louis-des-Français où il se produira régulièrement. A Rome encore, il devient le violoniste le plus en vue. Contrairement à beaucoup d’autres musiciens, il atteint le sommet de la gloire musicale de son vivant. En 1708, il se retire de la vie publique pour polir son dernier opus (n° 6).
De tempérament probablement mélancolique avec une note bilieuse, deux passions semblent avoir occupé toute sa vie : la musique et la collection de tableaux d’art. Il meurt à Rome le 8 janvier 1713. Il est inhumé à Sainte-Marie-des Martyrs (Panthéon romain). Pendant un certain temps, on solennisait l’anniversaire de sa mort tous les ans en jouant ses compositions.
L’œuvre de Corelli
Corelli laisse une œuvre peu abondante, assez uniforme, mais néanmoins très riche en son genre. On peut découvrir l’intégrale de l’œuvre [7] de Corelli grâce au musicien Peter-Jan Belder et sa formation, Musica Amphion. Tout est beau chez Corelli et tout y est parfaitement exécuté. L’œuvre de Corelli comporte 6 « opus » de 12 pièces chacun, consacrés uniquement à la musique instrumentale, dans lesquels sont rassemblés 24 sonates d’église (opus 1 & 3), 24 sonates de chambre (opus 2 & 4), 12 sonates pour violon et basse continue (opus 5), et, enfin, 12 concerti grossi (opus 6).
Ces œuvres marquent un point final dans le développement de ce genre de compositions en Italie. Les sonates sont plutôt des trios [8] comprenant deux violons, placés sur le même plan, accompagnés de la basse continue [9]. Dans les sonates d’église, la basse continue est, normalement, l’orgue et le violoncelle ; dans les sonates de chambres, le clavecin et le violoncelle. La sonate da chiesa, de 3 à 5 mouvements, débute par un mouvement lent suivie d’une alternance de mouvements rapides et lents. Le deuxième est fugué. La sonate de chambre, de 3 à 5 mouvements également, commence par un prélude souvent lent, suivi d’une suite de mouvements de danse [10]. Les sonates à violon seul et basse continue [11], parues le 1er janvier 1700, sont des modèles de beauté et de pédagogie violonistique. On parle « d’un avant et d’un après Corelli » en la matière [12]. Les concerti grossi de l’opus 6 [13] sont annonciateurs du classicisme. Ils se répartissent en huit concerti da chiesa, dont le huitième est le concerto de Noël, et quatre concerto da camera.
Dans ses compositions, Corelli tempère l’extravagante virtuosité des vénitiens et instaure un équilibre entre expressivité, architecture et harmonie, dans une heureuse fusion de l’héritage polyphonique et du style monodique, issu de l’opéra. La virtuosité au sein du concertino est encore anonyme et discrète, contrairement à celle du futur soliste de concerto.
Corelli et son temps
Le violon, merveille sortie des mains des luthiers italiens, trouva en Corelli son premier grand maître. Ses sonates et ses concertos ouvrent une ère nouvelle de la musique instrumentale. Il fut le premier compositeur à bâtir sa renommée exclusivement sur la musique instrumentale.
Marc Pincherle situe magnifiquement Corelli dans son époque en ces termes : il est…
…à la charnière de deux époques de la musique, entre le contrepoint du 16e siècle et la mélodie émancipée du 18e […]. Son cheminement, de la vieille polyphonie [musicale] à l’écriture harmonique est une merveille de sagesse […]. Il évolue sans heurt entre le passé et ce qu’il perçoit de l’avenir. Et tout au long de sa carrière, il ne cesse d’affermir la tonalité sur laquelle vivront les classiques, les romantiques et la plupart des musiciens contemporains. Des hommes de grand sens […] voient dans ses trios, par delà les nombreux trios italiens de la première moitié du 18e siècle, les vrais précurseurs du quatuor classique, et, dans ses concertos, la clef de l’orchestre de Bach [14].
On peut dire que Corelli est le grand musicien romain de l’époque baroque et qu’il est à la musique instrumentale d’Église ce que Palestrina est à la polyphonie. Son œuvre possède véritablement la note de « romanité ». Chef de file de l’école romaine de son époque, son œuvre est un modèle européen pour tout le 18e siècle. Durant tout ce siècle, on a étudié le violon dans Corelli. Certains musiciens savaient deviner si un exécutant avait étudié son violon à l’école de Corelli ou non. Il a influencé Bach, Haendel, Vivaldi [15] et beaucoup d’autres encore comme Geminiani en Angleterre, Leclair en France, surnommé le « Corelli français » et fondateur de l’école française de violon, Locatelli aux Pays-Bas et Tartini qui créa, à Padoue, une école de violon célèbre dans toute l’Europe. Corelli a donc exercé une influence considérable durant tout le 18e siècle et, même au-delà.
III. Le concerto « fatto per
la Notte di Natale » de Corelli
Le concerto « composé pour la nuit de Noël », en sol mineur, est un concerto grosso da chiesa, c’est-à-dire un concerto d’église, le 8e de son opus 6. C’est donc une composition instrumentale pour un orchestre réparti en concertino et concerto grosso. Le concertino est un groupe de 3 ou 4 virtuoses (2 violons, 1 violoncelle et 1 clavecin) qui « concerte » avec la masse orchestrale appelée concerto grosso (ou ripieni). C’est en quelque sorte une formation musicale pour sonate baroque entourée d’un orchestre de cordes [16] pour concerto sans soliste. Le concerto grosso est d’ailleurs l’ancêtre du concerto pour soliste.
Bien que les différents enregistrements présentent des découpages divers et variés du concerto de Noël, on doit convenir, pour avoir une intelligence exacte de l’œuvre, à une division en neuf mouvements regroupés par trois relativement à trois tableaux du mystère de Noël [17]. Le concerto dure 15 minutes et 15 secondes [18].
Afin de bien profiter de ce concerto, arrêtons-nous. Asseyons-nous. Ecoutons le concerto une première fois, le commentaire en mains. Puis, écoutons-le une seconde fois, les yeux fermés pour mieux le contempler en esprit et en vérité.
1er tableau : le champ des bergers et l’apparition d’un ange (4’24)
— Vivace (0’17). L’ange fait son apparition au champ des bergers.
Il y avait dans la contrée des bergers qui passaient les veilles de la nuit à la garde de leur troupeau. Et voici qu’un ange du Seigneur leur apparut, et qu’une lumière divine resplendit autour d’eux ; et ils furent saisis d’une grande crainte [19].
Dans cette courte introduction, Corelli donne une vraie valeur musicale au silence. Les accords sont entrecoupés de silences pour mieux marquer l’irruption du mystère dans le calme de la nuit.
— Grave (1’24). Un climat mystérieux s’instaure et l’ange annonce la Bonne Nouvelle.
L’ange leur dit : ne craignez point ; car voici que je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple : c’est qu’il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et vous le reconnaîtrez à ce signe, etc [20].
L’exécution des notes longues, particulièrement difficiles au violon, était une spécialité de Corelli. Le soutenu des archets, qui dans l’exécution de ce grave doivent être presque immobiles, inspire le recueillement et l’attention des pasteurs au mystère qui se révèle à eux.
— Allegro (2’43). L’annonce reçue, les bergers se rendent en hâte à la crèche.
Et il arriva que, lorsque les anges les eurent quittés pour retourner dans le ciel, les bergers se disaient l’un à l’autre : Passons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. Et ils y allèrent en grande hâte… [21].
Le rythme de cet allegro, et spécialement celui du violoncelle du concertino qui se détache très nettement, marque la joie et la marche rapide des pasteurs vers la crèche. On sent leur impatience de découvrir la réalité de la bonne nouvelle...
2e tableau : la Crèche sans les bergers et sans les anges (4’08)
— Adagio (1’24). La Vierge Marie et saint Joseph contemplent l’Enfant-Dieu.
Elle (Marie) enfanta son fils premier-né ; et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie [22].
Cet adagio plonge l’auditeur, et dans la solitude de Marie et Joseph devant le Sauveur qui vient de naître, et dans leur contemplation. On devine le doux bercement du petit poupon et on perçoit la douceur de l’Enfant-Jésus dans cette pièce toute de recueillement.
— Allegro (0’26). Les bergers arrivent avec leurs petites aumônes.
Et (les bergers) ils y allèrent en grande hâte… Et ils trouvèrent Marie et Joseph, et l’Enfant couché dans une crèche [23].
Le rythme de cet allegro nous renvoie à l’allegro précédent et annonce l’arrivée des berges à la crèche. La chute de ce mouvement, au moment de la transition avec le mouvement suivant qui est une reprise de l’adagio initial, nous suggère l’agenouillement des pasteurs qui tombent à genou pour joindre leur adoration à celle de Marie et Joseph.
— Adagio (2’18). Les pasteurs s’unissent à l’adoration de la sainte Vierge et de saint Joseph.
Et en le voyant, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit au sujet de l’Enfant [24].
La reprise de l’adagio initial après l’arrivée des bergers est, ici, le moyen de marquer comment les pâtres viennent joindre leur adoration à celle de Marie et son époux. Lorsqu’il est bien exécuté [25], la fin de cet adagio est probablement le point culminant du concerto. La fin de ce mouvement suggère à merveille ce qui a dû se passer dans les cœurs des bergers qui furent probablement envahis intérieurement par le flot des consolations divines.
3e tableau : les Chœurs angéliques (6’43)
— Vivace (1’22). Ronde des anges au-dessus de la crèche [26].
Il se joignit à l’ange une troupe de l’armée céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté [27].
Pour apprécier ce premier mouvement du troisième et dernier tableau, il suffit de se remettre devant les yeux de l’âme la ronde des anges tels que le célèbre Fra Angelico a pu la représenter dans l’un ou l’autre de ses tableaux.
— Allegro (2’17). Les anges et les bergers invitent tous les fidèles à la joie aux pieds de l’Enfant-Jésus.
Les bergers s’en retournèrent, glorifiant Dieu et louant Dieu de tout ce qu’ils avaient entendu et vu selon qu’il leur avait été dit (Lc 2, 20). Et tous ceux qui l’entendirent admirèrent ce qui leur avait été dit au sujet de cet Enfant [28].
Le motif principal qui inaugure cet allegro donne l’occasion de mieux se rendre compte du rôle que tient le concertino dans le concerto grosso. Le motif initial joué par le violon, qui se détache très nettement, semble lui-même scander l’invitation angélique : « In-vi-ta-tion-à-la-joie », ou encore « Ve-ni-te-a-do-re-mus ».
— Pastorale (3’04). Tous contemplent, avec Marie et Joseph, l’Enfant-Jésus, tandis que les bergers s’en retournent, plein de joie et de paix, dans leurs demeures et que les anges retournent au ciel.
De son côté, « Marie conservait toutes ces choses en son cœur [29]. »
Voici enfin le mouvement pastorale que Corelli indique ad libitum, probablement pour les cas où le concerto ne se joue pas au temps de Noël. Ce mouvement marque le bercement amoureux du divin Enfant. Il laisse enfin l’auditeur dans une joie et une paix profonde qui semble ne jamais devoir finir. Pour marquer l’évanouissement du mystère, ce mouvement se termine avec une grande délicatesse qui fait entrer de nouveau dans le silence de la nuit. La musique qui sort du silence doit se terminer par un retour au silence.
Pour nous rendre compte de l’effet que pouvait produire une telle pièce sur les auditeurs de son époque, l’appréciation de Charles Burney, historien de la musique du 18e siècle [30], vient à point pour conclure cette audition :
L’harmonie est si pure, si riche, si gratifiante, les parties sont si clairement, si judicieusement et ingénieusement disposées, et l’effet total, donné par un grand orchestre, si majestueux, solennel et sublime, qu’ils n’admettent aucune critique et nous font oublier l’existence de toute autre musique de la sorte.
Trois cents ans de musique situés entre nous et Corelli, font nécessairement écran... Puissions-nous, cependant, retrouver cet enthousiasme de la première heure en écoutant cette œuvre musicale catholique et romaine !
IV. Quelques enregistrements du concerto de Corelli
Comme indiqué ci-dessus, tous les grands orchestres ont exécuté ou enregistré le concerto de Noël de Corelli. Voici un échantillon des enregistrements les plus caractéristiques et qui présentent quelques particularités [31].
La version d’Herbert von Karajan et du Berliner Philharmoniker [32]
Version « romantique » sur instruments modernes, très « contemplative », mais qui a l’inconvénient d’être trop lente. Karajan ajoute un motif improvisé dans le vivace du 1er tableau, dans l’allegro du 2e tableau et dans la pastorale du 3e tableau. En soi, ces ajouts relèvent de l’esprit baroque qui admet certaines improvisations. Mais le motif ajouté dans le vivace d’introduction du 1er tableau, vient briser les intervalles silencieux qui, selon les commentateurs, ont pour but de faire ressortir le silence de la nuit. Cet ajout « baroque » ne semble pas être en accord avec les effets recherchés par Corelli, qui était d’ailleurs très pointilleux sur l’interprétation de ses concerti grossi [33].
La version de Claudio Scimone et I solisti veneti [34]
Version éminemment « esthétique » de Claudio Scimone et I solisti veneti, sur instrument modernes, qui rassemble le plus grand nombre de qualités : dynamisme équilibré et découpage judicieux (retenu dans le commentaire). Seul regret pour les puristes : le choix du clavecin pour la basse continue très bien exécutée par ailleurs, ne répond pas à la destination pour l’église du concerto : la basse continue doit, normalement, dans un concerto d’église, être assurée par l’orgue.
La version de L’Ensemble 415 [35]
Cette version de type « historique », sur instruments d’époque, a le mérite d’être exécutée avec un orchestre qui comporte un grand nombre de musiciens, conformément à la réalité de l’histoire. Clara Banchini, pour réaliser ses choix esthétiques, a pris connaissance de sources documentaires romaines faisant état des rémunérations des musiciens ayant exécuté des œuvres dirigées par Corelli. Très belle version dans laquelle on distingue bien le concertino du concerto grosso.
La version de Il Giardino Armonico [36]
Version « baroqueuse » qui prétend restituer l’œuvre dans un esprit baroque authentique, c’est-à-dire de la manière dont elle était jouée à l’époque [37]. Malheureusement, la thèse des « baroqueux » est probablement une vue de l’esprit, car il n’y pas de tradition d’interprétation. Il semble que ces musiciens, excellents par ailleurs, confondent la manière actuelle de jouer la musique et la manière historique de l’exécuter… Cette interprétation erronée va contre l’esprit du mystère de Noël et nuit au caractère contemplatif de l’œuvre. En effet, l’allegro du 2e tableau est beaucoup trop violent et rapide. Cependant, le choix judicieux de l’orgue pour la basse continue fait ressortir le caractère liturgique du concerto.
Quelques versions supplémentaires, parmi tant d’autres
On pourra découvrir d’autres nombreuses versions. Voici les principales : celle de l’Academie d’Ancienne Musique de Christopher Hogwood [38] sur instruments d’époque ; celle des célèbres I Musici [39] sur instruments modernes, très réussie ; celle du Württembergisches Kammerorchester [40]. Dès lors que l’on s’intéresse à ce concerto, les différentes interprétations présentent toutes un certain intérêt. On préfèrera l’une ou l’autre suivant les tempéraments et les habitudes d’écoute. Les personnes âgées préfèreront la version de Karajan ; les jeunes, celle d’Il Giardino Armonico. Les puristes, celle de l’Ensemble 415. Celle de Scimone me semble résolument la plus belle.
Conclusion
A lui, seul, sans le son, cet article n’a pas beaucoup d’intérêt. Il veut surtout inviter ses lecteurs à prendre le temps de contempler le mystère de Noël en musique. Car la musique peut et doit être ordonnée à la contemplation, comme le signale Henri Davenson :
Il n’est plus permis de contester à la musique le droit d’entrer dans notre vie, comme un adjuvant précieux de l’âme spirituelle, comme un moyen de s’élever à l’intérieur d’elle-même et de se préparer à la perfection. Moyen qui s’offre à nous comme possible et que nul n’aurait la folie de prétendre imposer comme nécessaire... La musique servira non seulement à rendre une telle âme assez recueillie et assez silencieuse pour la disposer à la prière, à la méditation et, si Dieu le veut, à la rencontre d’une plus haute grâce, mais elle exprimera la prière elle-même, la méditation, l’allégresse enfin de l’âme en colloque avec le Seigneur... Sous sa forme la plus parfaite, la pratique de la musique [41] droitement orientée, s’associant aux efforts de l’âme spirituelle, l’aidant à prier par sa technique de silence et de recueillement, lui prêtant sa beauté pour donner une forme aux élans du cœur, rend cette âme musicienne, en quelque sorte semblable aux Anges, la fait participer à ce concert éternel de louanges qui est leur œuvre là-haut, nous unit déjà, sur la terre, aux splendeurs de la liturgie du ciel [42].
Car ce concerto fait partie de la tradition catholique romaine. Ne passons pas un Noël sans l’écouter, seul ou en famille, en le contemplant et en le commentant, soit pour se préparer à la veillée de Noël soit en rentrant de la messe de Minuit. Qu’il entre tout doucement dans ces traditions annuelles qui accompagnent la vie liturgique et font le bonheur de la vie chrétienne ici-bas en attendant celui du ciel...
* — Opus 6, n° 8.
[1] — On sait cependant que plusieurs des concertos de l’opus 6 étaient exécutés à Rome depuis de nombreuses années. On pense que le concerto de Noël a été composé vers 1690 pour le cardinal Ottoboni.
[2] — CD Les plus célèbres concertos de Noël, I Solisti Veneti, Claudio Scimone, Erato, 2292-45642-2.
[3] — Pincherle est un musicologue français (1888-1974). Grand spécialiste de Vivaldi, il a publié aussi deux ouvrages sur Corelli. Le premier s’intitule Corelli, à la Librairie Félix Alcan à Paris, en 1933. Le deuxième, cité dans cette étude a été publié aux Éditions Le Bon Plaisir de la Librairie Plon à Paris en 1954 à l’occasion du tricentenaire de la naissance de notre compositeur (1653). Les deux ouvrages sont quasiment identiques. Pincherle ayant, vingt ans plus tard, enrichi sa connaissance des partitions de Corelli par l’audition, a affiné ses considérations. La différence notable concerne les sonates à violon seul et basse continue de l’opus 5 qui bénéficie d’un commentaire détaillé dans la première édition.
[4] — Ce CD est différent de celui-ci mentionné ci-dessus. Il présente quatre concerti grossi de Corelli (opus 6, n° 5 à 8) et s’intitule : Corelli, Concerto grosso pour la Nuit de Noël. Il porte la référence ECD 88080. La version du concerto de Noël est différente de celle signalée plus haut, mais dans le fond, assez équivalente : c’est du « Grand Scimone ».
[5] — On en trouve, par exemple, dans Le Messie d’Haendel, et dans l’Oratorio de Noël de Bach.
[6] — CD Les plus célèbres concertos de Noël, I Solisti Veneti, Claudio Scimone, Erato, 2292-45642-2.
[7] — L’intégrale de Corelli a été enregistrée en 2004. Elle est distribuée par Brillant Classics (10 CD) pour un prix modique.
[8] — « Le trio italien peut être considéré à la fois comme le premier terme de la complication de la mélodie toute simple, et le dernier terme de la simplification de la mélodie ; il est le point de rencontre de ces deux mouvements de sens contraire ». (Ecorcheville, cité par Pincherle, ibid., p. 41.)
[9] — Vulgairement : l’accompagnement assuré par un clavecin ou un orgue, suivant le type d’œuvre, un violoncelle, un archiluth, etc.
[10] — Cela ne veut pas dire qu’on dansait sur les sonates, mais que les rythmes des mouvements proviennent des anciennes suites de danses.
[11] — Six sonates da chiesa et six sonates da camera, dont la douzième est la célèbre Follia.
[12] — Andrew Manze : Corelli, violin sonatas, op. 5 chez Harmonia mundi, HMU 909298.99. C’est probablement la plus belle des interprétations de l’opus 5.
[13] — En dehors de l’intégrale de Belder, l’opus 6 est disponible chez Harmonia mundi : Corelli, Concerti grossi op. 6, Ensemble 415. Harmonia mundi, collection 1+1, 2901406.07 ou HMG 501406.07.
[14] — Pincherle, ibid., p. 148.
[15] — Ces trois compositeurs ont fait hommage à Corelli : Bach, en composant une fugue en si mineur (BWV 579) pour orgue sur un thème de Corelli issu du trio n° 4 de l’opus 3 ; Haendel, en reprenant une fugue d’un concerto (perdu) de Corelli, d’une perfection magistrale et d’une structure toute classique, dans sa fameuse fugue de l’Alleluia de son Messie ; Vivaldi en reprenant la « Follia » de Corelli (n° 12, opus 5) dans son opus 1 de sonates en trio (n°12).
[16] — A 4 ou 5 voix : premiers violons, seconds violons, altos, violoncelles, contrebasses et basse continue (clavecin, orgue, archiluth).
[17] — La version de Scimone chez Erato présente ce découpage. Il est venu confirmer l’idée que je m’étais faite dans ce sens. CD Les plus célèbres concertos de Noël, I Solisti Veneti, Claudio Scimone, Erato, 2292-45642-2.
[18] — Les minutages correspondent à la version la plus facilement accessible (Corelli, opus 6), chez Harmonia mundi, collection 1+1, 2901406.07 ou HMG 501406.07. On peut se procurer facilement les différents enregistrements, neufs ou d’occasion, auprès des marchands spécialisés ou par internet.
[19] — Lc 2, 8-9.
[20] — Lc 2, 10-12.
[21] — Lc 2, 15-16.
[22] — Lc 2, 7.
[23] — Lc 2, 16.
[24] — Lc 2, 16-17.
[25] — Comme le fait, par exemple, la version de Claudio Scimone.
[26] — Strictement, ce passage de l’Écriture concerne le champ des bergers et non pas la crèche, mais la piété populaire a coutume de représenter les anges à la crèche également.
[27] — Lc 2, 13-14.
[28] — Lc 2, 18.
[29] — Lc 2, 19.
[30] — Burney a publié un ouvrage intitulé A general History of Music. La 2e édition a été publiée à Londres en 1789.
[31] — Cette liste n’est pas exhaustive : il y en a d’autres.
[32] — CD : A. Vivaldi, Le Quattro Stagioni, Berliner Philharmoniker, H. Von Karajan, Deutsche Grammophon, 415 301 2. Le concerto se trouve à la suite des quatre saisons en compagnie de l’adagio d’Albinoni.
[33] — Dans le grave du premier tableau, Corelli indique, par exemple : Arcate sostente e comme sta, c’est-à-dire : « Coup d’archet soutenu et tel quel », autrement dit sans embellissements.
[34] — CD Les plus célèbres concertos de Noël. Version différente de celle signalée plus haut, mais dans le fond, assez équivalente : c’est du « Grand Scimone ».
[35] — CD : Corelli, Concerti grossi op. 6, Ensemble 415. C’est une intégrale de l’opus 6. Harmonia mundi, collection 1+1, 2901406.07 ou HMG 501406.07. C’est cette version qui a été retenue pour la durée des mouvements indiquée dans cet article.
[36] — CD Christmas Concertos, Il Giardino Armonico, Teldec, Das Alte Werk, 2292-46013-2.
[37] — « Baroqueux » : terme « barbare » s’il en est... Les baroqueux, non content de jouer sur instruments d’époque, ont la prétention de jouer « comme à l’époque ». Certains ont poussé l’extravagance jusqu’à paraître sur scène en tenue historique « ad hoc ».
[38] — Christmas concertos, The Academy of Ancient Music, Christopher Hogwood. Editions de L’Oiseau –Lyre, Decca, 410-179-2.
[39] — Corelli, concerti grossi, op. 6. I Musici. Eloquence, Philips. 468 479-2.
[40] — Classical Christmas, Zyx music CLA 1009- 2.
[41] — Par l’exécution ou l’audition.
[42] — Traité de la musique selon l’esprit de saint Augustin, par Henri Davenson, Collection les Cahiers du Rhône, Editions de la Baconnière, Neuchâtel, 1942. Paragraphes 42 et 43, p. 132-136.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Guy Castelain est un spécialiste de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Le numéro

p. 158-170
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