A la barre de l’Indochine
Philippe Girard
Une réédition particulièrement bienvenue est celle du livre de l’amiral Jean Decoux [1] A la barre de l’lndochine, (Plon, 1949) devenu quasi introuvable. Après une belle carrière à la mer et dans les bureaux, l’amiral, nommé commandant en chef de la marine en Extrême-Orient en mai 1939, devenait, par décret du 25 juin 1940 du président de la République Albert Lebrun, gouverneur général de l’Indochine, en remplacement du général Catroux, auquel le gouvernement reprochait d’avoir, de sa propre initiative et en excédant ses pouvoirs, consenti d’importantes concessions au Japon [2]. L’amiral fut désigné pour, sinon les annuler, du moins en limiter les conséquences les plus néfastes aux intérêts français [3].
Ce livre est la relation des quatre ans et huit mois – jusqu’au coup de force japonais du 9 mars 1945 – pendant lesquels l’amiral va maintenir (« J’ai maintenu »), le navire Indochine française à flot, au milieu de l’ouragan de la Seconde Guerre mondiale. Contraint de subir une présence militaire japonaise – d’ailleurs réduite vu les 750 000 km2 de superficie de la fédération indochinoise réunissant le Vietnam, le Cambodge et le Laos – il réussira, assisté d’un corps remarquable de fonctionnaires coloniaux, à sauvegarder la souveraineté française, même après l’entrée du Japon dans le conflit mondial. A cette fin, il usa, soit d’une habile diplomatie pour régler les incidents provoqués par une armée japonaise rendue de plus en plus hostile au fil de ses défaites, soit de la force, pour contrer l’expansionnisme du Siam, récemment devenu Thaïlande et allié du Japon [4]. Il fallait, en outre, contrôler les différentes menées antifrançaises (caodaistes, binh-xuyen, communistes).
Les affaires publiques et internationales n’empêchèrent pas l’amiral, (fort peu « colonialiste », dans le mauvais sens du terme) de réaliser une importante œuvre intérieure, dans les domaines de l’administration [5], de l’économie, des finances, des grands travaux, de l’instruction publique, des relations entre Français et Indochinois, du sport : au milieu de dossiers si épineux, l’amiral trouva le temps de créer le Tour cycliste de l’Indochine. Alors que l’Asie était à feu et à sang, les populations vivaient en paix et en liberté en Indochine française, qui ne fut jamais « occupée », mais eut seulement à supporter un droit de stationnement limité de la part de l’armée japonaise : c’est bien le seul drapeau français qui flotta, durant ces tragiques années, sur la fédération indochinoise.
A partir de 1943, la situation internationale se durcit. Le pays dut endurer les bombardements aériens américains causant, en particulier, des centaines de morts à Hanoï, le 12 décembre 1943, et à Saïgon, le 27 janvier 1945. Alertés par les imprudences et les maladresses répétées des agents locaux gaullistes qui avaient cru devoir organiser une résistance clandestine au lieu de laisser fonctionner la sage et efficace administration de l’amiral, le meilleur garant des intérêts français, les Japonais déclenchèrent leur coup de force du 9 mars 1945, après que leur ultimatum eût été rejeté. Les autorités, des Français et des Indochinois fidèles, furent jetés en camps de concentration et d’horribles massacres perpétrés, causant des centaines de morts, civils et militaires ; de ce jour commencent les dix années de la Guerre d’Indochine. C’est ainsi que, par unique souci de sa gloriole personnelle, pour essayer de doter son mouvement d’un rôle majeur qu’il n’a en réalité pas tenu, ni en Indochine ni ailleurs, De Gaulle porta un premier coup à la souveraineté française que l’amiral Decoux avait su sauvegarder par ses qualités propres, d’une part, mais aussi en s’abritant derrière le prestigieux symbole que représentait le maréchal Pétain.
Libéré par les Japonais le 1er octobre 1945, l’amiral rentra en France où il fut arrêté dès son arrivée, révoqué sans pension et maintenu en captivité pendant 22 mois [6]. Il passa en jugement en 1949 devant la Haute-Cour de justice qui ne put que prononcer un non-lieu en sa faveur. Il meurt le 20 octobre 1963 et ses obsèques sont célébrées en l’église Saint-Louis des Invalides.
Une belle introduction d’Éric Miné, montrant avec concision et clarté les motifs d’étonnement qui saisissent toute personne honnête à la pensée qu’un homme tel que l’amiral Decoux – et tant d’autres ! – ait connu la prison pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », et une préface éclairante sur son grand-oncle par Jacques
Decoux présentent cet ouvrage exceptionnel, de la réédition duquel il convient de féliciter Soukla éditions et dont la lecture pourra être utilement complétée par : Georges Gautier, La Fin de l’Indochine française, Société de Production Littéraire, 1978 ; et Paul Romé, Les Oubliés du bout du monde, Journal d’un marin d’Indochine (1939-1946), éditions Maritimes et d’Outre-Mer, 1983.
Amiral Decoux, A la barre de l’Indochine, Soukla éditions, 39 rue du Cherche-Midi, 75006 – Paris, 415 p., 25 €.
[1] — Né à Bordeaux en 1884, Jean Decoux entra à l’École Navale en 1901. Aspirant, il fit campagne dans le Pacifique (1904-1906), puis, enseigne de vaisseau, prit part aux opérations sur les côtes marocaines (1907). Second sur un sous-marin, en Méditerranée, puis sur un torpilleur, lieutenant de vaisseau en 1913, il commanda le sous-marin Volta puis la canonnière La Gracieuse en 1914-1918. Capitaine de corvette en 1920, capitaine de frégate en 1923, il servit à l’État-Major de la marine, commanda l’aviso Cassiopée dans le Pacifique et fut promu capitaine de vaisseau en 1929. Commandant le croiseur Primauguet dont il fit le bâtiment le mieux tenu et le mieux entraîné de l’escadre de l’Atlantique, il fut affecté de nouveau à l’État-Major en 1931 et participa aux conférences internationales de Genève et de Londres. Contre-amiral en 1935, il commanda une division de croiseurs en Méditerranée, puis la base de Toulon et fut promu vice-amiral puis vice-amiral d’escadre en 1939. Étienne Taillemite, Dictionnaire des marins français, Éditions maritimes et d’Outre-Mer, 1982.
[2] — Dans la guerre qui l’opposait à la Chine depuis 1931, le Japon avait occupé la province chinoise du Kouang-Si, en bordure du Tonkin ; mettant à profit la défaite française de juin 1940, il avait réclamé, par ultimatum, la fermeture, avec droit de contrôle, de la frontière à travers laquelle le Front populaire avait encouragé une contrebande de guerre, bien connue des Japonais, au profit de Tchang-Kaï-Chek, censé incarner la « démocratie » chinoise contre le « fascisme » japonais.
[3] — Après son renvoi, le général Catroux passera à la dissidence gaulliste.
[4] — Le 17 janvier 1941, le capitaine de vaisseau Bérenger détruisit, sans aucune perte et alors qu’il était en net état d’infériorité, les meilleures unités thaïlandaises à Koh-Chang, dernière victoire de la marine française dans un combat naval.
[5] — Le nombre des indigènes (terme que l’amiral n’aimait pas) employés dans les postes moyens et supérieurs de l’administration avait doublé entre 1940 et 1944 et leurs traitements furent alignés sur ceux des fonctionnaires français. (Alfred Georges, Charles De Gaulle et la guerre d’Indochine, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1974. Ouvrage par ailleurs éclairant sur les responsabilités gaullistes dans le coup de force japonais du 9 mars 1945 et sa conséquence, les dix années de la désastreuse guerre d’Indochine).
[6] — Le nombre de grands serviteurs de la France qui subirent à partir de 1944 des mois ou des années de prison avant que ne fut constaté le vide des dossiers d’accusation suffit à juger les hommes au pouvoir à cette époque.

