Le général Vauthier
Philippe Girard
Monsieur Max Schiavon [1] a eu l’heureuse idée de consacrer un ouvrage à une figure bien peu connue et qui fait pourtant honneur à la pensée militaire française, le général Paul Vauthier (1885-1979). Après le baccalauréat obtenu à la Sorbonne devant des examinateurs dont certains manifestèrent leur sectarisme vis-à-vis d’un élève venant de l’enseignement catholique, puis la préparation à l’École polytechnique, à la célèbre école Sainte-Geneviève, tenue par les jésuites [2], Paul Vauthier, polytechnicien en 1907, est affecté dans un régiment d’artillerie ; jeune officier très croyant [3], beau soldat de 14-18, trois fois blessé, deux fois cité à l’ordre de l’armée, chevalier de la Légion d’honneur, le capitaine Vauthier est affecté en 1919 au Centre d’études de la Défense contre avions, arme nouvelle née de la guerre et pour laquelle il se passionne aussitôt.
Un visionnaire de la guerre aérienne
Sorti premier de sa promotion de l’École supérieure de Guerre, il rédige en 1925 : Introduction à l’étude du tir antiaérien, en 1928 : Questions d’artillerie antiaérienne et en 1929 : La Défense antiaérienne des grandes unités, qui lui procurent un début de notoriété dans les milieux spécialisés. Approfondissant les théories sur l’aviation du général italien Douhet (1869-1930), qu’il traduit en français, il s’étonne de l’absence, en France, de toute prise en compte du fait aérien, qui lui paraît un des acquis essentiels du conflit mondial.
Il écrit dans la Revue des forces aériennes des articles visionnaires où il prédit les hélicoptères, les unités parachutistes, le ravitaillement d’avions en vol ; surtout, en 1930, il publie Le Danger aérien et l’avenir du pays [4] : « Le danger aérien existe […], le négliger […] est une erreur qui peut devenir un crime contre la nation. »
Malheureusement, le briandisme exerce alors ses ravages et les avertissements du lieutenant-colonel Vauthier, non seulement ne sont pas écoutés, mais en outre font naître à son encontre un courant d’incompréhension hostile [5], comme il arrive si souvent à tout esprit novateur.
Membre de l’État-Major du maréchal Pétain
En février 1931, le maréchal Pétain devient le premier titulaire du poste d’Inspecteur général de la Défense aérienne du territoire et, le connaissant par ouï-dire, il enrôle Paul Vauthier dans son petit État-Major. Le maréchal aime l’aviation ; en 1899, capitaine, il avait, de lui-même, obtenu le brevet d’aérostier et, à la fin de la Première Guerre mondiale, il avait déclaré que pour vaincre, désormais, « il fallait être maître de l’air ». C’est le début d’une étroite collaboration entre les deux hommes, dont il ne dépendra ni de l’un ni de l’autre qu’elle ne débouche sur des résultats fructueux pour la France ; c’est en vain que le maréchal préconisera la création d’une aviation puissante et autonome par rapport à l’armée de terre et à la marine, à la suite des considérations développées par Vauthier, qui écrit :
Considéré comme l’un des officiers supérieurs les plus prometteurs de l’Armée française, Vauthier est désigné, en octobre 1933, pour suivre les cours du Centre des Hautes Études Militaires (CHEM), avec cette appréciation du maréchal, qui perd à regret son collaborateur : « Le colonel Vauthier est dans toute la force du terme un officier d’élite. »
En 1935, Vauthier publie La Doctrine de guerre du général Douhet, avec préface du maréchal [8]. Si, en France, ses vues sur les guerres futures ne dépassent toujours par le petit cercle des spécialistes, elles sont remarquées à l’étranger, et en particulier en Allemagne où l’ouvrage est traduit et étudié dans les milieux aéronautiques. C’était l’occasion pour Vauthier de se dire à lui-même, avec mélancolie, que nul n’est prophète en son pays ! Le 6 avril, devant le président de la République, et un parterre de ministres, de généraux, de parlementaires et d’officiers, le maréchal Pétain prononce à l’École militaire un discours exposant les thèmes doctrinaux sur les guerres à venir qui lui tiennent à cœur et largement inspiré des travaux du colonel Vauthier.
Paradoxalement, l’officier qui semblait le plus au fait des besoins de modernisation de la Défense française était le plus vieux, ce qui infirme le jugement gaullien sur la mort intellectuelle du maréchal en 1925 [9].
Chef de l’État-Major du maréchal Pétain
En octobre 1936, sur la demande de Pétain, Vauthier devient son chef d’État-Major à l’expiration de son temps de commandement au 8e régiment d’artillerie. C’est une confirmation de l’osmose de pensée entre deux esprits supérieurs. Au même moment, il devient auditeur du Collège des Hautes Études de la Défense Nationale (CHEDN) nouvellement créé sous la direction d’un autre esprit précurseur, l’amiral Castex. Le 28 mars 1938, Paul Vauthier, est promu général de brigade. Sur la demande de son directeur, il prononce à l’École libre des Sciences Politiques, devant des dizaines de professeurs et des centaines d’étudiants, à partir de février 1939, une série de conférences sur la défense du pays, à un moment où les rumeurs de guerre se précisent. Sollicité par le gouvernement pour diriger l’ambassade de France à Madrid, à la même époque, le maréchal accepte, ne laissant pas passer la moindre occasion de servir la France, et emmène, comme chef de cabinet, le général Vauthier [10]. Entre eux, l’entente est toujours aussi parfaite et avec son concours, le maréchal réparera les dégâts créés par les gouvernements de Front populaire entre l’Espagne et la France. En particulier, l’or de la Banque d’Espagne est restitué à ses légitimes propriétaires et, en contrepartie, la France n’aura pas à s’inquiéter d’un éventuel front hostile sur les Pyrénées ou au Maroc en mai-juin 1940.
Un destin brisé
Pendant la campagne de 39-40, le général Vauthier commande la 61e division d’infanterie, une de celles qualifiées de série B parce que médiocrement pourvues en encadrement et en matériel et peu aptes à la guerre de mouvement. Son nouveau chef fait tout ce qui est possible pour l’améliorer. Placée au cœur de l’orage, la 61e DI appartient à la 9e Armée du général Corap qui subit de plein fouet l’assaut allemand sur la Meuse, le 13 mai, et qui est prise dans le mouvement général de retraite dont elle se sort relativement bien, grâce aux dispositions de son chef. Le 23 mai, le général Vauthier est transféré au commandement de la 31e division d’infanterie alpine, dépendant de la 10e Armée du général Altmayer, qui opère dans la région d’Abbeville, dans le cadre de la bataille de la Somme. La disproportion des forces entraîne le recul général des unités franco-anglaises et, le 12 juin, la 31e DIA fait partie des troupes acculées à la reddition dans la poche de Saint-Valéry-en-Caux. Avec 140 généraux et amiraux, dont 102 Français, Paul Vauthier est emprisonné à la citadelle de Konïgstein, en Saxe, près de Dresde. Pendant près de cinq ans, il occupe ses journées interminables par la lecture, la méditation, le jardinage, l’orgue, l’approfondissement de ses connaissances en théologie et en langues étrangères. Un ennui proche du désespoir le guette parfois, mais : « Heureusement, la religion ainsi que sa force de caractère l’empêchent de sombrer. »
Il est normalement promu général de division en 1941. Libéré par une unité américaine, il retrouve la France le 12 mai 1945.
D’une prison à l’autre
Fin août, il a la surprise de recevoir de la part du général Mac Arthur la proposition, qu’il décline, de travailler avec lui, à Tokyo, à la reconstruction du Japon. Le point de savoir comment Mac Arthur avait identifié Paul Vauthier demeure mystérieux. Le 19 septembre, il est arrêté pour « trahison et intelligences avec l’ennemi », sur dénonciation malveillante d’un compagnon de captivité à Konïgstein. En réalité on veut lui faire payer sa proximité avec le maréchal et son témoignage en sa faveur à son procès. Le général va connaître une nouvelle incarcération, très pénible moralement et matériellement, que l’assistance aux cours d’un codétenu, le professeur de philosophie Jacques Chevalier, ancien secrétaire d’État à l’Éducation Nationale de l’État français, adoucit quelque peu. Il n’obtient un non-lieu que le 31 janvier 1946, alors que son dossier est vide, ce qui n’empêche pas, fin février, qu’il soit révoqué sans pension par la Commission d’épuration de l’armée de terre présidée par le général Matter, franc-maçon. La décision a été prise en l’absence du général Vauthier, sans qu’il ait eu accès à son dossier et sans assistance d’un avocat. Telles étaient les mœurs dans la France de la Libération. Madame Vauthier percevra néanmoins la moitié de la pension à laquelle son mari aurait pu prétendre [11].
Un nouveau départ
Tournant la page sur sa carrière militaire, Paul Vauthier effectue, à soixante ans, une reconversion dans les assurances où il connaît une remarquable réussite. Il cesse toute activité professionnelle à quatre-vingt cinq ans. Deux événements l’attristent profondément : le bradage de l’Algérie, à la suite duquel il cesse de porter sa rosette de la Légion d’Honneur, et le concile de Vatican II et ses suites ; resté fidèle à la Tradition catholique, il suivit les cours du professeur Jean Daujat. Un prêtre s’attira un jour de sa part cette remarque :
J’ai commandé, j’ai obéi, je suis obligé de vous obéir, mais c’est vous qui rendrez des comptes à Dieu.
Le 10 juillet 1969, à l’occasion de ses noces d’or, à 85 ans, il prononce un beau discours, appris par cœur, selon son habitude, qu’il termine ainsi :
[…] Au moment de quitter ce monde, il est nécessaire de se rappeler une des premières questions de notre vieux catéchisme, qui n’était pas encore défiguré : Dieu nous a créés pour que nous puissions le connaître, l’aimer, le servir et par ce moyen acquérir la vie éternelle. Peut-être est-il temps de revenir à ce qui est essentiel et qui devrait être notre règle de vie. Je la souhaite à tous, et ça se dit en vers, mais pas en vers de mirliton, puisqu’ils sont de Malherbe : « Faire ce que Dieu veut est la seule science qui nous tient en repos. »
Le général Paul Vauthier meurt le 11 novembre 1979, jour anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, après une carrière hors du commun qui révèle un précurseur pénétrant des guerres futures, un homme de haute culture pratiquant l’allemand, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le latin et le grec classique, amateur de poésie et de musique, à la foi profonde que les nouveautés conciliaires ne parvinrent pas à abuser. Ce fut surtout un homme desservi par les circonstances, d’une part le fait d’avoir été très proche du maréchal Pétain et de lui être demeuré fidèle dans l’injustice, d’autre part sa longue captivité de cinq années en Allemagne, puis de quatre mois à la « Libération ». Tel fut celui qui, en d’autres circonstances, eût pu devenir un des grands chefs de l’Armée française et que ce remarquable ouvrage permet de sortir d’un oubli injuste.
Max Schiavon, Le Général Vauthier. Un officier visionnaire, un destin bouleversant, Paris, Éditions Pierre de Taillac, 11 passage Dubail, 75010 – Paris, 2013, 300 p., 25 €.
[1] — Docteur en histoire, ayant occupé divers postes, tant en France qu’à l’étranger, au ministère de la Défense nationale, directeur de la recherche au Service historique de la Défense nationale, Max Schiavon est un spécialiste militaire de la période 1919-1945.
[2] — Un de ses professeurs est Henri De Gaulle, père du futur président de la Ve République.
[3] — Il choisit pour devise Age quod agis (Fais bien ce que tu fais).
[4] — Berger-Levrault. Réédité en 2010 par les éditions Lavauzelle, BP 8, 87350 – Panazol, 380 p., 65 €.
[5] — Ainsi cette déclaration stupéfiante : « Que peuvent des avions contre des hommes enterrés dans des tranchées étroites ? » Elle est énoncée par le général Gamelin, commandant en chef de l’Armée française, en 1939, l’année même du déclenchement du second conflit mondial.
[6] — A noter qu’ayant eu sous ses ordres le général Jean-Baptiste Estienne (1860-1936), créateur en France de l’arme blindée, et le général Paul Vauthier, le maréchal Pétain était familiarisé avec ces deux engins, le char d’assaut et l’avion, acteurs décisifs de la guerre moderne, et donc nullement encroûté dans des conceptions passéistes, comme certains esprits malveillants s’efforcent de le faire croire.
[7] — Herbert Lottman, Pétain, Paris, Seuil, 1984, p. 146. L’armée de l’Air est néanmoins créée le 1er avril 1933.
[8] — Également chez Berger-Levrault et également réédité par Lavauzelle en 2010.
[9] — Herbert Lottman, De Gaulle-Pétain, règlements de comptes, Paris, Perrin, 2008, p. 30. Après 1940, De Gaulle ressassait à qui voulait l’entendre que, pour lui, le maréchal était mort de sénilité en 1925. Jacques Isorni, Philippe Pétain, Paris, La Table Ronde, 1972, p. 264.
[10] — C’est à cette occasion que Léon Blum s’indigne, dans Le Populaire du 3 mars 1939 : « Le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires n’est pas à sa place auprès du général Franco… Pourquoi le chef du gouvernement a-t-il éprouvé le besoin d’envoyer au général Franco ce qu’il y a de mieux, l’homme qui par son passé, son caractère, le respect général qu’il inspire, a la chance d’exercer sur lui le plus d’ascendant ? » L’Humanité communiste tient le même langage.
[11] — Pendant sept ans, madame Vauthier recevra un bordereau de versement au nom de : Madame veuve Vauthier.

