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L’esprit de croisade au temps de Louis XIII (1610-1625)


par Michel Defaye

Sur le thème de la confrontation entre islam et chrétienté, Michel Defaye se propose de présenter en deux articles : « L’esprit de croisade au temps de Louis XIII (1610-1625) », « L’esprit de croisade au temps de Louis XIV (1664-1683) », les rapports entre Turcs et chrétiens au 17e siècle et leur impact en France à l’époque de l’extension maximale de l’Empire ottoman (avant 1683). Ces faits méconnus offrent de nouvelles perspectives sur le « Grand siècle des âmes » et éclairent d’un jour nouveau notre époque où l’islam cherche à revenir en force dans une Europe apostate et décadente.

Le Sel de la terre.




Introduction

Depuis la demande officielle de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne en 1987 et le lancement des négociations en 2005, la question turque – l’Empire ottoman a disparu en 1920 par le traité de Sèvres, qui le réduisit au territoire de la Turquie actuelle – occupe les esprits et rappelle un long passé conflictuel. En-core récemment, les journaux titraient : « L’Empire ottoman se reconstitue à nos portes », ou « Erdogan rêve d’un nouvel Empire ottoman », ou bien encore « Turquie : des ottomans aux islamistes ». En effet, visitant le Kosovo le 23 oc-tobre 2013 – le Kosovo est historiquement serbe mais reconnu comme État indépendant par l’ONU en 2008 après que la majorité des habitants albanais, musulmans à 90 %, l’ait demandé –, le premier ministre turc Erdogan a affirmé :

Le Kosovo, c’est la Turquie, et la Turquie, c’est le Kosovo. Nous sommes tous les enfants du même pays, forts et unis comme des frères. Nous partageons la même histoire et la même civilisation. Nous construisons ensemble notre avenir comme l’ont fait nos ancêtres.

Ces propos choquants, qui ont provoqué la fureur de Belgrade, rappellent que les Turcs n’ont pas abandonné l’idée d’implanter à nouveau et durablement – avec l’aide de Bruxelles – l’Islam dans l’Europe balkanique, qu’ils ont occupée par le feu et par le sang pendant cinq siècles. Erdogan n’est pas le seul chef musulman à avoir proféré ce genre de discours. En 2010, le libyen Kadhafi disait, à Tripoli, devant les chefs des délégations islamiques des pays d’Europe :

Si la Turquie rejoint l’Union européenne, et avec la présence des deux États des Balkans [Bosnie et Kosovo] plus l’Albanie, cela voudra alors dire que le continent européen ne sera plus celui des croisés, il ne sera plus un continent chrétien […]. Nous attendons le jour où la Turquie rejoindra l’Union européenne pour servir de cheval de Troie, comme le raconte l’histoire.

Ces discours nous rappellent que, si les chefs musulmans n’ont pas oublié leur histoire, ils ont peut-être oublié le siècle qui vit les Ottomans reculer dans les Balkans. Ce siècle, préoccupé de « croisade » pour la délivrance de l’Europe centrale et balkanique, c’est le 17e siècle. Les pages qui suivent aimeraient le démontrer à la suite de Don Piolin :

L’esprit des croisades et le dix-septième siècle ne paraissent guère se rapprocher et il semble même, au premier abord, que l’on commet un anachronisme. Pourtant il n’en est rien.

– I – L’idée de croisade du 13e au 16e siècle


Avant de s’intéresser à l’esprit de croisade au temps du roi Louis XIII, portons notre regard sur l’histoire des rapports Islam/Chrétienté de la mort de saint Louis (1270) à la bataille de Lépante (1571) . D’aucuns pensent que, pendant ces trois siècles, les rapports entre les Turcs et la Chrétienté furent inexistants ou du moins apaisés. Rien n’est moins vrai. L’idée de croisade perdura en Occident bien après la croisade de saint Louis, parce que la croisade est liée au fait même de la Chrétienté : re-conquérir les Lieux saints et faire barrage à l’avancée de l’Islam. En effet, faut-il le rappeler, les chrétiens n’ont jamais cherché qu’à défendre leurs terres et les Lieux saints face à l’agression musulmane toujours renais-sante.

Les terres chrétiennes furent attaquées par les Arabes musulmans dès le 7e siècle, puis par les Turcs Seljoukides, convertis à l’Islam, au 11e siècle. Ces nouveaux venus, qui avaient écrasé les Byzantins à la bataille de Manzikert en 1071, provenaient du Turkestan actuel. Or, pendant le siècle qui suivit la perte de Saint-Jean-d’Acre (1291), il ne fallut plus envi-sager la reconquête des Lieux saints. Il y avait une autre priorité : se pro-téger, en Europe même, de la progression fulgurante des Turcs otto-mans. Restés en Anatolie après leur dispersion par les Mongols à la fin du 13e siècle, ils devaient leur nom à leur chef Othman et leurs succès de guerre à l’organisation d’une armée permanente redoutable. Peu à peu, ils attaquèrent les tribus proches puis envahirent toute l’Anatolie (la Turquie actuelle) au cours de la première moitié du 14e siècle.

Profitant de la guerre de Cent Ans et de la division des deux grandes puissances de la Chrétienté, la France et l’Angleterre, les Ottomans fran-chirent les détroits l’année même de la bataille de Poitiers, en 1356. L’Europe chrétienne était à portée de main et la conquête des Balkans pouvait commencer.

Les populations balkaniques furent rapidement soumises par trois sul-tans, belliqueux et sanguinaires, Mourad, Bajazet et Mahomet II, en dépit des secours que les Latins envoyèrent parfois aux chrétiens . Les Serbes furent écrasés à la bataille de Kosovo Polje ou « champ des Merles » le 28 juin 1389 et tombèrent, pour cinq siècles, sous le joug musulman. Cette même année, la Bulgarie entière passa sous domination ottomane.

Les conflits Islam/Chrétienté aux 15e et 16e siècles

L’Albanie, quant à elle, resta chrétienne le temps du règne de Georges Kastriota (1405-1468) dit Skanderbeg , mais elle fut conquise après la mort du héros albanais. Le Péloponnèse fut envahi en 1446.

En 1453, le sultan Mahomet II vint mettre le siège devant la double muraille de Constantinople avec 120 000 hommes dont 12 000 janissaires. Ces derniers étaient des adolescents chrétiens prisonniers convertis de force à l’Islam et entraînés pendant des années au maniement de l’arc : ils étaient redoutables et terriblement craints. Le sultan disposait aussi d’une flotte imposante. Quant à la capitale byzantine, elle n’était défen-due que par 9 000 soldats. La ville tint pendant deux mois, alors que la flotte turque avait réussi à s’introduire dans le port de la Corne d’Or en faisant passer ses bateaux par voie de terre. Pour venir à bout de la double muraille construite au temps de Théodose II, Mahomet II fit cons-truire plusieurs canons de dix-huit tonnes, longs de huit mètres et ca-pables de tirer des boulets d’une tonne à près de deux kilomètres ! Fina-lement, le 29 mai 1453, les Turcs, grâce à la complicité de traîtres, réussi-rent à occuper une porte de l’enceinte. L’empereur Constantin XI Paléo-logue, dont le corps ne devait pas être retrouvé, tomba héroïquement les armes à la main .

Le sultan, vainqueur, pénétra à cheval dans la fameuse basilique Sainte-Sophie, qu’il transforma en mosquée. Sous le nom d’Istanbul, Constantinople devint la capitale de l’Empire ottoman. Ce drame san-glant, qui fit plus de 50 000 esclaves et 5 000 morts, ruina définitivement l’Empire millénaire d’Orient . La prise de Constantinople fut comprise par beaucoup comme le châtiment des Byzantins pour leur schisme, eux qui avaient préféré « le turban à la tiare ». Ce qui n’empêcha pas le pape Nicolas V d’envoyer une petite flotte pour tenter de sauver la ville. Ses successeurs suscitèrent des projets de croisade . Ainsi Pie II tenta-t-il d’unir les princes chrétiens à Mantoue en 1459 pour former une Ligue, mais ce fut sans succès. En 1461, il écrivit même une longue lettre à Ma-homet II, l’invitant à rejeter les erreurs de l’Islam pour se convertir au christianisme et devenir ainsi le légitime successeur de l’empereur byzan-tin . La division de la Chrétienté fit la bonne fortune des Turcs et au-cune entreprise ne vit le jour avant Lépante.

Après la prise de Constantinople, les infidèles ne furent jamais aussi menaçants, puisqu’ils s’attaquèrent à la péninsule italienne, où ils firent le siège d’Otrante. L’historien Frédéric Hitzel, spécialiste du monde otto-man, écrit :

A partir de la fin du 15e mais plus encore au 16e siècle, l’Empire ottoman connaît son âge d’or : les sultans Selim Ier et Soliman le Magnifique sont les ac-teurs d’un accroissement territorial considérable ; leur Empire est alors maître de la plus grande partie de la Méditerranée et contrôle les routes venant de l’Asie et de l’Afrique. Les succès remportés sur Charles-Quint, la sage administration des provinces, sont les éléments d’un État à son apogée.

L’avancée des Turcs en Europe centrale fut des plus rapides et, en ef-fet, le sultanat de Soliman le Magnifique (1520-1566) porta la puissance ottomane au plus haut point. Les Turcs s’emparèrent d’abord de Bel-grade en 1521 – la ville avait été sauvée en 1456 par les armées de Jean Hunyade et de saint Jean de Capistran – puis ils enlevèrent Rhodes en 1522 aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem (Hospitaliers) malgré la résistance héroïque du Grand Maître français, Philippe de Villiers de l’Isle-Adam.

Pendant que François 1er et Charles-Quint se combattaient, Soliman en profita pour envahir la Hongrie et pour triompher à la bataille de Mohács, en 1526, au cours de laquelle périt le roi Louis II de Hongrie. Bude (les villes de Bude et de Pest deviendront une seule et même entité en 1872) tomba le 10 septembre 1526 et la Hongrie (avec la Transylvanie) passa sous domination turque pour près de cent cinquante ans. Soliman soumit la Bosnie, une grande partie de la Croatie et la Slavonie ; il assié-gea la capitale de l’Empire des Habsbourg, Vienne, en septembre 1529, mais fut repoussé grâce à la miséricorde de Dieu, à la prière des chré-tiens et à la valeur des soldats de l’empereur. Cependant, même si Vienne ne tomba pas, le péril turc était toujours présent.

En Orient, deux décennies suffirent (1534-1555) pour que le monde arabe oriental et une partie de la Perse tombassent sous le joug ottoman. En Méditerranée, parmi les quelques bastions qui restaient aux chrétiens, figure l’île de Malte, donnée par Charles Quint en 1530 aux chevaliers de Saint Jean (Hospitaliers). Le Grand Maître français Jean Parisot de Lava-lette réussit à tenir en échec Soliman au siège de 1565 . Les Turcs se ra-battirent alors sur Chypre, colonie vénitienne qui était une des rares îles en Méditerranée, comme Candie (Crète), à n’être pas tombée aux mains des Turcs. L’île de Chio fut prise en 1566 et Chypre en 1570.

Pour arrêter la triomphante progression des Ottomans sur mer, le pape saint Pie V parvint à réunir les forces navales de l’Espagne, des Vénitiens, des chevaliers de Malte et les siennes propres, dont il confia le commandement à Don Juan d’Autriche, le demi-frère de Philippe II d’Espagne. La bataille de Lépante, le 7 octobre 1571, à l’entrée du golfe de Patras, fut une grande victoire de la Vierge Marie et des princes courageux qui s’engagèrent dans la lutte contre le Croissant. Le roi de France, tenu par l’indigne traité des Capitulations négocié en 1536 entre Soliman et François 1er, ne bougea pas malgré les invitations pressantes du saint pape. Seuls un Guise, le duc de Mayenne, et trois cents de ses hommes participèrent à cet événement majeur. L’absence de la France à Lépante est un fait d’autant plus triste que c’est en France que les croisades sont nées et que la lutte contre l’Islam fut longtemps une des prérogatives de nos rois.

Avec son réalisme et sa lucidité habituels, Fernand Braudel commente les conséquences de la victoire du 7 octobre pour la Chrétienté :

Là-dessus, avec un ensemble impressionnant, les historiens concluent : beau-coup de bruit, de gloire si l’on veut, mais pour rien […]. Si, au lieu d’être attentif à ce qui a suivi Lépante, on l’est à ce qui l’a précédé, cette victoire apparaît comme la fin d’une misère, la fin d’un réel complexe d’infériorité de la Chré-tienté et d’une non moins réelle primauté turque. La victoire chrétienne a barré la route à un avenir qui s’annonçait très sombre. La flotte de Don Juan détruite, qui sait ? Naples, la Sicile étaient peut-être attaquées, les Algérois essayaient de rallumer l’incendie de Grenade ou le portaient à Valence. Avant d’ironiser sur Lépante, à la suite de Voltaire, peut-être est-il raisonnable de peser le poids de l’immédiat de la journée. Il fut énorme. Une étonnante série de fêtes suivit. La Chrétienté ne pouvait croire à son bonheur […] .

L’esprit de croisade après Lépante


Peu d’années s’étaient écoulées après Lépante que déjà les Turcs se li-vrèrent à de nouvelles attaques. Ils concentrèrent leurs forces sur la Crête (Candie), dernière possession de Venise en Méditerranée orien-tale. Après Pie V, ce fut le pape Sixte V (1585-1590) qui, par voie diplo-matique, tenta d’intéresser les princes chrétiens à la croisade. Mais il n’y eut point de réalisation pratique faute d’entente. Le souverain pontife savait ce qui empêchait une lutte énergique contre les Turcs, et il l’expliqua à l’ambassadeur vénitien Gritti :

Les Turcs, dit le pape, n’ont à tenir compte dans toutes leurs entreprises que de leurs seuls intérêts ; les Chrétiens, par contre, ont tant d’intérêts et de si diffé-rents que l’un fait obstacle à l’autre. La France craint l’agrandisse¬ment de l’Espagne ; l’Espagne ne souhaite pas que Venise devienne plus forte ; Venise a les mêmes sentiments à l’égard de toutes les autres puissances. De ce fait, les passions individuelles et les inimitiés l’emportent sur les intérêts du bien com-mun, et l’ennemi triomphe .

Les contemporains furent unanimes à dénoncer la division des chré-tiens, qui profita inévitablement au Turc. Le père Pierre Crespet va jusqu’à écrire que le Grand Turc acheva la conquête de l’Empire byzantin

quand il s’aperceut que Loys XI et Charles de Bourgogne [Le Téméraire] taschoient de se ruiner l’un l’autre ; qu’il prit Rhodes pendant que le roy François [François Ier] se battoit en Italie avec les Imperialistes.

La liste serait longue… Cette désunion des princes chrétiens fut un drame et un scandale, car en dehors de l’action des gouvernements, l’esprit public se prononçait (presque) toujours contre l’Infidèle.


Projets sur le papier et combats en Hongrie


Après la victoire de Lépante, nombre de projets virent le jour, d’abord sur le papier. Il faut se rappeler que, vers 1600, la France était le pays le plus riche et le plus peuplé d’Europe avec ses vingt millions d’habitants. L’Empire n’en possédait que quinze, l’Espagne huit, l’Angleterre cinq. Il y avait donc une grande richesse en hommes et une forte noblesse belliqueuse et généreuse.

A la suite de Mémoires qui lui sont attribués, le grand militaire et ligueur Jean de Saulx (fils de Gaspard, le vainqueur de la bataille de Moncontour en 1569), vicomte de Tavannes, composa une série d’« avis », parmi lesquels se trouve un plan détaillé « pour faire la guerre aux Turcs ». Jean de Saulx avait quelque expérience puisqu’il était allé combattre les Turcs dans les Balkans en 1574. En 1588, c’est Montaigne dans ses Essais (II, 20) qui crut à la fin prochaine des Turcs à la condition d’unir les princes. La même année, le diplomate René de Lucinge, sieur des Alymes, publia une Histoire de l’origine, progrès et déclin de l’Empire des Turcs, (Paris, Chevalier, 1588). Il voulait croire à l’effondrement de l’Empire turc, facilité par la croisade. Même François Savary, comte de Brèves, ambassadeur à Constantinople de 1592 à 1605, revenu en France, proposa – après avoir vanté l’alliance du roi de France avec le sultan – un plan d’attaque de l’Empire ottoman. Il offrait ses services de « soldat, guide & interprete, ayant appris durant le long sejour faict parmy eux leur langue & les chemins de leur pays». Sully, lui aussi, proposa une intervention collective contre la Porte avec son « Grand Dessein » décrit dans les Œconomies royales.

Le pape Clément VIII (1592-1605) prit à cœur le projet de l’union de la Chrétienté contre les Turcs et invita Henri IV – en vain – à prendre la tête de la croisade . Mais de nombreux gentilshommes, souvent d’anciens ligueurs, écoutèrent la voix du pontife. En effet, quand bien même Henri IV ne répondit pas à l’appel de la croisade, quand bien même la cohésion de la vieille Chrétienté s’était affaiblie au 16e siècle avec la révolution de Luther et de Calvin et avec la naissance des nationalismes étatiques, l’esprit de reconquête issu du concile de Trente et la vague de ferveur religieuse qui suivit triomphèrent au début du 17e siècle. Il faut voir l’enthousiasme à l’idée de partir contre les Turcs chez les gentilshommes français et lorrains au moment où les Ottomans prennent Györ (1596), ville située au nord-ouest de la Hongrie. Cette victoire leur ouvrait la voie vers Vienne et le danger était grand. Les deux chefs les plus brillants qui se dévouèrent à ce moment-là furent le duc de Mercœur, Philippe-Emmanuel de Lorraine, et son frère Henri, comte de Chaligny. Après avoir longtemps combattu en faveur de la Ligue en Bretagne, Mercœur fit connaître ses dispositions à Philippe II, roi d’Espagne :

Pour mon particulier, après avoir remply la France de l’ardeur de mon zèle envers la foy catholique contre ceux qui l’impugnoient [la combattaient], je ne respire plus aucune ambition que d’aller respandre jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la manutention [le maintien] et protection de nostre religion constre ceste autre secte d’Infidèles que l’on dit estre en grand nombre en Hon-grie .

En 1600, l’empereur Rodolphe II créa le duc de Mercœur lieutenant général et lui confia une armée de quinze mille hommes, dont trois mille six cents francophones. Le plus puissant soutien de Mercœur fut le capucin saint Laurent de Brindes (1559-1619), mystique et théologien, diplomate et guerrier, qui avait été envoyé par le pape Clément VIII à l’empereur Rodolphe II pour servir d’aumônier aux troupes impériales. Sur les champs de bataille, le saint capucin fit des miracles avec la croix qu’il brandissait de la main gauche.

Le 20 septembre 1601, Mercœur reprit aux Turcs la ville de Szekes-fehervar, entre Budapest et le lac Balaton. Victoire insigne qui eut un retentissement considérable dans la Chrétienté et qui permit au duc de faire une entrée solennelle à Vienne. Inquiet des succès du Lorrain, le sultan Mahomet III (1566-1603) demanda au roi Henri IV de le rappeler. Le chroniqueur Pierre de L’Estoile raconte la scène, assez cocasse :

Le roi demanda à l’envoyé de Mahomet III pourquoi les Turcs craignaient tant ce duc : « C’est, dit-il, qu’entre les prophéties que les Turcs croient, il y en a une qui porte que l’épée des Français chassera les Turcs de l’Europe et renversera leur empire, et que, depuis que le duc de Mercœur combattait contre les Turcs, tous les bachas l’appréhendaient. » Le roi lui dit que le duc de Mercœur était, à la vérité, son sujet, mais qu’il était prince de sang de la Maison de Lorraine, qui n’appartient pas à la couronne de France, mais de Lorraine, et qu’il ne fait la guerre que comme vassal de l’Empire, et qu’étant chrétien, il ne peut point empêcher qu’il serve l’empereur.

Au début de l’année 1602, revenant en France, le duc de Mercœur mourut d’une fièvre dans la ville de Nuremberg à l’âge de quarante-trois ans. Ses exploits contre les Turcs furent chantés un peu partout dans le royaume et en Lorraine. C’est saint François de Sales qui prêcha son Oraison funèbre à Notre-Dame de Paris . Quant à son frère cadet, Henri, comte de Chaligny, il mourut, lui aussi de maladie, le 26 novembre 1600 à Vienne, à l’âge de trente ans. De nombreuses vies héroïques illustrent ces années d’enthousiasme religieux et d’esprit guerrier. Retenons-en deux autres : celle du jeune comte Guy XX de Laval (1585-1605), petit-neveu du tristement célèbre Coligny, qui se convertit au catholicisme à l’âge de vingt ans et qui prit, aussitôt après, le chemin de la Hongrie. Il fut tué au combat le 3 décembre 1605 et fut inhumé dans l’église des dominicains de Laval. Et celle du baron Georges Bayer de Boppard, ancien ligueur, qui participa à l’assaut donné à Bude pour la délivrer des Turcs en octobre 1598 et qui y fut mortellement blessé à l’âge de trente-trois ans. Que d’héroïsme !

Cet engouement pour la croisade va bientôt faire naître un projet d’importance appuyé par la création d’un nouvel ordre de chevalerie : la Milice chrétienne de l’Immaculée Conception. Vaste projet, auquel toute l’Europe s’intéressa, à commencer par Marie de Médicis et Louis XIII.


– II – Projet de croisade et ordre de chevalerie au temps de Louis XIII


Au début du 17e siècle, à Rome comme chez les princes et chez les gentilshommes, dans les tavernes et dans les Universités, les affaires ottomanes étaient débattues avec passion. L’idée de croisade et de chevalerie occupait les esprits généreux et inquiets. Généreux, parce la volonté de reconquérir les territoires abandonnés aux Turcs était à son comble ; inquiets, parce que la progression des Turcs ottomans en Europe centrale allait bon train, même si, en même temps, les signes de faiblesse à la cour ottomane ne manquaient pas (en 1622, les janissaires assassinent le jeune sultan Osman II).

Le Turc avait considérablement avancé au siècle précédent ; la victoire de Lépante l’avait cependant arrêté sur mer. Il avait envahi les Bal-kans ; il dominait la plaine hongroise jusqu’au pied des montagnes de Slovaquie. Il possédait une flotte impressionnante et une puissante armée de près de 180 000 hommes dont les redoutables janissaires.

Rien ne garantissait qu’il [le Turc] ne reprendrait pas la politique de Soliman, ni qu’il ne manquât de forces pour le faire, ni qu’il ne fût incapable de trouver à la faveur de l’éclatement de la Chrétienté, la revanche de la défaite de Lépante .

La question turque préoccupait donc un grand nombre de princes et de nobles, prêts à la reconquête de Constantinople et des Lieux saints.


Charles de Gonzague, fondateur de la Milice chrétienne

C’est l’heureuse impression d’un timbre à l’effigie de Charles de Gonzague (1580-1637), émis par la Poste en mai 2013, qui a remis à l’honneur le fondateur de l’ordre de chevalerie, la Milice chrétienne de l’Immaculée Conception. Reconnu comme ordre militaire par le pape Urbain VIII en 1624, il fut créé en 1619 pour servir un vaste projet de croisade par terre et par mer destiné à reprendre Constantinople et à délivrer les Lieux saints. Ce dessein eut un retentissement dans toute la Chrétienté, jusque sur les bords du Bosphore et en Anatolie. Ce projet, que les contemporains vont bientôt appeler « le sainct œuvre », fut l’un des plus sérieux du siècle et entraîna pendant une quinzaine d’années (1610-1625) un immense mouvement en Europe.

Né à Paris en 1580, Charles était d’origine italienne par son père Louis de Gonzague, et descendant des Paléologues – dernière famille à avoir régné à Constantinople – par sa mère, née de Monferrat. Cette famille était apparentée à toutes celles d’Europe. Dès son jeune âge, il apprit le métier des armes. A quinze ans, il suivit son père en Angleterre, en Flandre, en Hollande, en Pologne et dans l’Empire. De retour en France, à dix-neuf ans, il épousa Catherine de Lorraine, fille du duc de Mayenne, le frère des Guises assassinés. A vingt-deux ans, il offrit ses services à l’empereur Rodolphe II et à son frère l’archiduc Mathias, à qui les Turcs continuaient de faire la guerre. A Vienne, Charles noua des relations avec des Grecs émigrés (les Maïnotes, habitants de la Morée, c’est-à-dire du Péloponnèse actuel), qui ne tardèrent pas à le convaincre de jouer un rôle glorieux en libérant les chrétiens opprimés sous le joug ottoman. Charles était sollicité pour recouvrer le trône impérial de ses ancêtres Paéologues . Il alla, d’abord, se battre à Bude et y fut grièvement blessé, recevant « une arquebusade à travers le corps » . Une fois rétabli, Charles devint l’un des hommes les plus illustres de France, les plus puissants (il posséda jusqu’à vingt-cinq châteaux) et les plus influents. Il fut aussi, parmi les hommes de sa génération, l’un des plus pieux. Les Maïnotes n’oubliaient pas le duc de Nevers. En 1609, ils lui envoyèrent deux archevêques et trois évêques pour discuter des moyens d’un soulèvement dans les Balkans. Le chanoine Dedouvres précise :

Ils [les Maïnotes] n’établissent pas moins envers lui leurs propres engagements, au premier rang desquels ils mettent l’obligation de s’unir à l’Église romaine et de recevoir chez eux, pour s’instruire, des religieux missionnaires, particulièrement des capucins. Le duc de Nevers députe en Grèce trois gentilshommes, qui, avec les Maïnotes leurs voisins, règlent officiellement les conditions de l’action commune, les droits des parties et leurs charges. Les insurgés fourniront soixante mille hommes ; le duc de Nevers, quinze mille, avec les armes et les munitions nécessaires à toute l’armée .

Prémices et fondation de la Milice chrétienne

De 1610 à 1616, au moyen d’émissaires, le duc de Nevers rassembla autour de lui de nombreuses bonnes volontés dans les pays sous le joug ottoman, mais il lui paraissait difficile de grouper ces éléments disparates pour commencer avec succès un soulèvement. Devant cette difficulté, le père Joseph (Le Clerc du Tremblay), capucin, fondateur avec Antoinette d’Orléans des Filles du Calvaire, « lui suggéra l’idée de créer un nouvel ordre de chevalerie, ou, du moins, de se servir d’un ordre déjà existant pour l’expédition ». Une telle création paraissait très difficile, vu le grand nombre d’ordres déjà existants. « Le Sainct Père n’est pas porté à multiplier les ordres », précise le duc de Nevers à l’un de ses correspon-dants .

Charles de Gonzague pensa alors détacher l’ordre du Saint-Sépulcre de celui de Malte. Cet ordre militaire avait été institué en 1496 par le pape Alexandre VI pour honorer les nobles qui se rendaient en pèleri-nage aux Lieux saints, et rattaché à celui de Malte en 1514. Pour pouvoir l’employer à son service, il lui fallait assurer son élection comme Grand Maître. Par son homme de confiance dans l’Empire, le comte Adolphe Althan, le duc entra au mois de septembre 1615 en rapport avec les membres allemands des chevaliers du Saint-Sépulcre. Il les invita à se rassembler dans la ville qu’il faisait construire, Charleville, pour les fêtes de Pâques de l’année 1616 . Mis au courant des intentions de Nevers, les chevaliers l’élirent en cette qualité et lui accordèrent les pouvoirs néces-saires pour créer de nouveaux membres. Sur ces entrefaites, l’ambassadeur de France à Rome, François Jouvenel des Ursins, deman-da au pape la reconnaissance de l’ordre et le supplia « de confirmer l’élection que les chevaliers du Saint-Sépulchre ont faiste de M. le duc de Nevers pour chef & Grand-Maîstre de leur Ordre, de donner pouvoir de toutes sortes de dignités, de faire des Chevaliers de toutes les nations, à charge que ceux qui y entreront payeront en enstrant trente écus d’or au profit de l’église du Saint-Sepulchre de Hiérusalem ».

Cet enthousiasme ne fut pas partagé par le Grand Maître de Malte, Adolphe de Wignacourt, alarmé du dessein du duc de Nevers. Il dépêcha auprès de Louis XIII une ambassade solennelle, conduite par Louis Vasconcellos, pour expliquer l’injustice de la demande. L’émissaire insista sur l’ancienneté du rattachement de l’ordre du Saint-Sépulcre à celui de Malte et sur sa dépendance vis-à-vis des ordres militaires d’Espagne et d’Italie. Louis XIII, qui avait appuyé jusque-là « son cousin le duc de Nevers », interrompit ses sollicitations auprès du Saint-Siège, et le pape Paul V refusa le démembrement. Ainsi échoua le premier essai de Charles de Gonzague dans le but de créer une force militaire destinée à ses desseins de croisade.

Pendant ce temps, le père Joseph, envoyé par Louis XIII à Rome, fit reconnaître (avec succès) sa fondation, les Bénédictines de Notre-Dame du Calvaire ou Calvairiennes, « placées sous la protection de la Vierge, la représentant au pied de la Croix pour partager les douleurs avec son Fils, et lui demander que ses saints Lieux fussent restitués aux chrétiens et honorés comme ils le méritent ». Lors de ses pérégrinations en Italie, le capucin commença à composer un poème en vers latins, La Turciade, qu’il offrit sept ans plus tard au pape Urbain VIII. Entre-temps, le poème était devenu une épopée de 4637 vers !

Le capucin profita de ses neuf mois passés dans la Ville éternelle pour entretenir Paul V du projet de croisade. Il chercha aussi à lier de nombreux contacts : avec Scipion Borghèse, secrétaire d’Etat ; avec l’archiduc Ferdinand, futur empereur Ferdinand II ; avec le cardinal Glezel, conseiller de l’empereur ; avec les Druzes du Liban ; avec des religieux de Pologne et des représentants des princes de Bavière et de Saxe.

Rassuré par les bonnes nouvelles venues du père Joseph, le duc de Nevers fit à Dieu la promesse de fonder ou de se servir d’un autre ordre de chevalerie, le 29 septembre 1617, en la fête de saint Michel. Il apprit bientôt l’existence d’un ordre nouvellement fondé par trois frères italiens, Pierre, Jean-Baptiste et Bernardin Petrignani, gentilshommes de Spello. « Un ordre de milice & chevallerie, sous le nom & titre de la Très heureuse Vierge Marie, mère de Dieu, & sous la règle de saint François d’Assise » ayant pour fin « la défense de la foi chrestienne, l’exaltation de la saincte Église catholique, apostolique & romaine, en resprimant particulierement l’ausdace des Turcs, qui couroient la mer Méditerranée ».

Le duc de Nevers se mit en relations avec eux et les exhorta « à venir en France, pour procurer l’avancement & résolution d’une si saincte affaire». Ce fut Jean-Baptiste qui arriva dans la capitale du royaume au mois d’août 1618. Après de longues discussions, les interlocuteurs s’entretinrent sur l’opportunité de l’union de l’Ordre de la Mère de Dieu et du projet de Charles de Gonzague. L’entente s’établit après avoir convenu d’appeler le nouvel ordre la Milice chrétienne. Les statuts furent imprimés à Paris dans les langues française et italienne. Le nouvel ordre créé, il fallait encore convaincre le pape de l’approuver et les rois et les princes d’y adhérer, d’autant que le plan de la croisade par terre et par mer avait grandement avancé.

Le commerce avec les Turcs compromis

En cette fin d’année 1617, Charles de Gonzague réussit à convaincre Marie de Médicis d’ouvrir la liste des souscriptions par une offrande de 1 200 000 livres et lui-même s’engagea « pour le reste de ses jours à contribuer au succès de la croisade »

non par ostentation ou vanité, ains pour exhorter ceux qui auront pareille vo-lonte de s’y joindre, & qui promettent d’apporter mille écus pour la levée, ar-mement & embarquement des gens de guerre qui y seront employés. Pour la dé-livrance de tant d’âmes chrestiennes qui sont maintenant en la captivité sous la tiranie des infidelles qui possèdent les lieux sacrez ou tous les mistères de nostre rédemption ont esté faits […] Escript a Paris dans l’Hostel de Nevers, ce Vendredy vingt neuvieme de septembre, jour de Sainct Michel mil six cens dix sept, sous le pontificat de Paul cinquiesme, de l’Empire de Mathias second, & du règne de Louis treizieme .

Si le roi Louis XIII, le duc de Luynes (1578-1621) et Pierre Brûlart, marquis de Puysieux , montraient des dispositions assez chaleureuses envers l’entreprise de la Milice, beaucoup de ministres demeuraient très réticents, en raison des relations commerciales que la France entretenait avec les Turcs. Le nonce en France, le cardinal Guido Bentivoglio, s’en fit l’écho dans une de ses lettres au cardinal Borghèse, secrétaire d’État du pape Paul V :

Les ministres avouent eux-mêmes que la France n’a jamais prospéré depuis qu’elle a contracté amitié avec le Turc […]. Villeroi [Charles de Neufville, marquis de Villeroy] se montre le plus froid dans toute cette affaire et l’on pense que ce sont ses intérêts propres qui lui inspirent ces sentiments, car si la couronne de France venait à rompre avec le Turc, il perdrait par là même un gros revenu de huit ou dix mille écus qu’il touche chaque année sur les consulats du Levant .

Pour ranger les sceptiques à leur avis, Charles de Gonzague et le père Joseph multiplièrent les rencontres auprès des politiques. Elles portèrent leurs fruits, puisqu’en février 1618 Louis XIII réunit un conseil dont l’objet propre fut la croisade. Le roi et ses conseillers se montrèrent fa-vorables à l’entreprise et décidèrent d’envoyer au cardinal Denis de Marquemont, ambassadeur à Rome, l’ordre de négocier officiellement avec Paul V et le cardinal Borghèse l’approbation du projet de croisade et la reconnaissance du nouvel ordre de chevalerie. A cette fin, Louis XIII écrivit au cardinal, le 14 mars 1618 :

Je luy [Bentivoglio] ay faict entendre que j’approuvais ce loüable projet, es-timois qu’il en falois rechercher et faciliter les moyens et assurer sa Saincteté que j’y porterois tousjours très volontiers comme Roy très chrestien, premier fils de l’Église et intéressé à l’accroissement d’Icelle, ainsi qu’à la gloire de Dieu, mon zèle et mon pouvoir […] mais contre un Ennemy de telle qualité, il est nécessaire de scavoir aussi auparavant les Intentions des Princes et spécialement le Roy d’Espagne, mon beau père, comme de ceux que la proximité des Estats de ceux du Turc ou autres conditions peuvent rendre propres et recommandables à l’exécution de ce dessein.

Pierre Brûlart rédigea un courrier dans le même sens afin que « dans cette affaire du Levant, Sa Majesté ne soit blasmée ou accusée de lenteur en un dessein si important & qu’ainsi il en advint un bon effect pour ré-parer les deffauts passez et honteux à toute la Chrétienté ».

Le duc de Nevers envoya des dépêches en Grèce, dans l’Empire, en Espagne, en Pologne et en Italie. « Du 29 septembre 1617 au 12 juin 1618, vingt-sept princes en Europe prirent l’engagement de se dévouer à l’œuvre de la croisade, apportant des offrandes qui variaient entre 1 000 et 10 000 écus . »

Il fallait aussi convaincre la cour de Madrid. Pour tous les protago-nistes, la participation active de l’Espagne à la croisade s’avérait la pre-mière condition à tout dessein commun. L’affaire fut jugée tellement im-portante que Louis XIII et Charles de Gonzague décidèrent que le père Joseph serait l’ambassadeur auprès du roi d’Espagne.

Muni des obédiences du pape, du général et du procureur des capu-cins, le religieux partit de Paris, à pied, le 18 avril 1618. Il espérait qu’avec le concours de l’Espagne, les armées chrétiennes « rompraient les chaînes de l’enfer et ouvriraient la porte au Christ ». Il devait con-vaincre les conseillers de Philippe III de l’union possible et nécessaire des deux Maisons. L’historien Gustave Fagniez précise :

Ce qui confirmait le père Joseph dans cet espoir [de voir les deux Maisons ré-unies], c’était précisément la gravité du soulèvement de la Bohême, c’étaient les intrigues du parti protestant et ses efforts pour commettre le gouvernement français avec la Maison d’Autriche.

Le capucin arriva à Madrid le 14 août 1618 et reçut un accueil bienveil-lant de la part des souverains espagnols. Les ministres lui accordèrent toutes les audiences qu’il sollicita.

Il eut la possibilité d’être reçu à leur conseil où il présenta divers mémoires dé-jà connus de Louis XIII, à savoir : les Dispositions à la guerre contre les Turcs, l’Instruction pour les Princes, l’Ouverture de l’intérêt de tous les Princes pour les engager à l’entreprise constre le Turc, l’État déplorable de la Chrétienté et comme il faut la relever et exposa les propositions du pape et du roi Très-Chrétien.

Le roi d’Espagne laissa entendre que le projet de croisade était sou-haitable sous l’autorité du souverain pontife. Le capucin revint de Ma-drid plein d’espoir, composant un nouveau poème (la Turciade, semble-t-il, ne lui suffisait pas !) intitulé : Vol d’esprit dans la course des voyages pour le service de la Grèce et de la terre saincte.

L’union des deux royaumes pour le bien commun de la Chrétienté était absolument nécessaire. Le dominicain Francisco de Vitoria (1486-1546), docteur en Sorbonne et à l’Université de Salamanque, l’avait rap-pelé à François 1er et à Charles-Quint :

Chaque État est une partie du monde tout entier et chaque province chré-tienne, une partie de l’État tout entier. Si donc une guerre est utile à une pro-vince ou à un État mais porte préjudice au monde ou à la Chrétienté, je pense qu’elle est injuste par le fait même. Ainsi, si les Espagnols faisaient aux Français une guerre qui, par ailleurs, aurait été entreprise pour de justes raisons et qui se-rait utile à l’Espagne, mais qui entraînerait davantage de mal et de dommage pour la Chrétienté – par exemple si les Turcs s’emparaient de territoires chré-tiens pendant ce temps-là –, il faudrait renoncer à une telle guerre .

Les cérémonies à Olomuc, à Vienne et à Nevers

Fort de ses premiers succès, le duc de Nevers se rendit avec l’italien Jean-Baptiste Petrignani et l’allemand comte d’Althan en Pologne puis dans l’Empire. Dans ces deux pays, les gouvernants s’intéressèrent de près au projet du duc de Nevers, mais l’empereur Mathias – son frère Rodolphe II était mort en 1612 – était inquiet en raison des événements survenus à Prague. En effet, quelques mois plus tôt, le 23 mai 1618, avait eu lieu, au château de Prague, la défenestration des représentants de l’empereur par les protestants révoltés. Cette rébellion présageait pour l’Europe entière de sérieux troubles. Le duc de Nevers ne cacha pas ses craintes et ses appréhensions au nonce à Paris, le cardinal Bentivoglio.

Malgré tout, de nombreux princes d’Europe ayant promis de s’engager dans la Milice chrétienne, il fallait officialiser cet engagement. Le samedi 17 novembre 1618 eut lieu, dans l’église des capucins de la ville d’Olomuc, une reconnaissance de l’ordre de la Milice chrétienne établie sous l’autorité du duc de Nevers, du comte d’Althan et de Petri-gnani. La cérémonie fut très solennelle. Le père Joseph étant en Espagne, ce fut un autre capucin, le père Valérien Magno, qui y prêcha et qui « confirma la fusion des deux ordres devant le Saint-Sacrement exposé ».

A Olomuc, Nevers décida de la création de trois districts : le district oriental avec comme supérieur le comte d’Althan ; à la tête du district occidental se trouvait le duc de Nevers lui-même ; enfin, à la tête du district méridional, les frères Pétrignani . Dans chacune de ces divisions territoriales, il y aurait quatre grands prieurés, dans chaque prieuré sept grands-croix et vingt-et-un commandeurs, et dans le district de chaque commanderie douze chevaliers et douze frères d’armes. Dans son district, le duc de Nevers forma quatre grands prieurés nommés respectivement : Bourgogne, Aquitaine, Austrasie et Pays-Bas.

Les trois personnages dirigeants décidèrent de se retrouver le 8 mars 1619 à Vienne pour l’acte officiel de fondation et pour la réunion du premier chapitre général avec approbation du pape Paul V. Ils convoquèrent à cette date dix-huit princes chrétiens « ducs & comtes, tous portans couronnes ». Après la cérémonie à Olomuc, le duc de Nevers se rendit à Cracovie, « où il fit enrôler André Lipski, vice-chancelier royal, Martin Liszowski, Etienne Lubomirski, Jean Konawski, le duc de Zbaraz et Samuel Korecki. Le roi Sigismond lui-même y donna son assentiment. »

Tout le monde se retrouva à Vienne comme convenu et la cérémonie eut lieu en présence de l’empereur Mathias. Pendant la messe, célébrée en l’église des capucins, dix-huit chevaliers reçurent l’habit de l’ordre . Après l’office, Charles de Gonzague, Petrignani et le comte d’Althan « firent tenir leur assemblée à la campagne, à quatre lieues de Vienne en un endroict qu’ils avoient faict préparer de chaises & de tapis de Turquie pour cest effect, & accommodé en forme de parc, avec une enceinte de cordons de soye ». Le comte d’Althan, « comme le plus vieil, fit faire le serment au Duc de Nevers & luy donna la Croix de l’Ordre, & le Co-ier ». Puis le duc de Nevers le donna à tous les autres. Tous prêtèrent ce serment sur l’Évangile :

Je N. proteste devant Dieu & Jure par ma Noblesse, d’observer inviolable-ment les Statutz de l’Ordre des Chevaliers de la Milice Chrestienne soubz le tiltre de Nostre Dame & de Saint Michel & les Articles suivantz : En premier lieu de procurer par toutes voyes licites et raisonnables, la Paix entre les Princes et peuples Chrestiens conjoinctement avec le dit Ordre. En second lieu, de travail-ler à la deslivrance des Chrestiens detenuz captifs soubz l’oppression des Infi-delles. En troisième lieu, de tousjours garder fidélité à mon Roy ou Prince Sou-verain, à peine d’estre degradé du dict Ordre. En quatriesme lieu, de tousjours porter la Croix marque du dict Ordre. En cinquiesme lieu, de rendre volontaire obéissance aux Supérieurs du dict Ordre aux choses concernant le service et ad-vancement d’Iceluy. Ainsy, je le jure & promets.

Parmi les trente seigneurs qui prêtèrent serment ce jour-là, on trouve : Franz Julius de Saxe-Luxemburg ; Radulio, prince de Valachie ; Henri du Val, comte de Dampierre ; Emmanuel de Savoie, marquis de Villars ; Marc Antoine Scoto, comte d’Agazon ; Pierre Braniski, comte de Rusca ; Ferdinand, duc de Mantoue ; Louis de Got, marquis de Rouillac.

En octobre 1619, les gentilshommes du district occidental admis dans l’ordre de la Milice chrétienne « furent invités à se rendre à Nevers pour y prêter un serment ordonné par le pape et y recevoir les insignes de l’ordre. La cérémonie eut lieu dans la cathédrale, le jour de la Toussaint. » « Le père Joseph, écrit Lepré-Balain, prêcha devant tous les chevaliers avec une publique admiration . » Ce jour-là, les enrôlements furent nombreux. Seize commandeurs furent créés, dont le seigneur Pierre de Médicis, le marquis d’Alligre, les barons d’Anisy, du Joux et Saxibourdon, le comte de Saignes, puis les gentilshommes de Monfan, du Cou-dray, de Marolles, de Mantin, de Chastillon, de Sorfouille, de Morche, de Monbaré, de Beaujeu et Chasteau-Regnauld, et quatre chevaliers : le vicomte d’Annay, le duc de Rethelois, les barons de Migé et de Villemenan . « A tous, dit le bullaire des capucins, le sang leur bouillait dans les veines. » D’autres promotions auront bientôt lieu : à Paris, les 2 février, 11 février, 14 mars, 31 mai, 9 juillet 1620 ; le 28 février 1621 ; en avril 1622 ; à Charleville, le 4 novembre 1620 ; à Mézières, en mai 1621…

Il semblait à Charles de Gonzague et au père Joseph que l’on pouvait obtenir, sous peu, l’approbation pontificale, puisque le nonce en France montrait le plus grand intérêt au projet. En fait, ils vont devoir attendre quelques années.

Car plusieurs événements vont retarder l’avancement du « sainct œuvre ». Les guerres civiles en France, entre les princes et Concini – le duc de Nevers ne fut pas le dernier à guerroyer –, puis entre Marie de Médicis et son fils, Louis XIII. De plus, le fondateur de la Milice chrétienne éprouva deux deuils cruels, ceux de sa femme rappelée à Dieu en 1618 à l’âge de 33 ans, et de son fils aîné, le duc de Rhetelois, mort à l’âge de 16 ans.

Fondements et obligations dans la Milice chrétienne

A Nevers comme à Vienne, les chevaliers promirent sur les Évangiles de respecter les statuts du nouvel ordre qui n’étaient pas encore approu-vés par Rome . Les fondements et la fin de cette nouvelle chevalerie étaient clairement définis :

L’ordre a pour fondement les deux principaux préceptes de la loy divine. Aimer Dieu de tout son coeur & de toute son âme & son prochain comme soy-mesme. Et pour but de procurer la paix & l’union entre les princes & peuples chrétiens & délivrer des mains des Infidelles ceux qui sont soubz leur oppression.

Les statuts précisent que tout ecclésiastique et laïc de quelque nation qu’il soit pourra « estre reçu au dict ordre, pourvu qu’il soit trouvé avoir les qualités qui suivent » :

La première qu’il soit homme sans reproche. La seconde qu’il soit nay en legitime mariage excepté les enfants naturelz des Empereurs, Roys et Princes souverains. La troisième qu’il soit de noble race. La quatriesme que pour estre admys dans l’ordre, il ayt douze ans accomplis & pour estre admis aux charges qu’il en ayt au moins dix huit.

Ceux qui se « présenteront pour être receuz dans l’ordre, y entreront par la qualité de Chevaliers pour ensuite parvenir aux autres dignités ». Les statuts font ensuite état des trois obligations qu’impose la réception dans l’ordre de la Milice chrétienne :

Seront obligez ceux de cest ordre se confesser & communier tous les ans aux jours & fêtes de l’Assomption de Nostre-Dame, de St Michel ou Saint François & d’entendre la messe tous les samedi, pendant laquelle ils réciteront dévote-ment les litanies de Nostre Dame & à moins de légitimes empeschements don-neront quelque aulmosne selon leur devotion, S’abstiendront pareillement de manger de la chair toutes les veilles de fêtes de Nostre Dame (article 22). Seront aussy obligez d’avoir en particulier recommandation de visiter des Orphelinats ou de visiter des hopitaux pour le moins aux quatre festes annuelles & à l’Assomption de Nostre-Dame, s’ils se trouvent en des lieux où ils puissent faire ces oeuvres de charité (article 23). Si quelqu’un estant employé au service du dict ordre estoit fait prisonnier, ou détenu esclave, il sera racheté aux despens & frais communs (article 24 ).

Tous ces préparatifs ne restèrent pas ignorés des Turcs, qui commen-cèrent à s’en inquiéter. Mais la cour de France, toujours liée par le traité des Capitulations, avait préparé sa réponse (mensongère !) au Grand Seigneur :

En prévision des questions qui ne manqueraient pas de lui être posées dès son arrivée à Constantinople, notre ambassadeur M. de Cézy avait reçu des instructions qui lui recommandaient de répondre « que le Roy ne s’est mêlé du nouvel ordre de la Milice Chrestienne » mais que ses sujets, comme ceux d’autres nations sont libres de s’y associer… « et que cela doit induire le Grand Seigneur à se rendre plus ami et plus modéré envers les Potentats chrétiens… ».

Si la fondation du nouvel ordre se présentait dans de bonnes conditions, les événements en Chrétienté n’avaient rien pour rassurer. Après le coup d’État des protestants à Prague (mai 1618), un autre fait vint mettre le trouble chez les chantres de l’union des princes pour la croisade : l’empereur Mathias venait de mourir (mars 1619). Les esprits s’inquiétaient donc de savoir à qui irait l’Empire : à Ferdinand de Styrie ? à Maximilien de Bavière, à Philippe III d’Espagne, ou même à Louis XIII ? Cette succession impériale pouvait engendrer des troubles qui aggraveraient ceux de Bohême, et le nouvel empereur pourrait ne pas encourager les chevaliers de la Milice, ni la croisade dont les plans étaient avancés. Mais quels étaient ces plans qui devaient concrétiser la croisade et rendre active cette nouvelle chevalerie ? Et pour quelles raisons un projet aussi sérieux qui occupa une partie de l’Europe pendant une décennie ne vit-il jamais le jour ?


– III – Les plans de la croisade et l’échec « du sainct œuvre »


Les préparatifs de la croisade

Pendant les premières années (1610-1615), ce fut un soulèvement général des Balkans qui fut envisagé entre la noblesse, les évêques grecs et les représentants de Charles de Gonzague. Le projet fut dressé le 8 septembre 1614 dans une assemblée tenue à Cucci (Grèce) avec des personnages aussi importants que Chrysantos Lascaris, archevêque de Lacédémone, et Georgius Columbos, prêtre de Chio . Ils furent plusieurs milliers à s’y rendre et mirent au point une levée de 160 000 hommes dans toutes les terres balkaniques (Serbie, Grèce, Albanie, Valachie, Bulgarie, Roumanie…). Une grande partie des papiers originaux relatifs à ce projet, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale , furent découverts par Jules Berger de Xivrey, qui exposa ses recherches dans une dissertation intitulée : Mémoire sur une tentative d’insurrection organisée dans le Magne, de 1612 à 1619, au nom du duc de Nevers, comme héritier des droits des Paléologue .

A l’heure où la noblesse s’était retrouvée à Olomuc et à Vienne, les préparatifs de la croisade étaient bien avancés. Le duc de Nevers avait décidé que l’insurrection, seule, ne suffirait pas. En effet, deux émissaires, M. de Chasteaurenault et Pierre de Médicis, avaient parcouru la Grèce pour évaluer les forces en présence et avaient rédigé un rapport remis à Louis XIII et à Charles de Gonzague. Si elle voulait réussir, l’insurrection devait recevoir le soutien des chevaliers de la Milice chrétienne nouvellement créée.

Charles de Gonzague et le père Joseph envisagèrent des offensives par terre (entre autres, une armée de 15 000 hommes que le roi de Pologne acceptait d’entretenir et une autre de 20 000, issue du district occi-dental de la Milice) et par mer (les galions de Charles de Gonzague et les flottes de Venise, d’Espagne, de Naples). Tout cela exigeait d’importantes sommes d’argent que Charles déboursa, comme les princes qui s’enrôlaient dans la Milice.

Dès 1616, le duc de Nevers engagea des pourparlers avec des char-pentiers d’Amsterdam. Il commanda cinq galions avec leurs voiles, mâts et cordages en y ajoutant près de deux cents canons, avec les poudres et munitions. La levée de 3 000 hommes, de 255 officiers et leurs gages pendant six mois donnaient un devis de 739 564 livres tournois. Le duc dressa aussi un « Estat pour l’embarquement en la mer Oceance et Méditerranéenne », mais, au lieu des 3 000 hommes, le chiffre était porté à « 7 200 de pied et 1 000 chevaux et cavaliers ». Les trois districts de la Milice fournissaient des officiers et des soldats en nombre considérable. Les seules principautés roumaines mettaient à la disposition de la croi-sade plusieurs princes et 6 000 combattants .

Les états-majors comprenaient les généraux de toutes armes, « le général des vivres », « l’Admiral », sans oublier « le grand Hospitalier & le Grand Ausmonier ». Les munitions, le matériel de siège, les ponts, les bâteaux « de cuir bouilli », le matériel d’hôpital, avec ses « engins et instruments », étaient estimés, avec la solde de l’armée pour une année et la nourriture des hommes « à raison de cinq sols par jour », à 1 574 000 livres tournois. De 1617 à 1624, chaque année fut l’occasion de chiffres nouveaux, de devis supplémentaires, de comptes à améliorer, de notes à régler. Mais rien n’arrêtait le duc de Nevers, qui acceptait d’y engloutir sa fortune.

A la fin de l’année 1620, les cinq galions, tout neufs, furent mis à l’eau. Ils portaient les noms de La Vierge, Saint Michel, Saint Jean, Saint Louis, Saint François ; une patache, la Louise, les accompagnait. C’étaient les saints protecteurs de la Milice chrétienne. Un autre galion, le Saint Basile, fut offert par le duc Charles de Guise, le fils du Balafré, en 1623. Le père Joseph mandait à la prieure de sa congrégation à Lencloître, le 21 janvier 1621 :

N’oubliez pas en vos prières de recommander à Dieu qu’Il bénisse le voyage des cinq vaisseaux de la Sainte Milice, que l’on faict faire exprès en Flandre […] l’espoir de tout le saint œuvre est enfermé là-dedans.

C’était une escadre de grande puissance, en effet, plus puissante que celle des chevaliers de Malte. Quant au pauvre roi de France, il ne possédait aucun galion en 1621 – quelques « rafiots » seulement qui longeaient les côtes –, ce qui l’encouragea à réquisitionner ceux de Nevers au moment le moins opportun, comme nous le verrons bientôt.

Le nouvel empereur Ferdinand II de Habsbourg se trouvait fort avisé d’encourager la Milice chrétienne, d’autant que des chevaliers étaient venus prêter main forte, le 8 novembre 1620, lors de la fameuse victoire de la Montagne Blanche qui lui permit de restaurer son autorité sur toutes les Bohêmes.

Le plan d’ensemble

Dans un article récemment publié, Pierre Benoist a bien résumé le plan projeté, à partir d’un Mémoire rédigé par le père Joseph pour Louis XIII, au retour de son voyage à Rome en 1617 . Nous en donnons les principaux passages :

Plusieurs expéditions étaient prévues. Une « Milice chrétienne des chevaliers de Jésus-Christ pour sa gloire, la paix et la libération des Chrétiens de l’oppression des Infidèles », devait marcher sur Constantinople à partir de la Po-ogne. C’était le noyau dur du projet […]. Un corps de 12 à 15 mille hommes se tenait prêt à se diriger vers l’Empire ottoman par la Valachie […]. Mais à ces premières initiatives, on ajoutait désormais un vaste programme de reconquête. Une autre armée devait être levée par l’empereur Mathias et l’archiduc Ferdinand de Styrie pour attaquer la Hongrie, un front quelque peu dégarni depuis que le sultan Ahmed Ier avait utilisé plusieurs de ses garnisons pour porter ses offensives en Perse. A ces deux bataillons, le père Joseph ajoutait l’apport essentiel des 25 000 à 30 000 hommes de « la nation belliqueuse des Cosaques chrétiens de culte latin », installés aux confins de la Pologne et ennemis jurés des Turcs. Le projet envisageait aussi une offensive sur mer qui avait pour but de combiner plusieurs forces navales : celles du vice-roi de Naples, de l’Espagne et de la France, tout en espérant pouvoir y ajouter les navires anglais, hollandais et surtout vénitiens. Cependant, ces miliciens croisés, « guerriers de Dieu », ne devaient pas agir seuls. Il s’agissait aussi de consolider leurs actions par des alliances de revers […] .

L’auteur conclut :

La question reste de savoir pourquoi ce plan, parfaitement élaboré et qui combinait l’essentiel des forces ennemies de la Porte, ne vit jamais le jour.

C’est une question à laquelle nous allons bientôt répondre. Mais avant de présenter l’échec de la Milice, intéressons-nous à son succès. Succès ? Oui, de voir qu’après bien des déboires et des complications de toutes sortes (qu’il serait trop long de développer ici), la Milice chrétienne fut reconnue comme ordre militaire par le pape Urbain VIII en 1624.


Le pape Urbain VIII reconnaît les constitutions de la Milice


Le pape Paul V montra toujours une réelle sympathie pour le nouvel ordre , mais il mourut en 1621. Après deux ans d’un examen attentif, Rome approuva les constitutions du nouvel ordre, et le 28 janvier 1624, le duc de Nevers fut admis devant le pape Urbain VIII, entre les mains du-quel il fit sa profession de foi et prêta serment . Le 23 février suivant, le pape, confirmant tous les décrets de ses deux prédécesseurs, « érigeait et instituait l’Ordre de la Milice chrestienne de l’Immaculée Conception ». Il le mettait « sous la protection de la glorieuse Conception de la Vierge Immaculée, de saint Michel, de saint François et de saint Basile, établi pour l’honneur de Dieu, pour la délivrance des chrétiens opprimés par les Infidèles, pour l’amplification & la concorde de la république chré-tienne ». Les constitutions furent imprimées à Rome en 1625 et traduites en français en 1626.

Urbain VIII ne se contenta pas de donner à l’Ordre de la Milice chré-tienne sa consécration solennelle et son institution canonique ; il lui ac-corda encore un concours actif, en établissant le conseil suprême au pa-lais du Latran, en ouvrant le port de Civitavecchia à l’escadre et en ver-sant des subsides. Il offrit à l’un des membres de la Milice l’honneur d’une place d’auditeur au conseil de la Rote.

De bonnes nouvelles arrivaient aussi de France et d’ailleurs… Louis XIII ordonna que les canons dont on avait armé les galions de Ne-vers « luy seraient laissés en despost pour s’en servir dans les dits na-vires ». Un gentilhomme de Gênes offrit « huit galions qu’il possédait en propre, ayant le très grand désir de rendre service à la Milice ». Le comte Fieschi en donna huit autres. La ville de Viterbe, en Italie, offrit à son tour « l’entretien de six cents hommes pour partir de Marseille ». Le marquis de Rouillac, capitaine du galion La Vierge, qui revenait de deux mois de navigation en Hollande, assura qu’il « sortiray la plus belle flotte du monde ». Quant à l’ambassadeur de Venise à Londres, il écrivit au doge que les galions de Nevers étaient prêts « à rejoindre ceux du Pape pour préparer une croisade contre les Turcs ».

Du côté de Louis Gédoyn, consul de France dans l’Empire ottoman, les nouvelles qu’il envoyait étaient encourageantes. Le 24 juillet 1624, il assura « qu’il n’est pas croyable comme les Turcs sont faibles au-jourd’hui. L’étonnement en est si grand que Constantinople pourrait être prise avec moins de quarante galères bien armées ». Le consul de France était peut-être un peu trop enthousiaste, mais il est vrai qu’en 1622, le sultan Osman II avait été assassiné à l’âge de 18 ans par les janis-saires et que le pouvoir en sortait très affaibli.


L’échec


Tout était donc prêt. L’Europe chrétienne allait enfin connaître un événement qui ne s’était pas vu depuis les croisades des temps médiévaux. Mais, alors que les ordres étaient donnés de rassembler les troupes, que les chevaliers de la Milice étaient sur le pied de guerre, qu’un galion du duc de Guise, armé à Marseille, entrait dans le détroit du Bosphore en éclaireur, que les galions de Nevers s’apprêtaient à lever l’ancre (octobre 1624), le cardinal de Richelieu – entré au Conseil du roi depuis le mois d’avril – donna ordre au duc de Gonzague de laisser son escadre à la disposition du roi Louis XIII. Richelieu offrit de louer quatre des vaisseaux et la patache pour six mois au prix de 100 000 livres, ou même de les acheter. Le conseil de la Milice s’y opposa fermement, mais, plusieurs semaines plus tard, des négociations furent entreprises. Soudain, sans prévenir les intéressés, le vice-amiral Théodore de Mantin s’empara, au nom du roi, de trois des vaisseaux de Nevers qui mouillaient au Port-Louis, à l’embouchure du Blavet, en Bretagne. Au début de l’année 1625, les bateaux brûlaient dans le port – le Saint Michel fut même coulé –, incendiés par les protestants de Benjamin de Rohan-Soubise.

A peine le cardinal de Richelieu arriva-t-il au conseil du roi – dont il devint le chef en août – qu’il chercha à briser l’alliance avec l’empereur et à mettre fin au projet de Nevers, projet qu’il qualifia dès le début de « châteaux en Orient ». S’il laissa entendre au duc de Nevers que le départ pouvait être reporté (avec quelle escadre ?), aucune date n’était fixée. En réalité, Richelieu n’aimait ni le duc de Nevers, ni son projet de croisade ; surtout, il voulait que la France possédât une autre politique extérieure. Pour le cardinal, l’ennemi du royaume n’était pas l’infidèle mais le Habsbourg, auquel il fallait nuire par toutes sortes d’alliances, qu’elles fussent protestantes ou turques :

Dès son arrivée aux affaires, le cardinal orienta le roi vers une politique étrangère offensive, destinée à limiter la puissance des Habsbourg. Dans un passage des Mémoires de Richelieu concernant l’année 1624, l’Espagne est comparée à « un chancre qui ronge et mange tout le corps qui s’y attache », agissant « sous prétexte de la religion » pour imposer sa tyrannie universelle. Privilégiant les alliances avec les États hostiles à l’Espagne, et donc avec des puissances protestantes, le cardinal allait reprendre les principes établis par Henri IV.

En effet, l’année 1624 fut marquée par un renversement des alliances. Le protestant redevenait un allié précieux comme il l’avait été au temps des derniers Valois et de Henri IV. Cette année-là, Richelieu fit de nombreuses ouvertures auprès des puissances hérétiques : traité de Compiègne avec les Provinces-Unies calvinistes ; promesse d’argent et de soldats à Mansfeld, général de l’Union protestante dans l’Empire ; envoi d’un émissaire à Copenhague auprès du roi luthérien du Danemark, Christian IV, pour qu’il intervînt contre Tilly, chef des armées impériales ; décision de marier la plus jeune sœur de Louis XIII, Henriette-Marie, avec l’anglican Charles, héritier du trône d’Angleterre ; envoi en décembre de 3 000 hommes de troupes et de 500 chevaux pour déloger l’armée du pape Urbain VIII qui protégeait les populations catholiques contre les Grisons protestants (affaire de la Valteline, dans les Alpes) ; volonté affichée de détacher l’empereur Ferdinand II de son principal allié catholique, Maximilien de Bavière .

La politique extérieure défendue par le « parti dévot » qui avait prévalu tant bien que mal jusqu’en 1624 était supplantée par celle des « bons Français » que soutint le cardinal de Richelieu. Cette politique qui brisait l’union des princes catholiques en Chrétienté face aux dangers turc et protestant fut sévèrement jugée par les « dévots » au 17e siècle . L’historien Victor Tapié, spécialiste de la guerre de Trente Ans, décrit ces deux groupes de catholiques profondément divisés sur la politique extérieure :

Ceux qu’on appelait les dévots demandaient au roi et à son conseil d’adopter en toutes circonstances, au-dehors comme au-dedans, une politique conforme aux intérêts de l’Église. Par là, ils ne pensaient point sacrifier ceux de la France, mais ils n’admettaient pas qu’il pût exister de conflit entre eux et ce que Rome recommandait. Les catholiques de l’autre groupe […] étaient, eux aussi, fidèles à l’Église romaine, mais nourris de traditions gallicanes, lointains héritiers des « Politiques » du siècle précédent, ils tendaient à constituer une manière de tiers-parti entre l’individualisme huguenot et l’universalisme romain. Ils voulaient que la politique royale fût d’abord française, indépendante, préoccupée des seuls avantages du royaume.

Ce sont ces derniers qui vont imposer leurs vues, surtout après la « Journée des Dupes » en 1630. Mais, pendant plusieurs années encore, le pape Urbain VIII, Charles de Gonzague et les protagonistes de la croisade vont croire possible l’union des princes chrétiens pour aller « courir sus à l’infâme Mahométisme ». Malheureusement, en 1627, la succession du duché de Mantoue, à laquelle Charles de Gonzague pouvait prétendre, lui attira l’hostilité de l’empereur et de l’Espagne. Cette fois, l’union pour la croisade était morte et enterrée.


Conclusion


L’importance du projet de croisade, les relations épistolaires entre les princes de la Chrétienté, la diplomatie entre l’Occident chrétien et l’Orient, l’esprit chevaleresque de ces gentilshommes européens, la fondation d’un nouvel ordre de chevalerie, n’ont pas suscité l’intérêt des historiens du 17e, ni de ceux du 18e. Après la mort de Charles de Gonzague en 1637, les contemporains, sauf quelques rares exceptions, ne mentionnent plus son projet, ni la fondation de la Milice chrétienne.

Il faut attendre la victoire de Navarin, en 1827, qui délivra les Grecs du joug ottoman – et à laquelle participa la France de Charles X –, pour que les affaires des Balkans, en particulier l’histoire de la Milice chrétienne, intéressent de nouveau les historiens. L’un d’eux, Gustave Fagniez, affirme justement qu’il est toujours hasardeux de spéculer sur les conséquences d’un événement qui ne s’est pas produit, mais qu’on « ne peut cependant pas s’empêcher de remarquer que si l’entreprise, à laquelle l’entente de la France et de la Maison d’Autriche et la faiblesse de l’Empire ottoman donnaient une grande opportunité, avait réussi, elle aurait probablement conjuré la guerre de Trente ans ». Une guerre épouvantable, qui vit mourir plus d’un tiers de la population de l’Empire ! Cette entreprise de lutte contre les Turcs aurait aussi permis à Louis XIII et à Charles de Gonzague de prolonger « la gloire des croisades » à laquelle Dieu les avait destinés.

Malgré tout, « l’esprit de croisade » ne disparut pas avec la mort de Louis XIII. Au début de son règne, le jeune Louis XIV, par le truchement de la Ligue du Rhin, envoya 6 000 hommes, qui concoururent à l’écrasement des Turcs à Saint-Gotthard, à la frontière austro-hongroise en 1664. En quelques mois, les Français redevinrent « d’extraordinaires soldats de la foi et la terreur des Turcs ». Puis, de 1667 à 1669, ils se rendirent au secours de l’île de Candie (Crête), assaillie depuis vingt-quatre ans par les Ottomans. Dans cette expédition, les héros français ne manquèrent pas de faire honneur au nom chrétien . Malheureusement, ce bel élan de générosité au service du bien commun ne survécut pas longtemps à la cour de France, et Louis XIV ne sort pas grandi de l’histoire du siège de Vienne par les Turcs en 1683.

Ces grandeurs et ces trahisons, du temps du roi-soleil, feront l’objet, si Dieu veut, du prochain article.


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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 88

p. 14-44

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