Le secret de tout le psautier
par dom Beaurin O.S.B.
Ce texte de Dom Beaurin est extrait de son ouvrage : Le Lys de Jessé, l’Immaculée dans la lumière des psaumes (Paris, Téqui, 1977, p. 206-210). Moine bénédictin, voué au chant de l’office, Dom Beaurin met en valeur l’inépuisable richesse spirituelle des psaumes. Il s’applique spécialement à montrer que l’image du Christ et de sa mère se trouve mystérieusement cachée dans les psaumes. Pour ce travail, il a choisi comme guide la liturgie de la fête de l’Immaculée Conception. Les pages que nous reproduisons sont tirées de la deuxième partie du livre, intitulée « L’éternel Magnificat ».
Le Sel de la terre.

Le secret de tout le psautier, c’est le mystère de la voix de Jésus et de Marie qui résonne dans tous les chants de David, en un unisson d’amour. Jésus et Marie : Le Christ et l’Église.
Règle d’or
Le pape Pie XII, dans son encyclique Mediator Dei (20 novembre 1947), résumant toute la Tradition catholique, livre ce secret des psaumes :
Le Verbe de Dieu, en prenant la nature humaine, importa lui-même dans cette terre d’exil l’hymne qui, de tout temps, se chante dans les demeures cé-lestes. Unissant à lui l’ensemble de la communauté humaine, il se l’associe dans ce cantique de louange. Nous devons le reconnaître humblement, « ce que nous devons demander dans nos prières, nous ne le savons pas ; mais l’Esprit lui-même demande pour nous par des gémissements ineffables » (Rm 8, 26). Le Christ lui aussi, par son Esprit, supplie le Père en nous. « Dieu ne pourrait pas accorder de plus grand bienfait aux hommes… [Jésus] prie pour nous comme étant notre prêtre ; il prie en nous comme notre Chef ; nous le prions comme notre Dieu… Reconnaissons donc nos voix en lui et sa voix en nous... Il reçoit nos prières dans la forme de Dieu ; il prie dans la forme de serviteur ; créa-teur dans l’une, créé dans l’autre, il fait sienne, sans changer, la nature à chan-ger, et de nous avec lui il fait un homme, la tête et le corps . »
Les psaumes sont la voix du Christ total, la tête et les membres. Jésus unit à lui, dans sa louange au Père, l’ensemble de la communauté humaine.
Le Christ, par son Esprit, supplie le Père en nous.
Il prie pour nous comme notre Prêtre, en nous comme notre Tête, et dans la forme de serviteur.
Les versets les plus sublimes conviennent à la Tête, le Christ Dieu seul.
Les versets où David chante sa faiblesse conviennent au Christ homme et à ses membres.
Faiblesse volontaire en Jésus, de nature, dans ses membres. Les versets où David confesse ses péchés conviennent aux membres seuls.
Le Christ dit : mes péchés, dans les psaumes, au nom de toute l’humanité – Notre-Dame exceptée – lui qui a été fait péché pour nous délivrer du péché.
Dans cette voix unique, ne soyons pas surpris de retrouver la nôtre.
Écoutons les paroles de Jésus, ou plutôt les nôtres.
Écoutons le Christ pauvre en nous, et avec nous, et pour nous.
Ne te laisse pas surprendre si tu entends une parole qui ne puisse s’adapter à cette Tête sacrée. Si tu rencontres quelque chose de semblable, tu te souviendras que c’est le corps qui parle dans son infirmité :
Et quand il est question de Jésus-Christ Notre-Seigneur, surtout dans les pro-phéties, surtout quand il en est question d’une manière qui paraît indigne de Dieu, ne craignons pas de l’y retrouver, pas plus qu’il n’a craint de s’unir à nous. Toute créature lui est assujettie, puisque c’est par lui que toute créature a été faite. Aussi quand nous envisageons sa divinité, quand nous entendons : « Au commencement était le Verbe, et Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; il était au commencement en Dieu ; tout a été fait par lui, et rien sans lui » (Jn 1, 1-3) ; lorsque nous considérons cette divinité suréminente du Fils de Dieu qui plane au-dessus de ce qu’il y a de plus sublime parmi les créatures, et que nous l’entendons aussi gémir en quelques endroits de l’Écriture, et prier, et confessant ses fautes ; nous hésitons alors à lui attribuer ces paroles, parce que notre esprit ne quitte point facilement ces hauteurs d’où il contemplait sa divinité pour descendre à une humilité si profonde. Il craint de lui faire injure, en retrouvant chez un homme les paroles de celui qu’il invoquait lui-même comme un Dieu ; il hésite, il voudrait changer le sens ; et il ne trouve dans la sainte Écriture d’autre moyen que d’appliquer ces paroles au Christ, et de ne s’en point détourner. Qu’il réveille donc et qu’il ravive sa foi ; qu’il comprenne que celui dont il contemplait naguère la divinité a néanmoins pris la forme de l’esclave, est devenu semblable aux autres hommes, et reconnu pour un homme, par ce que l’on voyait de lui, qu’il s’est humilié en obéissant jusqu’à la mort (Ph 2, 5-8), qu’il s’est approprié les paroles du Psalmiste, quand, sur la croix, il s’est écrié « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Ps 21, 1). C’est donc lui que l’on prie comme un Dieu, c’est lui qui prie comme un homme ; ici il est Créateur, là créature : sans subir de changement, il a pris une nature chan-geante, et ne fait de nous avec lui qu’un seul homme, la tête et le corps. C’est donc lui que nous prions, c’est par lui, c’est avec lui .
Cette règle d’or vaut de même pour l’Immaculée
Puisqu’il devient clair, aujourd’hui, que la voix de Notre-Dame s’unit à celle de son Fils partout où il apparaît dans les psaumes, comme dans toute la Bible, cette règle d’or vaut de même pour l’Immaculée.
Si le Christ est la Tête du corps de l’Église, Marie en est le Cœur virgi-nal et saint. Si le Christ est l’Époux, Marie est l’Épouse, sans tache ni ride.
Si Jésus, le Verbe incarné prononce au nom des rachetés les paroles de David clamant son péché, pourquoi l’Immaculée, petite créature pré-servée de toute tache en prévision des mérites de sa Passion, ne pour-rait-elle pas mêler sa voix à celle de son Fils et Seigneur, participant en son humilité de Mère de Dieu, à la divine humilité du Sauveur du monde ?
Et si, par les psaumes où gémit le cri de nos péchés, Jésus le trois fois Saint, prie le Père en la forme d’esclave, il est clair comme le jour que sa Mère virginale, conçue sans péché, pleine de grâce, prie, unie à son Fils et Dieu, en la forme de petite esclave du Seigneur.
Quia respexit humilitatem ancillae suae – car il a regardé l’humilité de sa servante [Magnificat].
« Dimitte nobis debita nostra »...
Jésus enseignant aux Apôtres à prier, et élevant les yeux vers le Père, a prononcé de ses lèvres divinement saintes l’humble demande de pardon :
« Dimitte nobis debita nostra... »
Il l’a prononcé pour nous, non seulement pour nous l’enseigner, mais dans une délicate et exquise attention de son Sacré-Cœur.
De même qu’en voulant recevoir de Jean le baptême des pécheurs, Jésus a sanctifié les eaux du Jourdain et toutes les eaux du Ciel et de la terre, de même il a voulu que ses disciples soient aidés à prononcer non seulement de bouche, mais aussi de cœur ce « pardonnez-nous nos of-fenses comme nous pardonnons », si terrible à notre nature rancunière et encline à la vengeance.
Qui pourrait résister à la pensée que le Pater noster, nous ne le di-sons pas seul, mais à la suite de Jésus, avec Jésus, en Jésus !
Et quelle douceur de prononcer avec Jésus cette demande du pardon qui exige que nous pardonnions nous-mêmes.
Quelle force de savoir qu’il a dit à son Père pour nous, en sa parfaite innocence, ce que le pécheur doit confesser et promettre pour être lui-même pardonné.
Notre-Dame, elle aussi, a prononcé le « Notre Père », dans le secret de son cœur, comme dans toutes les assemblées de l’Église, elle qui est l’Église et mère de l’Église.
Ses lèvres toutes saintes ont sanctifié notre « dimitte nobis », tandis que son Cœur Immaculé transpercé du glaive donne à tous ses enfants pécheurs, l’exemple du pardon total et sincère.
Dans la grande prière du Notre Père, au moment où la Vierge conçue sans péché prononce le « dimitte nobis », se manifeste toute la tendre compassion de son Cœur maternel pour ses enfants prisonniers du pé-ché.
« Père, pardonnez-nous ! »... Notre-Dame prononce en notre nom cette humble prière, se sachant notre sœur, née de notre nature déchue. Si elle se sait tout immaculée, elle sait aussi que son innocence est l’œuvre de Dieu seul, prodige unique de son Amour miséricordieux.
Puisqu’elle est la nouvelle Ève, l’Immaculée seule peut implorer le pardon au nom de la nature humaine tout entière. Et le Père écoute sa prière en mettant en elle toute sa complaisance parce qu’elle est toute pure et que rien en elle ne blesse sa sainteté infinie.
« Notre Père, pardonnez-nous ! »...
Elle le prononce en Mère miséricordieuse qui offre elle-même au Père céleste le repentir de ses enfants.
Et le Père, à cause de cette Mère des hommes, qui est le Chef-d’œuvre de sa création, s’émeut de miséricorde et pardonne à tous ceux qui récitent par Marie, avec Marie, en Marie, le « dimitte nobis » ensei-gné par Jésus.
Ce qui est vrai pour le Notre Père ne l’est-il pas aussi pour les psaumes, pour l’humble demande de pardon du psaume 40 que Marie, dès son enfance, a psalmodiée de toute la ferveur suppliante et aimante de son Cœur Immaculé ?
Qu’il s’agisse du « Notre Père » ou du Psautier, c’est ainsi que Jésus, que l’Immaculée, ont prié pour toute l’Église de tous les siècles, en chantant au nom de tous les fidèles le psaume 40, sans excepter le « Sana animam meam quia peccavi tibi » qui revient quotidiennement dans la prière liturgique monastique de l’office de « Laudes ».
C’est là un mystère de bénignité divine où l’innocence se penche vers la souillure, où l’Immaculée Conception vient illuminer de sa pure lumière les versets de David qui ne conviennent qu’au pécheur.
L’Immaculée répand une lumière bien plus vive encore sur les versets qui chantent son innocence et son triomphe, dans le rayonnement de l’innocence et du triomphe du Christ ressuscité :
« A cause de mon innocence, Seigneur, tu me soutiens. Tu m’établis en ta présence pour l’éternité » (Ps 40 ,13).
Cette fois, ce n’est plus le Christ en la forme d’esclave qui gémit au nom des pécheurs, ni non plus la petite Servante du Seigneur qui parti-cipe à l’humiliation et à l’anéantissement du Verbe fait homme en son sein.
C’est toute la splendeur divine du Vainqueur de la Mort. C’est toute la blancheur céleste de l’Immaculée, revêtue du soleil de justice et embra-sée tout entière par l’Esprit-Saint dès le premier instant de sa conception :
« Guéris-moi parce que j’ai péché contre toi... A cause de mon inno-cence tu me soutiens... »
La difficulté, la contradiction apparente, deviennent une source inta-rissable de douceur céleste :
Si je pleure et confesse mes péchés, ô Vierge Immaculée, j’entends votre voix très pure présenter au Père le chant de mon repentir.
Et le Père de miséricorde dont vous êtes le Chef-d’œuvre et la pure Image, entend votre propre voix en laquelle il met toutes ses complai-sances, chaque fois que je lui chante ce psaume de pénitence que vous avez sanctifié le long de votre vie terrestre, en le psalmodiant avec une inénarrable douceur d’amour, au nom de tous vos enfants prodigues re-pentants et contrits :
« Sana animam meam quia peccavi tibi ».
O Vierge conçue sans péché, guérissez mon âme parce que j’ai pé-ché contre votre Fils et contre vous.
Si je chante les versets où brille votre parfaite innocence, source de votre victoire sur le serpent maudit, mon esprit étant accordé à mes lèvres, vous vous abaissez alors jusqu’à moi pour m’élever jusqu’à votre Cœur Immaculé.
Et là, dans ce sanctuaire maternel où vous me nourrissez, me portez en vos bras et me formez en Jésus-Christ, vous écoutez le cri de mon humble prière, du fond de l’abîme de ma misère : « De profundis ad te clamavi, Domina et Mater mea... »
O lys immaculé qui a fleuri sur la tige de Jessé, Arche d’Alliance, Tour de David, ma Reine et ma Mère très douce, obtenez de votre Fils Jésus que, par le don de l’Esprit-Saint, mon cœur soit si parfaitement purifié et rénové, transformé en le vôtre, que je puisse, en vérité, chanter avec vous votre action de grâces humble et joyeuse
« Me autem, propter innocentiam suscepisti... »
«A cause de mon innocence tu m’as reçu dans tes bras...»
AMEN.
Annexe Le Christ, matière et clef du psautier
Dans le prologue de son Commentaire des psaumes, saint Thomas d’Aquin souligne cette idée développée par Dom Beaurin que le psautier se rapporte tout entier à Jésus-Christ.
En effet, pour présenter le psautier, conformément à la méthode en usage de son temps, saint Thomas l’envisage successivement au point de vue des quatre causes, à savoir : la cause matérielle, la cause for-melle ou le mode, la cause finale ou le but et la cause efficiente ou l’auteur. Et, au sujet de la matière traitée dans les psaumes, il dit ceci :
La matière [en] est universelle, parce qu’elle recouvre toute l’œuvre divine. Et parce qu’elle se rapporte au Christ : « Car il a plu à Dieu de faire résider en lui toute la plénitude de la divinité » (Col 1, 9). Ainsi donc la matière de ce livre est le Christ ainsi que ses membres.
Par suite, à la fin du prologue, saint Thomas s’explique sur la manière de commenter le psautier ; et voici le principe d’interprétation qu’il donne :
Quant à la manière de commenter, il faut savoir que tant pour le psautier que pour les autres livres prophétiques qui demandent à être expliqués, nous devons éviter une erreur condamnée par le cinquième concile [Constantinople II, en 553]. En effet Théodore de Mopsueste a affirmé que, dans l’Écriture sainte [= l’ancien Testament] et les prophéties, rien n’est dit expressément du Christ, mais se rapporte à d’autres choses qu’on a ensuite accommodées au Christ. Par exemple, ce verset du psaume 21 : « Ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique », ne concerne pas le Christ, mais se rapporte de manière littérale à David. Or cette manière de commenter a été condamnée dans ce concile, et quiconque s’exprime ainsi en exposant les Écritures est hérétique. Le bienheureux Jérôme nous a donc donné dans son commentaire sur Ézéchiel une règle que nous observerons pour les psaumes, à savoir que les faits doivent être exposés comme une figure du Christ ou de l’Église. En effet, il est écrit : « Toutes ces choses qui leur arrivaient en figure, furent mises par écrit pour notre instruction » (1 Co 10, 11). En effet, les prophéties sont parfois dites à propos de choses qui étaient alors contemporaines, cependant elles ne se rapportent pas à elles de manière principale mais en tant qu’elles sont une figure de réalités à venir ; et c’est pourquoi l’Esprit-Saint a établi que, lorsque de telles prédictions sont faites, il s’y mêle certains éléments qui dépassent les circonstances immédiates, de sorte que l’esprit s’élève à ce qui est figuré. […] Par exemple, dans le psaume 71 : « Dieu, donne ton équité au roi, et ta justice au fils du roi » – psaume qui, selon son titre, parle du règne de David et de Salomon –, [le psalmiste] a ajouté quelque chose qui dépasse le pouvoir [de ces rois] : « En ces jours la justice fleurira, et une abondance de paix, jusqu’à ce que la lune disparaisse entièrement » ; et encore : « Et il dominera depuis une mer jusqu’à une autre mer, et depuis un fleuve jusqu’aux limites de la terre. » Ainsi ce psaume s’applique-t-il au règne de Salomon en tant qu’il est une figure du règne du Christ, en qui toutes les choses qui y sont dites trouveront leur achèvement.
Informations
L'auteur
Dom Jean-Marie Beaurin O.S.B. de l’abbaye Sainte-Marie de Paris, fut fondateur du mouvement « Les Croisés de Notre-Dame » et directeur de la revue du même titre.
Auteur de plusieurs ouvrages de spiritualité et de Flèche de feu (Éd. France-Empire, 1982) relatant la vie extraordinaire de son grand-oncle, pianiste de génie ami de Franz Liszt, Hermann Cohen, juif converti par l’eucharistie, devenu carme sous le nom de Augustin-Marie du très Saint-Sacrement, et fondateur de l’adoration nocturne des hommes.
Sur son rôle lors du référendum de 1958, voir Le Sel de la terre 21, p. 92.
Le numéro

p. 6-12
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