Un aveugle clairvoyant
Mgr de Ségur mérite d’être compté parmi les plus belles figures du catholicisme français au 19e siècle. Les éditions du Sel viennent de publier une brochure permettant de découvrir ce prélat sous un aspect tout à fait essentiel : celui du « combattant de la foi ».
Né en 1820, Louis-Gaston, fils aîné de la comtesse de Ségur, est ordonné prêtre en 1847. Les premières années de son ministère sont consacrées surtout aux enfants pauvres.
Nommé par Napoléon III, en 1852, auditeur de la Rote (sorte de Conseil d’État du Vatican), le jeune prêtre passe alors près de quatre ans dans la Ville éternelle. Très proche du pape Pie IX, il puise à Rome l’esprit contre-révolutionnaire dont il sera l’un des champions en France, avec ses amis le cardinal Pie et Louis Veuillot.
En 1854, Mgr de Ségur devient aveugle. Sept ans plus tôt, au cours de sa première messe, il avait demandé à la sainte Vierge de « lui envoyer, comme grâce spéciale et bénédiction de son sacerdoce, l’infirmité qui le crucifierait le plus sans nuire à la fécondité de son ministère ». Il reçoit donc cette lourde épreuve comme une grâce : « Ma cécité est ma plus grande joie et la plus grande bénédiction de ma vie », écrira-t-il. Et à une fillette paralysée : « Lorsque le bon Dieu, lui-même, nous cloue à côté de lui et avec lui sur la croix, il est plus sûr pour nous d’y rester que d’en descendre. »
Son infirmité n’empêche pas le prélat de mener jusqu’à sa mort (1881) un travail acharné : son apostolat s’exerce principalement auprès des ouvriers et de la jeunesse, notamment comme aumônier du collège Stanislas. Il fonde beaucoup d’œuvres, parmi lesquelles il importe de mentionner l’Œuvre de Saint François de Sales (1857), qui existe encore aujourd’hui. Le but en est « la conservation et la défense de la foi menacée et vivement attaquée par l’impiété et le protestantisme ».
Par ailleurs, ce prêtre aveugle ne cesse d’écrire : outre une abondante correspondance, il compose de nombreux ouvrages. Relevons quelques titres : La Révolution (1862) ; Hommage aux jeunes catholiques-libéraux (1864), où l’auteur cite largement Pie IX ; Les francs-maçons, ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent (1867) ; Vive le Roi ! (1871). Le comte de Chambord verra en ce dernier ouvrage « le traité le plus complet et le plus lumineux qu’on puisse lire au sujet de la souveraineté royale ».
De cette vie toute au service de Dieu et de son Église se dégagent deux grandes leçons :
– La fécondité de la croix : la cécité du prélat, loin de « nuire à la fécondité de son ministère », y contribua bien plutôt. Tant il est vrai que Dieu se plaît à changer les obstacles en moyens.
– L’antilibéralisme : Mgr de Ségur fut au 19e siècle l’un des plus vigoureux ennemis de cette « peste très pernicieuse » qu’est le libéralisme catholique. Retenons cette salutaire exhortation, tirée de l’Hommage aux jeunes catholiques-libéraux :
Il faut être catholiques de la tête aux pieds, catholiques dans nos idées et dans nos jugements, catholiques dans nos sympathies, catholiques dans nos paroles, catholiques en tout et partout, dans nos actes publics comme dans notre conduite privée.
En cette période de ténèbres dans l’Église et de brouillard dans la Tradition, on saura gré au père Pierre-Marie de nous proposer l’exemple et l’enseignement de ce clairvoyant aveugle, selon lequel « nul rapprochement, nulle transaction, nulle alliance » n’étaient possibles avec la Révolution.
Père Bruno
Frère Pierre-Marie O.P., Mgr Louis-Gaston de Ségur (1820-1881), éd. du Sel, 2013, 74 pages, 12 €.

