Louis Veuillot, Voyages et Lectures
Un travail d’esthète
Le dernier livre de Benoît Le Roux, Voyages et Lectures, présente une anthologie de textes courts de Louis Veuillot. « Veuillot, qui troussait si bien l’article, ne savait pas faire un livre. » C’est par cette affirmation – dont nous ne discuterons pas le fond – que Benoît Le Roux justifie cette compilation. En effet, si l’on ne peut recommander en première lecture les grandes œuvres de Louis Veuillot, les œuvres courtes, lettres ou articles, représentent une grande masse de textes. M. Leroux nous met en garde dans sa préface : « Quarante volumes compacts des Œuvres complètes : quatorze pour les articles, douze pour la correspondance, quatorze pour les titres divers… » Ce livre propose donc un choix de textes qui, rassemblés de façon thématique (les voyages et les lectures) et habilement juxtaposés, forment un tout. Ainsi, nous accompagnons Veuillot en Suisse, en Italie, en Algérie, au gré de sa correspondance. Ces textes ne décrivent pas un seul voyage, mais plusieurs, qui sont autant d’étapes d’une vie.
Curieusement, au fil des textes, on suit tout autant la trajectoire du journaliste que le voyage du compilateur lui-même dans le vaste champ des écrits. Car Benoît Leroux a un vrai talent de compilateur et d’annotateur. Il extrait parfois quelques lignes seulement, qui sont des pépites. Il rogne sans hésitation, découpe, greffe, pour produire finalement un récit haletant à la première personne qui se lit comme un roman. Il ne s’attarde guère sur les textes trop connus, et le rythme qu’il imprime à cette anthologie fait bien penser à un voyage…
Topographie d’une œuvre
Tel est l’intérêt de cet ouvrage : non seulement il dresse une carte des allées et venues de Veuillot, accompagnée de repères chronologiques, mais il remplit aussi les espaces vides. Ainsi, lorsqu’en 1860 Veuillot doit quitter le journalisme, sa voix continue de résonner dans sa correspondance. Mieux : nous le surprenons se moquant de lui-même et de son infortune. Invité le 5 septembre 1860 par Mgr Laurence, évêque de Tarbes, pour un dîner informel, il découvre que l’évêque n’est pas seul :
L’évêque de Tarbes m’a invité à dîner en pompe ; il a voulu qu’on le sût. Vingt personnes à table, dont plusieurs laïques constitués en dignité, et le défunt Univers à la place d’honneur (p. 148).
Commence alors pour lui la période la plus prolifique de son écriture. Les voyages de Veuillot sont émaillés de rencontres. Il croise des artistes considérables et des prélats, et nous en parle avec un ton bonhomme, sans aucun esprit mondain. Il fait vivre la société de son époque, toujours avec un humour fin et malicieux. C’est Gounod, qui a la manie d’embrasser tout le monde. C’est Liszt, dont la musique flamboyante ne plaît cependant pas à Louis, qui lui préfère Mozart : c’est un classique ! Ce sont les bons pères de l’abbaye de Solesmes, dont il chante la chaleureuse hospitalité… avec une certaine ironie.
Ce bon père n’a point pris les leçons de Delsarte. Il a un ton de balançoire circulaire capable de donner le vertige, et en outre une disposition terrible à s’attendrir sur les malheurs qu’il narre. Hier, il n’a pu retenir un sanglot en lisant la mort du roi Theodorik, décrite par Gabourd. Je tiens mon sérieux parfaitement et je mange des pois. Le soir, c’est une vie de sainte Jeanne-Françoise. […] Dieu a donné beaucoup de pois cette année aux bénédictins de Solesmes ! Depuis seize jours, j’en ai mangé trente-deux fois. Vous voyez que les lectures ne sont pas ce que l’on peut avaler de pire au réfectoire.
Mais le meilleur portrait que ce recueil nous offre, c’est avant tout celui de Veuillot lui-même, marcheur infatigable, à la sensibilité si vive, et qui se révèle un compagnon de voyage incomparable. Son style, coloré, est riche d’images vives et inattendues, sans aucune ressemblance avec le style débraillé de certains romantiques. En 1860, il est accueilli par le comte de Guitaut dans son château en Bourgogne : « un vieux diamant dans un bouquet de tilleuls ». Il écrit à sa sœur Élise :
Tu te souviens du dessin des angles, des tours, des tourelles, des guérites en tourines et en tourinettes, des pointes d’arbres en pied des murs ; mais le dessin ne donne point la couleur du vieux caillou de l’édifice ; il ne donne pas surtout le panorama de dix ou quinze lieues ou plus encore, dans le centre duquel ce rocher travaille, s’élève, semblable à une fleur rougeâtre pleine de caprices. On est ici en pleine mer, une mer verte : la crête et l’écume des flots sont faites de clochers, de maisons, de champs de blé jaunissants, mêlés dans l’abondance des vignes. Comme dans l’immensité variée de la mer, on distingue toutes les nuances du vert, les vignes vert clair, les prés au foin vert bleu, les sapins vert noir. Il fait grand vent et il semble que le vent ait creusé ces vallées et fasse onduler la terre. C’est beau, c’est gracieux, c’est rude.
Enfin, pour accompagner notre voyage dans les écrits de Veuillot, Benoît Le Roux nous offre une boussole précieuse : ce sont les index qui terminent l’ouvrage, l’un des noms et des titres, l’autre des lieux, qui prouvent la richesse de l’ouvrage et le travail réalisé par Benoît Le Roux. On trouve également un index inédit des 4 volumes d’Eugène Veuillot.
Sébastien Colinet
Louis Veuillot, Voyages et lectures, Textes choisis et présentés par Benoît Le Roux, Paris, Via Romana, 2013, 362 p., ISBN 979-10-90029-60-6 (chronologie, cartes, notes et index, avec un cahier d’illustrations mêlant portraits, caricatures et quelques documents autographes).

