Le Roman de Charette
Cette vie de François-Athanase Charette de la Contrie est remarquable à plus d’un titre. C’est une autobiographie en partie imaginaire, ce qui explique la référence au roman dans l’intitulé du récit écrit à la première personne. Contrairement à la plupart des biographies de Charette, l’auteur s’étend sur les années passées dans la Marine royale où notre héros entre à quatorze ans comme cadet de marine en 1777. La formation au métier de marin puis les combats navals contre les anglais, les escales aux Antilles, la participation à la guerre d’indépendance américaine et la lutte contre l’empire ottoman en Afrique du nord et en Grèce, sous les ordres de chefs comme La Motte-Piquet, Suffren, Bougainville, La Pérouse et de Grasse, sont autant d’expériences qui trempent le caractère du futur chef de guerre. Le sort souvent rude du cadet de marine, devenu lieutenant de vaisseau à vingt-quatre ans, illustre mal la douceur de vivre dont Talleyrand a vu le trait caractéristique de la vie sous l’Ancien Régime. Quoi qu’il en soit, la marine de Louis XVI est la première au monde lorsqu’éclate la révolution de 1789 et Charette en est alors un des brillants officiers.
Le récit gagne en intensité avec la guerre de Vendée, commencée en mars 1793, pour s’achever avec l’exécution de notre héros le 29 mars 1796. Dès 1789, le corps de la marine royale disparaît, les officiers sont destitués et Charette doit se réfugier dans son fief du pays de Retz. Marié à Marie-Angélique Josnet de la Doussetière de quinze ans son aînée, il découvre, par sa belle famille et non sans étonnement, que les idées nouvelles ont gagné la noblesse de la ville de Nantes et du pays nantais. Les apparitions de sa femme seront de plus en plus fugitives au fur et à mesure que la situation politique s’obscurcit. Une saison passée à Coblence le préviendra contre des émigrés qui tuent le temps pour rester hors du temps. Alors qu’il est revenu dans le pays de Retz, les persécutions antireligieuses et la conscription conduisent les paysans à se révolter et à lui demander de prendre leur tête. Charette hésite, refuse d’abord tant il connaît leur versatilité puis finit par accepter. Il se montre un chef remarquable : bon stratège, il comprend vite que la révolte n’a aucune chance si elle affronte les armées de la révolution dans des batailles rangées, et promeut la guérilla dans les chemins creux pour surprendre un ennemi moins familier avec le terrain. Son idéal lui fait refuser de répondre à l’horreur par l’horreur. L’auteur montre bien, par contraste, les visées de la Convention : anéantir toute vie en Vendée, le département « vengé ». Les supplices infligés aux prisonniers sont très cruels. Les promesses consenties par les représentants de la Convention lors des négociations de La Jaunaye démobilisent les vendéens avant de s’avérer vaines. Alors que Cathelineau, d’Elbée, Bonchamps, Lescure et La Rochejaquelein sont morts, Hoche va diviser les combattants en achetant les cures avec des paroles de paix. Les divisions entre les chefs, les défections, les trahisons aussi, vont précipiter la capture du héros. Après un procès vite expédié, Charette est condamné à mort : il a trente trois ans et s’avance avec courage vers le peloton d’exécution, fidèle à la devise de sa famille « Rien n’est jamais perdu ».
Certains trouveront ce portrait de Charette, remarquablement documenté et passionnant à lire, quelque peu idéalisé en raison de la forte empathie de l’auteur pour son héros dont des traits du parfois violent caractère, quelques aventures féminines et certains errements politiques sont pudiquement tus. De façon sans doute un peu plus regrettable, la description de ces combats magnifiques, avec ce que ceux-ci comportent de courage et d’abnégation, ne dit sûrement pas tout. Ces révoltés se battent pour Dieu et le Roi, pour le rétablissement du culte catholique et la restauration de la monarchie mais ces grandes causes restent dans l’ombre du récit, peut-être parce que le héros prend toute la place mais surtout parce que l’auteur s’intéresse plus au fait de la guerre qu’aux raisons de celle-ci, plus aux faits d’armes qu’aux motivations profondes des combattants et au sens de leur sacrifice. Plus de deux cents ans après les guerres de Vendée, à une époque où nous voyons aussi, dans un contexte certes totalement différent, se décomposer la société chrétienne, l’exemple des meilleurs de nos aïeux et le sens de leur combat auraient sans doute gagnés à être davantage explicités.
Thierry de La Cour-Chauveau
Philippe de Villiers, Le Roman de Charette, Paris, éditions Albin Michel, 2012, 480 p., 22 €.

