Mgr Lefebvre : Pourquoi j’ai choisi saint Pie X ?
Pourquoi Mgr Lefebvre a-t-il choisi saint Pie X comme patron de la société sacerdotale qu’il a fondée ? Parce que saint Pie X a placé le sacerdoce au cœur de son programme de restauration de toutes choses dans le Christ. L’œuvre accomplie par le saint pape en faveur du sacerdoce a inspiré à Mgr Lefebvre le remède à l’apostasie actuelle. Il l’explique dans ce passage tiré d’une instruction de retraite donnée à ses séminaristes en septembre 1988.
Le Sel de la terre.
S'il y a eu pour saint Pie X un souci primordial, cela été précisément la réforme, ou du moins la protection, la conservation de l’intégrité du sacerdoce et par conséquent la formation sacerdotale.
Nous le voyons dès sa première encyclique : cela a été son premier souci, après avoir indiqué quel serait son programme, devant ce qu’il appelle « les conditions funestes de l’humanité à l’heure présente » :
Peut-on ignorer la maladie si profonde et si grave qui travaille, en ce moment bien plus que par le passé, la société humaine, et qui, s’aggravant de jour en jour et la rongeant jusqu’aux moelles, l’entraîne à sa ruine ?
Que dirait-il maintenant !
Cette maladie, vénérables Frères, vous la connaissez : c’est, à l’égard de Dieu, l’abandon et l’apostasie ; et rien sans nul doute qui mène plus sûrement à la ruine, selon cette parole du prophète : « Voici que ceux qui s’éloignent de vous périront » (Ps 72, 27). Cependant, puisqu’il a plu à Dieu d’élever Notre bassesse jusqu’à cette plénitude de puissance, Nous puisons courage en celui qui nous conforte ; et mettant la main à l’œuvre, soutenu de la force divine, Nous déclarons que Notre but unique dans l’exercice du suprême pontificat est de « tout restaurer dans le Christ » – instaurare omnia in Christo (Ep 1, 10) – et que « le Christ soit tout et en tous » (Col 3, 11) – omnia et in omnibus Christus.
Saint Pie X déterminait ainsi [ce qu’il fallait faire] devant les malheurs du temps, devant la déchristianisation, devant l’abandon de Dieu, devant l’apostasie – et Dieu sait si elle n’a fait que se développer ! maintenant cette apostasie est présente jusque dans les profondeurs les plus intimes de l’Église. Véritable apostasie !
Alors, à quoi pensait saint Pie X pour [vouloir] « tout restaurer dans le Christ » ? C’est à ce moment-là qu’il fait allusion à l’Antéchrist :
Qui pèse ces choses a droit de craindre qu’une telle perversion des esprits ne soit le commencement des maux annoncés pour la fin des temps, et comme leur prise de contact avec la terre, et que véritablement le fils de perdition dont parle l’Apôtre (2 Th 2, 3) n’ait déjà fait son avènement parmi nous.
Il explique ces paroles ; il dit pourquoi il pense cela :
Si grande est l’audace et si grande la rage avec lesquelles on se rue partout à l’attaque de la religion, on bat en brèche les dogmes de la foi, on tend d’un effort obstiné à anéantir tout rapport de l’homme avec la Divinité ! En revanche, et c’est là, au dire du même Apôtre, le caractère propre de l’Antéchrist, l’homme, avec une témérité sans nom, a usurpé la place du Créateur en s’élevant au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu. C’est à tel point que, impuissant à éteindre complètement en soi la notion de Dieu, il secoue cependant le joug de sa majesté, et se dédie à lui-même le monde visible en guise de temple, où il prétend recevoir les adorations de ses semblables.
Ainsi, saint Pie X voyait-il venir la fin des temps par l’apostasie.
[…] Qu’aurait-il dit aujourd’hui ? L’apostasie de son temps était encore peu de chose à côté de l’apostasie de notre temps.
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Quel fut son programme ?
Pie X était un homme de foi, un homme de prière, mais c’était aussi et surtout un homme d’action, un homme énergique, [qui passait aux actes] dès qu’il voyait ce qu’il y avait à faire :
Tout cela, vénérables frères, nous le tenons d’une foi certaine et nous l’attendons. Mais cette confiance ne nous dispense pas, pour ce qui dépend de nous, de hâter l’œuvre divine, non seulement par une prière persévérante, […] mais encore, et c’est ce qui importe le plus, par la parole et par les œuvres, au grand jour, en affirmant et en revendiquant pour Dieu la plénitude de son domaine sur les hommes et sur toute créature, de sorte que ses droits et son pouvoir de commander soient reconnus par tous avec vénération et pratiquement respectés.
On voit bien le programme de saint Pie X : faire respecter les droits de Dieu par tout le monde, universellement – il ne s’agit pas de faire des distinctions –, par toute créature.
Toutefois, ce retour des nations au respect de la majesté et de la souveraineté divine, quelques efforts que nous fassions d’ailleurs pour le réaliser, n’adviendra que par Jésus-Christ.
Donc, pas question de chercher à réaliser ce règne de Dieu sur les âmes sans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce n’est pas un règne théocratique, c’est le règne de Jésus-Christ.
L’Apôtre, en effet, nous avertit que personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus (1 Co 3, 11). C’est lui seul que le Père a sanctifié et envoyé dans ce monde (Jb 10, 36), splendeur du Père et figure de sa substance (He 1, 3). […] D’où il suit que tout restaurer dans le Christ et ramener les hommes à l’obéissance divine sont une seule et même chose. Et c’est pourquoi le but vers lequel doivent converger tous nos efforts, c’est de ramener le genre humain à l’empire du Christ.
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Comment faire pour ramener pratiquement tout sous l’empire de Jésus-Christ ?
Quels moyens convient-il d’employer pour atteindre un but si élevé ? Il semble superflu de les indiquer, tant ils se présentent d’eux-mêmes à l’esprit. Que vos premiers soins soient de former le Christ dans ceux qui, par le devoir de leur vocation, sont destinés à le former dans les autres. Nous voulons parler des prêtres, vénérables frères. Car tous ceux qui sont honorés du sacerdoce doivent savoir qu’ils ont, parmi les peuples avec lesquels ils vivent, la même mission que Paul attestait avoir reçue quand il prononçait ces tendres paroles : Mes petits enfants, que j’engendre de nouveau jusqu’à ce que le Christ se forme en vous (Ga 4, 19). […] S’il en est ainsi, vénérables frères, combien grande ne doit pas être votre sollicitude pour former le clergé à la sainteté !
Vous le voyez : restaurer tout dans le Christ, établir le règne de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le monde : tout cela est dans les mains des prêtres. Pour saint Pie X, il n’y a pas de doute, il faut restaurer le sacerdoce.
Et la conséquence, c’est que le meilleur et le principal de votre zèle doit se porter sur vos séminaires,…
Les choses sont claires, d’une logique implacable ; saint Pie X descend aux conclusions pratiques et, aux évêques, il dit que la priorité, ce sont les séminaires.
…pour y introduire un tel ordre et leur assurer un tel gouvernement, qu’on y voie fleurir, côte à côte l’intégrité de l’enseignement et la sainteté des mœurs.
Et voici les deux objets du séminaire : la science et la piété. Il ne faut pas qu’il n’y ait que la science, il ne faut pas non plus qu’il n’y ait que la piété : il faut que la piété repose sur la science, sorte de la science – de la science philosophique et théologique –, soit fondée sur ses principes.
Faites du séminaire les délices de votre cœur, et ne négligez rien de tout ce que le concile de Trente a prescrit dans sa haute sagesse pour garantir la prospérité de cette institution. Quand le temps sera venu de promouvoir les jeunes candidats aux saints Ordres, ah ! n’oubliez pas ce qu’écrivait saint Paul à Timothée : N’impose précipitamment les mains à personne (1 Tm 5, 22) ; vous persuadant bien que, le plus souvent, tels seront ceux que vous admettrez au sacerdoce, et tels seront aussi dans la suite les fidèles confiés à leur sollicitude. Ne regardez donc aucun intérêt particulier, de quelque nature qu’il soit ; mais ayez uniquement en vue Dieu, l’Église, le bonheur éternel des âmes, afin d’éviter, comme nous en avertit l’Apôtre, de participer aux péchés d’autrui (1 Tm 5, 22).
Ensuite, il explique qu’il n’est pas suffisant de faire des prêtres ; il faut encore les conserver dans la sainteté. Donc [prescrit-il aux évêques] : ayez aussi le zèle de vos prêtres.
Cet enseignement, les papes l’ont répété, répété… […] C’est un des premiers soucis des papes que de dire aux évêques : « Attention à votre clergé, attention à vos séminaires ! »
C’est normal : Notre-Seigneur a formé ses apôtres. Qu’a fait Notre-Seigneur pendant ses années de vie publique ? un séminaire ! Il a formé à la science et à la sainteté ses douze apôtres. Alors, ayant légué ses pouvoirs et sa mission à l’Église, il est normal que cette tâche soit dans l’essence même de l’Église, et, par conséquent, dans l’essence même du souverain pontife, successeur de Pierre, représentant les apôtres, représentant la pensée de Notre-Seigneur. On comprend donc que les papes n’aient cessé de répéter toujours les mêmes choses aux évêques : « Attention aux séminaires, prenez garde à la formation des prêtres. »
Et malheureusement, on s’aperçoit qu’au cours des siècles, dès que le clergé commence à perdre l’esprit de sa vocation, les vertus de sa vocation, alors viennent les malheurs : les malheurs des temps, les malheurs des fidèles, la désaffection des églises, le manque de vocations, les mauvaises vocations, les scandales des prêtres vivant à la manière des gens du monde. C’est toujours la même chose, les choses se renouvellent.
Mais il faut dire que, cette fois-ci, nous nous sommes trouvés devant une dégradation comme il n’y en a jamais eu peut-être dans l’histoire de l’Église, parce que cette dégradation atteint désormais tous les secteurs, pas seulement la morale.
Dans les temps passés, il y avait aussi des prêtres qui déviaient au point de vue doctrinal : la plupart des hérésies, la plupart des schismes ont été faits par des prêtres ; mais ils s’en allaient.
Maintenant, c’est non seulement les mœurs, mais c’est toute la foi, la liturgie, tout qui est atteint ; tout ce qui est au cœur de l’Église, tout cela a été rongé par un véritable cancer qui, évidemment, n’a pas commencé au concile Vatican II : le concile Vatican II est bien plus un fruit, un résultat qu’un commencement. Mais, malheureusement, cela a quand même été un commencement dans la législation de l’Église, et les forces du mal ont été décuplées quand ceux qui étaient à la tête de l’Église ont pris eux-mêmes la responsabilité d’une réforme libérale, d’une révolution dans l’Église. Nous avons assisté à la ruine du sacerdoce : des dizaines de milliers de prêtres se sont mariés ; c’est l’abandon du sacerdoce, le scandale partout ; il n’y a plus de vocations.
Alors, il fallait revenir à l’esprit de saint Pie X et c’est pourquoi nous avons pensé que c’était saint Pie X qui était le mieux placé pour être notre patron, parce que vraiment ses conseils sont admirables et, grâce à Dieu, il a été béatifié par le pape Pie XII, c’est donc un modèle sûr.
Il est le dernier pape béatifié et, avant lui, saint Pie V : il n’y en a pas eu entre saint Pie V et saint Pie X. C’est sur ces deux colonnes que nous nous appuyons.
Sur saint Pie V, pour toute sa réforme du concile de Trente et son application : la sainte Messe, la réforme de la liturgie et du catéchisme, en continuation de ce qui était auparavant. Car il n’a rien innové.
On dit : saint Pie V a bien fait une réforme, pourquoi Vatican II n’aurait-il pas fait une réforme aussi ? C’est se moquer de l’histoire, c’est ridicule ; il n’y a aucune comparaison. D’un côté, à Vatican II, il y a vraiment eu une réforme à la manière de Luther ; pour saint Pie V, cela a été une restauration, une purification. Il a retrouvé le rite grégorien, le rite romain ; il l’a remis en honneur en le débarrassant de tous les apports qui avaient été faits au cours des siècles, tout en conservant ce qui avait plus de deux cents ans. Cela n’a rien à voir.
Il suffit de prendre les documents ; nous en avons ici même : des copies de documents qui datent de bien avant le concile de Trente, où l’on retrouve la messe romaine, exactement. Pas un mot du canon changé, avec tous les signes de croix, les génuflexions. Ces vieux documents – des sacramentaires –, réédités particulièrement en Autriche, montrent que le canon de saint Pie V est le canon qui se disait déjà au neuvième siècle ; c’est exactement la même chose, au mot près, avec tous les signes de croix.
Quant à saint Pie X, il demande avec insistance que, dans les séminaires, on étudie saint Thomas d’Aquin : c’est la base même des études, de la science et, par conséquent, la base aussi de la piété, parce qu’on ne peut séparer le savoir, ce qui est dans notre intelligence, et ce qui est l’orientation de notre piété. Dans la mesure où notre piété est l’application de notre foi et de notre science, alors dans cette mesure-là, elle est solide, elle est profonde, elle est conforme à l’idéal que le bon Dieu a voulu. […]

