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De Gaulle fut-il chrétien dans son action publique ?

 Philippe Girard

Avec cet ouvrage, le lecteur se trouve confronté à une œuvre toute de dévotion, puisque publiée sous les auspices filiaux de la Fondation Charles De Gaulle, qui a embrigadé une quinzaine d’historiens, en particulier des religions, pour s’interroger sur l’éventuelle place, dans l’action publique de l’intéressé, de sa foi chrétienne, dont on nous assure d’emblée (p. 15) qu’elle fut « pro­fonde », « granitique », « indéracinable ». Les divers apports sont destinés à persuader le lecteur que le héros a agi toute sa vie en laïc catholique affirmé, « à la fois fidèle à l’idéal républicain et à l’ensei­gnement conciliaire », à défaut de « vouloir être un homme d’État chrétien ». D’où le titre : chrétien, homme d’État. Que De Gaulle ne se soit pas soucié d’appliquer l’encyclique de Pie XI Quas primas sur le règne social du Christ-Roi [1] fera facilement l’unanimité. Mais fut-il du moins, comme on nous presse de le croire, animé par la foi dans son action publique ? Et tout d’abord, quelle fut la nature de cette foi, de quelles influences lui vint-elle ?

 

Origines de la foi chez De Gaulle

Des indications de grand intérêt sont fournies sur la famille De Gaulle. Le père, Henri, admire Frédéric Ozanam [2] et Lacordaire ; il « suivit très probablement Albert de Mun et Jacques Piou [3] plus que René de La Tour du Pin » ; sa « recherche obstinée de la vérité et de la justice » le conduit à se retrouver dans le camp des partisans de Dreyfus, aux fréquentations pourtant peu recommandables, dans l’ensemble, pour un catholique ; il lit les organes du libéralisme, le Correspondant, la Revue des Deux Mondes, et jette « un coup d’œil sur L’Univers » de Louis Veuillot[4], La Libre Parole d’Édouard Drumont, les Cahiers de la Quinzaine de Péguy. De ces divers apports, il en résulte que « la pensée religieuse chez les De Gaulle est très ouverte » et qu’elle est « soucieuse de rendre compatible l’Église et le monde moderne » (p. 36). La famille De Gaulle « entend parfaitement l’encyclique Rerum novarum », mais on ne dit rien de celles de saint Pie X condamnant le modernisme. Sur le jeune Charles lui-même, mention est faite de l’influence « probable » de Lamennais, Lacordaire, Montalembert – les grands noms du catholicisme libéral. Parmi ses lectures profanes est relevée celle,

approfondie, de Nietzsche, en particulier d’Ainsi parlait Zarathoustra […], sans s’attarder probablement à la proclamation de la mort de Dieu et à la critique de toutes les valeurs de la morale chrétienne [p. 34] [5].

En 1925, le commandant De Gaulle suit « avec assiduité » les conférences de carême du R. P. oratorien Sanson, dont il est dit que ses prêches furent en grande partie rédigés par le R. P. Laberthonnière [6].

De ces diverses influences résulte un comportement de la famille, et de Charles De Gaulle, en politique tel qu’on pouvait le prévoir :

Soucieux (sic) aussi de ne pas aller vers un parti politique d’inspiration catholique [7], elle [la famille] donnera très vraisemblablement ses suffrages aux catholiques ralliés […], comme plus tard Charles De Gaulle sera proche de Philippe Serre (démocrate-chrétien, Jeune République) et de Champettier de Ribes, plus à droite [8], ainsi que de Temps présent et de Sept [9].

On nous dit que De Gaulle fut un des rares militaires à s’intéresser de près à la politique, sans relever l’anomalie. Alors qu’un officier supérieur se doit de consacrer tout son temps à approfondir ses connaissances professionnelles, le colonel De Gaulle s’attache avant tout à se faire connaître des politiciens en vue qu’il sollicite avec obséquiosité. C’est qu’au fond il en est un lui-même. Les influences subies dans sa jeunesse l’amènent tout naturellement, même s’il donne quelques conférences au cercle Fustel de Coulanges proche de l’Action française, à collaborer au quotidien démocrate-chrétien L’Aube, à adhérer aux Amis de Temps présent, à prononcer après la guerre, le 11 février 1950, un discours dont on nous dit que « c’est à peu près du Marc Sangnier » (p. 401), auquel De Gaulle lance « non sans fierté : […] Vous avez été le père spirituel de la démocratie chrétienne, j’en ai été le père nourricier » (p. 401-402).

 

Des actes publics en accord avec la foi ?

L’adhésion démocrate chrétienne de De Gaulle permet de mieux cerner la nature de sa foi et de mieux comprendre certains de ses actes publics qu’un authentique chrétien n’aurait pu commettre. S’il est vrai que, sur sa foi, l’intéressé a, là comme ailleurs, brouillé les pistes – d’où « les difficultés méthodologiques » (p. 40) pour cerner le croyant et le pratiquant –, ne serait-ce pas Emmanuel d’Astier de la Vigerie [10] ou encore Jacques Soustelle [11] qui seraient le plus proche de la réalité ? Bref, « il est bien aventureux d’essayer de dire comment cette foi a été vécue dans la vie quotidienne » (p. 50).

En ce qui nous concerne, et contrairement à ce que croyait pouvoir avancer le cardinal de Lubac [12] et que veut accréditer l’ouvrage, nous pensons pouvoir dire, en laissant de côté la dimension privée de la foi, que celle-ci n’a joué aucun rôle dans la vie publique de De Gaulle et qu’il ne fut pas, sur ce plan, « un laïc catholique » – qu’il en fut même l’opposé.

Sans être exhaustif, citons quelques faits éclairants. A Alger, en 1943, avant même sa prise du pouvoir à Paris, De Gaulle rétablit le parti communiste dissous par la IIIe République, et la franc-maçonnerie dissoute par l’État français. Il supprime les mesures financières de ce même État, prises pour effacer les injustices infligées à l’enseignement catholique par la IIIe République. Il ne poursuit pas la réforme législative entreprise par le même État français pour redonner une existence légale aux congrégations religieuses, en revenant sur les dispositions iniques prises à partir de 1880 [13]. Le 19 décembre 1967, est votée la loi sur la contraception présentée par le gaulliste et franc-maçon Lucien Neuwirth [14], début de la débâcle des mœurs que prolonge l’actuel gouvernement socialiste.

L’exercice du droit de grâce, bonne occasion pour un chef d’État de manifester des sentiments chrétiens, se posa souvent à De Gaulle puisque ses deux passages au pouvoir coïncidèrent avec de douloureux déchirements civils dont il fut largement responsable. Son refus de gracier Robert Brasillach est ahurissant [15] ; et dans le cas du colonel Bastien-Thiry, on pourra comparer son attitude avec celle de Pierre Laval, qui obtint la grâce de Paul Colette, qui lui avait pourtant logé deux balles dans le corps.

Il y a un trait de caractère qui se manifesta fréquemment chez De Gaulle, c’est sa facilité à mentir. Quelques exemples parmi beaucoup : son allocution à la radio anglaise du 19 juin 1940, aux accusations totalement coupées de la réalité puisque les conditions de l’armistice ne seront connues que le 22 juin [16]. De même, celle du 22 juin où il invente ceci :

Il résulte de ces conditions que les forces françaises de terre, de mer et de l’air seraient entièrement démobilisées, que nos armes seraient livrées, que le territoire français serait totalement occupé [17].

Et encore, dans l’allocution du 26 juin, où il s’adresse au maréchal Pétain :

Vous qui avez présidé à notre organisation militaire après la Guerre de 1914-1918, vous qui fûtes généralissime jusqu’en 1932 [erreur, c’est jusqu’en 1931], vous qui fûtes ministre de la Guerre en 1935 [deuxième erreur : c’est en 1934, dans le gouvernement Doumergue, après les émeutes de février], vous qui étiez la plus haute personnalité militaire de notre pays, avez-vous jamais soutenu, demandé, exigé la réforme indispensable de ce système mauvais [18] ?

A cette question, qui dans l’esprit de De Gaulle appelle une réponse négative, la vérité historique impose de répondre par l’affirmative, le maréchal n’ayant cessé d’attirer l’attention sur le réarmement allemand, avant et sous Hitler, et de déposer des propositions précises en matière de chars, d’avions, de défense antiaérienne, d’organisation rationnelle de la Défense Nationale [19]. Et De Gaulle était mieux placé que quiconque pour le savoir, puisqu’il fut par la suite protégé de Pétain à son état-major particulier, le maréchal s’efforçant de favoriser sa carrière.

Citons encore l’allocution du 2 juillet :

Il y a aujourd’hui neuf jours que le gouvernement qui fut à Bordeaux a signé la capitulation [20] exigée par l’Allemagne. […] Pétain a consenti à mettre à la discrétion de l’ennemi une flotte française intacte. […] Dupleix, Montcalm, Bugeaud, le maréchal Lyautey, auraient-ils jamais consenti à évacuer, sans combattre, les points stratégiques de l’Empire, auraient-ils jamais supporté, sans même avoir livré combat, le contrôle de l’ennemi sur l’Empire [21] ?

Le mensonge atteint ici son paroxysme.

Enfin – mais il faut se limiter –, que penser de ces paroles du « laïc catholique » pour le moins étonnantes, alors que la France connaît au même moment des tueries peut-être sans équivalent dans son passé, même pendant les pires épisodes révolutionnaires :

Au moment où j’arrivais à Paris, le 25 août 1944, m’était remise une communication d’un représentant du maréchal Pétain. Le représentant avait, en vertu d’un ordre écrit daté du 11 août, tous pouvoirs pour rechercher avec moi une solution de nature à éviter la guerre civile. J’ai éconduit le représentant. Messieurs, où est la guerre civile [22] ?

En un sens, De Gaulle n’avait pas tort, puisqu’il faut au moins deux camps en armes dans une guerre ; ici, il y avait, dans la France de 1944-1945, « un régime d’abattoir [23] ».

Ce qui précède nous a paru devoir être connu pour être à même d’apprécier en toute connaissance de cause l’affirmation suivante (p. 402) :

De Gaulle n’est pas un homme d’État chrétien […], il est un homme d’État qui a attesté de dimensions chrétiennes de tout son être, de toutes ses forces…

Aussi risible que l’idée puisse paraître, on peut se demander si cet ouvrage n’est pas une amorce de procès en béatification. Si ce doit être le cas et que l’enquête débouche un jour sur l’admission de Charles De Gaulle au rang de bienheureux, nous nous permettons respectueusement de suggérer au pape François de mettre son célèbre nez rouge de clown pour donner toute sa signification à la cérémonie.

 

Fondation Charles De Gaulle, Charles De Gaulle, chrétien, homme d’État, Paris, Cerf histoire, 2011, 433 p., 25 €.



[1]  — Publiée en 1925, Quas primas peut tout entière être résumée dans cette vigoureuse affirmation : « La peste de notre époque, c’est le laïcisme », restée à l’évidence étrangère au président de la Ve République.

[2]  — A tort présenté comme le fondateur des Conférences de Saint Vincent de Paul. Voir la Documentation Catholique, n° 325, 6 mars 1926.

[3]  — Chefs de file du catholicisme libéral. Voir Le Sel de la terre 81.

[4]  — Voir Le Sel de la terre 87.

[5]  — Acceptons-en l’augure… encore que… Une telle influence sur un adolescent pourrait expliquer, en partie du moins, un comportement fort peu chrétien chez l’adulte.

[6]  — Mis à l’Index en 1909.

[7]  — Curieux pour une famille catholique !

[8]  — « Plus à droite » ne signifie pas de droite. Le parti démocrate populaire se rattachait à la gauche.

[9]  — De Gaulle participe au financement de la revue Sept, fondée par les pères dominicains de Juvisy et suspendue par Rome le 27 août 1937 pour ses prises de position politique très à gauche. Temps présent, de même inspiration, succéda à Sept. De Gaulle adhéra aux Amis de Temps présent. La revue disparut en 1947 et Témoignage chrétien, à la pointe du progressisme, prit la place qu’elle avait occupée.

[10] — « Non, croyez-moi, De Gaulle n’est pas croyant. Lorsque j’apprends qu’il a communié, oui, cela me fait rire ! C’est un moniste, une sorte de panthéiste. » Cité en note, p. 42.

[11] — « Le général n’était pas chrétien au sens plein du terme. […] Il faisait très attention d’aller très ostensiblement à la messe partout où il passait. […] Il n’était pas un homme religieux. Il avait une religion à lui…, si tant est qu’il eût une religion. » Cité en note, p. 42.

[12] — « Quand on lit de près les volumes des Lettres, Notes et Carnets, on se rend compte combien se trompent ceux qui affirment que De Gaulle n’était pas chrétien. » Cité p. 65. – Sur le cardinal de Lubac, voir Le Sel de la terre 87, p. 173.

[13] — Tout un chapitre, p. 253 à 291, est consacré à la question. Voir Le Sel de la terre 76.

[14] — Récemment décédé et ayant bénéficié d’obsèques religieuses…

[15] — On peut se demander si De Gaulle n’accédait pas à une intervention du parti communiste visant à éliminer un des trois témoins français à avoir vu les fosses de Katyn.

[16] — Bernard Legoux. Les Mensonges de juin 1940, Bruxelles-Paris, éditions Jourdan, 2012, 23,90 €, p. 568 à 570.

[17] — Id., p. 572.

[18] — Id. p. 582.

[19] — Guy Pedroncini, Pétain, la victoire perdue, 1918-1940, Paris, Perrin, 1995, 145 F.

[20] — Faux ! La France n’a pas capitulé, mais signé un armistice. Les effets juridiques sont très différents.

[21] — Id., ibid., p. 586 à 590.

[22] — De Gaulle à l’Assemblée consultative, 2 mars 1945. Le représentant du maréchal était l’amiral Auphan. C’est le même De Gaulle qui s’écriait à l’Albert Hall de Londres, le 24 avril 1942 : « la libération nationale est inséparable de l’insurrection nationale », phrase placée en exergue de la circulaire du 15 octobre 1943 des Mouvements Unis de la Résistance organisant l’épuration. Voir Le Sel de la terre 84, Le Système (Jean Maze).

[23] — R. P. Panici, prédication de carême du dimanche des Rameaux 1945 à Notre-Dame de Paris.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 89

p. 210-214

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