+ Ceux qui pensent avoir gagné (II)
Nous donnons ici la suite du résumé des articles publiés par le Courrier de Rome sous le titre « Ceux qui pensent avoir gagné » [1]. Ce résumé est une traduction française de la Lettre aux amis et bienfaiteurs de juillet 1993 du séminaire de la Fraternité Saint-Pie-X aux États-Unis [2], Lettre écrite par Mg Richard Williamson. Puisse ce résumé donner envie à nos lecteurs de lire la série d’articles elle-même.
Le Sel de la terre.
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Le sixième article de la série concerne le pape Paul VI. Sì Sì No No [3] cite d’abondantes sources qui montrent que Mgr Montini, futur Paul VI, était un admirateur de la « nouvelle théologie », celle du père de Lubac en particulier, ainsi que de la philosophie sous-jacente qui dissout la vérité, spécialement celle de Blondel. Alors que l’orthodoxie de Blondel était farouchement contestée en France au début des années quarante, Mgr Montini, en sa qualité de substitut à la Secrétairerie d’État, publia au nom de Pie XII une lettre à Blondel louant publiquement et avec autorité ses spéculations philosophiques comme une « contribution précieuse » qui atteint et touche l’homme moderne.
Cette lettre semblait apporter le soutien de la suprême autorité de l’Église à l’erreur doctrinale, mais cela peut difficilement avoir été la position personnelle de Pie XII, du fait qu’en 1950 le pape publiait une encyclique, Humani Generis, qui condamnait la « nouvelle théologie » du début à la fin, et ordonnait aux supérieurs de l’étouffer. Mgr Montini était capable de trahir Pie XII : ainsi établit-il des contacts en pleine guerre avec Staline dans le dos du pape, contacts interdits par le pape qui n’en eut connaissance qu’après coup par les services secrets suédois. A cette nouvelle, Pie XII écarta immédiatement Mgr Montini de Rome en le nommant en 1954 archevêque de Milan, mais sans jamais le faire cardinal comme le veut pourtant la coutume, et, depuis lors et jusqu’à la fin de son pontificat en 1958, Pie XII ne le reçut jamais en audience privée.
L’attitude de Mgr Montini avant son départ de Rome est typique de ses manœuvres pour annuler l’effet d’Humani Generis. Ainsi, par exemple, rassura-t-il un ami libéral [4], lui disant que la « nouvelle théologie », chère à l’un comme à l’autre, était une opinion respectable et n’avait été condamnée par le pape que pour la forme. Humani Generis réussit quand même pour un temps à discréditer le père de Lubac et à empêcher la libre circulation de ses ouvrages. Mais, une fois à Milan, Mgr Montini continua à encourager le père de Lubac jusqu’à ce que Jean XXIII nommât ce dernier consulteur de la Commission préparatoire des travaux théologiques pour le concile à venir. Bien entendu, Jean XXIII mit rapidement Montini au nombre des cardinaux ; il pourrait ainsi devenir pape pour soutenir la « nouvelle théologie ».
Il est indéniable que, pape à partir de 1963, Montini ouvrit plus grandes encore les portes aux « nouveaux théologiens », les recevant en audience, concélébrant avec eux, faisant leurs éloges. Bien des évêques à Vatican II, ignorants de leur théologie, mais sachant que la « nouvelle théologie » avait été condamnée, ne les soutinrent qu’à cause de la direction donnée par Paul VI.
En donnant cette direction, Paul VI procéda avec précaution, donnant à certains observateurs l’impression qu’il était hésitant ou indécis. A certains moments peut-être, sans qu’il le veuille, sa conscience ou ce qui lui restait de catholique se soulevait d’angoisse à la pensée qu’il détournait l’Église de son vrai chemin, mais dans sa volonté, il était résolu à changer la direction de l’Église, et toutes les précautions qu’il prenait visaient en fait à prévenir des réactions indésirables de la part des conservateurs, comme en témoigne Mgr Bugnini dans son livre sur la réforme liturgique, réforme que tous deux provoquèrent de concert. Dans sa volonté, Paul VI savait exactement où il allait et il était bien résolu à y aller.
Par exemple, en juin 1963, il fit inviter le père de Lubac par le père Boyer S.J., recteur de la Grégorienne, à un congrès thomiste qui devait avoir lieu à l’automne, pour que le père de Lubac fît un exposé sur Teilhard de Chardin. De cette façon le pape lui-même tournait les thomistes en teilhardiens. La porte s’ouvrait à ce que le fameux père Garrigou-Lagrange avait appelé la voie « du scepticisme, de la fantaisie et de l’hérésie ».
Avec la même « fermeté méthodique et tenace », Paul VI écrasa la résistance conservatrice, mit les leviers du pouvoir dans les mains des « rénovateurs » et leur assura l’avenir en réformant entre autres les règles pour l’élection d’un pape. Comme le père de Lubac, Paul VI, vers la fin de ses jours, semble avoir remis en question ou regretté par moments ce qu’il avait fait mais, comme pour le père de Lubac, il s’agissait non pas d’une vraie conversion, mais plutôt d’une tentative pour rejeter la responsabilité de tant de ruines. Ainsi le voit-on encore en 1976 louer le père de Lubac à l’occasion de son 80e anniversaire. Les modernistes ne se convertissent pas…
Tout récemment, en 1993, les libéraux à Rome ont, en toute logique, entamé le procès de canonisation de leur champion Paul VI. Des amis romains plus avisés prièrent les libéraux de n’en rien faire, car on devrait révéler certains faits troublants de la vie privée de Paul VI. – A désordre intellectuel correspond toujours désordre moral. Mais les libéraux ne s’embarrassent des faits (c’est d’ailleurs pourquoi l’Église est désormais remplie de tels faits), en avant donc ! Puisse le procès mourir de sa belle mort !
Toujours est-il qu’à sa mort, en 1978, Paul VI avait réussi à briser ou dissoudre la résistance catholique qui avait eu, au moment du concile, une certaine signification, mais qui était à présent réduite à une poignée insignifiante de « traditionalistes » avec à sa tête deux vieux évêques. Dès lors, dans l’Église, le seul grand conflit sur le devant de la scène aura lieu entre les néo-modernistes extrémistes, qui occupent les postes d’enseignement et les néo-modernistes modérés qui occupent les partis de gouvernement. Il ne s’agit plus d’une bataille de principes, mais d’un simple désaccord sur la rapidité avec laquelle le « renouveau » doit être mené.
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Joseph Ratzinger, sujet du septième article de la série des Sì Sì No No [5], était à l’époque du concile un jeune et brillant théologien d’une trentaine d’années, collègue et disciple du professeur d’avant-garde Karl Rahner. Peu après le concile, en 1968, Ratzinger publia un livre : Einführung in das Christentum publié en français sous le titre La Foi chrétienne hier et aujourd’hui [6]. La version italienne en était, vers 1986, à sa huitième édition. Loin de désavouer cet ouvrage de jeunesse, Ratzinger, devenu cardinal préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le décrivit comme « une sorte de classique » parce qu’il est à la fois « catholique » et « ouvert au nouveau climat de Vatican II ». Pour montrer comment Ratzinger réalisa cette combinaison, Sì Sì No No présente une série de citations.
Page 126 : « Dieu devient un événement pour l’homme à travers les hommes, et plus concrètement encore : à travers l’homme [il s’agit de Jésus [7]] dans lequel se manifeste la réalité définitive de l’être de l’homme, et qui, en cela même, est simultanément Dieu. » (Notez surtout le « en cela même ».)
Or, si les mots ont une signification, cette citation signifie que, pour Joseph Ratzinger, Jésus est Dieu parce que, en Jésus, apparaît la quintessence, c’est-à-dire l’essence même de l’homme. En d’autres termes, tout homme qui se montrerait complètement, absolument et profondément homme serait par là même Dieu ! Et pour croire que Jésus est Dieu, je n’ai qu’à croire qu’il est profondément homme ! Evacuée la deuxième personne éternelle de la Sainte Trinité descendant du ciel et s’incarnant : tout cela est trop difficile à croire pour l’homme moderne. C’est clair, Ratzinger n’arrive à combiner la foi catholique avec Vatican II qu’en gardant les mots du catholicisme, par exemple « Dieu », et en les vidant de leur substance. « Dieu » n’est plus qu’un homme éminemment parfait. Certainement Ratzinger « renouvelle » le catholicisme. En fait son « introduction au catholicisme » fait entrer les lecteurs dans un christianisme tout nouveau. Le seul problème, c’est qu’il n’a rien à voir avec l’« ancien », le vrai christianisme. Ce qu’il renouvelle, c’est le modernisme et l’hérésie.
On pourrait objecter : Comment pouvez-vous tirer de si graves conclusions à partir d’une courte citation sortie de son contexte ? Hélas, il y a de nombreuses autres citations de la même veine dans ce livre, parce que le contexte, c’est le souci exagéré de Ratzinger d’atteindre l’homme moderne athée et indifférent.
Contentons-nous de deux autres échantillons du livre significatifs, du « renouveau » du christianisme.
« Ne devons-nous pas plutôt revendiquer Jésus passionnément comme homme, et faire de la christologie [science du Christ] un humanisme, une anthropologie [science de l’homme] ? Ou alors, l’homme authentique, par le fait qu’il est entièrement et authentiquement homme, serait-il Dieu, et Dieu serait-il précisément l’homme authentique [8] ? » Les conciles œcuméniques des premiers siècles ont répondu par l’affirmative à ces deux questions, dit Ratzinger quelques lignes plus bas ! En d’autres termes, l’Église, pour lui, nous enseigne au sujet de l’homme Jésus que c’est parce qu’il est pleinement homme qu’il est Dieu et ainsi Dieu est un homme authentique. Là où l’Église nous enseigne en fait que la plénitude de Dieu s’est faite homme en s’incarnant dans le sein de la Vierge Marie, Ratzinger dit : l’Église nous enseigne que la plénitude de l’homme s’est faite Dieu.
Prenons cette autre citation : « L’être de Jésus est pure actualité des relations “à partir de” et “pour”. Par le fait même que cet être n’est plus séparable de son actualité, il coïncide avec Dieu ; il devient en même temps l’homme exemplaire, l’homme de l’avenir, à travers lequel on peut percevoir combien peu l’homme a commencé d’être lui-même [c’est-à-dire Dieu] [9]. » Dans le contexte, Ratzinger dit que l’homme Jésus était si totalement dépersonnalisé que son être même, c’était le service des autres (la « pure actualité »). L’être humain de Jésus dès lors était si parfait que cet être humain était à la fois l’être de Dieu et l’être ultime de l’homme, vers lequel tous les hommes sont destinés à évoluer. Autrement dit, quand tous les autres hommes atteindront la perfection de leur évolution, dont Jésus est l’archétype, ils seront Dieu, eux aussi ! Entre l’homme et Dieu, il y a identité essentielle.
Pour défendre ce livre écrit par Ratzinger en 1968, on pourrait dire qu’il croyait d’un bout à l’autre ce que l’Église enseigne du Christ qui descend du ciel par l’incarnation, mais qu’il reformulait simplement cette doctrine en termes pleinement humains afin de faire admettre l’Évangile à l’homme moderne humaniste. A une interprétation aussi « charitable » de l’humanisme de Ratzinger, nous aurons vite fait de répondre, et notre réponse sera accablante.
Primo : la vérité, la voici : un Dieu qui, du haut du ciel, descend sur terre pour nous sauver et nous mériter la vie éternelle au ciel avec Dieu. Reformuler cette vérité en termes purement humains est tout aussi impensable (et même bien plus) que de refondre les sept couleurs de l’arc-en-ciel en une seule.
Secundo : quiconque a la foi catholique n’aura pas idée de la diminuer, quel que soit son amour pour l’homme moderne.
Conclusion : Joseph Ratzinger, à en juger par son ouvrage de 1968, n’avait pas la foi catholique, il n’avait même pas la moindre idée de la vraie foi.
Le père Ratzinger, théologien de 1968, a-t-il été désavoué par le cardinal Ratzinger, confirmé, en 1991 par Jean-Paul II, dans sa charge de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi pour un troisième mandat de cinq ans ? Hélas ! pas du tout, déclare Sì Sì No No. Ses ouvrages antérieurs sont sans cesse réimprimés, et le préfet continue à écrire dans Communio, la revue de la « nouvelle théologie » fondée en 1972 par Ratzinger, le père de Lubac et von Balthasar. Dans le sillage de ce trio, on trouve beaucoup d’autres théologiens qui constituent le réservoir intellectuel de l’Église de Jean-Paul II, soit les ultra-progressistes pour l’enseignement, soit les progressistes modérés pour le gouvernement de l’Église. La Rome actuelle est de plus en plus envahie par ces « nouveaux théologiens ».
En tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le cardinal Ratzinger a fait l’éloge de von Balthasar et a patronné à Rome l’ouverture d’un centre de formation inspiré par la vie et les œuvres de von Balthasar, du père de Lubac et d’Adrienne von Speyr. Au contraire, les décisions dogmatiques ou quasi-dogmatiques de l’Église datant du siècle dernier ou du début de ce siècle ont été écartées par lui comme étant « des dispositions provisoires ».
Par conséquent, conclut Sì Sì No No, l’idée que le cardinal Ratzinger puisse restaurer l’Église n’est qu’un mythe. Il est vrai que, à l’instar de von Balthasar et Paul VI, il peut émettre des jugements qui lui donnent l’apparence d’un conservateur, parce qu’il n’aime pas les excès du modernisme, mais il approuve globalement la « nouvelle théologie », tandis qu’il renie le magistère et la Tradition. De là vient qu’il pose de faux principes et qu’ensuite il répudie leurs conclusions logiques. A une grave erreur, il oppose une erreur modérée et sa réponse aux abus n’est absolument pas une réponse. Donc, à moins d’une conversion miraculeuse, il n’y a pas à attendre le salut de l’Église du cardinal Ratzinger, tout charmant, gentil et bien intentionné qu’il soit. Ce qui importe ce sont les idées et, jugé par les idées qu’il exprime dans ses œuvres et ses actions, le cardinal Ratzinger est un préfet de la foi sans la foi !
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Nous en venons au huitième article de Sì Sì No No dans la série « Ceux qui pensent avoir gagné » [10]. Il concerne Jean-Paul II lui-même. Si un cardinal suit la « nouvelle théologie », l’Église aura à souffrir. Mais, si c’est un pape, son seul exemple sera catastrophique. Hélas, là où Paul VI s’était montré un admirateur enthousiaste des « nouveaux théologiens », le pape Jean-Paul II se révèle en sa personne un de leurs disciples. Cela apparaît clairement, dit Sì Sì No No, dans un livre récent du théologien allemand Johannes Dörmann [11]. Dörmann n’est pas ce qu’on appelle un traditionaliste, mais, intrigué par la réunion d’Assise de 1986, il a entrepris une étude sereine et objective des discours et des écrits du pape Wojtyla.
Le père Dörmann dit que l’erreur fondamentale de Jean-Paul II consiste à soutenir que tous les hommes, consciemment ou non, sont dans un état de rédemption effective par Jésus-Christ, c’est-à-dire que tous sont sauvés. L’erreur découle directement de la « nouvelle théologie » qui glorifie l’homme au point d’établir une confusion entre la nature et la grâce. La nature humaine est si merveilleuse qu’elle en devient « surnaturelle ». Et donc quiconque a la nature humaine a la surnature, c’est-à-dire la grâce. Donc tous les hommes sont en état de grâce, donc tous les hommes, parce qu’ils sont hommes, sont sauvés ! « L’enfer existe, mais il est vide », disait von Balthasar. D’où une vision nouvelle – et vraiment toute nouvelle – de l’Église, de la révélation et de la foi.
Pour ce qui est de l’Église, si tout homme à tout moment de son existence a la grâce simplement parce qu’il a la nature humaine, alors tout homme appartient d’une certaine manière à l’Église, et ainsi l’Église surnaturelle coïncide avec l’humanité naturelle. Une fois de plus, la confusion nature-surnature.
En second lieu, puisque l’Église et l’humanité ne diffèrent l’une de l’autre que par la conscience plus ou moins grande qu’elles ont d’être dans le Christ – l’Église en étant plus consciente que la masse de l’humanité – alors, tout ce que le Christ a révélé à l’homme, c’est la plénitude de l’homme, à savoir la surnaturalité naturelle de l’homme. Cependant cette révélation de l’homme à l’homme par le Christ est une révélation extérieure et secondaire, pas strictement nécessaire, parce que tous les hommes sont présents à eux-mêmes : ils ont naturellement conscience d’eux-mêmes et ils ont ainsi une révélation intérieure avant même d’avoir une quelconque révélation extérieure. Il s’ensuit que les différentes religions ne sont ni vraies ni fausses, parce que tous les hommes ont une conscience d’eux-mêmes suffisante dont leur religion est l’expression. Ceci explique le respect de Jean-Paul II pour toutes les « religions » non catholiques.
Pour finir, la foi, dans ce système, est assimilée à la prise de conscience pour l’homme de son état naturellement « surnaturel », que cela lui ait été révélé par le Christ ou par d’autres canaux. Ainsi, toutes les religions renferment-elles quelque révélation de Dieu, d’où le besoin de dialogue entre ces religions, chemin idéal de la paix religieuse, qui est la composante la plus nécessaire de la paix universelle. De là Assise et les voyages incessants de Jean-Paul II.
Sì Sì No No cite encore de nouveaux exemples de l’allégeance du pape actuel à la « nouvelle théologie ». Sa première encyclique en 1978 rappelait la célèbre phrase du document conciliaire Gaudium et Spes (nº 22) : « Le Fils de Dieu par son incarnation s’est uni d’une certaine façon à chaque homme [12]. » L’affirmation est vraie si elle signifie que tout homme venant au monde est sauvé en puissance par le Christ, mais il lui faudra faire quelque chose s’il veut être sauvé en acte. Elle est fausse si elle signifie (comme pour Jean-Paul II et le nouveau catéchisme) que tout homme est sauvé actuellement par le Christ, qu’il le sache ou non, qu’il le veuille ou non.
En 1981, Jean-Paul II nomme Mgr Ratzinger préfet de la foi. En 1982, il glorifie le centenaire de la naissance de l’archi-hérétique Teilhard de Chardin. En 1983, il nomme le père de Lubac cardinal. La même année, il exprime le désir que soit organisé un symposium sur von Balthasar et Adrienne von Speyr ; il eut lieu en 1985. En 1988, il élève von Balthasar au cardinalat. Von Balthasar meurt avant de recevoir sa distinction honorifique, mais, dans son éloge funèbre, le cardinal Ratzinger déclara que le geste du pape restait valable.
A la mort du père de Lubac, en 1991, Jean-Paul II envoya des télégrammes de condoléances au général de la Compagnie de Jésus et au cardinal Lustiger, archevêque de Paris, évoquant sa « probité intellectuelle », son « long et fidèle service » de « grand serviteur de l’Église », ayant su recueillir « le meilleur de la Tradition catholique ». En 1992, Jean-Paul II faisait une fois de plus l’éloge du père de Lubac et de von Balthasar en tant que promoteurs de la revue « Communio », organe officiel de la « nouvelle théologie ». Ceux qui écrivent dans cette revue, dit Sì Sì No No, sont appelés « conservateurs », mais en réalité ils sont simplement des modernistes un peu plus prudents. A la suite du pape, toute la presse catholique encourage désormais la nouvelle théologie. Et (il y a peu) en février 1993, Jean-Paul II célébrait le centenaire du livre-clef de Blondel, L’Action, proposant cet écrivain aux philosophes et aux théologiens comme un exemple à imiter.
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Sì Sì No No conclut cet article affligeant sur Jean-Paul II en énonçant des principes catholiques fondamentaux qui permettront à un catholique de garder sa foi, sa tête et son équilibre au milieu de la vigne du Seigneur dévastée par son propre vicaire :
1 — Le Saint-Esprit ne peut dans le présent contredire tout ce qu’il a inspiré dans le passé.
2 — La révélation publique de la foi s’est arrêtée définitivement avec la mort du dernier des douze apôtres.Voilà ce qu’est la foi catholique et elle ne peut plus être changée.
3 — L’Église et le pape sont assistés par Dieu pour sauvegarder la foi, non pour introduire des nouveautés.
4 — Aucun pape ne peut contredire les papes du passé en se prononçant sur la foi et les mœurs.
5 — Aucun pape ne peut contredire ce qui a été enseigné et cru par l’Église toujours, partout et par tous.
6 — En cas de conflit entre l’ensemble des papes du passé et une poignée de papes du présent, les catholiques sont tenus de suivre les papes du passé.
Au bout du compte, un pape qui agit et enseigne selon des vues purement personnelles ne peut pas exiger l’obéissance et on n’est pas tenu de lui obéir. Son privilège d’infaillibilité exclut qu’il puisse imposer formellement ex cathedra à toute l’Église ses erreurs personnelles, mais n’exclut pas qu’il tente de les imposer non formellement mais de fait.
Si un pape souhaitait imposer une erreur, la vigilance du Christ l’empêcherait d’user de son infaillibilité. Par conséquent, le privilège d’infaillibilité n’empêcherait pas la mise en péril de la foi par la négligence d’un pape, mais il empêcherait la déclaration « ex cathedra » d’une erreur. Ainsi la crise actuelle ne remet-elle pas en question l’infaillibilité du pape, mais elle constitue pour les catholiques une terrible épreuve.
En conclusion, nous devons prier, nous devons faire pénitence, nous devons résister à la destruction de l’Église et, selon que notre situation le permet, nous pouvons rappeler le souverain pontife aux devoirs de sa charge.
Ces articles de Sì Sì No No sont affligeants, mais en même temps consolants : nous savons à quoi nous nous heurtons. Ce qui se passe à Rome aujourd’hui est parfaitement cohérent. A l’échelon humain, ceux qui gouvernent actuellement l’Église ont un rêve, et tout porte à croire qu’ils pousseront leur rêve jusqu’à ce que l’Église tout entière soit en ruines. A l’échelon divin, c’est Dieu qui purifie son Église, qui permet que tombe un grand nombre de fruits pourris, et, quand l’opération sera achevée, il fera surgir de ce monceau de ruines son Église indestructible, éblouissante de beauté. Il contrôle la situation et il sait parfaitement ce qu’il fait. Il nous dit simplement : « Je suis le Seigneur votre Dieu, et je n’aurai pas d’autres dieux devant ma face. Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances, et lui seul est la Voie, la Vérité et la Vie. Toutes les autres solutions sont fausses et je les réduirai en cendres dans vos mains. Je vous ai aimés d’un amour éternel. Il n’est jamais trop tard pour se tourner vers moi ! Je suis. »
Ce sera une grande grâce, au cours des quelques années à venir, de continuer à participer à la solution de Dieu. Il attend de nous que nous ne soyons rien moins que des héros et des héroïnes. Demandons dans nos prières la stabilité, la santé et la joie surnaturelles.
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[1] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles. (Mensuel, abonnement normal 125 F.) Cette série d’articles commence dans le nº 144 de mars 1993 et se termine avec le nº 150 d’octobre 1993. Ces articles ont été publiés en tiré-à-part : La « nouvelle théologie » ou « ceux qui pensent avoir gagné », Publications du Courrier de Rome, 1994, 15,5 x 21, 207 p., 100 F., avec une préface de Mgr Francesco Spadafora et quelques annexes dont l’article du père Garrigou-Lagrange : « La nouvelle théologie : où va-t-elle ? »
[2] — St. Thomas Aquinas Seminary, R.R.1, Box 97A-1, Winona, Minnesota 55987, USA.
[3] — Publié en français par le Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 148 (juillet-août 1993).
[4] — Jean Guitton.
[5] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 149 (septembre 1993).
[6] — Joseph Ratzinger, La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Éditions Mame et Cerf, 1985.
[7] — Rappelons que les parenthèses carrées [ ] introduisent une explication qui ne se trouve pas dans le texte de la citation. (NDLR)
[8] — Op. cit., p. 140.
[9] — Op. cit., p. 153.
[10] — Courrier de Rome, B. P. 156, 78001 Versailles, nº 150 (octobre 1993).
[11] — Johannes Dörmann, L’étrange théologie de Jean-Paul II et l’esprit d’Assise, édition Fideliter, 1992.
[12] — Ce texte a été appelé le « texte-clef du nouveau catéchisme ».
Informations
L'auteur
Converti de l'anglicanisme, Richard Williamson a fait partie des premiers membres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
Il a été professeur au séminaire d'Écône et directeur de séminaire aux États-Unis puis en Argentine.
Il a été sacré évêque par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988.
Le numéro

p. 168-175
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