La Samaritaine
par le frère Th.-M. Thiriet O.P.
A la demande du pape Urbain IV, saint Thomas d’Aquin, alors à l’apogée de son génie, composa sur les quatre Évangiles une chaîne formée des textes des pères grecs et latins, qui reçut bientôt le nom de Catena aurea, Chaîne d’or. Ce travail a servi de base au livre du père Thiriet dont nous donnons ici un extrait.
Le Sel de la terre.
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Le don de Dieu
Comme cette scène de Jésus et de la Samaritaine est vivante dans l’Évangile de saint Jean, et comme il est facile à l’esprit de la reconstituer ! Elle se passe dans un endroit bien connu de la Palestine, et les voyageurs en retrouvent facilement le lieu. La grande chaleur de midi qui rend la plaine à peu près déserte, la moisson qui grandit et dont Jésus s’inspire en son enseignement, Jésus assis à même sur le bord du puits, trahissant la fatigue de la route, les disciples allant à la ville voisine acheter des vivres, leur étonnement à leur retour en voyant Jésus converser avec une femme, tous ces détails, qui peignent si bien cette scène, prouvent qu’elle est racontée par un témoin oculaire, et ce dialogue, où se retrouve exprimé au vif le caractère des deux interlocuteurs prouve que l’évangéliste avait entendu le récit du témoin principal.
La peinture s’est exercée plusieurs fois à reproduire ce sujet : ses meilleurs tableaux, si vivants qu’ils soient, demeurent bien au-dessous de celui que nous a retracé l’Évangile.
Jésus nous y apparaît dans son caractère véritable, dans cette bonté qui le porte vers les âmes les plus abaissées pour les relever pourvu qu’elles ne s’obstinent pas dans leurs fautes, dans cette adresse unique à s’emparer d’elles, dans cette aisance avec laquelle il se sert des choses les plus communes pour enseigner les mystères les plus élevés. « Chacun de ces détails, chacune de ces paroles ont leur signification, dit saint Augustin ; ils sont pleins de mystères ; ils sont pour nous des sacrements [1]. » A Jérusalem, peu de temps auparavant, il avait révélé à un docteur de la Loi, qui était revenu le trouver en secret, le mystère de l’amour divin se traduisant par un don ineffable, le mystère de la grâce divine ; aujourd’hui il continue cet enseignement : le don que le Père a fait aux hommes de son Fils, la grâce, fruit de ce don, devenant dans les âmes une vie nouvelle, voilà donc la doctrine qui domine tout son enseignement.
« Or il lui fallait passer par la Samarie. » (Jn 4, 4) Il avait commencé le ministère de la parole évangélique par les Juifs ; il voulait reconnaître leur primauté religieuse. Quand il enverra ses apôtres prêcher, il leur recommandera de ne pas aller vers les Samaritains : si les Juifs étaient remplis de mépris pour les Samaritains, c’est que ceux-ci étaient de vrais hérétiques, presque au niveau des païens, et qu’ils étaient pleins de haine pour les Juifs. Aussi, les apôtres n’iront-ils les évangéliser qu’après la descente du Saint-Esprit ; et Jésus lui-même ne le fait, « qu’en passant, par occasion, par suite de la nécessité où l’avaient mis les Juifs, tant il voulait garder de ménagements pour son peuple [2] ». Toutefois, dès le commencement, il nous fait comprendre le principe de l’universalité de l’Évangile.
« Il vint donc en une ville de la Samarie, nommée Sichar, près de l’héritage que Jacob donna à son fils Joseph. Il y avait là le puits de Jacob [3]. » (v. 5-6) C’était un lieu tout rempli de souvenirs anciens qui rattachaient le passé au présent. C’était là qu’Abraham venant de Mésopotamie avait élevé un autel au vrai Dieu (Gn 12, 6). Jacob avait acheté ce champ où Jésus se trouvait, y avait élevé un autel au Seigneur et y avait creusé ce puits (Gn 33, 18). C’était là que les enfants de Jacob, pour venger leur sœur, avaient égorgé les Sichemites, inaugurant des haines qui devaient durer bien longtemps. « Les patriarches, en récompense de leur foi, dit Théophylacte, avaient reçu cette terre de Dieu ; il n’était pas étonnant que les Juifs, par leur incrédulité, perdissent ce qui leur avait été donné, et que les dons de Dieu fussent transférés aux Gentils [4]. »
« Je pense, dit Alcuin, qu’en donnant ce fonds à son fils bien-aimé, Jacob l’avait donné moins à Joseph qu’à celui dont Joseph était la figure, que le soleil, la lune et les étoiles adorent. Jésus vient à ce fonds afin que les Samaritains reconnaissent en lui le véritable héritier des patriarches et se convertissent à lui. » Sur ce sol étranger, Jésus-Christ, fils des patriarches et fils de Dieu, était doublement chez lui : il venait chez les siens, dans le domaine de ses ancêtres, et il venait y faire jaillir les sources de la vie.
La fatigue de Jésus
« Donc Jésus, fatigué du chemin, était assis à même », sic, comme cela, cette expression indique bien un témoin oculaire, « sur le bord du puits » (Jn 4, 6). Toutes ces choses, dit saint Augustin, ont leur signification et nous invitent à pénétrer leur sens caché [5]. Qu’est-ce à dire que Jésus était fatigué du chemin ? C’est comme si l’Évangile vous disait : Nous avons rencontré un Jésus plein de force et un Jésus plein de faiblesse. Il était fort, puisque le Verbe était au commencement (…), et toutes choses ont été faites par lui, et il les a faites sans fatigue aucune. Voulez-vous le connaître dans sa faiblesse ? Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous [6] (…). Le chemin par lequel il a marché, c’est cette chair qu’il a prise pour venir à nous. Comment celui qui est partout pourrait-il aller quelque part, sinon en assumant la chair de l’homme ? Il était fatigué du chemin : dans cette chair qu’il avait prise pour nous, il sentait toute la fatigue que peut ressentir la chair [7]. »
« Tout cela est plein de mystères [8]. Ce n’est pas sans une raison profonde que Jésus connaît la fatigue, que celui qui est la Vertu de Dieu connaît la fatigue, que celui qui relève les âmes fatiguées connaît la fatigue ; ce n’est pas sans raison qu’il connaît la fatigue, celui dont l’éloignement nous laisse dans la lassitude la plus complète, dont la présence nous remet sur pied (…). C’est pour vous que Jésus a connu la fatigue du chemin [9] » ; parce qu’il s’était rapproché de vous par sa chair, parce qu’il avait voulu prendre toutes vos faiblesses, parce qu’en prenant vos faiblesses il les guérissait. « C’est sa puissance qui vous a créé, et c’est sa faiblesse qui vous a relevé ; la puissance du Christ a fait que ce qui n’était pas fût, et la faiblesse du Christ a fait que ce qui était ne pérît pas. Il nous a créés dans la puissance, il est venu à notre recherche dans sa faiblesse [10]. »
« Faible, il nourrit les faibles comme la poule ses petits ; c’est à elle qu’il s’est comparé (…). Vous voyez, mes frères, comme la poule devient faible avec ses poussins (…) ; même quand elle n’est pas accompagnée de ses petits, à ses ailes tombantes, à ses plumes hérissées, à ses gloussements, à sa maigreur, il est facile de voir qu’elle est mère. C’est ainsi que Jésus laissait voir sa faiblesse [11]. » L’Église a été touchée de cette faiblesse du Fils de Dieu, et elle aime à lui rappeler la fatigue qu’il a endurée en cherchant les âmes : en me cherchant, vous avez dû vous arrêter, accablé de lassitude [12].
« Mais cette faiblesse de Jésus nous fortifie », dit encore saint Augustin [13]. « En participant à sa faiblesse, devenez fort ; car ce qui vient de Dieu plein de faiblesse est plus fort que tous les hommes [14]. »
« C’était la sixième heure », c’est-à-dire l’heure de midi. Le soleil, arrivé à son apogée, allait descendre vers le couchant. « A partir de ce moment, dit saint Augustin, en tous ceux qui suivraient Jésus l’attrait des biens sensibles irait déclinant, et l’homme intérieur, recréé par l’amour des biens invisibles, reviendrait à cette lumière qui ne doit pas avoir de déclin [15]. »
Jésus était assis, comme il convenait à un docteur, dit saint Augustin [16]. Mais que signifie cette parole, comme cela ? demande saint Jean Chrysostome ; et il répond : « Il était assis, non sur un siège ou sur un coussin, mais tout simplement à terre (…). Ses voyages désormais devaient être incessants ; il ne devait plus avoir un abri à lui pour reposer sa tête ; il devait aller et venir sans s’embarrasser de provisions de voyage ; il se reposait un moment et bientôt allait boire quelques gouttes de cette eau. David, voulant exprimer cette vie si complètement détachée de la terre, disait : Il boira en passant de l’eau du torrent [17]. »
La soif de Jésus
« Et voilà qu’une femme de la Samarie vint pour puiser de l’eau. » (Jn 4, 7) « Cette femme, dit saint Augustin, est l’image de l’Église. Comme les Samaritains qui, tout en cultivant les terres proches des Juifs, n’étaient que des étrangers, l’Église devait être formée par les Gentils [18]. »
Cette femme est aussi la figure de toute âme qui arrive à la grâce. « Elle venait pour puiser une eau ordinaire, et elle trouve une source qu’elle ne pensait guère rencontrer. » « Reconnaissons-nous donc en elle, dit saint Augustin, et écoutons-nous parler en elle, et avec elle rendons grâces à Dieu [19]. »
« Jésus lui dit : Donnez-moi à boire. Ses disciples étaient allés à la ville pour acheter des vivres. » (v. 7-8) « Il nous apprenait, dit saint Jean Chrysostome, non seulement à être courageux au travail, mais encore à ne pas nous préoccuper de notre nourriture. On voyageait depuis le matin sans aucune provision. Jésus, dans son humilité, acceptait d’être laissé seul [20]. » « Et à ce moment, dit Théophylacte, par suite de la marche et de la chaleur, il était dévoré d’une grande soif [21]. »
« Mais il y avait en lui, dit saint Augustin, une autre soif ; il est facile de le voir à la réponse qu’il fera tout à l’heure à ses disciples l’invitant à manger : J’ai une autre nourriture que vous ne connaissez pas : ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, d’accomplir son œuvre (…). Et son œuvre était d’amener les âmes à la foi. Il avait soif de la foi de cette femme, soif de créer en elle la foi, de boire cette foi afin de l’incorporer à son Église, à cette Église qui est son corps [22]. » Nous ne voyons pas qu’il ait bu de l’eau puisée par cette femme, preuve qu’il était dévoré par une autre soif. Sur le Calvaire il devait encore ressentir une soif ardente qu’il devait exprimer dans un grand cri. « Il désirait, dit saint Augustin, la foi de ceux pour qui il répandait son sang [23]. » « Il ne craint pas d’apparaître à nos yeux à l’état d’indigent, comme s’il pouvait recevoir quelque chose de nous [24] », lui qui nous apporte tout ce que nous possédons. Dans cet entretien de l’âme avec Jésus-Christ, qui doit aboutir à la possession de la vie, on peut dire que c’est toujours Jésus-Christ qui commence et qui nous aborde comme s’il avait besoin de nous. Plus tard, au jour du jugement, il nous dira : J’ai eu soif. Et que nous demande-t-il pour étancher sa soif ? J’ai eu soif de voir les souffrants soulagés, de voir la miséricorde en vos cœurs.
Il nous demande de rentrer en nous-mêmes, de creuser dans les profondeurs de notre âme et, au lieu de nous répandre au-dehors à la recherche de jouissances qui nous rendront captifs, de puiser en nous-mêmes, par une vie intérieure sérieuse, les pensées sages, les résolutions bonnes [25]. Il y a cette différence entre le puits et la source d’eau vive que le puits a dû être creusé à grand travail, et que l’eau, pour en être tirée, exige un effort, tandis que la source jaillit spontanément. La nappe d’eau qui alimente le puits vient des mêmes origines que la source, mais par des voies mystérieuses qui n’apparaissent point.
Le creusement du puits représente le travail de la vie intérieure qui nous fait trouver des trésors dans les profondeurs de notre âme. Ces trésors viennent en première origine de celui qui fait jaillir les sources d’eau vive : mais il les fait entrer en notre âme sans se révéler ; et, si nous savons offrir à Jésus, comme il nous le demande, les quelques gouttes d’eau tirées de notre puits, nous aurons la joie de le voir faire jaillir pour nous les sources d’eau vive qui rejaillissent jusqu’à la vie éternelle. « L’eau vive, dit saint Augustin, coule d’elle-même » ; et elle rejaillit jusqu’à la hauteur du lieu d’où elle vient. « Ce n’est plus de l’eau vive celle qui, provenant de la pluie ou d’une source, est recueillie dans un réservoir [26]. » Pour pouvoir en user ou pour l’offrir, il faut la puiser avec effort. Ce qui vient de nous et de notre travail ne peut rejaillir jusqu’à la vie éternelle. Toutefois, ce que l’homme peut faire et ce que Dieu lui demande de faire, c’est de creuser dans son âme, d’y recueillir toutes les veines d’eau qu’il y trouvera, de les offrir à Jésus, et Jésus en échange fera jaillir en son âme les sources de la vie. « C’est pour cela, dit saint Ambroise, que Jésus aime à se tenir près des puits [27]. »
« Vous n’y venez qu’à une heure tardive : vous auriez dû y venir dès le matin ; et cependant, à cette heure tardive, vous y trouverez Jésus. Il est fatigué, fatigué à cause de vous : car il vous a cherché longtemps : cependant, il vous pardonnera si vous venez. Il vous demande à boire, lui qui vous apporte les vrais rafraîchissements. Il a soif, non de quelques gouttes d’eau, mais de votre amour, de votre salut, de cette passion par laquelle il sauvera votre âme ; et il vous prépare, pour étancher votre soif, le breuvage de son sang sacré [28]. »
« Et c’était pour cela, pour que nous ne cherchions plus l’eau dans les profondeurs, mais dans cette source qui s’élève au-dessus de toutes les autres, qu’il apparaissait assis sur la pierre de ce puits. N’est-ce pas à lui qu’il a été dit : “En vous est la source de vie” (Ps 35, 10) [29] ? »
« Ce puits, dit Origène, avec ses profondeurs et ses obscurités, nous représente les Saintes Écritures. Il y a des secrets que l’œil de l’homme n’a point vus, que son oreille n’a point entendus, qui ne sont point contenus dans les Saintes Écritures : les Saintes Écritures nous ont été données pour nous y préparer, mais nous pouvons avoir l’intelligence de ces secrets que quand le Christ fait jaillir en nous la source d’eau vive : alors, nous pouvons dire avec l’apôtre : “Pour nous, nous avons le sens du Christ” (1 Co 2, 16) (…). Celui qui boit à la source du Christ est préparé à entendre au-dedans de lui la réponse à toutes les questions, à sentir au-dedans de lui ce bouillonnement qui le soulèvera jusqu’à la vie éternelle (…). Toutefois, nous devons puiser dans le puits avant de jouir de la source d’eau vive [30]. »
Donnez-moi à boire. Cette femme s’étonne d’une semblable demande et, sans lui refuser, non peut-être sans un accent de raillerie, lui dit : « Comment vous, qui êtes Juif, me demandez-vous à boire, à moi Samaritaine ? Car les Juifs n’ont point de commerce avec les Samaritains. » (Jn 4, 9) Quand Jésus nous parle, souvent nous nous étonnons de ses demandes, nous croyant des étrangers pour lui. « Nous ne savons pas que, s’il nous demande, c’est pour avoir l’occasion de nous donner bien plus largement que tout ce que nous aurons pu faire pour lui [31]. »
Le don de Dieu
« Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu et qui est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, vous lui auriez fait peut-être la même demande et il vous aurait donné une eau vive. » (v. 10) « Il lui parle, dit saint Augustin, à mots couverts : il pénètre peu à peu dans son cœur. Qu’y a-t-il de plus doux, de plus bienveillant que cette invitation ? » Cette parole prouve bien que la demande que Jésus lui avait faite avait pour but de la préparer à une grâce précieuse [32].
Et quel est ce don de Dieu qui jetait Jésus lui-même dans l’admiration ? Est-ce la rencontre de Jésus ? C’est beaucoup déjà, mais l’expression dont se sert Jésus semble indiquer davantage. Le don de Dieu, c’est un don qui demeure : c’est le don de la foi, de la grâce, de l’Esprit-Saint : « Vous recevrez le don de l’Esprit-Saint », disait saint Pierre rappelant la promesse de Jésus-Christ (Ac 2, 38) ; mais encore et principalement ce don, source de tous les autres, « ce don dans lequel Dieu nous a donné toutes choses » (Rm 8, 32), ce don qui est pour toujours, que Jésus indiquait au docteur de la Loi quand il disait : « Dieu a ainsi aimé le monde qu’il lui a donné son propre Fils. » (Jn 3, 16)
On sent de l’admiration dans la parole de Jésus, de l’admiration pour la bonté de Dieu, et aussi de la compassion pour tous ceux qui ignorent ce don. Ceux qui croient posséder la science, mais ignorent le don de Dieu, ignorent tout : ils ignorent l’œuvre de Dieu, n’en connaissant pas le but, ils ignorent la création, ils s’ignorent eux-mêmes ; et ils sont pauvres, ne possédant pas la grande richesse de l’homme.
Vous lui auriez peut-être fait la même demande. « C’est, pour ainsi dire, un dogme de notre foi, précise Origène, que personne ne peut recevoir le don divin s’il ne le demande. Dieu a voulu que son Fils lui demandât (…) et Jésus nous dit : “Demandez et il vous sera donné” [33]. »
Il aime à exciter dans le cœur des désirs qu’il se réserve de satisfaire. « Les désirs de l’âme, dit saint Grégoire de Nazianze, ont devant Dieu un grand prix. Dieu a soif de notre soif. Il semblerait qu’on lui procure un avantage quand on lui demande quelque bien. Il a plus de joie à donner que les autres à recevoir [34]. »
Et il vous aurait donné une eau vive. « Le Saint-Esprit, dit saint Jean Chrysostome, est appelé tantôt la flamme, et tantôt l’eau vive : ces noms indiquent son action plutôt que sa nature elle-même : sous le nom de feu, il nous apparaît consumant le péché, animant les âmes ; l’eau vive indique la pureté et le rafraîchissement qu’il apporte aux âmes. Il rend l’âme qui le reçoit semblable à un jardin verdoyant, rempli d’arbres chargés de fruits : il la met à l’abri de toute tristesse et des traits de l’ennemi [35]. » « Par ce don, écrit saint Cyrille, l’humanité, qui ressemblait à une terre desséchée et stérile revient à sa beauté première, se couvre de fruits et fait germer et grandir en elle l’amour divin [36]. » Oui, il y a des âmes où l’on sent que des sources nouvelles se sont ouvertes, sources qui jaillissent de toutes parts, sources qui ont besoin de se répandre pour communiquer leur surabondance : il y a en elles des idées nouvelles, des sentiments nouveaux. C’est Jésus qui a fait jaillir ces sources.
« Cette femme lui dit : Seigneur, vous n’avez rien pour puiser, et le puits est profond ; d’où pourriez-vous avoir cette eau vive ? » (Jn 4, 11) Cette femme s’élève difficilement aux hauteurs où Jésus veut la conduire ; cependant, elle commence à comprendre que son interlocuteur n’est pas un homme ordinaire : elle l’appelle Seigneur. Toutefois, si le grand patriarche Jacob n’a point trouvé d’eau vive dans ce lieu, et s’il a dû creuser ce puits avec beaucoup de travail, comment cet inconnu pourrait-il faire plus que lui ? « Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits », et l’a creusé si profond « qu’après lui, ses enfants et ses troupeaux en ont bu » abondamment. (v. 12) Et cette parole, elle ne la disait point sans doute sans une certaine fierté. « Cette eau était si bonne que Jacob, après en avoir bu, en avait donné avec empressement à ses enfants ; si abondante que ses troupeaux en avaient bu à leur soif [37]. »
La transcendance du don de Jésus
Au lieu de répondre qu’il est en effet plus grand que Jacob, Jésus continue son enseignement, il indique les œuvres qu’il accomplit et qui diront elles-mêmes sa grandeur. Cette eau du puits de Jacob, si fraîche, si abondante qu’elle soit, ne peut étancher la soif que pour un moment : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif : mais celui qui boira de l’eau que je donnerai, n’aura plus soif jamais. » (v. 13) « Cela est vrai, dit saint Augustin, et de l’eau matérielle et des choses dont elle est le symbole. L’eau du puits, ce sont les plaisirs du siècle avec leurs ténèbres : les hommes puisent cette eau avec le vase de la convoitise ; et avec quelle peine ils le font : avec quelle ardeur on recherche le plaisir et comme on le trouve difficilement ! Quand, en obéissant à ses passions, on a goûté les plaisirs des sens, les festins, les spectacles, les voluptés, la soif ne revient-elle pas plus ardente ? Donc celui qui boira de cette eau aura soif de nouveau [38]. »
« Mais celui qui boira de l’eau que je donnerai n’aura plus soif jamais. » Et cependant, la Sagesse avait dit : « Ceux qui me boivent auront encore soif. » (Eccl 24, 29) Oui, mais cette soif, ou plutôt ce désir de boire toujours plus largement, sont causés par la suavité de l’eau que l’on boit. Il n’en est pas moins vrai que quiconque boit aux sources ouvertes par Jésus-Christ éprouve un sentiment de bien-être qui l’empêche de désirer autre chose : on n’a plus soif des biens temporels, des jouissances charnelles ; on en aurait plutôt du dégoût. Ce sont des choses étrangères ; mais l’eau vive qui nous a été donnée est au-dedans de nous. « Celui qui a la source au-dedans de lui ne peut plus souffrir de la soif. » Et Jésus indique, dit saint Jean Chrysostome, ce qui fait l’excellence de cette eau [39]. « Elle devient en celui qui la reçoit une source d’eau jaillissant jusqu’à la vie éternelle. » (Jn 4, 14) « Cette eau, affirme Théophylacte, s’accroît sans cesse : les saints, par la grâce, reçoivent des germes ; par l’action et l’exercice, ces germes reçoivent des développements incessants [40]. »
Sous l’action de la grâce, tous les mouvements de notre âme se portent à la vie éternelle. C’est un signe que nous avons bu à la source ouverte par Jésus-Christ quand tous les désirs de notre cœur se portent aux biens célestes, quand nous disons à Dieu : « Mon âme n’a soif que de vous. » (Ps 62, 1) Et, en attendant de posséder Dieu, nous allons sans cesse à lui par reconnaissance. « De même, écrit saint Bernard, que les fleuves sortis de la mer retournent à la mer, de même, toutes les grâces qui nous sont venues du ciel sont ramenées au ciel par notre reconnaissance. L’âme fidèle à la grâce se trouve sans cesse enveloppée par le mouvement de la grâce [41]. »
« Seigneur, dit cette femme » avec empressement, « donnez-moi de cette eau afin que je n’aie plus soif et que je ne vienne plus puiser jusqu’ici. » (v. 15) Dans la confiance que lui inspire cette parole, son esprit s’est élevé, et elle commence à mettre Jésus au-dessus de Jacob. « Mais, précise saint Augustin relativement à cette eau dont on lui parle, son esprit ne s’élève pas au-dessus de l’eau qu’elle a bue jusqu’ici. Dieu avait donné à son serviteur Élie de n’avoir, pendant quarante jours, ni faim ni soif. Celui qui avait pu accorder cette faveur pour quarante jours ne le pourrait-il pas toujours ? Elle se rappelait le tourment de la soif, les courses au puits, le retour avec le fardeau pesant ; quand la provision était finie, il fallait recommencer, et cela tous les jours : cette eau nourrissait son besoin plutôt qu’elle ne le satisfaisait. Et c’est pourquoi elle était attirée par la perspective de cette eau vive, coulant toujours en celui qui la possédait [42]. » « Pauvre femme, dit encore saint Augustin, elle trouvait son labeur pénible. Ah ! si elle avait entendu la parole : “Venez à moi, vous tous qui êtes dans le labeur, et je vous soulagerai.” Jésus lui disait ces paroles pour qu’elle ne connût plus le labeur, mais elle ne comprenait pas encore [43]. »
Puissions-nous, nous qui sommes dévorés par la soif, rencontrer celui qui veut nous donner la source d’eau vive. Isaïe s’était écrié : « Vous tous qui avez soif, venez aux eaux abondantes. » (Is 55, 1) Et Jésus plus tard devait dire : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi. » (Jn 7, 37) Mais pour cela il faut le suivre là où il veut nous conduire. Habituellement nos pensées, notre vie ressemblent à celles de cette femme. Nous tournons dans le même cercle d’occupations, celles que nous imposent nos nécessités quotidiennes ou les jouissances que nous désirons. Nous nous contentons sur Dieu de quelques notions vagues dont nous ne tirons aucune conséquence ; souvent même nous vivons dans le péché sans en éprouver grands remords. Mais, que l’on vienne à rencontrer Jésus-Christ, tout à coup l’esprit se reprend à la curiosité des grandes choses, et voici que des sources s’ouvrent dans l’âme, venant de l’éternité et rejaillissant jusqu’à l’éternité.
Jésus-Christ est toujours là ; le puits, creusé par le patriarche Jacob et dont cette femme était si fière ne donne plus d’eau : il a été comblé par les pierres que les passants y ont jetées ; mais les sources que Jésus a ouvertes sont toujours aussi abondantes qu’aux premiers jours.
« Imitons la Samaritaine, écrit saint Jean Chrysostome, conversons avec le Christ. Il se tient encore au milieu de nous, nous parlant par ses prophètes et ses disciples (…). Si cette femme, pour parler à Jésus qu’elle ne connaît pas, oublie tout le reste et demeure là sous l’ardent soleil, sommes-nous excusables si, nous qui dès l’aurore pouvons nous entretenir à l’aise avec lui, nous recevons avec dégoût les paroles qui viennent de lui [44] ? »
Jésus se révèle à la Samaritaine
Jésus prophète
Au lieu de lui donner l’eau vive dont il lui a parlé, « Jésus lui dit : Allez appeler votre mari, et revenez ici. » (Jn 4, 16) Pourquoi veut-il qu’elle appelle son mari ? Est-ce pour lui indiquer une ligne de conduite analogue à celle que saint Paul traçait aux femmes chrétiennes : « Que celles qui veulent s’instruire interrogent à la maison leurs maris ? » (1 Co 14, 35) Elle n’avait pas besoin d’interroger son mari, dit saint Augustin, celle qui se trouvait face à face avec Jésus-Christ [45].
En lui demandant de faire venir son mari, Jésus-Christ veut sans doute lui faire entendre que les vérités très hautes qu’il lui révèle sont pour tous et que chacun doit s’employer à les répandre.
Mais il voulait surtout obtenir un résultat immédiat et frapper un grand coup dans cette conscience endormie en lui montrant qu’il connaissait toute l’histoire de sa vie, appuyer la connaissance qu’il avait des choses d’en haut sur la connaissance surnaturelle qu’il avait des secrets des cœurs.
« Je n’ai point de mari », (Jn 4, 17) répond brièvement et probablement en rougissant celle qui avait parlé jusqu’ici avec tant d’aisance. « Jésus lui dit : Vous avez raison de dire que vous n’avez point de mari. Car vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez présentement n’est pas votre mari ; vous dites vrai en cela. » (v. 18)
Ces circonstances rapportées par l’Évangile ont fourni aux pères, toujours préoccupés d’instruire et d’édifier, plusieurs interprétations allégoriques.
Origène voit dans ce mari, dont Jésus-Christ réclame la présence, la Loi ancienne [46] qui avait autorité sur les âmes, et à laquelle les âmes étaient unies comme l’épouse à l’époux, jusqu’à la mort, c’est-à-dire jusqu’à la destruction de la Loi (Rm 7, 1-3). Jésus-Christ veut parler ouvertement à ceux qui sont les dépositaires de la Loi et revendiquer le témoignage de la Loi. Que l’âme qui a soif de la vérité vienne, accompagnée de la Loi, au puits de Jacob, c’est-à-dire aux Saintes Écritures, et elle y trouvera celui qui donne l’eau vive [47].
Saint Augustin voit, dans ces cinq maris que cette femme a eus, les sens corporels auxquels l’âme, éloignée du Christ, s’est abandonnée, l’empire de la chair pesant sur tout homme qui ne sait pas se servir de sa raison. Les paroles qu’il veut lui dire ne peuvent être perçues par les sens, mais par l’intelligence, l’intelligence qui est le véritable époux auquel il faut obéir ; et cette femme, en suivant l’erreur, en suivant la chair, vivait loin du véritable époux, vivait dans l’adultère. Qu’elle appelle donc le véritable époux, l’intelligence, si elle veut comprendre les choses qu’il lui révèle [48].
« Devant une pareille leçon, bien des âmes perverties se seraient cabrées, auraient contesté, auraient injurié : cette femme s’incline devant la vérité et devant celui qui lui dit la vérité : en cela, précise saint Jean Chrysostome, elle trahit une nature généreuse [49]. » « Dans la marche imprimée à cette âme, nous devons aussi admirer, dit saint Cyrille, la bonté et la puissance du Sauveur qui transforme si facilement, et d’une façon si durable, des natures si grossières. La révélation qu’il lui donne d’elle-même ne l’irrite point, elle lui est un excitant ; et, saisie par la vue du merveilleux, cette femme s’élève doucement à la vertu et aux horizons nouveaux [50]. »
« La femme lui dit : Seigneur, je vois que vous êtes prophète. » (Jn 4, 19)
Voilà une parole que chacun de nous devrait être en mesure de dire à Jésus-Christ. Il sait tout ce qui se passe dans la vie et la conscience de tous les hommes. « Au jour du jugement », nous dit-il, il nous prouvera qu’il est « celui qui scrute les reins et les cœurs, et il rendra à chacun selon ses œuvres » (Ap 2, 21). Mais, dans la vie présente, dans les rencontres que nous avons avec lui, il accomplit une œuvre plus glorieuse pour lui, plus avantageuse pour nous : il nous révèle à nous-mêmes. Il nous révèle à nous-mêmes avec nos fautes passées, nos misères présentes, nos ignorances et les obstacles qui nous empêchent d’avancer. « O Seigneur », dirai-je à Jésus avec le Sage, car Jésus se montre bien ici tel que l’écrivain sacré décrit la Sagesse, « que votre esprit est bon et suave en toutes ses conduites (…) Vous parlez vous-même à ceux qui s’égarent et vous leur parlez de leurs égarements, afin que, se séparant du mal, ils croient en vous » (Sg 12, 1-2).
Il nous montre les fautes du passé. « Ne soyez jamais sans quelque crainte au sujet des péchés déjà pardonnés, dit la Sainte Écriture, car cette absence de crainte pourrait vous faire ajouter péché sur péché. » (Si 5, 5) Et, quand nous nous mettons en face de Jésus-Christ, il nous montre nos fautes : la lumière divine qui vient de lui nous les montre dans leur laideur : cette vue nous humilie profondément et cependant elle ne nous écrase pas parce qu’elle est toujours accompagnée de contrition sincère et de confiance. Puissions-nous dire avec la Samaritaine : Voilà un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait.
« Ayant vu qu’il était prophète, dit saint Jean Chrysostome, elle l’interroge, non sur les intérêts de la vie présente, sur les moyens de sortir de sa pauvreté, mais sur les obligations religieuses, sur les pensées des ancêtres, sur la valeur du culte qu’ils ont rendu à Dieu : celle qui, tout à l’heure, ne pensait qu’à étancher sa soif veut savoir quelle doctrine il faut croire [51]. »
« Seigneur, lui dit-elle », en lui montrant le mont Garizim sur lequel s’élevaient encore les ruines d’un temple qui y avait été construit autrefois, « nos pères ont adoré sur cette montagne », et par ces pères, écrit saint Jean Chrysostome, elle entendait non pas seulement ceux qui avaient construit ce temple, mais Abraham que l’on disait avoir amené son fils Isaac sur cette montagne, « et vous dites que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer » (Jn 4, 20).
La religion universelle et le salut qui vient des Juifs
« Et Jésus lui dit : Femme croyez-moi. » Quelle autorité on sent dans cette parole et aussi quelle bonté ! C’est à chacun de nous que Jésus dit : Croyez-moi. Il a été appelé prophète : sans renier les droits de Jérusalem, il va prophétiser toute l’économie de la loi nouvelle. « L’heure vient où vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. » (v. 21) L’heure vient où le particularisme religieux disparaîtra, où le temple de Jérusalem ne sera plus qu’un amas de ruines semblables à celles du mont Garizim et où, le Messie ayant répandu la vérité dans le monde entier, dans le monde entier, non plus seulement le Dieu très grand, mais le Dieu Père des hommes sera connu et adoré. Jésus se présente comme apportant à tous les hommes la connaissance de Dieu ; et la connaissance qu’il leur donne de Dieu est la connaissance parfaite, il leur révèle que Dieu est leur Père.
Toutefois, il ne procède pas par voie de révolution : s’il imprime à la religion un mouvement en avant, c’est en s’appuyant sur le passé. « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; mais nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. » (v. 22)
« Les Samaritains, dit saint Jean Chrysostome, adoraient un Dieu local et particulier : leur culte avait donc quelque chose d’idolâtrique. Les Juifs, en honorant Dieu comme le maître du monde entier, lui rendaient un culte plus digne de lui [52]. »
De plus les Samaritains, en n’acceptant que le Pentateuque, repoussaient les révélations ultérieures : ils adoraient un Dieu qui n’agissait plus dans le monde, un Dieu pour ainsi dire abstrait, un Dieu qu’ils ne connaissaient pas. Les Juifs, adorant un Dieu de qui ils attendaient le salut et qui préparait le salut, adoraient un Dieu qui se rendait palpable. Jésus, en se mettant avec son peuple, Nous adorons, lui rendait honneur. Et il lui rendait honneur en rappelant que, suivant les promesses, le salut venait des Juifs : il venait des Juifs par les révélations qu’ils avaient conservées et transcrites au monde ; il venait des Juifs parce que celui qui était le salut par excellence, le Sauveur, devait naître de ce peuple.
Nous adorons. Comme cette pensée que Jésus a adoré, avec nous, doit remplir nos cœurs de joie et de confiance ! « Quand il dit cette parole, précise saint Cyrille, il parle en tant que Juif et en tant qu’homme. Il se place comme homme parmi les adorateurs de Dieu, lui qui est adoré par nous et par les anges, avec Dieu le Père. De ce qu’il a pris la forme de serviteur, il accomplit les fonctions qui conviennent au serviteur, mais sans rien perdre de sa majesté divine, et par lui Dieu recevra des adorations parfaites [53]. »
Et, dans ces adorations, comme dant tout le reste de ses actes, il est facile de reconnaître un caractère qui l’élève au-dessus des autres hommes. « Il vous est facile, dit saint Ambroise, de voir en lui, dans toutes les faiblesses de la nature humaine, la majesté divine. Il apparaît fatigué du chemin afin de relever ceux qui sont fatigués ; il demande à boire, mais il se prépare à donner à toutes les âmes altérées une boisson rafraîchissante ; il a faim, et il se prépare à donner à tous ceux qui ont faim la nourriture du salut ; il meurt, et il apporte la vie ; il est enseveli, mais pour ressusciter ; il est suspendu sur un bois tremblant, mais il affermira tous ceux qui tremblent ; il remplit le ciel de ténèbres, mais pour donner aux âmes la lumière ; il fait trembler la terre pour affermir les hommes ; il agite la mer pour la calmer ; il ouvre les tombeaux des morts pour montrer qu’ils sont le séjour de la vie ; il naît d’une vierge pour qu’on sache qu’il est né de Dieu ; (…) il apparaît adorant avec les autres hommes, mais afin d’être adoré comme le vrai Fils de Dieu [54]. » Nous l’adorerons puisqu’il est Dieu, et nous adorerons avec lui puisqu’il a adoré avec nous, et par lui nos adorations seront parfaites.
Adorer en esprit et en vérité
Après ce témoignage rendu à son peuple et à la vérité, Jésus revient à l’exposition de l’œuvre qu’il est venu accomplir, de la religion nouvelle qu’il est venu établir sur terre. « Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Car le Père cherche de tels adorateurs. » (Jn 4, 23)
Comme elle est solennelle cette parole, l’heure vient, et elle est déjà venue ! Une loi nouvelle est promulguée, une religion nouvelle ; elle est promulguée par Jésus, au moment voulu par Jésus.
« Car Dieu est esprit et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité. » (v. 24) « Donc, Notre-Seigneur déclare, dit saint Hilaire, que Dieu étant invisible, incompréhensible et infini, il ne doit plus être adoré sur une montagne ou dans un temple ; car Dieu est esprit, et un esprit ne peut être circonscrit ni enfermé, lui qui par sa puissance est partout, débordant de partout (…). Il a été dit à cette femme, qui faisait résider Dieu sur une montagne ou l’enfermait en un temple, que toutes choses étaient en Dieu, et que Dieu était en lui-même (…). En proclamant que Dieu est esprit et doit être adoré en esprit, Jésus proclamait l’infinité de celui qui était adoré, et la liberté et la science de ceux qui allaient l’adorer [55]. » Que l’esprit donc se réveille en nous afin d’adorer celui qui est esprit, et esprit infiniment intelligent, infiniment actif.
Des hommes, qui voulaient restreindre les hommages à rendre à Dieu, ont voulu s’autoriser de cette parole pour refuser à Dieu tout culte extérieur et même tout culte précis. Mais Jésus-Christ, en réclamant le culte en esprit, le culte de l’intelligence, le culte du cœur, qui étaient si oubliés des Juifs à ce moment, n’a pas condamné le culte extérieur, lui qui passait les nuits en prière, à genoux, le front prosterné contre terre. Il a réclamé l’adoration en esprit et en vérité, c’est-à-dire l’adoration de Dieu par tout ce qui est en nous.
Il faut adorer Dieu en esprit : il faut, écrit saint Augustin [56], que ce qu’il y a de plus excellent et de premier dans l’homme commande à tout le reste qui nous est commun avec les bêtes, et que ce plus excellent, c’est-à-dire l’esprit, soit soumis à ce qui est meilleur encore, à la vérité elle-même. Il faut dire à notre âme : « Bénis le Seigneur, ô mon âme, et que tout ce qui est au-dedans de moi bénisse son saint nom » (Ps 102, 1).
Il faut adorer Dieu en esprit et, par conséquent, il ne faut plus l’adorer par intermittences, comme le font les actions corporelles, mais d’une façon ininterrompue, comme le font les actions de l’esprit. « La méditation de la loi divine, que l’on nous demande continuelle ne consiste pas, dit saint Hilaire, à lire les paroles, mais à les méditer et à les faire pénétrer dans toutes nos œuvres, de façon qu’elles accomplissent la loi de Dieu : ainsi, nous arrivons à la prière continuelle, à la méditation continuelle [57]. »
Il faut adorer en esprit et en vérité. « Les choses anciennes, dit saint Jean Chrysostome, étaient des figures : la circoncision, les holocaustes, les sacrifices, les encensements ; maintenant tout doit être vérité : il ne s’agit plus de circoncire la chair, mais les pensées mauvaises. Les sacrifices que l’on offrait à Dieu, les sacrifices d’animaux étaient des sacrifices figuratifs ; il faut maintenant lui offrir le sacrifice véritable, c’est-à-dire le sacrifice de tout vous-même [58]. » C’est pourquoi l’apôtre disait aux Romains : « Je vous supplie, par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, pour lui rendre un culte raisonnable. » (Rm 12, 1)
« Celui-là adore en esprit et en vérité, affirme saint Cyrille, qui, faisant resplendir en lui toute la vertu de l’Évangile, incline son esprit à accepter tous les dogmes [59]. »
« Le véritable adorateur en esprit et en vérité, dit Rupert, c’est celui qui adore le Père avec “l’esprit d’adoption, cet esprit dans lequel on crie : Père, Père !” (…). Il faut que l’homme, pour adorer en vérité, reçoive d’abord l’Esprit-Saint, afin de connaître par lui Jésus-Christ qui est la voie pour aller au Père [60]. »
« Adorer en vérité, c’est, écrit saint Athanase, adorer le Père dans le Fils et l’Esprit-Saint [61]. »
« Nous l’avons entendu, dit saint Augustin, sa parole est claire : nous étions au-dehors, et nous avons été introduits dans le temple véritable. Vous avez dit quelquefois : Oh ! si je trouvais quelque montagne élevée et solitaire pour y prier, je crois que je serais exaucé de Dieu, car Dieu habite les cimes. Oui, il habite les hauteurs, mais il regarde ce qui est humble (Ps 137, 6). (…) Vous vouliez monter ? Les vraies ascensions se font dans le cœur, c’est le psaume qui le déclare (Ps 83, 6). Si vous cherchez un lieu élevé, un lieu saint, soyez vous-même le temple de Dieu ; car le temple vraiment saint, dit l’apôtre, c’est vous-même ; c’est dans ce temple que Dieu vous exaucera [62]. »
Elle est accomplie, la prophétie que Jésus faisait à ce moment. Quatre siècles plus tard un de ces docteurs pouvait écrire : « C’est à ce Dieu unique que nous rendons l’hommage de servitude ou de latrie, dans le culte extérieur et dans le culte intérieur ; car tous ensemble et chacun en particulier nous sommes son temple : il veut bien habiter dans l’ensemble de ses fidèles et dans le cœur de chaque fidèle, et il n’est pas moins grand en chacun qu’en tous réunis (…). Quand nous élevons nos âmes vers lui, notre cœur est son autel, son Fils unique le prêtre par lequel nous l’apaisons ; nous lui immolons des victimes sanglantes quand nous combattons jusqu’au sang pour attester sa vérité ; nous brûlons devant lui le plus suave encens quand, devant lui, nous nous laissons embraser de la flamme du saint amour ; nous lui faisons de nous et de ses dons une offrande reconnaissante ; à certains jours, des fêtes solennelles consacrent la mémoire de ses bienfaits, de peur que le cours du temps n’amène peu à peu un oubli qui serait plein d’ingratitude (…). Afin de le voir comme il peut être vu et de nous unir à lui, nous nous purifions de toute souillure du péché et de toute convoitise mauvaise, et nous sommes consacrés par son nom. Il est la source de notre béatitude et le but de tous nos désirs. Par l’élection ou plutôt la réélection que nous faisons de lui, d’où est venu le nom de religion, nous allons vers lui par l’amour, afin qu’arrivés en lui nous y trouvions le repos, la béatitude, notre fin [63]. »
Le Messie
« Cette femme, dit saint Jean Chrysostome, était toute déconcertée par la grandeur des révélations qui lui étaient faites [64]. »
« Elle avait appelé Jésus un prophète, mais ce qu’elle entendait de lui dépassait la mesure des prophètes [65]. » Les changements qu’il annonçait faisaient penser à ceux que l’on attendait du Messie. Les Samaritains attendaient le Messie ; les livres de Moïse qu’ils avaient conservés l’annonçaient avec clarté. Cette femme croit entrer dans les idées de son interlocuteur en lui exprimant son espérance. « Je sais que le Messie doit venir et, quand il sera venu ,il nous révélera toutes choses. » (Jn 4, 25)
« Et Jésus lui dit : c’est moi-même qui le suis, moi qui parle avec vous. » (v. 26)
Quelle révélation et comme Jésus l’a amenée ! Quelle distance il y a entre cette parole : Donnez-moi à boire, et cette autre parole : Je suis le Messie, moi qui parle avec vous ! Et, en sept paroles, il l’a conduite à cette révélation ; « l’amenant peu à peu à l’idée du Messie, il l’a préparée à le connaître comme le vrai Messie. Aux Juifs qui lui disaient : Si tu es le Christ, dis-le-nous donc ouvertement (Jn 10, 24), il n’a pas voulu répondre ouvertement, parce qu’ils le questionnaient non pour apprendre mais pour le surprendre. Celle-ci, au contraire, avait une âme droite et il pouvait se révéler à elle [66]. »
Dans cette conversion faite sous l’action de Jésus-Christ, comme tout est rapide, comme tout se tient et comme tout est complet ! D’une indifférence moqueuse cette femme passe au respect, du respect au désir des biens qui lui sont annoncés, et dont elle ne se fait pas encore l’idée ; elle reconnaît Jésus pour un prophète et elle se reconnaît pécheresse ; elle s’instruit, elle demande la lumière, et aussitôt qu’elle lui est donnée elle l’accepte et elle s’applique à la répandre [67].
Avec cette image, l’eau d’un puits, il l’a amenée aux plus hauts sommets de la grâce, comme il y avait amené Nicodème par les témoignages de la Loi.
Jésus-Christ a une doctrine qui est sa doctrine propre, un don qui ne peut venir que de lui : c’est la doctrine et le don de la grâce. C’est cette doctrine et ce don qu’il offre à Nicodème et à la Samaritaine. Nicodème, sollicité par les signes extérieurs, vient au-devant. Jésus va lui-même au-devant de la Samaritaine. Sa conversion sera uniquement l’œuvre de la grâce.
« Il est vraiment le Fils de Dieu, dit saint Cyrille, celui qui nous a fait connaître ainsi le Père [68]. » On peut ajouter : Il est vraiment le Sauveur des âmes celui qui sait ainsi amener les âmes à la vérité et à la vertu. « Que ceux qui instruisent les néophytes, dit encore saint Cyrille, après leur avoir enseigné les éléments de la foi, les mettent en présence de Jésus-Christ, et le travail de la formation de la foi se fera rapidement [69]. »
Le ménologe des Grecs au 26 février et le martyrologe romain au 20 mars font mémoire de la Samaritaine, lui donnant le nom de Photine. Elle se serait attachée à Jésus-Christ et aurait été martyrisée avec ses deux enfants.
Venue des disciples et des Samaritains
« Au même moment ses disciples vinrent, et ils s’étonnaient de ce qu’il parlait avec une femme. Cependant, aucun ne lui dit : Que lui demandez-vous ? ni : pourquoi parlez-vous avec elle ? » (Jn 4, 27)
Les idées juives étaient très sévères sur les rapports avec les femmes : un docteur ne devait pas parler en public à une femme, même à sa propre femme. Cette sévérité venait surtout du mépris dans lequel on les tenait. Aussi, l’étonnement des disciples était plutôt de l’admiration. « Ils admiraient, dit saint Jean Chrysostome, cette condescendance de leur maître qui, malgré ses qualités extraordinaires, ne craignait pas de converser avec une pauvre femme, et une Samaritaine [70]. »
Cependant, ils pensent que leur maître a ses raisons, et eux qui déjà l’ont interrogé avec tant de confiance, s’abstiennent de toute question.
Une femme apôtre
Mais cette femme, aussitôt qu’elle a reçu la vérité de Jésus, éprouve le besoin de la répandre. C’est là un des caractères de la vérité reçue de Jésus : elle met le zèle dans le cœur. « Laissant donc là son vase, elle s’en alla dans la ville et dit à tout le monde : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ; ne serait-il point le Christ ? » (v. 28-29)
Elle ne pense plus à sa soif : elle a d’autres pensées, elle est brûlée par une autre flamme. Elle laisse tout ce qui pourrait gêner sa course, elle s’oublie elle-même, pour aller publier la vérité. « Que ceux qui annoncent l’Évangile trouvent là une leçon, dit saint Augustin ; qu’ils laissent leur urne près du puits [71]. » « Les apôtres, pour suivre le Sauveur, avaient abandonné leurs filets ; celle-ci abandonne son urne. »
Et voyez aussi son zèle : Jésus lui avait dit d’appeler son mari, et voilà qu’elle appelle toute la ville.
Il m’a dit tout ce que j’ai fait ; elle ne craint pas, pour prouver la science surhumaine de Jésus, de faire une sorte de confession publique de ses fautes ; elle avoue même plus que Jésus-Christ ne lui a reproché. Ici, comme dans tout cet entretien, elle nous apparaît avec un caractère d’entière sincérité ; c’est une sincérité qui a touché le Sauveur. Ici, cette sincérité est causée par son amour. « Quand une âme, dit saint Jean Chrysostome, est embrasée du feu divin, elle ne regarde plus à rien de ce qui est sur terre, ni à l’honneur, ni à la honte ; elle est tout entière à la flamme qui la possède [72]. » Elle est possédée par cette flamme qui fera dire à saint Paul : « Pourvu que le Christ soit annoncé, je me réjouis et je me réjouirai. » (Ph 1, 18)
Elle n’a aucun doute sur la vraie qualité de Jésus, elle pense qu’il est le Messie ; mais, pour les amener à partager sa conviction, elle juge qu’il vaut mieux, explique saint Jean Chrysostome, amener tous les habitants de la ville à voir et à entendre celui qu’elle a vu et entendu elle-même. Elle leur dit : Venez et voyez. Elle savait que tous ceux qui goûteraient à cette source auraient la même impression qu’elle [73].
Cette femme aime ses compatriotes : au lieu de garder jalousement la grâce qu’elle a reçue, elle veut la leur faire partager. Mais ce zèle, il est facile de le voir, lui vient de ce bien même qu’elle possède, et de la conscience qu’elle a de sa grandeur. Elle aime celui qui lui a apporté le don de Dieu : elle veut le faire aimer à tous.
Et son zèle est selon la science. Elle procède avec tact et mesure, dit saint Augustin, de peur d’irriter ses concitoyens et de les exciter contre Jésus au lieu de les amener à Jésus. Elle l’appelle simplement un homme, leur demandant de résoudre eux-mêmes la question de savoir s’il ne serait pas le Christ [74]. « La courtisane d’hier est devenue un apôtre de l’Évangile », dit saint Jean Chrysostome [75].
« Et ils sortirent donc de la ville, venant vers Jésus. » (Jn 4, 30) Ainsi donc se réalisait déjà la prophétie d’Isaïe : « Des peuples nombreux s’en iront, disant : Venez (…) à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses voies, et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la Loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur, de Jérusalem. » (Is 2, 3)
La nourriture de Jésus
« Cependant les disciples » avaient étalé devant Jésus les provisions qu’ils avaient rapportées, et le voyant immobile, « le pressaient de manger » (Jn 4, 31).
« Et il leur dit : J’ai une autre nourriture à prendre que vous ne connaissez pas. » (v. 32) Il emploie pour élever l’esprit de ses disciples un procédé analogue à celui qu’il a employé avec la Samaritaine. « Il ne révèle rien brusquement : il tient un moment l’esprit de ses auditeurs en suspens, afin qu’ayant cherché le sens de ses paroles, ils l’accueillent avec plus d’empressement [76]. »
« Les disciples, étonnés, se disaient les uns aux autres : Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » (v. 33) « Il n’est pas étonnant, commente saint Augustin, que cette femme n’ait pas compris la nature de l’eau dont il voulait parler quand les disciples eux-mêmes ne savent pas de quelle nourriture il leur parle [77]. » Cependant, le respect qu’ils lui portent est déjà si grand qu’ils n’osent l’interroger, et ils se communiquent discrètement leurs doutes. A tous ces détails, on reconnaît dans l’évangéliste le témoin oculaire [78].
Jésus connaît les pensées de ses disciples, et il les instruit non en employant des détours comme avec cette femme, mais ouvertement. « Ma nourriture, leur dit-il, est de faire la volonté de mon Père, d’achever son œuvre. » (v. 34) « Il se montre, explique saint Cyrille, le vrai modèle de l’homme apostolique, si attentif à faire la volonté de son Père qu’il n’usera des choses extérieures que pour le but auquel il veut atteindre [79]. » Il est soutenu par la pensée du but à atteindre plus que par aucune nourriture corporelle. « Faire la volonté de son Père, dit Origène, c’était pour Jésus sa vraie nourriture. Seul, il était capable de l’accomplir complètement. En quoi consiste cette volonté de son Père ? Il donne la réponse, en continuant : Que je rende son œuvre achevée. La perfection de la créature raisonnable constitue la perfection de toute la création. La créature raisonnable avait été viciée par le péché : le Verbe s’est fait chair pour lui donner sa perfection [80]. » « Il rendrait l’œuvre de Dieu achevée en deux manières, dit Théophylacte : dans la Loi, car le Christ est la fin de la Loi, en amenant à maturité et à son vrai sens tout ce qu’elle contenait, le culte matériel à un culte spirituel ; et dans l’homme en montrant à tous les hommes, en sa personne, la nature humaine parfaite [81]. » Comme l’œuvre de Dieu est belle en effet, malgré toutes les imperfections qu’y apporte l’homme, quand elle reçoit son achèvement du Christ ! Comme la religion est belle, quand les figures de la Loi reçoivent leur accomplissement dans la religion chrétienne ! Comme le monde est beau quand il est habité par de vrais chrétiens ! Comme le monde est heureux quand il accepte le salut par le Fils de Dieu ! « La nourriture du Christ, affirme saint Maxime de Turin, c’est la rédemption des peuples [82]. »
La moisson préparée
Cette œuvre est belle, elle est pressante, mais elle est merveilleusement préparée. « Ne dites-vous pas : Encore quatre mois, et ce sera la moisson ? Mais, moi, je vous dis : Levez les yeux et voyez que les campagnes blanchissent déjà pour la moisson. » (Jn 4, 35) Leur montrant sans doute les Samaritains qui accouraient en foule, il voulait faire apercevoir à ses disciples dans le monde entier des milliers d’âmes que sa grâce avait préparées et qui ne demandaient qu’à être saisies comme des épis mûrs par la main du moissonneur. « Il avait hâte d’accomplir cette œuvre, dit saint Augustin, et il voulait y préparer des ouvriers [83]. » Et voyez comme il les encourage !
Ils auront une récompense : « Celui qui moissonne a sa récompense ; et celui qui travaille à la moisson » (v. 36) à laquelle les convie le Christ « amasse pour la vie éternelle » : sa récompense doit être éternelle. Et ceux qui travaillent à cette moisson auront le bonheur de procurer une grande joie à ceux qui ont semé avant eux : « Il faut que ceux qui sèment aient de la joie en même temps que ceux qui moissonnent. » (v. 36)
« Car dans le cas présent se vérifie cette parole : Autre est celui qui sème, autre celui qui moissonne. » (v. 37) D’autres avaient semé avant eux, travaillé avant eux ; par cette parole, il les entretient dans l’humilité. « Qui étaient ceux-là ? demande saint Augustin. C’étaient les prophètes ; car, si les prophètes n’avaient semé, comment cette femme aurait-elle pu dire : Je sais que le Messie vient. C’étaient les patriarches, Abraham, Isaac, Jacob : lisez leurs labeurs ; en tous ces labeurs il y avait une prophétie du Christ [84]. » « Jésus aimait ses apôtres, dit saint Cyrille, et à cause de cela il les appelait au travail de la moisson ; mais il aimait aussi tous ces prophètes qu’il avait suscités et, pour leur rendre honneur, pour tenir ses apôtres dans l’humilité, il veut que ceux-ci se souviennent que les prophètes leur ont préparé le terrain [85]. »
Et, en cela, Jésus faisait aussi apparaître aux yeux de ses apôtres l’unité du plan divin. « C’est, dit saint Irénée, les patriarches et les prophètes qui ont préparé notre foi, et ont répandu sur terre l’attente du Sauveur, l’idée de ses qualités, afin qu’instruits par eux, les hommes l’accueillissent plus facilement [86]. »
« Qu’ils sachent donc voir, ajoute saint Cyrille, ces épis qui sont des âmes préparées par les prophètes, et qu’ils doivent former à la foi du Christ. Cette moisson attend la faux des moissonneurs, c’est-à-dire la splendide prédication des apôtres qui va les séparer des observances légales et les transporter dans l’aire du Seigneur, c’est-à-dire dans l’Église, pour être transformés en une nourriture exquise, digne de la table du souverain Maître [87]. »
Ceux qui ont semé avant eux, c’est encore Jean-Baptiste, c’est encore et surtout Jésus lui-même. Si le semeur qui sème pour qu’un autre recueille le fruit de son travail le fait habituellement dans la tristesse, ces semeurs, en semant pour nous, l’ont fait dans la joie. « Je vous ai envoyé moissonner ce que vous n’aviez pas semé : d’autres ont travaillé et vous êtes entrés dans leurs travaux. » (Jn 4, 38) Mais ne craignez pas de le faire : loin de les contrister, vous rendez leur joie parfaite en achevant leur œuvre. C’est ainsi qu’il leur montre, dit saint Jean Chrysostome, l’unité des deux testaments [88].
Il leur a inspiré l’humilité, « il leur inspire aussi le courage pour cette grande œuvre, dit le même père. Cela paraissait un travail énorme, impossible, de parcourir et d’évangéliser le monde. Qu’ils se rassurent : le travail a été commencé depuis longtemps ; les semailles ont été faites par les prophètes : il n’y a plus qu’à moissonner ; il est facile au moissonneur de remplir sa main d’épis, et le moissonneur n’attend pas à plus tard pour se mettre à sa tâche : sa tâche le réclame [89]. »
Ils purent bientôt constater combien les paroles de leur Maître étaient vraies, « que déjà, en Judée, la moisson était mûre, quand tant d’hommes, se dépouillant de tous leurs biens et les déposant à leurs pieds, devenaient les disciples de Jésus-Christ : c’était là une moisson bien mûre [90] ». Et cette moisson avait été préparée par Jésus-Christ. « De cette moisson, quelques grains ont été pris et sont devenus une semence jetée dans le monde entier. Cette moisson croît maintenant, mélangée d’ivraie, et elle attend d’être recueillie et émondée à la fin de toutes choses [91]. » Que quiconque est employé à ce travail l’accomplisse dans la joie !
La foi des Samaritains
« Beaucoup de Samaritains crurent en lui à cause de la parole de cette femme qui rendait ce témoignage : Il m’a dit tout ce que j’ai fait. » (v. 39) « Ce n’était pas le fait d’un homme ordinaire d’avoir forcé une femme à le louer en lui montrant ses fautes ; et ce n’était pas non plus pour s’attirer la faveur que cette femme faisait à tous l’aveu de sa mauvaise vie [92]. »
« Étant venus vers lui, des Samaritains le prièrent de demeurer chez eux ; et il y demeura deux jours. » (v. 40) Quel contraste avec l’accueil qu’il avait reçu dans les villes de son pays ! « Et cependant, il n’avait accompli là aucun miracle : ils lui firent cette invitation sur le seul témoignage de cette femme. C’était l’envie qui avait empêché ses compatriotes de l’accueillir ; ici, au contraire, il avait rencontré la droiture et la simplicité : rien n’est plus mauvais que l’envie, rien n’est plus dangereux que la vaine gloire qui corrompt les biens les plus précieux [93]. »
« Il est facile de voir, dit saint Cyrille, que, si Jésus se retire vite de ceux qui le repoussent, il s’arrête volontiers auprès de ceux qui ont foi et confiance en lui [94]. »
« Et beaucoup plus crurent en lui à cause de sa parole. Et ils disaient à la femme : Maintenant, ce n’est plus à cause de ta parole que nous croyons, car nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde. » (vv. 41-42)
Par un sentiment plein de délicatesse pour Jésus, ils font ressortir le caractère supérieur de leur foi depuis qu’elle est fondée sur la parole elle-même de Jésus. Sur la parole de cette femme, ils avaient cru qu’il était un homme extraordinaire ; maintenant qu’ils l’ont entendu, ils connaissent la vérité la plus haute, ils savent qu’il est le Sauveur du monde.
« Ils l’avaient connu, d’abord par une voix étrangère, et ensuite par sa présence elle-même. Cela se passe encore maintenant ainsi pour ceux qui ne sont pas chrétiens : le Christ leur est annoncé par des amis chrétiens ; conduits par l’Église, qui est figurée par cette femme, ils viennent à Jésus-Christ, ils croient à cause de ce que l’on dit de lui. Il demeure deux jours chez eux, et leur donne les deux préceptes de la charité : on croit alors en lui en bien plus grand nombre et avec une plus grande fermeté, car on a connu qu’il était vraiment le Sauveur du monde [95]. »
Ils avaient compris, en le voyant s’arrêter chez eux, peuple méprisé, qu’il était venu, non pour l’avantage d’un peuple privilégié, mais pour le salut du monde entier. Et, quand il les quitte, ils n’essaient point de le retenir : ils ont compris, dit saint Jean Chrysostome, qu’il est venu pour sauver le monde, et ils le laissent aller à son œuvre. Ils se réjouissent de ce qu’il soit le Sauveur du monde, tandis que les Juifs s’en attristent et ne peuvent supporter que Jésus pense à d’autres qu’eux-mêmes [96].
Allez, ô Sauveur Jésus, et faites connaître au monde entier le culte du Père en esprit et en vérité ; ouvrez dans le monde entier les sources d’eau vive.
Et maintenant que vous êtes au ciel, permettez-moi de vous redire la prière que vous adressait votre grand serviteur Anselme :
« O Jésus très doux, très bon, très aimant, très cher, très désiré, très précieux, très aimable, très beau ! Vous êtes monté au ciel dans votre glorieux triomphe et vous êtes assis à la droite du Père ; ô roi puissant, attirez mon âme qui a soif de vous, attirez-moi à vous, source de vie, afin que selon ma capacité je boive et je vive, ô Dieu qui êtes ma vie. Car vous avez dit de votre bouche sainte et bénie : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. O source de vie, donnez à mon âme altérée de toujours boire de votre eau, afin que selon votre promesse l’eau vive jaillisse aussi de mon cœur (…). « Donnez-moi votre Saint-Esprit qui était figuré par ces eaux promises aux âmes altérées. Donnez-moi de tendre par tous mes désirs et toutes mes œuvres à ce ciel où vous résidez, afin qu’en esprit je sois toujours là où vous êtes, vous, mon trésor incomparable (…). Mon âme, fatiguée de sa route a faim, a soif, et je n’ai rien à lui donner. Vous, Seigneur mon Dieu, qui êtes riche de tous biens, donnez la nourriture à celle qui a faim, recueillez celle qui est sans asile (…). Elle est à la porte, elle frappe : je vous en supplie, par les entrailles de cette miséricorde dans lesquelles vous nous avez visités, ouvrez à celle qui frappe, faites qu’elle repose en vous, ô pain céleste, ô pain de vie, afin que, rassasiée, ayant repris des forces, soulevée sur les ailes des saints désirs, elle s’élève de cette vallée de larmes vers les royaumes célestes [97]. »
⚜️
[1] — Omnia ista innuunt aliquid (…). Plena mysteriis et gravida sacramentis, saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 5.
[2] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 31, n. 2.
[3] — Faut-il identifier cette localité avec l’antique Sichem, actuellement Naplouse, qui se trouve à une demi-heure du puits de Jacob ? Il est possible que la Sichar de l’Évangile se soit trouvée plus près du puits de Jacob. La ville elle-même de Samarie se trouvait à deux lieues de là.
[4] — Théophylacte, in Joan.
[5] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 6.
[6] — Ibid.
[7] — Ibid., n. 7.
[8] — Jam incipiunt mysteria, ibid., n. 6.
[9] — Tibi fatigatus est ab itinere Jesus, ibid.
[10] — Ibid.
[11] — Ibid., n. 7.
[12] — Quærens me sedisti lassus. Prose des morts.
[13] — Infirmitas Christi nos fecit fortes, saint Augustin, n. 8.
[14] — Ibid., n. 7.
[15] — Saint Augustin, Lib. 83 qq., q. 64, n. 3.
[16] — Saint Augustin, ibid.
[17] — Saint Jean Chrysostome, Homil 31 in Joan., n. 3.
[18] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 10.
[19] — Et fontem quem non speravit invenit, saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 10.
[20] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.
[21] — Théophylacte, in Joan.
[22] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 31.
[23] — Eorum fidem sitit pro quibus sanguinem fudit, saint Augustin, Lib. 83 qq., q. 64, n. 4.
[24] — Eget quasi accepturus, saint Augustin, Tr. 15, n. 12.
[25] — Video in puteo tenebrosam profunditatem, saint Augustin, Lib. 83 qq., q. 64, n. 2.
[26] — Saint Augustin, Tr. 15, n. 12.
[27] — Ad puteum sedere consuevit, saint Ambroise, De Spiritu sancto, l. 1, c. 20.
[28] — Ibid.
[29] — Saint Augustin, App. serm. 93, n. 3.
[30] — Origène, Tr. 13 in Joan., n. 5.
[31] — Eget quasi accepturus, et affluit tanquam satiaturus, saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 12.
[32] — Ibid.
[33] — Origène, Tr. 13 in Joan., n. 1.
[34] — Sitit sitiri, saint Grégoire de Nazianze, Orat. 40, n. 7.
[35] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 32 in Joan., n. 1.
[36] — Saint Cyrille.
[37] — Théophylacte, in Joan.
[38] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 16.
[39] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 32, n. 1.
[40] — Théophylacte, in Joan.
[41] — Saint Bernard, Serm. 1, in Cap. jejun, n. 3.
[42] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 15.
[43] — Ibid., n. 17.
[44] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 31, n. 5.
[45] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 18.
[46] — La Loi mosaïque ou Thorah est essentiellement contenue dans les cinq livres du Pentateuque. (NDLR)
[47] — Origène, Tr. 13 in Joan., n. 8.
[48] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 18-22.
[49] — Saint Jean Chrysostome, Homil. in templ. Stæ Anastasiæ, t. 12, p. 503.
[50] — Saint Cyrille.
[51] — Saint Jean Chrysostome, ut supr. et Homil. 32 in Joan., n. 2.
[52] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 33 in Joan., n. 1.
[53] — Saint Cyrille.
[54] — Saint Ambroise, de fide, l. 5, c. 4.
[55] — Saint Hilaire, de Trinit., l. 2, n. 31.
[56] — Saint Augustin, Serm. Dom. in monte.
[57] — Saint Hilaire, in Ps. 1.
[58] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 33, n. 2.
[59] — Saint Cyrille, in Joan. 1, 2, c. 93.
[60] — Rupert, in Joan. 1, 4, c. 3.
[61] — Saint Athanase, Ep. ad Serapion.
[62] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 25.
[63] — Saint Augustin, l. 10 de Civit., c. 3.
[64] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 33, n. 2.
[65] — Saint AugustinTr. 15, in Joan., n. 27.
[66] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 33, n. 2.
[67] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 32, n. 2.
[68] — Saint Cyrille.
[69] — Ibid.
[70] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 33, n. 3.
[71] — Saint Augustin, Tr. 15 in Joan., n. 30.
[72] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 34, n. 1.
[73] — Ibid.
[74] — Saint Augustin, ut supr.
[75] — Saint Jean Chrysostome, Homil. in templ. Stæ Anastasiæ, t. 12, p. 592.
[76] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 34 in Joan., n. 1.
[77] — Saint Augustin, ut supr., n. 31.
[78] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.
[79] — Saint Cyrille.
[80] — Origène, Tr. 13 in Joan., n. 37.
[81] — Théophylacte, in Joan.
[82] — Cibus Christi est redemptio populorum, saint Maxime de Turin, Homil. 28.
[83] — Saint Augustin, ut supr., n. 32.
[84] — Ibid.
[85] — Saint Cyrille.
[86] — Saint Irénée, C. hær, l. 3, c. 23, n. 1.
[87] — Saint Cyrille.
[88] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 34, n. 2.
[89] — Ibid.
[90] — Saint Augustin, ut supr.
[91] — Ibid.
[92] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.
[93] — Saint Jean Chrysostome, Homil. 35, n. 1.
[94] — Saint Cyrille.
[95] — Saint Augustin, ut supr., n. 33.
[96] — Saint Jean Chrysostome, ut supr.
[97] — Saint Anselme, Cantuar. Or., 18.

