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+ Catholique ou pas catholique ?

 

Les éditions Sainte-Madeleine ont publié en octobre 1993, avec l’Imprimatur de Mgr Bouchex, archevêque d’Avignon, et la permission de Dom Gérard, abbé de l’abbaye Sainte-Madeleine, une brochure de quelque 90 pages du père Gabriel O.S.B., Oui ! le « catéchisme de l’Église catholique » est catholique  [1] !

Cette brochure essaye de répondre aux critiques qui ont été faites au nouveau Catéchisme de la part des milieux traditionalistes. Comme Le Sel de la terre a fait paraître un long article à ce sujet [2], nous nous sommes empressés de lire cette étude.

 

Ignorantia elenchi

 

Las ! et ce fut notre première déception : le père Gabriel, qui connaît pourtant l’exis­tence du Sel de la terre, puisqu’il le cite pages 28 & 29, ne parle pas de l’article de l’abbé Michel Simoulin paru dans les numéros 5 et 6 de cette revue. Il parle longuement de la conférence donnée par l’abbé Simoulin le 17 janvier 1993, publiée par la revue Fideliter (nº 92 & 93), puis à nouveau dans une plaquette Le nouveau “Catéchisme de l’Église catho­lique” est-il catholique ? aux éditions Fideliter en 1993.

Or, nous avions signalé au début de l’article paru dans notre revue qu’il n’était autre que le texte de cette conférence, revu, corrigé et approfondi à l’usage des lecteurs du Sel de la terre.

Il est clair que, lors d’une conférence, il peut arriver qu’une citation soit donnée de manière un peu inexacte, ou qu’une expression soit un peu approximative. C’est le style parlé qui veut cela. La revue Fideliter nous a avertis qu’elle avait gardé le style parlé. On peut le regretter. Mais, pour rendre son étude vraiment exhaustive, il aurait été souhai­table que le frère Gabriel aille aussi consulter le travail revu, corrigé et approfondi paru dans notre revue.

Car c’est un fait facile à vérifier : aucun des reproches — à un ou deux près comme nous verrons bientôt — que le père Gabriel croit devoir faire à la conférence de l’abbé Simoulin ne s’applique à l’article revu et corrigé. Par contre, de nombreuses critiques faites par l’abbé Simoulin, bien étayées dans l’article, ne sont pas examinées par la bro­chure du père Gabriel.

Il y a donc un premier vice fondamental à cette étude, vice qu’on appelle en philoso­phie scolastique ignorantia elenchi, c’est-à-dire ignorance du sujet, de la question à traiter. Le travail du père Gabriel peut faire impression par les abondantes citations et références qu’il comprend. Mais, en fait, il répond à côté de la question. Ce sera notre première ap­préciation.

 

Qui veut faire périr son chien…

 

Une autre impression désagréable se dégage de la lecture de cette brochure : une cer­taine façon, très subtile, de pratiquer la désinformation.

Ainsi le père Gabriel accuse-t-il la Fraternité Saint-Pie-X (FSPX) de refuser de ma­nière préalable le magistère authentique de l’Église (p. 17) ou même de ne pas reconnaître le magistère postérieur à Pie XII (p. 58).

Pourtant, le père Gabriel a été ordonné prêtre par Mgr Lefebvre (le 27 juin 1986) et il sait bien quelle était la position de ce prélat, position qui est celle de la FSPX. Il ne peut pas ignorer que Mgr Lefebvre ne refusait pas a priori le magistère actuel. Mais il se trou­vait, comme tous les traditionalistes, devant un problème de conscience à la vue des contradictions entre le magistère actuel et celui des papes précédents. C’est ce qu’il a ex­primé au pape Paul VI lors de l’audience qu’il a pu obtenir le 11 septembre 1976. Mais le pape a refusé d’entrer dans cette discussion [3].

Mgr Lefebvre refusait si peu le magistère actuel qu’il a souvent déclaré qu’il était prêt à accepter le concile interprété dans le sens de la Tradition [4]. Dans son esprit, cela si­gnifiait accepter ce qui est conforme à la Tradition, préciser ce qui est ambigu à la lumière de la Tradition et rejeter ce qui est contraire à la Tradition.

Le père Gabriel sait bien cela puisqu’il cite (p. 17) une phrase de Mgr Lefebvre qui reconnaît que le concile est l’expression du magistère du pape et des évêques. Mais il se garde de citer la suite de la citation où Mgr Lefebvre montre bien le problème, celui de la conciliation d’enseignements contradictoires. Voici la citation entière dont le père Gabriel n’a donné que la première phrase :

« Les textes du concile, et particulièrement celui de Gaudium et Spes et celui sur la li­berté religieuse, ont été signés par le pape et par les évêques, donc nous ne pouvons pas douter de leur contenu. Ce serait faire fi de ce qui nous a été constamment répété concer­nant la fin et donc la nature de Vatican II. Et pourtant, comment interpréter, par exemple, le texte sur la liberté religieuse qui porte en lui une certaine contradiction in­terne ? On y affirme, au début, qu’on ne change rien à la Tradition et, en fait, rien dans le texte ne correspond à la Tradition ! Que devons-nous faire en définitive [5] ? »

Le contexte [6] montre clairement que Mgr Lefebvre a voulu dire dans sa première phrase que le concile (pastoral) est une prédication de prélats catholiques qui est à inter­préter selon la foi catholique, ce qui pose un problème à cause des contradictions internes de certains textes et de leur opposition à la doctrine traditionnelle.

Mais le père Gabriel veut sans doute faire croire que le mouvement traditionaliste s’est peu à peu durci et a fini par rejeter le magistère actuel. C’est pourquoi, outre cette ci­tation incomplète faisant croire que Mgr Lefebvre avait accepté purement et simplement tous les textes du concile, y compris Gaudium et Spes et celui sur la liberté religieuse, le père Gabriel nous donne triomphalement sur deux pages (pp. 79 & 80) la liste des docu­ments signés par Mgr Lefebvre : ils y sont tous, même Gaudium et Spes et Dignitatis Humanæ, que Mgr Lefebvre a pourtant souvent dit n’avoir pas signés.

Alors ? Eh ! bien, le père Gabriel ne le dit pas, mais il vous le laisse penser : Mgr Lefebvre est devenu un peu gâteux à la fin de sa vie, il a perdu la mémoire, il s’est durci, bref il était temps de le lâcher.

Pourtant, telle n’est pas la vérité, et le père Gabriel peut difficilement l’ignorer. Il lui était facile de lire la suite de la citation qu’il donne lui-même avec toutes les références. Quant au sens à donner à ces signatures, nous nous sommes déjà expliqués dans le nu­méro 2 du Sel de la terre , que nous avons offert gracieusement à son abbaye. Il lui suffit de lire les pages 25 à 27. Rappelons brièvement, car il n’est pas question ici de retranscrire ces trois pages, qu’il y avait deux signatures à donner à chaque document. Celle qui enga­geait le plus était celle du vote final. C’est celle-là que Mgr Lefebvre n’a pas donnée et, en conséquence, il estimait avoir suffisamment montré par là son refus du texte.

Toute cette querelle, qui nous éloigne un peu de la question du catéchisme, nous laisse encore une mauvaise impression. On cherche à salir Mgr Lefebvre [7], on pratique une habile désinformation à son sujet et au sujet de ceux qui lui sont restés fidèles en fai­sant croire que leurs opinions ne sont pas cohérentes, qu’ils se durcissent et finissent par rejeter un magistère qu’ils avaient d’abord accepté. On se sent mal à l’aise et on en vient à se demander : mais qui a changé d’avis dans cette affaire ? Qui en vient maintenant à ac­cepter ce qu’il avait refusé hier (la liberté religieuse par exemple) ? Et à qui doit-on d’a­bord donner sa soumission : au magistère infaillible des papes précédents, ou au magistère authentique des papes actuels ?

 

L’étrange théologie morale du père Gabriel

 

Venons-en aux questions de fond. Et tout d’abord, voyons ce que le père Gabriel re­proche au Sel de la terre. Car, s’il n’a pas lu les articles qui concernent le nouveau Catéchisme, il a lu par contre l’article du père Marie-Dominique sur la loi de gradua­lité [8]. Et il y a un passage qui lui déplaît. Le voici :

« Au nº 2352 il est rappelé clairement que “la masturbation est un acte intrinsèque­ment et gravement désordonné” mais, dans les lignes qui suivent, le catéchisme indique : “Pour former un jugement équitable sur la responsabilité morale des sujets et pour orien­ter l’action pastorale, on tiendra compte de l’immaturité affective, de la force des habi­tudes contractées, de l’état d’angoisse ou des autres facteurs psychiques ou sociaux qui amoindrissent, voire exténuent la responsabilité morale.” On reconnaît bien ici la loi de gradualité : il y a une norme (la masturbation est intrinsèquement mauvaise), mais selon mes conditions psychiques, mes habitudes, mon angoisse présente... je peux être dispensé d’y obéir immédiatement et je peux l’enfreindre sans faute. »

Il semble au père Gabriel que cette conclusion du père Marie-Dominique est exagé­rée. Il s’en explique ainsi : « Même quand la matière est grave (c’est le cas de la masturba­tion), si, pour quelque raison (l’ignorance, l’inadvertance, les problèmes psychiques divers mentionnés dans le Catéchisme), il manque la pleine connaissance ou le plein consente­ment, la responsabilité morale ne peut pas être mortelle. » (p. 29)

Nous sommes bien d’accord. Mais ce qui est étrange, c’est que le père Gabriel ne re­marque pas qu’après avoir rappelé la norme objective et s’être ainsi donné une apparence traditionnelle, le nouveau Catéchisme termine dans un subjectivisme total. Cela ne nous étonne pas. C’est tout le nouveau Catéchisme qui est imprégné de subjectivisme, parce que c’est un catéchisme moderniste.

Comment des hommes d’Église peuvent-ils écrire dans un texte destiné au grand pu­blic, et non à des confesseurs avertis, que l’immaturité affective et la force de l’habitude peuvent excuser du péché mortel, et ceci sans donner aucune précision ?

Qu’est-ce que l’immaturité affective ? Aucun manuel de théologie morale n’emploie cette notion et ne la classe parmi les causes excusantes de péché. Pourquoi introduire une expression toute nouvelle dont on ne trouve aucune référence dans la Tradition, et qui coupe la volonté et la sensibilité de l’intelligence qui doit les éclairer ? Dans un monde qui a perdu le sens du péché, même chez de nombreux catholiques fréquentant les paroisses conciliaires, hélas ! n’est-il pas dangereux de parler d’une immaturité affective excusant du péché ? Ce terme imprécis ne va-t-il pas devenir un prétexte aux adolescents pour couvrir leurs péchés ?

De même, comment dire que la force des habitudes contractées peut excuser du pé­ché, sans donner d’autre explication ? Les théologiens moralistes disent qu’en effet l’habi­tude du péché peut faire perdre le sens du péché, mais loin d’innocenter le pécheur, elle montre au contraire la profondeur de son enlisement objectif et subjectif.

Quant à l’état d’angoisse et aux autres facteurs psychiques ou sociaux amoindrissant ou exténuant la responsabilité morale, ces nouvelles causes excusantes présentées au grand public sans explications permettent aussi aux pécheurs de se disculper à bon compte et de ne plus voir leurs péchés.

Ainsi donc, donner l’« assentiment religieux de son esprit » à l’enseignement du Catéchisme, c’est prendre le risque d’aboutir à une étrange théologie morale.

 

Avons-nous le même Dieu que les musulmans ?

 

Malheureusement, la théologie dogmatique du père Gabriel semble aussi souffrir de quelques déficiences.

A la page 49 nous lisons : « Tout musulman qui cherche la vérité de bonne foi et a reçu de Dieu la grâce de la justification [9] (sans le savoir), s’il n’a pas encore péché contre la foi, a la même vertu de foi (il n’en existe qu’une sorte) qu’un Abraham, même si ce à quoi il adhère est sur certains points contraire au contenu de la foi catholique. » Cette formulation est pour le moins maladroite. En effet, elle donne à entendre que tout mu­sulman qui cherche la vérité de bonne foi reçoit la grâce de la justification. Or, la lettre du Saint-Office à Mgr Cushing ne parle pas d’une bonne foi, mais d’un « désir implicite, ainsi appelé parce qu’il est inclus dans la bonne disposition d’âme par laquelle l’homme veut conformer sa volonté à la volonté de Dieu ». Et elle précise qu’« il ne faut pas penser non plus que n’importe quelle sorte de désir d’entrer dans l’Église suffise pour être sauvé. Car il est nécessaire que le désir qui ordonne quelqu’un à l’Église soit animé par la charité parfaite. Le désir implicite ne peut avoir d’effet que si l’homme a la foi surnaturelle ». Un tel désir implicite est donc bien plus qu’une « bonne foi ».

Nous voulons bien croire qu’il s’agisse là d’une imprécision, mais ici nous ne sommes pas dans le cadre d’une conférence et d’un style parlé, et l’imprécision est bien moins ex­cusable. Voici ce que le père Gabriel aurait dû écrire pour être plus orthodoxe : « Tout musulman qui cherche la vérité avec un désir implicite du baptême (ainsi appelé parce qu’il est inclus dans la bonne disposition d’âme par laquelle l’homme veut conformer sa volonté à la volonté de Dieu), désir qui doit être animé par la charité parfaite et accompa­gné de la foi surnaturelle, a reçu de Dieu la grâce de la justification et, s’il n’a pas encore péché contre la foi, il a la même vertu de foi (il n’en existe qu’une sorte) qu’un chrétien. Mais alors il a cessé d’être par le fait même un musulman. »

 

Peu après, le père Gabriel cite une lettre de saint Grégoire VII au roi Anzir [10]. Voici le texte exact du passage litigieux : « (…) nos et vos (…) qui unum Deum, licet diverso modo, credimur et confitemur, qui eum creatorem huius mundi quotidie laudamus et venera­mur. » La traduction du père Gabriel nous paraît bonne : «  (…) Nous qui, bien que d’une manière différente, croyons et confessons un seul Dieu, nous qui, chaque jour, le louons et vénérons comme Créateur des siècles et Gouverneur de ce monde [11]. » Mais le commentaire nous paraît beaucoup moins bon : « Donc, chrétiens et musulmans croient, confessent, louent et vénèrent un seul Dieu, le seul dont parle saint Grégoire VII, le seul qui existe : le vrai Dieu, mais d’une manière différente, dont l’une est parfaitement [12] bonne (la chrétienne), et l’autre ne l’est pas (mais saint Grégoire fait abstraction de ce dernier point pour ne considérer que ce qui nous unit aux musulmans) [13]. »

Voici plutôt comment il faudrait commenter cette phrase du pape : « Donc, chrétiens et musulmans croient, confessent, louent et vénèrent un seul Dieu, mais, dans le cas des chrétiens, cette foi et cet amour sont des vertus surnaturelles qui les font adhérer à Dieu, tandis que, pour les musulmans, il s’agit d’une vertu de religion naturelle qui les laisse ex­térieurs à Dieu [14] : on peut donc dire avec raison que seuls les chrétiens ont ou possèdent le vrai Dieu, car seuls ils sont en relation intime avec lui. »

Il est vrai que les musulmans peuvent avoir une certaine connaissance du vrai Dieu, soit par leur raison naturelle, soit par ce qu’ils en lisent dans la Bible sous l’effet d’une foi humaine dans ceux qui la leur transmettent. De là ils peuvent être mus par un sentiment de religion naturelle à louer et vénérer ce Dieu. Mais il faut dire que cette connaissance et ce sentiment, étant naturels, sont incapables de les sauver, ou même de les faire entrer en contact avec ce vrai Dieu.

Il est donc gravement insuffisant de dire, comme le fait le père Gabriel, que les chré­tiens « croient, confessent, louent et vénèrent un seul Dieu (…) d’une manière parfaite­ment bonne », tandis que les musulmans le feraient d’une manière « qui ne l’est pas » (parfaitement bonne). La manière dont les musulmans adorent Dieu, à supposer qu’ils adorent vraiment Dieu, n’est pas seulement moins bonne, elle est radicalement impuis­sante à les faire entrer dans l’ordre surnaturel. Pour cela, il faut la foi catholique, et donc cesser d’être musulman.

 

Le 15 février 1987, Le Barroux avait publié une petite brochure intitulée : « Peut-on dire : “Nous avons le même Dieu que les musulmans” [15] ? » La réponse était nettement négative. Pour mieux mesurer le chemin parcouru par Le Barroux entre 1987 et 1993, mettons en parallèle certaines affirmations :

 

Monastère Sainte-Madeleine

Éditions Sainte-Madeleine

le 15 février 1987

le 16 octobre 1993

Ce que les musulmans, à travers le Coran et les Hadiths, croient savoir de Dieu reste to­talement étranger à la Réalité divine telle qu’elle existe en fait.

Si les musulmans ne parlaient pas de la même réalité que les chrétiens lorsqu’ils parlent de Dieu (Allah en arabe) et qu’ils nient que Dieu soit Trine, on ne pourrait plus savoir s’ils ont tort ou raison.

Ce monarque lointain et soli­taire, maître et scripteur implacable du destin des hommes, restant inconnaissable afin d’imposer sa pseudo-transcendance, ce Dieu qui récompense ses croyants par des sensuali­tés innommables dans un paradis de harem est un Dieu qui n’existe que dans le cerveau de Mahomet et de ses sectateurs. Ce n’est pas as­sez dire que chrétiens et musulmans n’ado­rent pas le même Dieu, il faut dénoncer l’i­nanité, l’inadéquation totale de l’idée reli­gieuse forgée par la pensée musulmane.

Pour affirmer qu’ils ont tort, nous avons abso­lument besoin que ce soit de la même réalité ou substance qu’ils nient ce que nous affirmons. Si leur Dieu n’existait pas, leur refus de sa Trinité nous serait indif­férent. Par exemple, peu importe qu’on affirme ou qu’on nie la trinité de Mercure, de Zeus, d’Isis ou d’Osiris. Mais, si l’on nous dit que le Créateur du ciel et de la terre n’est pas Trine, nous ne pouvons pas l’accepter.

Résumons. On ne peut pas dire que nous avons le même Dieu que les musulmans, primo parce qu’eux-mêmes nous en offrent une image dégradante qui altère considéra­blement l’essence divine ; secundo parce que la négation du Fils entraîne la méconnaissance du Père.

Mais sa foi, elle, le fait adhérer à des vérités, qu’il possède en commun avec les Juifs et les Chrétiens, et qu’on détaille : foi en Dieu créateur, unique, miséricordieux, etc.

La Trinité des personnes propre à la foi chrétienne se présenterait alors comme une phase ultérieure, tandis que l’unicité de Dieu offrirait une notion commune initiale sur la­quelle les adeptes des trois religions pour­raient fusionner.

Bien entendu, nous attribuons au sujet « Dieu » la Trinité des personnes, et donc nos différences dans nos affirma­tions au sujet de Dieu sont capitales.

Le père Manaranche S.J., dans Le mono­théisme chrétien (Le Cerf, l985), dénonce vi­goureusement cette fausse conception (…). « Le “Dieu naturel”, supposé commun aux “trois religions monothéistes”, est un être de raison, une conception purement humaine sans fondement dans la réalité, un Dieu qui n’existe que dans l’esprit de l’homme. »

Mais nous parlons bien de la même « réalité suprême, incompréhensible et ineffable », c’est-à-dire du Créateur de l’Univers, même si les musulmans ne pro­fessent pas, ou plutôt refusent, que cette réalité soit « véritablement Père, Fils et Saint-Esprit ».

 

En 1987, nous avions eu une longue discussion avec Le Barroux, car nous trouvions que les affirmations de leur brochure étaient exagérées. Nous leur reprochions de ne pas assez distinguer la connaissance naturelle de Dieu par la raison [16] de la connaissance surnaturelle de Dieu par la foi. Également de s’appuyer sur un auteur peu sûr (Manaranche) qui avait une fausse conception de la théologie naturelle. Cela les condui­sait à des conclusions inexactes que reflète bien cette phrase : « Le “Dieu naturel”, supposé commun aux “trois religions monothéistes”, est un être de raison, une conception pure­ment humaine sans fondement dans la réalité, un Dieu qui n’existe que dans l’esprit de l’homme. » Et nous leur disions au terme d’une longue lettre de quatre pages : « On doit dire qu’il existe un “Dieu naturel” commun, non pas aux religions monothéistes en tant que telles, mais à tous les hommes qui usent droitement de la raison. »

Nos chers confrères bénédictins n’avaient pas compris ce que nous leur écrivions, semble-t-il, et ils disaient avec une pointe d’ironie que nous nous opposions à Mgr Lefebvre. Il est dommage qu’ils n’aient pas saisi l’occasion pour se rendre compte qu’il leur manquait quelques notions fondamentales de théologie. Cela leur aurait peut-être évité de tomber aujourd’hui dans l’excès inverse et d’écrire des phrases ambiguës et mal­heureuses comme celles que nous avons relevées ci-dessus.

 

Une dernière remarque au sujet de l’Église et des musulmans. Le père Gabriel ter­mine sa réponse en affirmant que Mgr Lefebvre aurait approuvé cette phrase litigieuse du Catéchisme. En effet, dit-il, il s’agit là d’une citation du texte conciliaire Lumen Gentium, texte dont Mgr Lefebvre dit qu’il ne pose aucun problème. Mais le père Gabriel aurait été bien inspiré de vérifier la citation en question. Il se serait aperçu que le Catéchisme donne une fausse citation. Mettons les deux textes en parallèle :

 


Texte du Catéchisme (§ 841)

Texte de Lumen Gentium (§ 16)

« Le dessein de salut enveloppe éga­lement ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, juge des hommes au dernier jour. »

« Le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui professent avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricor­dieux, futur juge des hommes au dernier jour [17]. »

 

 

Deux mots ont été omis dans la citation, dont l’un est capital et change complète­ment le sens de la phrase. Le concile disait que les musulmans professent avoir la foi d’A­braham [18] (et donc qu’ils ne l’ont pas nécessairement), mais le Catéchisme dit tout sim­plement qu’ils ont cette foi. Et le Catéchisme donne cette phrase comme une citation. Remarquons là encore qu’il ne s’agit pas d’une conférence et d’un style oral, mais d’un texte qui a été préparé pendant des années, soigneusement revu et corrigé. On veut bien admettre avec une extrême indulgence qu’il s’agit d’une coquille. Mais il est intéressant de noter que le père Gabriel défend ce texte fautif comme s’il s’agissait d’un texte catholique, alors qu’il est indéfendable. Les musulmans n’ont pas la foi d’Abraham, même s’ils pen­sent l’avoir.

 

Quelques autres imprécisions du père Gabriel

 

Le manque de formation sérieuse à la philosophie et à la théologie scolastiques se res­sent dans plusieurs imprécisions et glissements dans le raisonnement. Donnons quelques exemples.

 

Pages 31 & 32, le père Gabriel essaye de sauver la phrase suivante du Catéchisme : « L’existence dans le Christ de la Personne divine du Fils, qui dépasse et, en même temps, embrasse toutes les personnes humaines, et qui le constitue Tête de toute l’humanité, rend possible son sacrifice rédempteur pour tous. » (§ 616) Et le père Gabriel donne ce commentaire : « C’est en vertu de sa divinité que Jésus-Christ a pu prendre sur lui tous les péchés du monde, s’offrir en sacrifice pour tous les hommes et rendre ainsi possible la ré­demption pour tous. »

Il est facile de voir le glissement. Le Catéchisme applique le mot « possible » pour quali­fier le verbe (le sacrifice rédempteur pour tous est rendu possible), tandis que la formula­tion du père Gabriel permet d’appliquer ce mot pour qualifier le prédicat (la rédemption est rendue possible pour tous). La deuxième formulation est exacte, car tous peuvent se sauver. La première est pour le moins déficiente, car elle dit que le sacrifice du Christ est rédempteur pour tous [19], ce qui est faux.

Encore une fois, une imprécision de ce genre est plus facile à pardonner dans le cadre d’une conférence orale, que dans celui d’un texte écrit qui a été relu et bénéficie des ap­probations des supérieurs.

 

Pages 33 & 34, le père Gabriel tente de justifier l’expression suivante : « Le Christ est venu pour manifester l’homme à lui-même [20]. » Pour ce faire, il cite d’abord le pape Pie XII qui dit : « C’est à son salut [de l’homme] que Dieu a attaché tant d’importance qu’il n’a pas même épargné son Fils unique pour lui. Car Dieu n’a pas eu de cesse de tout mettre en œuvre pour faire monter l’homme jusqu’à lui et le faire asseoir à sa droite. » Ici le pape Pie XII ne dit rien de plus que ce que dit le Credo de la messe, à savoir que le Christ est venu pour sauver l’homme, il ne dit pas qu’il est venu pour manifester l’homme à lui-même.

Ensuite, le père Gabriel cite le pape saint Pie X : « De même, la doctrine de Jésus-Christ est la seule qui révèle à l’homme son éminente et naturelle dignité en tant qu’il est le fils du Père céleste qui est dans les cieux, créé à son image, et appelé à vivre éternelle­ment heureux avec lui. » Là encore, il y a un glissement, et même deux. Car le pape ne dit pas que le Christ est venu pour cela (ce que le père Gabriel est obligé de reconnaître quelques lignes plus loin) et de plus le pape dit que le Christ a fait connaître à l’homme sa dignité véritable et remarquable (germanam [21] præstabilemque) ce qui est traduit de façon ambiguë par « éminente et naturelle ». Cette dignité dont parle saint Pie X est la vocation surnaturelle de l’homme, « appelé à vivre éternellement heureux avec Dieu ».

Il est donc vain d’essayer de justifier de cette manière l’expression : « Le Christ est venu pour manifester l’homme à lui-même. » Cette expression, quand elle est employée aujourd’hui, ne s’entend pas d’une vocation à un salut qu’on peut obtenir uniquement par la foi en Jésus-Christ, mais de la prise de conscience de l’éminente dignité naturelle de l’homme qui consiste dans la liberté. Or, une telle connaissance naturelle ne saurait être en aucune manière le but ou le motif, même secondaire, de l’incarnation. Même si l’in­carnation a des effets positifs dans l’ordre naturel, ces effets ne peuvent qu’être secondaires et indirects et ne s’expriment nullement par la préposition « pour » qui désigne un but. Et, quand bien même on pourrait le faire quant à la syntaxe, ce serait une grave omission de ne mentionner, comme but de l’incarnation, qu’un effet naturel et secondaire. On entre par là dans la perspective de la théologie de la libération qui ne veut voir dans la ve­nue du Christ que ses effets sociaux.

 

Page 37, le père Gabriel s’efforce de sauver la phrase suivante du Catéchisme : « L’homme et la femme sont créés, c’est-à-dire qu’ils sont voulus par Dieu : dans une par­faite égalité en tant que personnes humaines d’une part, et d’autre part dans leur être res­pectif d’homme et de femme. » (§ 369)

Et le père Gabriel argumente ainsi : « Il ne faut oublier de citer ni le titre (“Égalité et différence voulues par Dieu”), ni les mots : “en tant que personnes humaines”. Sinon, on fait porter la “parfaite égalité” sur la masculinité et la féminité. Ce qui, il faut l’avouer, placerait le Catéchisme à la tête du mouvement pour l’égalité des sexes !

« De plus, la distinction de l’homme et de la femme se retrouve clairement exprimée au § 372 : “(…) Il les a créés pour une communion de personnes, en laquelle chacun peut être "aide" pour l’autre parce qu’ils sont à la fois égaux en tant que personnes ("os de mes os...") et complémentaires en tant que masculin et féminin.” »

Cette argumentation nous semble déficiente. Il n’est pas possible de sauver le Catéchisme en faisant remarquer que l’homme et la femme sont « dans une parfaite égalité “en tant que personnes humaines” » et non pas dans leur masculinité et féminité. Cette explication, agrémentée d’un point d’exclamation rhétorique, frise le mauvais goût. De plus, elle admet que l’homme et la femme sont parfaitement égaux en tant que personnes humaines, ce qui nous paraît ambigu. En effet, il existe une parfaite égalité entre l’homme et la femme au niveau surnaturel, « dans le Christ », comme dit saint Paul. Au niveau na­turel, si l’homme et la femme ont tous deux également la nature humaine et sont égale­ment des personnes, il faut aussi dire qu’il existe au sein de la famille une hiérarchie vou­lue par Dieu, ce que le pape Pie XI appelle, après saint Augustin, « l’ordre de l’amour » : « Enfin, la société domestique ayant été bien affermie par le lien de cette charité, il est né­cessaire d’y faire fleurir ce que saint Augustin appelle l’ordre de l’amour. Cet ordre im­plique et la primauté du mari sur sa femme et ses enfants, et la soumission empressée de la femme ainsi que son obéissance spontanée, ce que l’Apôtre recommande en ces termes : “Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur ; parce que l’homme est le chef de la femme comme le Christ est le Chef de l’Eglise [22].” [23] » Il ne suffit pas de dire que le Catéchisme parle ici et ailleurs de différence et de distinction entre l’homme et la femme. Ce que le Catéchisme ne dit pas, ce qu’il nie même, c’est qu’il existe, au sein de la famille, une hiérarchie entre l’homme et la femme. Et cela nous le lui reprochons à juste titre.

 

Tout va très bien…

 

Avec une telle théologie un peu étrange, avec de telles imprécisions et avec une bien­veillance aveugle, le père Gabriel en arrive à justifier tout le Catéchisme. Voyons donc, pour terminer, comment il excuse les points qui se trouvent traités dans les articles parus dans Le sel de la terre, car il y en a quand même quelques-uns.

 

• Nous reprochons au Catéchisme de dire que ce qui fait l’unité de l’Église, c’est « par-dessus tout la charité » (§ 815, cf. Le sel de la terre 6, p. 34). Ce à quoi le père Gabriel ré­pond avec assurance : « Le Catéchisme songe ici à la perfection de l’unité. » Le père Gabriel sait à quoi songe le Catéchisme ! Évidemment, sur ce point, nous sommes bien loin derrière lui, et notre tort est de lire seulement ce qui est écrit dans le Catéchisme sans prendre la peine de savoir à quoi il songe.

• Nous reprochons au Catéchisme de dire que l’Église du Christ subsiste dans l’Église catholique. Le père Gabriel répond en citant une notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi qui corrige une interprétation exagérée de cette expression. Mais nous nous permettons d’élever des doutes à ce sujet : cette notification suffira-t-elle à faire ces­ser toutes les mauvaises interprétations ?

Le père Congar écrivait en 1984 : « Alors, à Vatican II, il y a eu là une petite trou­vaille très remarquable qui consiste en deux mots – je cite en latin parce qu’ils sont un peu difficiles à traduire en français, il y a eu plusieurs traductions de subsistit in : l’Église du Christ et des apôtres subsistit in, subsiste dans l’Église catholique romaine présidée par le Pape, etc. C’est extrêmement important parce que cela a tout le positif et cela n’a rien de négatif, cela a tout le positif de l’Église du Christ et des apôtres, elle est là, oui, et nous en sommes ; il n’y a rien de négatif, cela ne disqualifie pas les autres pour être à quelque de­gré Église du Christ et des apôtres, tandis que l’encyclique [Mystici Corporis] les disquali­fiait : l’Église du Christ et des apôtres, le Corps mystique, c’est l’Église catholique ro­maine, les autres ne sont qu’ordonnés à elle [24]. »

Surtout, il faudrait analyser ici l’importante conférence du cardinal Willebrands, « La signification de “subsistit in” dans l’ecclésiologie de la communion », parue dans la Documentation Catholique du 3 janvier 1988 (pp. 35-41), donc plusieurs années après la notification de la Congrégation pour la doctrine de la foi citée par le père Gabriel. Le magistère actuel insistant sur l’aspect vivant de la tradition, il est clair que c’est le docu­ment le plus récent qui a le plus d’autorité. La place nous manque pour l’étudier ici. Citons simplement un paragraphe entre cent :

« Il faut préciser que, si les chrétiens de ces Églises ou communautés sont vraiment sanctifiés ou conduits à “un zèle religieux sincère”, “une force pouvant aller jusqu’à l’effu­sion de sang”, “une communion dans la prière et les autres biens spirituels” (Lumen Gentium, n. 15), cela ne s’accomplit pas malgré leurs communautés. Nous ne parlons pas d’appartenance au Christ, et donc à l’Église, d’individus comme si c’était un don de grâce ne passant pas par leur appartenance à leur Église ou confession chrétienne. Les chrétiens qui appartiennent à une autre Église ou communion ecclésiale confessent la foi chré­tienne, bien qu’elle ne soit pas identique à la foi de l’Église catholique. C’est la foi de leur communauté qu’ils expriment quand ils reçoivent le baptême. Le baptême que célèbre une communauté est un baptême qui incorpore au Christ dans cette communauté. Il n’y a pas de baptisés “vagabonds”. Les nombreux éléments de sanctification et de vérité qui existent en dehors des limites visibles de l’Église catholique sont inséparables des autres éléments avec lesquels ils sont en symbiose. C’est dans la communauté luthérienne, métho­diste ou baptiste, etc., que la grâce est donnée, et l’appartenance à l’Église s’opère là [25]. »

 

• Nous reprochons au Catéchisme de défendre la liberté religieuse (cf. Le sel de la terre 5, p. 37-38. Voir aussi Le sel de la terre 8, pp. 256-293) et l’œcuménisme (cf. Le sel de la terre 6, p. 35-37). Sur ce dernier point, le père Gabriel arguë de l’inexactitude des cita­tions données dans la conférence orale de l’abbé Simoulin, mais ces reproches ne valent pas pour Le sel de la terre. Sur la liberté religieuse, le père Gabriel garde un silence pru­dent. Puis, en conclusion, nous trouvons cette phrase étonnante : « Car – et c’est sans doute ce dont nous avions le plus besoin à l’aube du 3e millénaire – ce catéchisme, sur les points les plus épineux qui ont secoué l’Église après le concile Vatican II (la collégialité, la liberté religieuse, l’œcuménisme, le péché originel, l’existence du diable...), met à la portée de tous les fidèles, et même des non-catholiques, l’interprétation authentique du magis­tère. C’en est fini des propos rapportés, des théories contradictoires de théologiens en mal de publicité. “Rome a parlé, la cause est entendue !” » (pp. 77 & 78)

Sur la liberté religieuse, il est exact que le Catéchisme a essayé de donner une interpré­tation de la déclaration conciliaire qui s’efforce de la rapprocher un peu de la Tradition. Toutefois, cet essai est largement insuffisant, comme nous l’avons remarqué dans Le sel de la terre 8, pp. 283-293. Sur les deux autres points de la collégialité et de l’œcuménisme, nous n’avons pas vu de changement [26] par rapport aux doctrines conciliaires et le père Gabriel ne nous en signale pas non plus. Ainsi donc, sans qu’il y ait eu une véritable ré­ponse aux problèmes soulevés par la trilogie « liberté religieuse, collégialité, œcuménisme » (qui rappellent le « liberté, égalité, fraternité » de la Révolution française), le père Gabriel accepte sans réticence la nouvelle théologie issue de Vatican II.

 

Nous faisons encore beaucoup d’autres reproches au Catéchisme que le père Gabriel ne relève pas, comme pourra le remarquer quiconque lira les numéros 5 et 6 du Sel de la terre. Mais il nous semble que cette dernière phrase du père Gabriel est suffisante. On ne peut pas défendre le Catéchisme sans défendre par le fait même la collégialité, la liberté reli­gieuse et l’œcuménisme tels qu’ils sont enseignés et pratiqués par l’Église conciliaire.

 

 ⚜️ 

 

Nous n’analyserons pas ici la défense du Catéchisme par le père de Saint-Laumer dans Sedes Sapientiæ 46 de l’automne 1993. Elle est du même genre, et ignore aussi les articles du Sel de la terre. Citons une seule phrase qui montre que l’auteur glisse vers le natura­lisme sous-jacent à la nouvelle théologie : « La nature humaine est ordonnée au bonheur et, de soi, elle doit l’atteindre. » (p. 59) Si le bonheur est  à la nature humaine, il n’est plus un don gratuit [27]. Nous voyons mal comment accorder une telle pensée avec la gratuité de la grâce et de l’état surnaturel, telle que Pie XII la rappelait dans Humani Generis : « D’autres déforment la vraie notion de la gratuité de l’ordre surnaturel, quand ils prétendent que Dieu ne peut créer des êtres doués d’intelligence sans les ordonner et les appeler à la vision béatifique [28]. »

Notons aussi comment l’auteur est obligé de modifier la formulation du Catéchisme pour le rendre plus catholique. Là où le Catéchisme dit : « L’existence dans le Christ de la Personne divine du Fils, qui dépasse et, en même temps, embrasse toutes les personnes humaines, et qui le constitue Tête de toute l’humanité, rend possible son sacrifice ré­dempteur pour tous » (§ 616), le père de Saint-Laumer lit : « Cette phrase dit que le Christ, étant Dieu, a pu offrir un sacrifice capable de sauver tous les hommes. » (p. 62) Le mot capable, que nous avons souligné, est ajouté pour corriger le Catéchisme qui parle de « rendre possible son sacrifice rédempteur pour tous » et non pas « de rendre la rédemp­tion possible pour tous », comme feint de le lire le père de Saint-Laumer [29].

Citons enfin la conclusion de l’article : « Il serait donc relativement facile d’éclaircir les points litigieux et de démonter les oppositions par un dialogue constructif, sur la base d’une étude sérieuse et en mettant en lumière les distinctions nécessaires. Pour cela, il faut que la confiance se rétablisse, que les lefebvristes cessent de considérer le pape et les catho­liques qui lui sont fidèles comme de dangereux “modernistes”, qui ne pensent qu’à leur offrir du “poison”. » (p. 63)

Un catéchisme doit donner la vérité catholique de façon claire et accessible à tous. S’il faut attendre des « études sérieuses » et des « distinctions » (qui ne sont pas encore don­nées puisqu’elles sont proposées au conditionnel), on peut déjà dire que le Catéchisme est mauvais. Nous passerons sur la gentille étiquette de « lefebvristes » pour terminer en di­sant que la confiance se mérite par des actes, et que la confiance des catholiques se mérite par des actes catholiques… que  nous attendons.


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[1] — Cette brochure a fait l’objet d’une recension très favorable d’Yves Daoudal dans Présent du 6 novembre 1993. L’abbé Simoulin en a fait une réfutation dans Fideliter 97 de janvier-février 1994.

[2] — Abbé Michel Simoulin, « Le nouveau Catéchisme est-il catholique ? », Le sel de la terre 5 & 6.

[3] — Voir par exemple : « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », Itinéraires, Hors-série décembre 1976, pp. 261-262. Mgr Lefebvre citait souvent cet exemple dans ses conférences.

[4] — Par exemple, lors de l’audience avec Jean-Paul II le 18 novembre 1978 (racontée dans la conférence spirituelle aux séminaristes d’Écône le 21 novembre 1978).

[5] — Mgr Lefebvre, Un évêque parle, DMM, 1974, p. 105. Il s’agit d’une conférence prononcée en 1969. Là aussi le style parlé explique que certaines phrases peuvent sembler manquer de précision, mais, si on lit l’ensemble, le sens est clair.

[6] — Mgr Lefebvre vient de parler du Credo de Paul VI en disant que ce texte, étant dogmatique, est plus important qu’un concile pastoral et est un point d’appui pour la foi.

[7] — Voir aussi la note 1 de la page 16 et la note 3 de la page 50, où le père Gabriel cite une interview de Mgr Lefebvre qui déclare que Lumen Gentium ne pose aucun problème. Il prétend en tirer la preuve que l’abbé Simoulin critique quelque chose que Mgr Lefebvre a admis, à savoir que les musulmans professent la foi d’Abraham. Mais c’est en réalité le Catéchisme qui a donné une fausse citation comme nous allons le voir bientôt. Quant à Lumen Gentium, comme beaucoup de textes du concile, on peut en donner une interprétation catholique ou une interprétation moderniste. Voir par exemple Le sel de la terre 4, pp. 63-66.

[8] — Fr. Marie-Dominique O.P., « La “loi de gradualité” : pastorale ou subversion ? », Le sel de la terre 4, p. 80 sq.

[9] — Ici le père Gabriel renvoie à la lettre du Saint-Office à Mgr Cushing, du 8 août 1949, mais sans citer la lettre.

[10] — En Nacir Ibn Alennas était un prince berbère qui régna sur l’ancienne province romaine de Mauritanie sitifienne de 1062 à 1088. Peut-être était-il considéré par le pape comme influencé par le christianisme de ses ancêtres, voire même secrètement chrétien. Il se montrait en effet favorable au christianisme en ayant envoyé des présents au pape, en lui ayant demandé de consacrer un évêque et en ayant délivré des prisonniers chrétiens, comme l’explique le début de la lettre. Cette lettre du pape Grégoire VII a peut-être pour but de sonder davantage la pensée du roi, ce qui expliquerait sa tournure inhabituelle (c’est la seule lettre de ce genre antérieure à Vatican II, et le pape Jean-Paul II ne manque pas de la citer quand l’occasion lui en est donnée).

[11]Op. cit., p. 51.

[12] — Souligné dans le texte.

[13] Idem.

[14] — A moins qu’ils n’aient reçu le baptême de désir, mais alors ils n’agissent plus en tant que musulmans mais en tant que chrétiens.

[15] — Cette brochure fut reproduite dans Itinéraires d’avril 1987.

[16] — Si tout homme peut avoir facilement, par sa raison, la connaissance de l’existence de Dieu, il lui sera cependant très difficile de connaître l’ensemble des attributs divins sans l’aide de la révélation.

[17] — Dans l’éditorial du Sel de la terre 8, il était dit que cette phrase« a peut-être des défauts, mais elle est encore catholique ». Disons plus précisément qu’il nous semble qu’on pourrait lui trouver un sens catholique en la glosant comme nous avons fait pour la lettre de saint Grégoire VII et en modifiant deux mots : « avec nous ». Les musulmans peuvent avoir un sentiment religieux naturel d’adoration pour Dieu. Toutefois  cette expression « avec nous » (nobiscum) est particulièrement malheureuse, car elle semble indiquer que nous avons la même adoration que les musulmans, ce qui est tout à fait faux : les chrétiens ont une vertu de religion et une adoration surnaturelles qui sont au service des vertus théologales. Tout cela est bien au-dessus du sentiment religieux qui peut se trouver chez tous les hommes mais ne peut les sauver. Le pape Grégoire VII disait beaucoup plus justement « diverso modo », de manière différente.

Ajoutons qu’aujourd’hui dans le contexte d’œcuménisme assisien effréné, il ne suffirait pas de corriger ces deux mots, mais que tout le paragraphe serait à revoir pour lui donner un sens acceptable et non équivoque.

[18] Fidem Abrahæ se tenere profitentes.

[19] — Dans Le sel de la terre 5, p. 40-41, l’abbé Simoulin cite également le § 605 du Catéchisme qui exprime aussi clairement cette pensée : « Il affirme “donner sa vie en rançon pour la multitude” (Mt 20, 28) ; ce dernier terme n’est pas restrictif : il oppose l’ensemble de l’humanité à l’unique personne du Rédempteur qui se livre pour la sauver. »

[20] — Le Catéchisme ne dit pas exactement cela, mais c’est cette phrase que défend le père Gabriel. Voici la citation exacte du Catéchisme qui reprend ici Gaudium et Spes (22, § 1) : « Le Christ, dans la révélation du mystère du Père et de son Amour, manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation. »

[21] — Certes, l’adjectif germanus a aussi le sens de naturel, mais cette traduction porte ici à confusion, car, s’il est exact que l’homme est appelé dès sa naissance à vivre heureux avec Dieu (en ce sens on peut dire que c’est naturel), cet appel est le fruit d’une grâce de Dieu (dans ce sens il faut le dire surnaturel). C’est pourquoi, il nous paraît bien préférable de traduire ce mot par authentique ou véritable, sens qu’il a aussi fréquemment.

[22] — Ep 5, 22-23.

[23] — Pie XI, lettre encyclique sur le mariage chrétien Casti Connubii, 31 décembre 1930. Un peu plus loin le pape parle des « maîtres d’erreurs » qui « proclament que tous les droits sont égaux entre époux (…) Mais ce n’est pas là une vraie émancipation de la femme, et ce n’est pas là non plus cette digne liberté conforme à la raison, qui est due à la noble tâche de la femme et de l’épouse chrétienne ; c’est bien plutôt une corruption de l’esprit de la femme et de la dignité maternelle, un bouleversement aussi de toute la famille, par où le mari est privé de sa femme, les enfants de leur mère, la maison et la famille tout entière d’une gardienne toujours vigilante. Bien plus, c’est au détriment de la femme elle-même que tourne cette fausse liberté et cette égalité non naturelle avec son mari. » EPS – Le mariage chrétien, nº 288, 335, 336.

Le pape Pie XII emploie, lui, le mot hiérarchie (10 septembre 1941 aux jeunes époux).

Voir à ce sujet Le sel de la terre 2, pp. 51-52. Un prochain numéro de la revue devrait revenir sur cette question délicate mais importante.

[24] — Yves Congar, Essais œcuméniques. Les hommes, le mouvement, les problèmes, Centurion, 1984, p. 30.

[25] — DC 1953 du 3/01/1988, p. 40.

[26] — Il y a bien un changement, nous l’avons noté plus haut : désormais, le Catéchisme nous dit que les musulmans ont la foi d’Abraham, ce que ne disait pas le concile. Ce changement est plutôt une aggravation qu’une correction.

Quant à espérer que le Catéchisme redresse quelque chose dans ce domaine, il suffit de remarquer que l’œcuménisme continue de plus belle : voir, par exemple le rassemblement œcuménique pour la paix à Milan du 19 au 22 septembre 1993 (cf. l’article de Don Esposito dans La Tradizione cattolica 4-1993, journal de la Fraternité Saint-Pie-X en Italie), ou celui qui s’est déroulé à Lourdes le 15 novembre 1993 avec Mgr Duval, président de la Conférence des évêques de France, le dalaï lama, M. Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris, M. Joseph Sitruck, grand rabbin de France, M. Samdech Sang Bour Kry, grand patriarche du Cambodge, et avec des protestants et des orthodoxes (cf. DC 2084 du 19/12/1993, p. 1077). De même, il serait vain d’espérer un redressement dans la morale à la suite de l’encyclique Veritatis Splendor : cf. Le sel de la terre 8, p. 45 sq et dans ce numéro l’article de Mgr Tissier de Mallerais.

[27] — Nous parlons du vrai bonheur de l’homme, du bonheur surnaturel. Car il est clair que toute nature doit avoir les moyens d’atteindre sa perfection naturelle. Ce n’est évidemment pas cela que critique l’abbé Simoulin dans le passage relevé par le père de Saint-Laumer.

[28] — FC 654, DS 3891.

[29] — Voir ci-dessus comment le père Gabriel a aussi faussé le sens obvie de cette phrase. Ces commentaires montrent quelle alchimie il faut faire subir aux phrases du Catéchisme pour les rendre défendables devant la doctrine catholique.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 9

p. 175-188

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La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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