Choisir un métier favorisant la famille et l’éducation des enfants
par Hugues Bousquet
La réforme de la société et la restauration de la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ passent nécessairement par une réforme des individus et des familles. L’ordre chrétien n’a rien à voir avec les mécanismes de l’idéologie révolutionnaire du Contrat social. Ce n’est pas un parti ou un lobby catholique qui redonnera à Notre-Seigneur ses droits sur la société, mais la réforme chrétienne de nos vies : réforme personnelle par le combat spirituel, par la soumission aux préceptes de l’Église, notamment en matière de modestie, et réforme familiale.
La réforme des familles repose en partie sur le retour à des principes catholiques en matière d’économie domestique. Cet exposé propose d’ouvrir une réflexion sur la question du choix des métiers dans son rapport à la famille catholique.
Le Sel de la terre.
Introduction
La vie économique n’échappe pas au regard de Dieu. Elle lui est soumise comme tout ce qui est, et ceux qui prétendent se passer de Dieu, qu’ils soient défenseurs du libéralisme économique ou du socialisme, font lourdement peser cette absence sur les sociétés et sur les familles. Ces systèmes essentiellement matérialistes n’auront jamais respecté leurs promesses utopiques : la misère qu’ils engendrent est non seulement spirituelle mais également matérielle. Ne nous laissons pas leurrer par l’apparente opulence de la France. Ce qui reste de richesses héritées des siècles de travail chrétien n’est plus que le vernis bien entretenu d’une faillite totale. Cette faillite est le fruit de l’union naturelle de ces deux systèmes criminels que le matérialisme a toujours cimenté contre les principes de l’ordre social chrétien. La réalité économique actuelle de notre pays, c’est que le libéralisme exporte le travail au-delà de nos frontières pour enrichir la caste financière. Il y exporte aussi ses lois et ses méthodes : la spéculation, la liberté d’installation, la libre concurrence et, pour les populations ouvrières, un quasi-esclavagisme. On retrouve dans ces contrées, à quelques nuances près liées aux temps et aux lieux, la situation économique française de la deuxième moitié du 19e siècle. Quant au socialisme, en donnant ce qu’il ne possède pas pour étouffer les révoltes qui ne manqueraient pas de gronder, il ruine toujours plus notre pays à mesure que les années passent. Il n’y a qu’une réponse à cela, c’est la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ et le retour aux principes de l’ordre social chrétien.
Si ce retour est nécessaire sur le plan de l’organisation de la société et de l’économie – ce qu’on nomme parfois économie politique ou économie nationale –, cela n’est pas moins vrai à titre familial. La vie économique de chaque famille n’échappe pas plus au regard de Dieu que l’économie générale d’une société. Le choix d’un métier et l’entreprise dans laquelle on le pratique ne sont pas anodins pour la sanctification du chef de famille, pour le bien matériel et spirituel de sa famille et pour le bien commun. La vie économique ne peut pas être considérée comme une parenthèse rémunératrice qui aurait comme saint alibi le prix des écoles. L’homme ne peut pas cloisonner ainsi vie économique et vie domestique qui, seule, serait l’objet d’un jugement moral. C’est contraire à la nature des choses et aux droits de Dieu. C’est une attitude libérale qui suppose que Dieu n’a pas d’autorité sur notre métier, sur notre façon de travailler et de gagner de l’argent. Le catholique ne peut raisonner et vivre ainsi. Nous savons, pour notre salut, que tout, sans réserve, doit être soumis à Notre-Seigneur Jésus-Christ, y compris la dimension économique de notre existence. C’est dans cette perspective que nous allons parler du choix du métier.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut d’abord dire ce qu’est objectivement un métier. Il faut montrer aussi qu’on appelle bien souvent à tort « métiers » des activités rémunératrices dont le bien-fondé est plus que suspect au regard de la morale évangélique. Ici comme ailleurs, notre liberté de choisir ne peut que s’exercer dans le bien. Qu’est-ce qu’un vrai métier, qu’est-ce qu’un métier qui ne déshonore pas le chrétien et qui fait du père un exemple pour ses enfants ? Ce sera notre première partie.
La deuxième partie traitera de ceux qui pratiquent le métier, principalement le chef de famille et parfois son épouse. Comme on ne transmet que ce qu’on a reçu, il peut être intéressant de se pencher sur ce que le métier apporte de vertus au travailleur, vertus qu’il pourra transmettre ensuite par l’exemple et par la pratique.
Enfin, dans la troisième partie, nous évoquerons la conception traditionnelle du métier (celle qu’on avait jadis en chrétienté dans les familles-souches et que nous devrions nous réapproprier), laquelle a un rapport direct avec l’éducation des enfants. Nous parlerons d’une vertu bien malmenée : le patriotisme. Cette vertu suppose la recherche du bien commun, nécessaire à la restauration de l’ordre social chrétien. Et cette restauration ne peut s’accomplir solidement sans enracinement géographique, favorisé par le choix de certains métiers.
– I –Bref rappel sur la définition du métier
Disons pour commencer qu’un métier est un office d’utilité sociale qui mérite une juste rémunération à celui qui le pratique bien. La finalité du métier est de procurer un bien ou un service utile à la société et, en retour, de permettre à celui qui travaille de gagner sa vie. La rémunération du travailleur est donc subordonnée à l’utilité et à la qualité de son travail. Il y a subordination du bien particulier au bien commun. Et lorsque nous disons cela, lorsque nous parlons d’utilité sociale, nous voulons dire une utilité objective, un bien commun réel et objectif obtenu par le travail, et non pas l’intérêt général subjectif que poursuit la société moderne dominée par la finance, où tous les principes d’une économie naturelle et chrétienne sont battus en brèche. Ce n’est donc pas parce qu’on croit aujourd’hui que telle activité est nécessaire à la société moderne qu’elle est forcément bonne et qu’elle entre dans le spectre des choix de métiers possibles.
Le bien commun objectif normalement recherché par celui qui travaille, c’est le bien commun d’une société organisée selon la volonté du créateur. Dans cet ordre voulu par Dieu, la finance n’a pas une place dominatrice et directrice sans garde-fous moraux, elle n’est qu’un outil au service de l’économie, qui est elle-même une discipline bien plus noble au service des familles et de la société [1]. Les sociétés modernes, dont tous les principes sont fondés sur la révolution, refusent l’ordre établi par Dieu et placent au-dessus ce qui devrait être au-dessous, font du valet un monarque et donnent à la finance des droits que la nature des choses lui interdisent. Les sociétés modernes sont toutes marquées par le genre matérialiste, qu’elles évoluent vers le libéralisme (système vicieux de droite) ou vers le vice contraire, le socialisme (système vicieux de gauche) [2]. Elles ont toutes placé la matière et la jouissance sensible comme but ultime de l’activité humaine. Le bien commun recherché par les sociétés n’est plus la paix, fruit de l’ordre divin, paix qui dispose les hommes à la contemplation de Dieu, mais une sorte d’ordre inversé où la matière au sens large du terme devient finalité absolue.
On comprend facilement que la finance, débarrassée de toute morale chrétienne [3], ait pris place aux postes de commande. Quand elle ne devrait être qu’un instrument au service de l’économie, elle-même subordonnée au bien commun, on la retrouve dominant orgueilleusement l’économie et asservissant la société politique. Les activités modernes de la finance et leurs prolongements commerciaux, malgré leur apparente utilité, ne sont pas objectivement bons pour la société. Il n’est donc guère légitime de choisir ces activités professionnelles. Cette réflexion concerne également tout un ensemble de « professions » qui exploitent le vice et la sensualité au nom de la finance, comme la publicité, le cinéma et tout ce qui touche à la télévision. Certaines d’entre-elles – avec beaucoup de « si » – pourraient être pratiquées honorablement en chrétienté, mais elles sont aujourd’hui si gangrenées par l’erreur et le vice qu’il semble imprudent que le catholique leur consacre une bonne partie de son existence. Elles ne répondent pas ou plus au beau nom de métier. On ne voit pas bien comment un père de famille, avec une activité professionnelle de cette nature, pourrait être un exemple pour ses enfants ni comment une telle activité pourrait participer directement à leur éducation catholique. Dans un tel cas, la seule façon de préserver la famille est de bâtir un mur entre la vie économique et la vie domestique. C’est le cloisonnement libéral et contre-nature dont nous parlions en introduction.
– II –Le métier, éducateur de celui qui le pratique
Parce qu’on ne transmet que ce qu’on a reçu, nous voulons nous pencher quelques instants sur ce que le père et la mère de famille peuvent apprendre à leurs enfants grâce à ce qu’ils ont eux-mêmes acquis de vertu en travaillant.
A partir de l’instant où il commence l’apprentissage de son métier, l’homme y passe la majeure partie de son temps. Rien que cela montre la nécessité de réfléchir au choix de la profession qu’on exercera : étant l’un de nos principaux devoirs d’état, elle sera un important moyen de sainteté. Cela rejoint ce que nous disions plus haut, à savoir que le choix d’un métier peut-être une condition de salut, quoique nous n’abordions pas ici le problème de la même façon. Dans la première partie, c’est la définition même du métier qui nous suggérait d’éviter toute irréflexion dans le choix à opérer. Ici, c’est le temps passé à travailler qui nous amène à la même conclusion. Plus on passe de temps dans une activité, plus il faut veiller à ce qu’elle soit sanctifiante.
Or, nous avons généralement la possibilité de choisir notre activité professionnelle. La palette des métiers utiles à la société est considérable, et elle répond à la nature sociale de l’homme et à la diversité des dons que Dieu a mis en lui. Même si l’on ne peut parler ici de « vocation » au sens où l’entend l’Église, il reste que chacun de nous est fait pour tel ou tel métier et pas pour un autre (avec néanmoins une certaine marge de manœuvre, car peu de professions réclament un don exceptionnel ; la plupart ne demandent que des qualités moyennes). Les talents reçus par chacun se manifesteront donc davantage dans une profession déterminée qui n’est pas celle du voisin.
Mais ce n’est pas tout. Intéressons-nous à cette phase de la vie où l’homme apprend un métier puis l’exerce quotidiennement, à ce moment où le métier devient lui-même un éducateur pour celui qui le pratique. C’est un aspect qu’examine Henri Charlier dans son ouvrage Culture, école, métier, auquel nous avons fait plusieurs fois référence dans un précédent article [4]. L’auteur insiste principalement sur la formation de la pensée par le métier. En réalité, si ce bénéfice est important, le métier a un rôle d’éducateur plus vaste encore. C’est ce que nous voudrions montrer.
Commençons par rappeler que ce rôle d’éducateur est d’autant plus manifeste et profond que le métier est exercé avec l’éclairage des principes catholiques reçus de l’Église en matière d’économie. Aujourd’hui, il serait imprudent de ne pas considérer comme indispensable à l’exercice chrétien d’un métier une étude minimum de la vertu de justice ainsi qu’une connaissance sommaire de la doctrine sociale de l’Église et de ses condamnations des systèmes et des pratiques économiques vicieux. Il n’est pas possible, compte tenu de la pression libérale (qui est une négation des droits de Dieu sur l’économie), même en exerçant un vrai métier, de rester bon chrétien sans connaître au moins les principaux éléments de cette doctrine qui est un rempart contre l’erreur et l’immoralité du monde. En revanche, avec ces connaissances et le sens juste de son devoir d’état, l’homme pourra travailler en chrétien et recevoir de son métier tout ce qu’il peut lui apporter de vertu.
La vie de l’homme adulte est alors comme informée par son métier, ses techniques et ses diverses activités. Le métier agit sur lui comme un éducateur naturel et quotidien. Par suite, l’homme ne pourra jamais complètement « maîtriser » son métier : si, à force de pratique, il le possède, son métier également le façonne chaque jour un peu plus. Ceci explique que les hommes d’un même métier acquièrent souvent les mêmes vertus [5].
En travaillant, l’intelligence et les mains de l’homme sont obligées de se soumettre aux réalités intangibles du métier, à ce qui est. Un vrai métier ne se pratique pas comme on aimerait le pratiquer, mais comme il doit se pratiquer et c’est dans cette mesure – dans la soumission de l’intelligence et de la volonté à l’ordre naturel, donc à Dieu – qu’il est porteur de vertu et éducateur pour le travailleur. Pour illustrer ce propos, disons simplement que, de même que le philosophe n’a pas droit aux sophismes et que l’enseignant n’a pas le droit d’enseigner n’importe quoi à ses élèves, de même l’artisan n’a pas droit à la malfaçon. Un homme de métier doit avoir le sens de la vérité, de ce qui est, et se soumettre aux réalités et aux règles de son art.
Dès lors, le métier, selon le mode propre à chacun, imprime et développe en l’homme de nombreuses vertus. Chaque métier porte en lui des éléments qui favorisent l’éclosion de vertus particulières. Tous permettent de cultiver les vertus de patience et de persévérance, en ce qu’ils exigent l’effort, l’assiduité, la rigueur, pendant un temps prolongé et au milieu de difficultés nombreuses.
Comme on peut être très travailleur dans tout vrai métier, le choix ici importe peu, mais il importe de rappeler que les vertus qui se rapportent à la force [6] sont spécialement civilisatrices [7] et qu’on ne peut les évacuer de notre vie quotidienne et de l’éducation de nos enfants. La force est d’ailleurs une vertu très nécessaire au combat spirituel. L’exemple du père qui travaille beaucoup est donc éminemment précieux.
Pour le reste, il n’est pas toujours aisé de savoir ce que tel ou tel métier réclame comme vertus chez le travailleur. Le sens commun peut néanmoins nous en donner quelque idée. Les professions du corps médical, par exemple, disposent à la patience, à la compassion, à la charité fraternelle. Chez un couvreur ou un pêcheur, il ne fait pas de doute que la vertu de force prendra une allure beaucoup plus virile que dans d’autres métiers [8]. Dans tous les métiers dits manuels, la mortification physique est très présente – mortification du corps et parfois du sommeil. Retenons simplement que tout vrai métier, exercé avec un esprit droit et l’éclairage des principes de l’ordre social chrétien est un éducateur et, comme tout éducateur, un patient révélateur de vertu.
Peut-être n’est-il pas inutile d’émettre une légère réserve – une précision plutôt – au sujet de ce que Frédéric Le Play nommait les arts libéraux. Dans ses études sociologiques, il subdivise le monde économique en deux grandes familles : les arts usuels, qui « ont pour objet la production, les élaborations successives, le transport et la vente des objets matériels [9] » et les arts libéraux, « qui se rattachent au gouvernement, à la religion, à la justice, à la guerre, à la médecine, à l’enseignement ou à la culture des beaux-arts, des lettres et des sciences ». Le sociologue affirmait que les arts usuels résistaient
mieux que les arts libéraux à l’influence corruptrice de la richesse ; et l’on remonte aisément par l’observation aux causes de cette supériorité. Une famille vouée à un art usuel, dès qu’elle néglige un instant ses devoirs professionnels, voit aussitôt la décadence apparaître ; car elle produit moins, et se prive des avantages que le travail seul peut donner. Pour peu que l’oisiveté persiste, la déchéance de la famille devient irrémédiable ; mais loin d’être un exemple contagieux, cette déchéance est pour les autres familles un enseignement salutaire. […] Stimulés par l’aiguillon de la concurrence et cédant à un mouvement spontané, les corps de métiers se tiennent donc toujours, en qualité comme en nombre, à la hauteur de leur tâche. Ils gardent aussi le dépôt des bonnes mœurs, à moins qu’une cause plus puissante que les lois du travail ne vienne affaiblir, dans la société entière, les énergies et les vertus. Il en est autrement des personnes qui se consacrent aux professions libérales […]. Souvent même, c’est en oubliant ou en violant leurs devoirs qu’elles réussissent le mieux à accroître leur fortune et à multiplier leurs jouissances égoïstes. Tout concourt d’ailleurs à répandre le mal qui surgit au milieu des classes dirigeantes. Les hommes oisifs ou vicieux n’y reçoivent pas, pour les fautes qu’ils commettent, une punition immédiate. Ils ont même intérêt à propager la corruption, afin que leurs propres vices causent moins de scandale [10].
L’homme qui exerce un métier « usuel » gagne laborieusement son pain et la moindre paresse, la moindre oisiveté est sanctionnée matériellement ; il y a là comme un rappel à l’ordre du devoir d’état. Il n’en est pas de même pour certains « arts libéraux » qui permettent un enrichissement facile et ouvrent la porte à tous les vices liés à la possession trop rapide et trop importante de richesses temporelles.
C’est pourquoi entrer dans une telle profession nécessite un solide bagage de vertu, afin de résister aux tentations liées à l’argent et aux honneurs. Il faut rappeler qu’un diplôme ne donne pas forcément les vertus nécessaires pour cela, et que le fait d’être catholique n’est pas non plus une garantie suffisante. Au Moyen Age, à l’époque où tout le monde était catholique et où le mot de chrétienté avait un sens, un savant mélange entre l ’inné et l’acquis, entre les traditions, les vertus familiales et le mérite personnel, permettait de répartir ces fonctions dans la société [11]. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ; le diplôme suffit pour accéder à ces métiers [12]. Or il est évident que le passage par Sciences-Po ou l’ENA ne confère aucune vertu de gouvernement, mais seulement des capacités techniques adaptées aux fonctions politiques modernes, avec tout le bagage d’erreurs et de modes d’action révolutionnaires qu’elles impliquent. On n’y apprend pas ce que sont, par exemple, les vertus de prudence et de justice. Avant de vouloir pratiquer ces métiers, il est donc utile de s’examiner humblement sur ses capacités réelles à résister à Mammon, à l’attrait de l’argent et des honneurs.
Ce que nous disons-là ne contredit pas notre idée première, à savoir qu’un bon métier est, en soi, porteur de vertu. Nous disons : un bon métier. Toutefois, même en pratiquant un bon métier, on peut développer des vices. Cela ne vient pas alors du métier, mais du péché originel et de la cupidité. Et certaines activités professionnelles, bonnes en soi, réclament davantage de vertu pour qu’on ne cède pas à l’attrait de l’argent et des honneurs.
En revanche, il est consubstantiel aux faux métiers, aux mauvaises professions, d’engendrer des vices tels que l’avarice, l’appât du gain, la recherche effrénée des honneurs et de l’argent chez celui qui travaille.
Ces réflexions nous ont permis de souligner l’importance pour le travailleur lui-même de choisir un bon métier, selon les dispositions et les qualités que Dieu lui a données – et de préciser dans quel esprit il doit l’exercer. Pour qui est fidèle à son devoir d’état et s’inspire de la doctrine de l’Église, tout vrai métier est générateur de vertus. Ces vertus, l’homme de métier pourra les transmettre ensuite à ses enfants par son propre exemple et par la formation qu’il leur donnera.
– III –La perception traditionnelle du métier
En parlant du choix du métier, nous essayons d’avoir le regard le plus catholique possible sur la question et des objectifs qui concordent avec les principes de l’ordre social chrétien. Comment, dans cette perspective, ne pas regarder en arrière et profiter de l’expérience des siècles de chrétienté où, conformément à la nature des choses, la société reposait sur la stabilité des familles et sur un modèle familial bien déterminé ?
Frédéric Le Play usait d’une belle expression pour désigner ces organisations familiales : la « famille-souche ». Modèle de la famille chrétienne à l’époque médiévale, la famille-souche a traversé les siècles, résisté vaille que vaille aux coups de boutoir de la Révolution, pour disparaître petit à petit aux 19e et 20e siècles sous les assauts répétés de l’individualisme et des lois criminelles [13] d’inspiration révolutionnaire.
Qu’elles soient de nature fiscale ou de nature morale, ces lois iniques s’inscrivent dans un projet de dissolution de la famille traditionnelle, étape nécessaire à la dissolution de la société traditionnelle dans son ensemble. En changeant le modèle de famille, la Révolution change l’homme et la société. La famille ne doit plus être ce corps naturel soumis au Décalogue qui cimente la société et dont les membres reçoivent de leurs aïeux un dépôt quasi-sacré, qu’ils devront transmettent à leurs descendants en vue du bien commun. Elle devient une somme d’individualités et d’égoïsmes que rien ne doit contraindre. Aujourd’hui, c’est bien dans la famille moderne qu’on apprend l’individualisme et que, dès l’enfance, on s’émancipe de toute autorité. Hier, c’était dans la famille-souche qu’on apprenait à obéir et à se soucier du bien commun.
La famille-souche possède une dimension à la fois horizontale et verticale. Horizontale, si l’on considère les différentes générations qui aboutissent à une famille actuelle, et verticale par l’importance qu’elle accorde à ce qu’elle a reçu de ses ancêtres et qu’elle doit transmettre à ses descendants. Il y a en elle et dans son fonctionnement quelque chose d’intemporel, quelque chose du temps de Dieu.
Le Play résume en quelques mots les détails de l’organisation de la famille-souche :
La coutume que suivent les générations successives d’une famille modèle a trois traits principaux : l’habitation du foyer bâti par le fondateur de la race ; la conservation d’une communauté qui remplit ce foyer et qui comprend d’ordinaire plus de quinze membres ; enfin l’exercice de la même profession et la transmission intégrale du même atelier de travail [14].
Ce qui nous nous intéresse ici, et qui a un rapport avec l’éducation des enfants, c’est la stabilité économique de ces familles d’antan. Il faut savoir que le métier était communément perçu comme un patrimoine familial. Un patrimoine, c’est un bien matériel ou immatériel que l’on reçoit de ses aïeux et que l’on transmet à ses enfants. Dans une famille traditionnelle, c’était le cas du métier. Celui-ci tenait tout naturellement une grande place dans l’éducation des enfants, contribuait à former leur pensée, leur intelligence et leurs vertus, dans un continuel contact avec le réel, comme nous l’avons dit. Nous sommes ici aux antipodes du système éducatif moderne dont Henri Charlier a perçu les vices profonds (sa critique date des années cinquante : que dirait-il aujourd’hui ?) :
La Révolution a fait table rase d’institutions millénaires, tenant à la nature même de l’homme, comme l’organisation des métiers. Elle a supprimé l’apprentissage en supprimant les corporations, et pour le remplacer, elle a créé des écoles ; mais le professeur est par sa vocation et sa fonction même toujours en retard sur le penseur ou l’inventeur. L’école, bien loin de le servir, est toujours en retard sur l’atelier ; elle a en outre le défaut d’intellectualiser toutes les notions, même concrètes, en les séparant de la vie. D’où ces vues arbitraires et ne répondant en rien à la nature des choses que les élèves de toutes ces écoles sont portés à vouloir appliquer dans la vie. […] C’est donc en réorganisant la société elle-même d’après ses conditions naturelles, famille et métier, que l’enseignement lui-même se trouvera réorganisé [15]. La forme dans laquelle l’enseignement est donné, le lieu où il est reçu, l’esprit des maîtres, conduisent à prendre le moyen pour le but. […] L’enfant ne se forme pas toujours aux idées, mais il fait l’apprentissage d’un travail intellectuel somme toute assez facile : lire des livres et compiler. Il devient alors bureaucrate, employé, professeur ou receveur des tailles, etc. Il n’a même pas idée qu’il puisse faire autre chose, l’enseignement reçu n’a pas ouvert à sa pensée de voie vers les multiples professions qui sont la force d’une nation. Lui-même ne pense qu’à en entraîner d’autres vers les mêmes routines. Les instituteurs ont ainsi, en beaucoup d’endroits, écrémé les enfants les plus intelligents de nos campagnes pour en faire des hommes de moindre valeur qu’un vrai laboureur et de moindre utilité. En beaucoup de lieux le retard de notre agriculture, la routine, le manque d’audace et d’initiative des cultivateurs viennent de cette malheureuse sélection à rebours [16].
Il ne s’agit pas de dénigrer les métiers cités, mais simplement de signaler que le jeune homme, en faisant le choix de telles activités professionnelles, ne fait que continuer ce qu’il a appris à l’école. Le modèle d’enseignement qu’il a reçu le dirige logiquement vers les fonctions administratives et bureaucratiques que propose la société (en entretenant d’ailleurs un grand mépris à l’égard des fonctions productives). Ainsi formé, il n’a pas appris à penser en fonction du réel et cette neutralisation de son intelligence l’a fermé aux réalités et aux besoins de la société. Séparer l’éducation du métier, c’est déconnecter l’éducation de la réalité. On ne prétend pas que l’école soit par nature un système mauvais, mais on affirme qu’un système éducatif ne reposant que sur l’école est stérilisant et engendre beaucoup d’incapacités sociales [17]. C’est la raison pour laquelle l’Éducation nationale produit tant d’idéologues. Car l’idéologie n’est jamais qu’une idée fausse, une idée qui ne correspond pas à la réalité ou qui l’esquive, qui ne l’embrasse jamais et, le jour où elle doit l’affronter, elle se brise misérablement dessus.
Retenons au contraire que la famille-souche transmettait naturellement son métier et que les enfants grandissaient ainsi au contact de la réalité. On retrouve les mêmes conclusions si l’on examine l’organisation des métiers à l’époque médiévale. Grâce aux corporations, le savoir-faire se transmettait efficacement des hommes de métier aux enfants. Loin d’être insignifiant, ce fait parfaitement naturel assurait une stabilité économique qui profitait au bien commun de la société politique. Et n’allons pas imaginer que l’esprit d’entreprise s’en trouvait étouffé et que la possibilité de pratiquer un autre métier que celui exercé dans la famille n’existait pas. Le père apprenait son métier aux enfants quoi qu’il arrive. Cet apprentissage contribuait largement à la formation de leur pensée et à l’acquisition d’un certain nombre de vertus, et leur donnait, ce qui n’est pas négligeable, la discipline d’entreprise. Certains enfants, notamment l’héritier principal, continuaient à pratiquer le métier du père. D’autres quittaient le foyer paternel pour fonder une autre famille-souche et pouvait choisir un métier différent, mais leur solide apprentissage leur avaient acquis toutes les qualités nécessaires par une confrontation permanente avec la réalité.
Il est capital de nous réapproprier aujourd’hui ce modèle de la famille-souche et de pratiquer des métiers qui se transmettent comme des biens fonciers.
Mais la transmission repose généralement sur l’indépendance économique et tout ce que nous avons dit précédemment se réalisera avec plus de facilité et d’évidence dans une famille dont le père est installé à son compte. Cette indépendance est l’une des caractéristiques de la famille-souche. Lorsque Le Play parle de transmettre le métier et l’atelier, il suppose évidemment que l’artisan possède non seulement son métier [18] mais également son atelier, le commerçant sa boutique, le paysan ses terres, le praticien d’un art libéral son office ou son cabinet. De fait, en chrétienté, la société était composée de nombreuses petites entreprises indépendantes. C’était une société de petits patrons avec une proportion de salariés relativement faible. La Révolution, avec son libéralisme, a engendré la paupérisation de la société, transformé d’anciennes familles-souches en familles ouvrières éclatées et misérables, et a suscité la réaction socialiste. De la confrontation de ces deux systèmes pervers, libéralisme et socialisme, est née une société de salariés et de fonctionnaires dirigés par quelques grands patrons et quelques hauts fonctionnaires. C’est évidemment un modèle de société économique contre-nature, qui engendre l’individualisme et le mépris du bien commun et, partant, l’instabilité sociale et politique. A contrario, la société chrétienne, par ses règles et ses lois, encourageait les petites entreprises indépendantes, maillées entre elles en un tissu homogène. Il n’est pas difficile de voir combien ce système était naturel, conforme à la finalité même de l’économie et propice au bien commun.
La petite industrie [comprendre la petite entreprise], écrit Le Play, atteint ses vraies proportions lorsqu’elle est exercée par les familles-souches, à personnel nombreux, qui sont le fondement des sociétés bien organisées. Elle dispense alors chaque maison de chercher du travail au dehors, et de s’adjoindre des étrangers en qualité d’auxiliaires. Le Moyen Age, qui a subordonné ses tendances aux besoins de la famille, a voulu surtout lui assurer l’indépendance. En poursuivant ce but, il a donné à la petite industrie une stabilité inébranlable et souvent même un grand éclat [19]. […] Les familles attachées à la petite industrie se distinguent, en général, par leur moralité, par leur sage esprit d’indépendance, par leur application soutenue au travail. Elles conservent et augmentent sans cesse le bien-être conquis par leurs aïeux, sans fournir de recrues au paupérisme. A ces divers titres, elles sont plus propres à garder les traditions de vertu qu’à créer de grandes richesses [20].
L’économie, rappelons-le, est une science principalement au service de la famille, lui permettant d’acquérir les biens matériels nécessaires à son existence et à son progrès intellectuel et spirituel. Lorsque la plus petite société économique, l’entreprise, se confond avec la famille, leurs intérêts coïncident dans une symbiose naturelle. L’ardeur au travail qui en découle [21] ainsi que la stabilité économique [22] sont de précieux atouts en faveur du bien commun de la société politique. La famille-souche est donc généralement une famille économiquement indépendante. C’est, du moins, ainsi qu’elle se réalise pleinement.
Pour retrouver ce modèle familial et cette organisation économique, il faut orienter nos garçons vers les choix de métiers qui le permettent, c’est-à-dire les métiers qui se transmettent naturellement. Ces métiers contribueront à l’éducation des futurs enfants et ce modèle se répercutera aux fil des générations qui suivront.
Car apprendre son métier à ses enfants est quelque chose de naturel, conforme à ce qui s’est toujours fait en chrétienté, à tous les étages de l’édifice social : le paysan, l’artisan, le juriste transmettaient leur art à leurs enfants, le prince également. Si nous ne ressentons pas les choses ainsi, c’est qu’il y a un problème soit du côté du métier, soit du côté du type d’entreprise dans laquelle nous travaillons (multinationale ou PME).
Plus nous avançons dans notre réflexion, plus nous percevons combien le choix du métier considéré dans son rapport avec l’éducation des enfants doit être pertinent.
Il y a un autre élément qui ne vous aura sans doute pas échappé dans la brève description que Le Play donne de la famille traditionnelle. Il parle de vivre dans la maison du fondateur de la famille-souche et de conserver le même atelier. Tout ceci sous-entend l’implantation géographique. Un enracinement de ce type, loin d’être anodin, est sans doute un des éléments premiers et fondamentaux pour restaurer une société chrétienne sur des bases naturelles sérieuses [23]. Pourquoi ? Parce qu’une vie enracinée génère un authentique patriotisme qui aura une influence bénéfique sur l’éducation des enfants, notamment sur leur souci du bien commun (par opposition au cosmopolitisme économique et professionnel moderne). Nous disons « authentique » pour le distinguer de ce patriotisme idéaliste issu de la Révolution, véhiculé aujourd’hui dans les milieux nationalistes et souverainistes. Ce faux patriotisme n’est qu’une bulle idéologique, un concept « hors sol », coupé des traditions réelles ancrées dans les coutumes familiales. Ce concept a si bien pénétré les esprits bien-pensants qu’il n’est pas rare de rencontrer des gens qui se disent « patriotes » sans même savoir d’où ils viennent, où sont enterrés leurs aïeux, quel est leur terroir, leur pays réel, celui où l’histoire de leur famille est incarnée. Pour l’enfant, l’enracinement géographique, dans une vie familiale et sociale naturelle comme celle que nous venons de décrire, suscite l’amour de son pays et le sens du bien commun.
C’est pourquoi, pour ceux qui fondent de nouveaux foyers et qui le peuvent, il faut autant que possible reproduire aujourd’hui ce modèle de la famille-souche. Les lieux idoines, il est vrai, ne sont plus que rarement nos pays d’origine, mais plutôt à proximité des couvents, des prieurés et surtout des écoles catholiques. Qu’à cela ne tienne, il y a une raison majeure pour s’installer dans ces nouvelles régions. Du moins, choisissons des métiers qui permettent ce nouvel enracinement, et aidons nos garçons dans cette réflexion sur leur avenir, réflexion qui ne les concerne pas seuls, mais dont l’issue intéresse l’éducation de leurs propres enfants et des générations futures et, ultimement, le bien commun de toute la société politique.
Nous n’avons pas encore parlé de la présence du père de famille au milieu de ses enfants, tant il est évident que c’est une situation naturelle et idéale pour leur éducation et leur apprentissage. Nous n’avons pas non plus insisté sur la présence de l’épouse aux côtés de son mari, même dans l’activité professionnelle. Dès lors qu’on ne cloisonne pas la vie de l’homme, comme nous l’avons dit en introduction, il y a une compénétration naturelle très forte entre la vie domestique et la vie économique, de telle sorte qu’on puisse regarder la vie économique comme une composante de la vie familiale, et non comme un élément étranger et agressif. Conçue ainsi, la pratique du métier associant l’épouse à son époux se trouve sanctifiée par le sacrement de mariage, comme l’est toute activité commune aux époux chrétiens. Et il n’est pas exagéré de dire que de cette sanctification par le commun exercice du métier, jaillira un grand nombre de bienfaits pour les enfants. Ces deux éléments – présence du père auprès de ses enfants et participation de l’épouse au travail de son mari – sont inhérents à la vie de la famille-souche. Voilà deux raisons convaincantes supplémentaires pour recréer des familles traditionnelles ; et à ce point de vue encore, le choix du métier est déterminant.
Après avoir rappelé le rôle éminemment social du métier et sa relation au bien commun de la société, nous ne craignons pas, pour terminer, de le réduire au rang de moyen ou d’outil éducatif particulier. Le métier est en effet un auxiliaire précieux pour le père de famille, lui permettant d’inculquer à ses enfants telle vertu particulière ou de corriger tel défaut, au cas par cas et dans les petites choses de la vie. Nous l’expérimentons nous-même assez régulièrement. Il faut, bien entendu, que le métier s’y prête. Qu’un enfant, par exemple, porté à une timidité excessive liée à sa jeunesse ou faible de caractère, apprenne à dire simplement : « Bonjour madame ; merci monsieur ; 3 euros 50, s’il vous plaît madame », d’une voix assurée et distincte, ou porte le sac d’une cliente avec le sourire, c’est déjà formateur. Qu’un enfant désordonné, un peu bohème, se plie à la discipline d’un métier par l’ordonnancement des tâches à accomplir et par l’obéissance, c’est encore une bonne chose. Qu’un enfant porté à l’égoïsme par tempérament apprenne à travailler avec les autres, à les respecter (en rangeant et en nettoyant son lieu de travail, par exemple) et à œuvrer pour le bien commun, c’est évidemment bénéfique. Un enfant gauche trouvera certainement une réponse à sa maladresse dans l’apprentissage des techniques du métier. Pour l’enfant paresseux, il n’y a pas de remède plus efficace que le lever prompt et matinal et la rigueur au travail. Ainsi, le père de famille disposera-t-il par son métier, s’il veut bien remplir son rôle d’éducateur, un instrument sur mesure pour l’accompagner dans sa tâche et trouver des réponses pertinentes à chaque cas particulier. Il pourra mettre l’accent sur telle ou telle besogne à accomplir, sachant combien le bénéfice en sera grand pour son enfant.
Conclusion
Nous n’avons pas cherché à dresser une liste de métiers favorisant la bonne éducation des enfants. Le spectre des choix légitimes et répondant en tout ou en partie à ce que nous avons dit est riche. Chacun pourra y trouver son compte. On peut du moins citer les métiers de l’agriculture, de l’artisanat, de l’art, certaines professions de santé, certaines professions juridiques et l’enseignement.
Le choix du métier, même considéré dans son rapport à l’éducation des enfants, ne peut faire l’économie d’une réflexion plus large. Il est subordonné au bien commun de la société, ce qui nécessite une connaissance minimum de la doctrine sociale de l’Église et exclut toute activité douteuse au regard de la morale catholique.
Dans cette réflexion sérieuse qui engage la vie de l’homme et de ceux dont il a la charge, il faut avoir à l’esprit la restauration de l’ordre social chrétien et, en premier lieu, de la famille chrétienne. Cette restauration exige une vie incarnée dans les réalités naturelles et fondée sur les pratiques traditionnelles.
Ainsi donc, la réussite de cette restauration repose en grande partie sur le choix du métier. Ce choix est déterminant pour favoriser, avec la bonne éducation des enfants, un sain développement du corps et de l’âme au contact de la réalité.
[1] — Voir les définitions données dans l’article : « Les corps de métier dans la France chrétienne » (Le Sel de la terre 19, p. 78).
[2] — Le système économique vertueux qui s’oppose à ces deux systèmes vicieux, qui n’évolue pas dans le même genre, qui s’élève au-dessus du matérialisme, n’est autre que l’organisation économique qui découle de la doctrine sociale de l’Église : c’est ce que nous appelons dans cette étude « l’économie chrétienne ».
[3] — La finance s’est émancipée de la morale en adoptant le prêt à intérêts et, d’une façon générale, la spéculation (actionnariat désincarné, obligations, etc.). Nous appelons actionnariat désincarné cette façon d’acheter et de vendre des actions sans s’intéresser réellement aux entreprises, aux produits qu’elles fabriquent et aux hommes qui les produisent, simplement pour faire des opérations financières juteuses au gré des hausses de valorisation. Dans cette démarche, il n’y a pas de lien ni d’implication entre les capitaux fournis (furtivement) et la vie réelle de l’entreprise. C’est pourquoi, bien que l’actionnariat soit permis par la morale, cette façon de l’appréhender nous paraît mauvaise et d’esprit spéculatif. Le bon actionnariat est celui qui pousse une personne fortunée à entrer dans le capital d’une entreprise pour permettre à celle-ci des développements économiques légitimes. Cette entrée dans le capital s’associe à des projets de développement ou de consolidation pour l’entreprise concernée. Si cette personne envisage légitimement des gains, elle sait aussi les risques que sa participation financière à la vie de l’entreprise lui fait courir et elle les assume autrement que le regard fixé sur des indices boursiers et la main posée sur la souris d’ordinateur, prête à cliquer pour vendre ce qui lui paraît perdre un peu de valeur. Il nous semble que pour ne pas relever d’une mentalité spéculative, l’actionnariat doit épouser la réalité de la vie économique de l’entreprise et ne pas se limiter à suivre cette vie devant un écran d’ordinateur.
[4] — « L’intelligence de la main », dans Le Sel de la terre 76, p. 42-55.
[5] — Nous pensons, par exemple, aux paysans, dont le métier, par nature, développe les vertus de détachement et de patience et exige une entière soumission à la Providence pour supporter les aléas climatiques.
[6] — Cf saint Thomas II-II, q. 128 : « Si ces deux conditions [patience et persévérance] se restreignent à la matière propre de la force [les dangers de mort (II-II, q. 123, a. 4 et 5)], elles en seront comme des parties intégrantes. Mais si elles se réfèrent seulement à des matières difficiles [le travail et ses difficultés, par exemple], elles seront des vertus distinctes de la force, mais qui lui sont adjointes comme des vertus secondaires à la principale. »
[7] — C’est la pensée de Mgr Delassus dans Vérités sociales et erreurs démocratiques. Sous un certain rapport, la force est en effet une vertu générale. Saint Thomas l’explique lorsqu’il pose la question : « La force est-elle une vertu spéciale ? » (II-II, q. 123, a.2). Il répond que « le mot de force peut se prendre en deux sens. D’abord selon qu’elle implique en elle-même une certaine fermeté d’âme. En ce sens, c’est une vertu générale, ou plutôt une condition de toute vertu […]. Mais aussi on peut parler de la force selon qu’elle implique fermeté d’âme pour supporter et repousser les difficultés particulièrement impressionnantes, comme les dangers graves. C’est pourquoi, dit Cicéron, « la force est une manière consciente d’affronter les périls et de supporter les labeurs ». C’est en ce sens que la force est présentée comme une vertu spéciale, ayant une matière déterminée. »
[8] — Pour ce type de métiers où les dangers sont bien réels, il faut beaucoup de patience et de persévérance et, de manière générale, une solide vertu de force (voir les notes précédentes). Pour avoir personnellement côtoyé des pêcheurs, nous pouvons affirmer que leurs récits – souvent pudiques – de navigation par tempête sont empreints de beaucoup d’humilité et laissent transparaître une grande force d’âme.
[9] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Alfred Mame, 1878, t. 2, chapitre 32, p. 166.
[10] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Alfred Mame, 1878, t. 2, chapitre 32, p. 172 à 174.
[11] — C’est ainsi qu’un homme de métier qui avait manifesté des vertus réelles dans le gouvernement de sa corporation accédait aux fonctions politiques locales (ce que nous appelons aujourd’hui maires et conseillers municipaux). De même, s’il possédait toutes les qualités et les vertus exigées pour le gouvernement de la cité, il était parfois anobli.
[12] — Jusqu’à un certain niveau de responsabilité, bien sûr. Au-delà, les loges, les clubs et les réseaux d’influence font leur travail de recrutement.
[13] — Notamment les lois qui déstructurent la famille et l’autorité, comme le divorce et le partage forcé du patrimoine.
[14] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Alfred Mame, 1878, t. 2, chapitre 30, p. 137 à 138.
[15] — Henri Charlier, Culture, école, métier, NEL, 1959, Introduction, p. 22.
[16] — Henri Charlier, Culture, école, métier, NEL, 1959, « L’enseignement et la vie », p. 33-34.
[17] — Pour s’en convaincre, il suffirait de faire un travail d’enquête auprès des chefs de petites entreprises, qui ne manquerait certainement pas d’aboutir à deux conclusions : 1) Plus les jeunes gens restent longtemps sur les bancs d’école, plus cela génère d’incapacités sociales. 2) Plus le jeune pratique l’apprentissage d’un métier précoce et long, plus il s’insère facilement dans la réalité parce que ses idées et ses capacités sont en adéquation avec la réalité. Nous ne contestons pas la légitimité des études longues pour certains, mais nous la contestons pour le grand nombre. D’abord parce qu’elles sont souvent déconnectées de la réalité et parce que c’est contre-nature. Si nous voulons recréer de vraies élites dans les arts libéraux les plus exigeants, il faut rétablir des sélections précoces, conformes aux qualités de chaque enfant. Cela permettra naturellement de libérer des forces vives et de grande valeur pour l’artisanat et l’agriculture en évitant la « sélection à rebours » fustigée par Henri Charlier. Quant aux études longues, elles ne peuvent faire l’économie de la réalité pour recréer ces vraies élites. « Abstraction » n’équivaut pas à « oubli de la réalité ».
[18] — Rappelons que la propriété du métier était une réalité économique du monde corporatif chrétien. Celui qui avait appris un métier selon des règles très précises le possédait. Il en était propriétaire, ce qui lui donnait en retour un droit au travail (protection contre le chômage). (Voir l’article : « La propriété du métier ou l’antilibéralisme économique ; le frère Maurice Maignen » dans Le Sel de la terre 77, p. 59-79.)
[19] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Mame, 1878, t. 2, chapitre 33, p. 178.
[20] — Frédéric Le Play, La Réforme sociale en France, Mame, 1878, t. 2, chapitre 33, p. 181.
[21] — N’importe quel sociologue peut observer ce fait d’ailleurs évident que lorsqu’on travaille pour son propre compte, on travaille avec plus de responsabilité et d’ardeur. Il y a une raison simple à cela, c’est que la moindre faiblesse, la moindre oisiveté est immédiatement sanctionnée matériellement.
[22] — Cette stabilité provient de la transmission d’un même métier au sein d’une même famille. On y gagne d’ailleurs aussi du point de vue de la qualité du travail puisque le savoir-faire a tendance à progresser de génération en génération. Il n’y a pas de « remise à zéro » à chaque génération.
[23] — Dans Vérités sociales et erreurs démocratiques, Mgr Delassus donne comme fondements naturels premiers de toutes civilisations, l’effort au travail et la tempérance. Il est vrai qu’à son époque, la doctrine des mutations et de l’instabilité géographique n’avait pas encore vu le jour. Aujourd’hui, nous devons combattre cela comme un des pires obstacles à la vie chrétienne stable et régulière, s’opposant par voie de conséquence au bien commun. Il faut donc prêcher, en plus de l’effort et de la tempérance, l’enracinement géographique par le choix d’un vrai métier.

