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Les martyrs irlandais sous Oliver Cromwell, au 17e siècle 

par Matthew Bruton

 

Cette étude fait suite à celle parue sur les martyrs irlandais du 16e siècle, dans Le Sel de la terre 82 (automne 2012), p. 148-158.

Le Sel de la terre.


La persécution qui commença sous le règne d’Henri VIII continua jusqu’au dix-septième siècle. Le lecteur doit avoir à l’esprit un aspect particulier de l’histoire de l’Irlande : gouvernés par des étrangers tombés dans le schisme et l’hérésie, les Irlandais demeuraient néanmoins catholiques alors que, dans les autres pays, les autorités ainsi que leurs sujets devenaient tous protestants ou restaient tous catholiques. Ainsi les Irlandais subissaient-ils une intense persécution qui tentait d’ébranler leur persévérance dans la foi que saint Patrick leur avait transmise. Tous les moyens étaient employés, depuis les restrictions légales jusqu’aux brutalités physiques. Mais les Irlandais firent preuve d’un héroïsme exemplaire.

 

Après un bref rappel historique, nous présenterons les principaux martyrs de la première moitié du 17e siècle. Puis, nous nous attacherons plus particulièrement à la période du Puritanisme qui engendra d’innombrables martyrs.

 

L’Irlande au 17e siècle

Au début du dix-septième siècle, l’Irlande s’engagea dans une guerre contre l’Angleterre. Après quelques succès significatifs, la lutte s’acheva par la défaite des Irlandais et l’exil de plusieurs familles nobles. Il s’ensuivit une époque de domination complète et même tyrannique des Anglais sur les Irlandais. Le gouvernement anglais intensifia les confiscations de propriétés, notamment au nord de l’Irlande, et encouragea l’arrivée massive de colons anglais et écossais de confession protestante – encore présents aujourd’hui –, à qui furent attribués ces terres.

Alors que les persécutions contre les catholiques continuaient, une nouvelle insurrection, ayant pour particularité d’être organisée par l’Église, débuta en 1642. Le pape l’appuya et envoya son nonce, Jean-Baptiste Rinuccini, archevêque de Fermo. Malheureusement ce soulèvement avorta.

Après l’assassinat du roi Charles Ier en 1649, Oliver Cromwell, protestant puritain, se hissa à un rôle de premier plan. En 1653, il proclama la République et gouverna en tant que Lord Protecteur. Lui et ses compagnons s’acharnèrent contre les catholiques irlandais. Cette persécution, qui dura jusqu’en 1660, fut l’une des plus terribles de l’histoire de l’Église.

Charles II, fils de Charles Ier, fut alors rappelé sur le trône. Sous son règne et celui de Jacques II et de Marie II, les persécutions continuèrent et la liste des martyrs s’allongea. Le dernier fut frère Gerald Fitzgibbon O.P., en 1691.

Par la suite, les persécutions physiques cessèrent ; néanmoins les lois sévères contre le clergé et les catholiques demeurèrent.

 

Premiers martyrs 

Mgr Cornelius O’Devany

Venant du nord de l’Irlande, Cornelius O’Devany, entré chez les franciscains à vingt ans, fut nommé évêque du diocèse de Down and Connor à l’âge de quarante-neuf ans par Grégoire XIII, en 1582. Il fut capturé en 1611 et jugé à Dublin sous de faux prétextes, sur les dénonciations de témoins parjures. Finalement, ses adversaires révélèrent leurs vraies intentions et lui offrirent de lui laisser la vie s’il abandonnait la religion catholique et devenait anglican. A ces mots, il s’écria qu’il mourrait volontairement pour la foi catholique et sa défense.

De retour en prison, il passa son temps à veiller et à prier jusqu’au jour de son exécution, le 1er février, fête de sainte Brigitte, patronne de l’Irlande. Lorsqu’il fut emmené à la mort avec un autre prêtre, Patrick O’ Lochran, il dit à ce dernier : « Venez mon courageux compagnon, noble soldat du Christ, imitons du mieux possible la mort de celui qui fut mené à l’abattoir comme un agneau devant le tondeur. » Puis, s’inclinant et embrassant sa cage attelée à une monture, il y monta et fut conduit dans les rues jusqu’à la potence. Sur le parcours, la foule des catholiques envahissait les rues et, à genoux, demandait sa bénédiction, au grand dam du député.

Quand l’évêque arriva au lieu où était dressée la potence, il demanda aux bourreaux que son compagnon fut exécuté avant lui, car il craignait que, l’ayant vu mort, il perdît courage. On lui refusa cette grâce, mais Patrick O’ Lochran rassura le prélat.

Lorsqu’il s’approcha de la potence, les cris de la foule s’amplifièrent. Par trois fois il pria : d’abord pour la foule présente ; ensuite pour la ville de Dublin et tous les catholiques du pays, afin qu’ils servent Dieu pieusement et fidèlement ; enfin, pour la conversion de tous les hérétiques. Quand il fut pendu, la foule poussa un grand cri d’angoisse puis il y eut un profond silence.

Bien que mort, son visage rayonnait. Aussitôt, les bourreaux coupèrent sa tête, retirèrent ses entrailles et les brûlèrent. Il fut enterré avec son compagnon dans l’église Saint-Jacques de Kilmainham [1].

 

Le père Peter O’Higgin O.P.

Avant 1649, on ne dénombre pas moins de 109 martyrs pour lesquels il existe encore des archives. Parmi eux, on trouve un archevêque, trois évêques, dix-sept franciscains, neuf dominicains, trois jésuites, trois cisterciens et trois carmélites.

Il y eut notamment le père Peter O’Higgin O.P. qui était prieur du couvent de Naas, au sud-ouest de Dublin. Il fut emprisonné par les hérétiques. Un messager, venu au nom du Vice-Roi, lui assura qu’il serait libéré s’il abandonnait la religion catholique. Il se contenta de répondre :

Aujourd’hui, je suis sur le point d’être amené à l’échafaud et tout le monde sait bien que la nature humaine n’accepte pas la mort volontairement ; je ne suis pas fatigué de la vie au point de vouloir hâter ma mort, à moins que la nécessité m’y oblige. Le Vice-Roi a daigné m’envoyer une promesse écrite de sa propre main, qui me donne le choix complet et libre entre la vie et la mort, afin que par amour de la vie j’abandonne ma religion.

Peu après, au moment de l’exécution, le message écrit lui fut à nouveau présenté et il le prit en souriant. Les hérétiques se réjouirent en pensant qu’il allait abandonner sa religion. Mais il gravit les marches avec la plus grande joie. Il s’adressa à la foule des catholiques :

Chers frères, leur dit-il, membres de la sainte Église catholique romaine, depuis que je suis tombé aux mains de ces hérétiques ici présents, j’ai enduré la faim, les insultes et l’emprisonnement dans des lieux sombres et répugnants. Je ne savais pas pourquoi je subissais de telles peines et je doutais de recevoir la couronne du martyr ; car ce n’est pas la peine mais la cause qui fait les martyrs. Le Dieu Tout-Puissant qui protège les innocents et dispose de tous avec douceur a dirigé les choses afin je sois condamné à mort aujourd’hui parce que je professe la religion catholique, alors que j’étais accusé d’avoir commis des crimes au regard des lois de ce Royaume. Voici la preuve authentique de mon innocence, une lettre signée par le Vice-Roi, m’offrant de riches récompenses et la vie si j’abandonne la religion catholique. J’en appelle à Dieu et aux hommes pour témoigner que je rejette fermement et sans hésitation ces offres et que volontairement et avec joie j’entre dans ce combat en professant cette foi.

Il lança la lettre à un ami et demanda au bourreau de procéder à l’exécution. Enfin, il soupira profondément en disant « Deo gratias » et mourut.

 

L’Irlande sous les Puritains

Considérons maintenant la période la plus noire de l’histoire de l’Irlande.

 

Une désolation générale

En 1641, sur une population totale de 1 466 000 habitants, 1 240 000 étaient catholiques. En 1659, il n’en restera plus que 420 000 [2]. Comme à chaque période de guerre, il est difficile de savoir en détail ce qu’il advint des populations. Nous savons néanmoins que 60 000 Irlandais furent vendus comme esclaves par Cromwell, 40 000 s’enfuirent sur le continent et 20 000 se réfugièrent sur les îles écossaises [3]. Quant aux autres, ils moururent par l’épée, la famine ou la peste.

La famine ne fut pas le résultat du hasard. Ce fut une politique voulue par le gouvernement anglais qui avait déjà été mise en place sous le règne d’Elizabeth I (1558-1603). Une lettre du Lord Lieutenant d’Irlande stipulait : « Monsieur William Parsons a conseillé au gouverneur de brûler le blé et de mettre à mort chaque homme, femme et enfant. » La peste résulta de cette famine. Comme le déclara un membre du gouvernement d’Elizabeth I, ce fut pour que « les Irlandais en viennent à se dévorer les uns les autres [4] ».

L’exemple le plus marquant de ce massacre légalisé fut une loi de 1664 promulguée par le Parlement d’Angleterre, proclamant : « Aucune miséricorde ne sera accordée à tout Irlandais ou papiste né en Irlande [5]. » Dans un pamphlet politique de l’époque appelant à une expédition militaire contre les Irlandais, on lit ceci :

Je supplie que l’expédition soit entreprise contre eux avec un cœur brûlant de vengeance et que les mains soient avides de sang. Je ne crains point de dire à tous ceux qui me liront : Heureux celui qui les récompensera comme ils le méritent, et maudit soit celui qui mettra de la négligence à exécuter cette œuvre du Seigneur ! Maudit soit celui qui retient son épée ; oui, maudit soit celui qui n’abreuvera pas son épée du sang irlandais [6].

Les motifs d’une telle haine étaient avant tout d’ordre religieux. Un auteur de l’époque écrit :

En effet, les magistrats (puritains) signalèrent plus d’une fois à la bourgeoisie catholique qu’ils désiraient protéger, que toutes ces afflictions cesseraient si celle-ci consentait à renoncer au souverain pontife et surtout à la messe [7].

Dr. John Lynch, archidiacre de Tuam, historien de ce temps et témoin des atrocités qui eurent lieu, décrit l’état de l’Irlande à la fin de cette période :

Nous envions souvent les conditions de vie des autres nations d’Europe qui vivent en paix les unes avec les autres. Chacun habite sous sa propre vigne et sous son propre figuier, mais nous, nous sommes affamés ; les colons ont pris possession de notre pays et nous, nous sommes devenus des étrangers. Dans les autres villes européennes, on construit de majestueux bâtiments s’élançant vers le ciel ; quant à nous, pas une seule  maison n’est en construction et celles qui existent déjà ne sont que ruines. Dans ces pays, les lieux de culte sont décorés avec zèle alors que chez nous ils sont détruits, profanés, servent de tribunaux ou sont utilisés à des fins sacrilèges. Les enfants des Européens reçoivent une bonne éducation, interdite dans notre pays. Chez eux, les clercs sont honorés, mais chez nous, ils sont dans des cachots, ou cachés dans des forêts, des caves ou des marais. La loi universelle de l’Église a exempté de l’esclavage tous ceux qui professent la religion chrétienne, mais vos sujets irlandais sont arrachés des bras de leurs femmes et de leurs enfants par des vautours de l’État, qui les  déportent et les vendent comme esclaves aux Indes. Ainsi les enfants des Irlandais deviennent des proies, leurs femmes sont enlevées, leurs villes sont détruites et leurs objets sacrés sont profanés ; et, eux-mêmes, se voient blâmés par les autres nations… Pas une seule injure, méchanceté et souffrance ne leur a été épargnée [8].

 

La persécution d’Oliver Cromwell

Comment l’Irlande,  qui a tant donné à l’Église, a pu se retrouver dans un état aussi affligeant ?

Comme nous l’avons déjà précisé, la guerre qui commença en 1642, s’acheva autour de 1648-1649. A cette époque le parti politique des Puritains anglais gagnait rapidement en puissance. Le 30 janvier 1649, ce parti exécuta Charles I. Deux mois plus tard, Oliver Cromwell fut fait Lieutenant Général. Ce fut avec ce titre qu’il arriva en Irlande le 14 août de la même année, disant à ses soldats que les Irlandais « devaient être traités comme les Cananéens au temps de Josué ».

Sa campagne militaire dura à peu près un an. Il assiégea et écrasa les villes de Drogheda (nord de Dublin) et Wexford (extrême sud-est). Il exigea alors que, si les habitants des autres principales villes tenaient à la vie, ils devaient se rendre et accepter cette condition : « A chaque endroit où l’autorité du Parlement est effective, la messe ne sera pas tolérée [9]. » Puis il assiégea, entre autres, plusieurs villes du sud : Waterford, New Ross, Cork, Kilkenny et, finalement, Clonmel. En 1651, les villes de Limerick (sud-ouest) et de Galway (ouest) tombèrent à leur tour sous le joug de Cromwell. 

Les troupes irlandaises défaites quittèrent le pays. Les Puritains, ne rencontrant plus aucune opposition militaire, eurent les mains libres pour décréter le premier édit de persécution à l’encontre des catholiques. Cromwell stipula que tous les clercs, séculiers et réguliers, devaient, sous peine de trahison, quitter le royaume dans les vingt jours et, s’ils revenaient, ils s’attireraient les mêmes confiscations et peines qu’au temps d’Elizabeth, c’est-à-dire que chacun serait « pendu, descendu encore vivant, décapité, coupé en quatre, les entrailles retirées et brûlées, la tête mise sur une perche et exposée sur la place publique [10] ». Quant à ceux qui oseraient héberger un clerc, ils s’attireraient « la confiscation de leur propriété, et seraient mis à mort sur le champ [11] ».

Le Dr William Burgatt, contemporain de la persécution écrit :

En 1649, on dénombrait vingt-sept évêques dont quatre métropolitains. Dans chaque cathédrale il y avait des dignitaires et des chanoines : chaque paroisse avait ses curés ; on comptait également un grand nombre d’autres prêtres et de nombreux couvents. Mais quand Cromwell, avec une cruauté extrême, persécuta le clergé, tous furent décimés. Plus de trois cents prêtres, dont trois évêques, furent exécutés par le fer ou pendus ; plus d’un millier furent exilés, parmi lesquels se trouvaient tous les autres évêques, sauf un, l’évêque de Kilmore, qui, à cause de sa vieillesse et de ses infirmités, ne put quitter l’île. Et ainsi l’Irlande fut privée de ses évêques, chose jamais vue depuis des siècles, depuis que nous avions reçu la lumière de la foi catholique [12].

Non content de cela, les Puritains procédèrent à la confiscation des propriétés de l’aristocratie irlandaise qui n’avait pas quitté l’île. Tous ceux qui ne renonçaient pas à la foi catholique durent céder deux tiers de leur propriété. Au moins cinq millions d’hectares furent partagés entre les soldats puritains, alors qu’une grande partie de la noblesse était réduite à errer en quête de nourriture, allant même jusqu’à s’adresser aux maisons de leurs anciens locataires.

D’autres lois furent encore décrétées : Quiconque ne se rendait pas au temple protestant le dimanche se voyait infligé une amende de trente pence. Les enfants Irlandais furent déclarés propriété de la République et beaucoup furent emmenés pour être instruits par les protestants. De plus, tout Irlandais qui s’éloignait, sans passeport, de plus d’un mile (1, 6 kilomètre) de la région où il était enregistré, ou qui participait à un rassemblement, encourrait la peine de mort.

En outre, les catholiques furent exclus de toutes les administrations publiques, sauf s’ils prêtaient le serment de suprématie (serment qui définissait « l’Église d’Angleterre comme autorité suprême dans le domaine religieux [13] »).

En 1654, pour empêcher définitivement les Irlandais de se relever, les Puritains ordonnèrent que les catholiques fussent déportés à l’Ouest de l’île, où la terre était des plus pauvres, et qu’on les fît renoncer de force à leurs titres de propriété. Au cours de cet exode, plusieurs milliers moururent de faim et de maladies ; quelques-uns allèrent jusqu’à se suicider. Sous prétexte de sécurité, des postes de soldats furent établis à quelques kilomètres les uns des autres, tout autour de la zone de relégation, pour empêcher les prêtres de se joindre aux exilés.

Les Puritains essayèrent de trouver des Anglais pour occuper les propriétés abandonnées, mais aucun n’accepta si ce n’est les plus pauvres de la société anglaise, car les nouvelles des horreurs commises contre les Irlandais étaient parvenues en Angleterre.

Ces crimes horribles ne restèrent pas sans châtiment divin. En effet, à peine trois mois plus tard, les 200 000 colons implantés en Irlande subirent une invasion de vermine : les parasites infestèrent leurs corps, leurs cheveux, leurs barbes et leurs vêtements, alors que les Irlandais ne furent pas touchés. Plus de 180 000 colons périrent dans cette épidémie et d’autres maladies.

Enfin, en 1666, un grand incendie eut lieu à Londres. Cet événement fut interprété par plusieurs de ses habitants comme un châtiment du ciel, lié aux traitements infligés aux Irlandais.

 

Des martyrs innombrables

Ces persécutions causèrent de nombreux martyrs pour la plus grande gloire de l’Église. De 1649 à 1660, on n’en dénombre pas moins de quatre-vingt-six dont deux évêques, dix-sept dominicains et vingt-et-un franciscains.

 

Mgr Terence Albert O’Brien


Mgr Terrence Albert O'Brien et Henri Ireton.

L’un des plus célèbres fut l’évêque Terence Albert O’Brien. Il avait été le provincial des dominicains d’Irlande et fut nommé évêque du diocèse d’Emly en 1644, par Urbain VIII. En 1651, la ville de Limerick (sud-ouest) fut assiégée par les Puritains. Les habitants luttèrent avec courage et montrèrent une grande piété et une grande confiance en Dieu. L’évêque était présent et se vit proposer 40 000 pièces d’or par les Puritains s’il quittait la ville et cessait de résister aux côtés de ses fidèles, ce qu’il refusa. Quand la ville fut prise, il fut capturé, enchaîné et mené sur la place publique. Il marcha avec joie vers la potence et, avec un grand calme, il se tourna vers ses amis catholiques en pleurs au milieu de la foule et leur dit :

Tenez ferme dans la foi catholique, et gardez ses commandements. Ne murmurez pas contre ce que la Providence de Dieu permet, et ainsi vous sauverez vos âmes. Ne pleurez pas pour moi, mais priez plutôt pour que dans cette dernière épreuve je puisse, par la constance et la fermeté, obtenir le ciel comme récompense [14].

Ensuite, rempli d’un esprit prophétique, il réprouva la férocité des hérétiques, déclara que la vengeance divine punirait leurs crimes et annonça à son bourreau, Henri Ireton, grand persécuteur des catholiques, qu’il paraî­trait devant le tribunal du juste Juge dans huit jours. La prophétie s’accomplit à la lettre : le huitième jour, frappé par la peste, Ireton mourut en criant : « Du sang ! Du sang ! Il me faut plus de sang ! » Avant de mourir, il eut une vision de l’évêque martyr : il détourna les yeux pour ne pas voir [15].

La tête décapitée de l’évêque fut fichée au bout d’une pique au sommet de la forteresse, d’où, pendant longtemps, tombèrent des gouttelettes de sang. La peau et la chair demeurèrent intactes, signe sans doute de la pureté virginale de sa vie.

 

Saint Vincent de Paul et les catholiques persécutés d’Irlande

Avant de continuer, mentionnons le lien entre saint Vincent de Paul et l’Irlande. Ce saint avait une affection toute particulière pour l’Église persécutée d’Irlande. Il contribua sans cesse à aider les exilés et surtout les ecclésiastiques qui se réfugiaient en France. Il leur procurait logement, ornements et vêtements. Il fut, comme le disait un évêque irlandais, « suscité par Dieu dans ce temps de persécution pour être le salut de notre pays [16] ».

En ce temps, les religieux de saint Vincent de Paul étaient également présents en Irlande, tout spécialement à Limerick, où ils aidaient les citoyens dans tous leurs besoins, spirituels et temporels. Saint Vincent écrivit le texte suivant au supérieur de son Ordre en Irlande, incitant ses enfants missionnaires à affronter courageusement les dangers qui les menaçaient :

Vous vous êtes consacrés à Dieu pour demeurer inébranlablement dans ce pays au milieu des périls, en choisissant d’abord de vous exposer à la mort avant d’être charitable envers votre prochain… Vous avez agi comme de vrais enfants de notre Père adorable, à qui je rends grâce infiniment pour avoir produit en vous cette charité souveraine qui est la perfection de toutes les vertus. Je le prie de vous remplir de cette charité jusqu’à la fin, de sorte qu’en la pratiquant dans tous les cas et partout, vous pourrez la verser dans le cœur de ceux qui le désirent. Voyant que vos compagnons ont les mêmes dispositions pour rester, quels que soient les dangers de la guerre et des fléaux, nous sommes d’avis qu’ils peuvent le faire. Comment connaître l’intention de Dieu à leur égard ? Certes, il n’accorde pas une telle disposition en vain. Mon Dieu, que vos jugements sont insondables ! Voyez, finalement, l’une des plus fructueuses missions que nous n’ayons jamais eue, et peut-être aussi, une des plus nécessaires ; vous vous arrêtez sur cette ville pénitente avec miséricorde, et vous pesez de votre main encore plus lourde sur elle, en ajoutant aux malheurs de la guerre, le fléau de la peste ; mais tout cela est fait pour recueillir la moisson des élus, et pour récolter le bon grain dans le grenier éternel. Nous adorons vos voies, ô Seigneur [17] !

Quand la ville de Limerick fut finalement prise par les Puritains, les martyrs témoignèrent de l’œuvre accomplie par leur clergé.

 

Thomas Stritch

Abelly, que nous venons de citer, relate encore le martyre du chef de la ville, Thomas Stritch.

Au sortir d’une retraite spirituelle il reçut

les clés de la ville, les déposa devant la statue de la très sainte Vierge en la priant de mettre la ville sous sa protection, tandis qu’en son honneur toutes les corporations marchaient en procession jusqu’à l’église. Il prononça un discours édifiant devant toute l’assemblée, l’encourageant à rester inviolablement attachée à Dieu, à l’Église et au Roi, en acceptant de donner sa vie pour une si juste cause. Il plût à Dieu de recevoir cette offrande et, quand la ville fut prise, il reçut la couronne du martyre, ainsi que trois autres compagnons avec lesquels il avait suivi la retraite spirituelle. Tous les quatre marchèrent non seulement avec courage à la mort, mais aussi avec joie. Avant l’exécution, ils s’adressèrent à la foule, au point d’émouvoir les hérétiques, et déclarèrent à la face du ciel et de la terre qu’ils donnaient leur vie pour la propagation et la défense de la foi catholique. Leur exemple héroïque encouragea les autres catholiques à persévérer dans leur foi et à endurer toutes les persécutions plutôt que de manquer à la fidélité qu’ils devaient à Dieu [18].

Quand saint Vincent apprit le nombre des martyrs de Limerick il s’écria : « Le sang de ces martyrs ne sera pas oublié devant Dieu et tôt ou tard, produira une moisson abondante de catholicité. »

C’est exactement ce qui arriva puisque, au cours des 19e et 20e siècles, l’Irlande offrit un très grand nombre de vocations à l’Église (fait que Mgr Lefebvre souligna lorsque l’Irlande reçut pour la première fois un prêtre de la Fraternité Saint-Pie X [19]).

 

Le père James Wolf O.P.

Un autre martyr fut le père James Wolf, de l’Ordre des Prêcheurs, également originaire de Limerick. Absent lors du siège, il apprit que les ecclésiastiques de la ville avaient été mis à mort ou bannis. Il y revint donc secrètement pour administrer les sacrements aux fidèles.

Les hérétiques le saisirent pendant qu’il célébrait la messe. En quelques heures, il fut condamné à mort et emmené sur le lieu de son exécution. Il professa publiquement la foi et exhorta les catholiques à persévérer dans la foi de leurs pères. Arrivé au pied de l’échafaud, il s’écria avec joie : « Nous avons été jeté en pâture devant Dieu, devant les anges et devant les hommes. Mais Dieu le permet pour sa gloire et la joie des anges, malgré la raillerie des hommes. » Puis il fut pendu et reçut sa récompense éternelle [20].

 

Mgr Oliver Plunkett

Il faut enfin mentionner Oliver Plunkett.

Il avait fait ses études de théologie à Rome, où il y passa presque vingt ans. En 1669, il fut nommé archevêque d’Armagh, diocèse du nord de l’Irlande. Il y exerça son ministère avec beaucoup de persévérance et de fidélité, dans des conditions souvent difficiles.

Ayant blâmé quelques prêtres, ces derniers l’accusèrent de préparer un complot pour renverser le pouvoir des protestants en Irlande. On l’emprisonna donc en Angleterre, en 1679. Dans sa prison, il priait continuellement et jeûnait trois ou quatre fois par semaine. En 1681, il comparut devant un tribunal. On le condamna, malgré l’évidente fausseté des accusations.

Le comte d’Essex remit une pétition à Charles II pour obtenir l’amnistie de l’évêque, mais le Roi lui répondit : « Que son sang soit sur votre tête et non pas sur la mienne ! »

Massacres de Cromwell à Drogheda

Le 1er juillet suivant, l’évêque fut pendu à Tyburn. Ses derniers mots furent les suivants :

J’ai montré suffisamment, je pense, que je suis innocent de tout complot ou conspiration et j’aimerais maintenant, si je le pouvais, me disculper des crimes commis contre les commandements de la Majesté divine, que j’ai souvent transgressés, ce que je regrette de tout mon cœur. Si je pouvais vivre mille ans, j’aurais une ferme résolution et une forte intention, par votre sainte grâce, ô Dieu, de ne plus vous offenser. Et je supplie votre Majesté divine, par les mérites du Christ, et par l’intercession de sa bienheureuse Mère et de tous les anges et les saints, de pardonner mes péchés et de me donner le repos éternel [21].

Puis il récita le psaume Miserere mei et d’autres prières ferventes. Après sa pendaison, ses entrailles et son cœur furent jetés au feu. Sa tête est encore préservée à Drogheda, au nord de Dublin.


Conclusion

L’Angleterre ne manifesta aucun repentir et ne donna aucun signe de conversion, mais, pendant des années, elle continua de persécuter les catholiques aussi bien anglais qu’irlandais.

Les événements du dix-septième siècle en Irlande et ses innombrables martyrs, dont nous n’avons présenté ici que quelques figures, sont un exemple et un encouragement dans notre propre combat pour la sauvegarde de la foi. La persévérance des Irlandais et les nombreux miracles qui accompagnèrent les persécutions qu’ils eurent à subir, nous aideront à tenir fermes dans notre certitude que Dieu n’abandonne jamais ceux qui lui restent fidèles.


Pour en savoir plus [22] :

– Murphy S.J., Our Martyrs, Bryers & Walker, 2010.

– M. l’abbé Francis Patrick Moran, Historical sketch of the persecutions suffered by the Catholics of Ireland under the rule of Cromwell and the Puritans, Kessinger publishing.

 



[1]  — David Rothe (évêque d’Ossory de 1618 à 1650), Analecta Nova et Mira de Rebus Catholicorum in Hibernia pro fide et religione gesti, Cologne, 1616-1619, p. 456.

[2]  — Catholic World, vol. VIII, 1869, p. 849.

[3]  — Ibid.

[4]  — Dominicus de Rosario O’ Daly, « Histoire des Geraldines », 1655, vol. II, p 350.

[5]  — Abbé Francis Patrick Moran, Historical sketch of the persecutions suffered by the Catholics of Ireland under the rule of Cromwell and the Puritans, 1862, p. 3.

[6]  — H. de Chavannes de la Giraudière et Huillard L’Irlande, son origine, son histoire et sa situation présente, 1867, Bréholles, p. 148. Un livre français, généralement bon mais qui manque d’un jugement droit sur les révolutionnaires Irlandais de la fin du 18e siècle (ancêtres de l’l.R.A. moderne et du « Sinn Fein »), qui furent aidés par le Directoire de la France, et qui portèrent des drapeaux avec la devise « Liberty or Death » (la Liberté ou la Mort, un emprunt à la France).

[7]  — MS. Status Rei Cath. in Hibernia hoc anno 1654 dans le Collège Irlandais à Rome.

[8]  — Historical sketch…, p. 120.

[9]  — Historical sketch…, p. 63.

[10] — Ibid, p. 79.

[11] — Ibid.

[12] — MS Brevis Relatio de præsenti in Hibernia fidei et Ecclesiæ statu, 1667.

[13] — Historical sketch..., p. 115.

[14] — Murphy S.J., Our Martyrs, 2010, p. 338.

[15] — Duffy’s Hibernian Magazine, volume V, January to June 1864, p. 259, disponible sur google livres.

[16] — Historical Sketch…, p. 52.

[17] — Abelly, Vie de saint Vincent, p. 212.

[18] — Ibid, p. 218-219.

[19] — www.sspx.org/sspx_faqs/a_short_history_of_the_sspx-part-3.html. Histoire de la  FSSPX, par M. l’abbé Ramon Angles.

[20] — Our Martyrs, p. 345.

[21] — Our Martyrs, p. 346.

[22] — Pour avoir la version anglaise de cet article vous pouvez écrire à l’adresse de la revue, ou envoyer un courriel à <Matthewbruton@gmail.com>.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 90

p. 176-187

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