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L’esprit de croisade au temps de Louis XIV (1660-1689)

Première partie : le temps des combats (1660-1673)

 

 

 

par Michel Defaye

 

 

 

Sur la confrontation entre islam et chrétienté, Michel Defaye a présenté dans un premier article, L’esprit de croisade au temps de Louis XIII (1610-1625) [1], les rapports – conflictuels ou parfois apaisés – entre chrétiens et Turcs à l’époque de la reconquête post-tridentine. Dans ce second article, l’auteur montre que l’esprit de croisade est encore vivant à la cour du Roi-Soleil, même s’il n’est pas aussi « désintéressé » que celui du roi saint Louis. Michel Defaye présente les combats de Louis XIV face aux Turcs et aux Barbaresques, ennemis héréditaires de la chrétienté. Ces faits, peu connus, éclairent l’histoire du dix-septième siècle français mais aussi notre époque où les Turcs cherchent de nouveau à entrer dans une Europe apostate et décadente.

Le Sel de la terre.

 

 

Le temps des combats (1660-1673)

 

Les Français à Saint Gotthard (1664)

 

Après l’échec du projet de croisade de Charles de Gonzague et du père Joseph en 1624, l’idée de croisade s’estompa en France et en Europe pendant près de trois décennies. La guerre de Trente Ans (1618-1648) déchirait la chrétienté. Heureusement pour les chrétiens, les Turcs avaient, eux aussi, de graves problèmes : les janissaires se rebellaient régulièrement contre le sultan. Ainsi les Turcs ont-ils laissé pendant plus de trente ans un répit à la chrétienté divisée.


 

 



Mais dans les années 1660, sous le sultanat de Mahomet IV (qui régna de 1648 à 1687), l’arrivée au pouvoir de la famille albanaise des Köprülü, grands vizirs autoritaires et belliqueux, mit de nouveau l’Europe chrétienne en émoi. En effet, le grand vizir Ahmed Köprülü lança en 1663 – il avait 28 ans – une fantastique armée contre les frontières austro-hongroises avec pour objectif de prendre la capitale, Vienne [2]. L’historien allemand Hammer évalue cette armée à plus de 100 000 hommes, 123 pièces de campagne, 12 canons de siège, 20 000 chameaux et 10 000 mulets [3]. A cette horde, il faut ajouter 10 000 Tatars envoyés par le khan de Crimée et 20 000 Cosaques.

Dans tout l’Empire, à Vienne comme à Prague, dans les villes comme dans les campagnes, les églises sonnèrent chaque jour, à midi, « la cloche des Turcs » [4]. En l’enten­dant, tout le monde devait réciter un Pater et un Ave pour obtenir la protection de Dieu. Le fait majeur de la campagne de 1663 fut la prise par les Ottomans de la ville de Neuhæusel (aujourd’hui Nové Zamky en Slovaquie).

La forteresse de Neuhæusel avait été attaquée par des forces si supérieures, le siège en avait été conduit avec tant de vigueur et avait duré si longtemps, qu’aujourd’hui encore, si l’on veut parler en Autriche ou en Hongrie d’un grand déploiement de force, d’une fermeté inébranlable, on dit souvent : « Comme un Turc devant Neuhæusel ». [5] 

De janvier à juillet 1664, les Turcs prirent plusieurs autres forteresses qui protégeaient les frontières austro-hongroises (Svigetvar, Zrinwar,…). Les princes de la chrétienté furent sollicités par l’Empereur et par le pape Alexandre VII (Fabio Chigi, qui régna de 1655 à 1667) pour venir au secours des royaumes menacés. Qu’allait faire le roi de France, le Très Chrétien, qui était l’allié des Turcs depuis le traité des Capitulations en 1536 et qui n’avait pas daigné participer à Lépante ? Pouvait-il rester indifférent à « l’ennemi commun » de la chrétienté, à la gloire des croisades, au souvenir de saint Louis, son aïeul, aux appels désespérés du pape Alexandre VII ? Louis XIV n’avait que 26 ans, mais il était doué de rares qualités et certainement le plus puissant prince de la chrétienté.

Officiellement, le roi ne rompit pas l’alliance impie franco-turque, mais il accepta de mettre 6 000 hommes de sa meilleure noblesse à la disposition de la Ligue du Rhin, comme landgrave d’Alsace [6]. Ce moyen permettait à Louis XIV de se justifier auprès du sultan qu’il s’empressa d’ailleurs de rassurer. Le 9 avril, il fit expédier à Constantinople un agent spécial, M. de La Fontaine, pour notifier au grand vizir que l’envoi d’un corps français en Hongrie n’impliquait nullement une rupture entre la France et la Porte [7].

Le roi voulait bien intervenir contre les Turcs comme membre de la Ligue du Rhin ou sous bannière pontificale ou maltaise, comme nous le verrons bientôt, mais pas sous bannière française.

Pour cette campagne de 1664, le roi fit le choix de Jean de Coligny-Saligny (1617-1686) comme commandant en chef de l’expédition [8]. Il lui adjoignit François d’Aubusson, duc de La Feuillade (1634-1691) nommé maréchal de camp. Coligny arriva à Metz en avril 1664 et après avoir organisé sa modeste armée, il se mit en marche vers les terres impériales.

Le 20 juin (1664) au soir, les Français étaient à Ratisbonne. Ils entrèrent dans la ville en bon ordre, reçus par la bourgeoisie en armes qui faisait la haie d’une porte à l’autre de la ville, et criait : « Vive le roi de France » ! Le lendemain, on passait à Linz, où la cour s’était réfugiée en apprenant la perte de Neuhæusel. Pour faire honneur à l’empereur, les soldats prirent les armes, mais sans descendre des bateaux, afin « de ne pas rompre la journée. » Enfin le 25, on débarquait un peu au-dessus de Vienne. […] La présence seule des Français était une véritable délivrance pour ce pays, que la terreur écrasait depuis plusieurs mois. On les accueillit comme des sauveurs [9].

Le général d’origine italienne, Raymond de Montecuccoli (1609-1680), qui avait déjà combattu les Turcs, fut désigné commandant en chef des armées européennes et chrétiennes. L’empereur Léopold Ier pouvait remercier Dieu d’avoir un tel chef de guerre : intelligent, courageux, fin stratège, fort aimé de ses soldats [10]. Près de Vienne, Montecuccoli compta ses troupes. Les Impériaux possédaient 43 000 fantassins et 14 000 cavaliers ; la Ligue du Rhin avait envoyé 13 000 fantassins et 4 000 cavaliers, auxquels il fallait ajouter les 6 000 hommes du contingent français. L’armée des Cercles germaniques comptait 17 000 fantassins et 4 000 cavaliers.

Montecuccoli décida de longer la rivière appelée Raab, affluent du Danube, pour marcher contre l’armée ottomane. Celle-ci, forte de 70 à 80 000 hommes, comprenait 15 000 janissaires, 30 000 spahis et des troupes auxiliaires [11]. Elle était commandée par le grand vizir Köprülü qui avait installé son camp près du monastère du Saint-Gotthard (Szentgotthard en hongrois). Il passa la Raab le 31 juillet avec 6 000 hommes à l’endroit où la rivière était peu large et les autres troupes (près de 70 000 ottomans) restèrent sur la rive sud. Quant à Montecuccoli, il réunit un conseil de guerre qui décida d’attaquer dès le lendemain matin (1er août). L’historien Jean Bérenger explique l’ordre de bataille et le début du combat :

A l’aile droite, les Impériaux, commandés par Montecuccoli ; à l’aile gauche les troupes de la Ligue du Rhin, commandées par Hohenlohe et 40 escadrons français commandés par Coligny et le comte de La Feuillade ; au centre du dispositif se trouvait le corps de bataille, soit l’armée des Cercles, commandée par le marquis de Bade. L’armée chrétienne attaqua à 9 heures du matin et la bataille fit rage jusqu’à 16 heures. Au début des combats, on se demandait si les Alliés tiendraient le choc et n’abandonneraient pas le champ de bataille, car dans la première attaque de l’ennemi, 1000 hommes furent massacrés ; quelques officiers prirent alors la fuite et coururent jusqu’à Vienne, où l’on crut que la bataille était perdue et que l’armée ottomane marchait sur la capitale. Montecuccoli demeura impassible et rappela qu’il n’avait pas encore tiré son épée. Les Français, qui avaient été mis en avant, se distinguèrent par leur bravoure et Coligny tua plusieurs soldats turcs de sa propre main [12].

Après avoir donné ses ordres, Montecuccoli lança une contre-attaque qui fut décisive et quasi-miraculeuse. En quelques heures, les infidèles étaient écrasés et fuyaient de tous côtés. Selon le turc Evliya Celebi (1611-1682), qui fut témoin de la bataille, les janissaires, « probablement déstabilisés par l’intensité du feu de l’infanterie chrétienne, furent pris de panique [13] ». Ils perdirent autant d’hommes par noyade que par mort violente soit près de 17 000 hommes. Les pertes du côté chrétien furent évaluées à près de 3 000 soldats. Dans son rapport à l’Empereur, Montecuccoli « insista sur la valeur des Français, de Coligny et de la Feuillade » [14]. Il fit surtout offrir des hymnes d’action de grâce à Dieu et à la Vierge Marie :

La piété de cette armée chrétienne, le but même qui réunissait tant de chefs illustres, de tant de nations diverses, sur les bords de cette petite rivière jusque-là inconnue à l’Europe, ne permettaient pas qu’on y oubliât le Dieu des armées qui donne le courage et la victoire. L’esprit du siècle, les sentiments des troupes sorties à peine des guerres religieuses de l’Allemagne, faisaient de cette expédition contre le Turc une guerre sainte […]. La joie et la reconnaissance des peuples éclatèrent de toutes parts ; partout la religion fut associée aux transports du patriotisme. Dans l’Europe entière, à Rome, à Madrid, à Ratisbonne, jusque dans le fond de la Suède, on ordonna des processions en actions de grâce, on chanta des Te Deum. Montecuccoli en fit célébrer un le lendemain sur le champ de bataille même, et l’armée y pria avec une grande ferveur. A la place où se célébra le divin sacrifice s’élève aujourd’hui une chapelle dédiée à la Vierge. Montecuccoli avait plusieurs fois invoqué son secours pendant les alarmes du combat : c’est lui qui le raconte avec la simplicité d’un vieux soldat et la foi du centenier. « L’intercession de la très sainte Vierge Marie, à laquelle nous eûmes recours, fortifia les bras de ses serviteurs et frappa visiblement les Turcs ». [15]

Une grande croix fut érigée au lieu où la bataille s’est déroulée et un calvaire honore, aujourd’hui encore (et en français [16] !), les valeureux soldats français, allemands, autrichiens, hongrois qui sont morts pour sauver la chrétienté. Curieusement, Léopold Ier ne voulut pas poursuivre les Ottomans. Il signa avec eux une paix pour vingt ans à Vasvar, petit village près de Saint Gotthard, le 10 août 1664. Geste bien décevant parce que cette victoire pouvait préluder à la reconquête des terres hongroises et balkaniques. De son palais parisien, Louis XIV suivit cette campagne « avec une curiosité passionnée ». Si le roi trouva sa part de gloire, les Français firent « merveilles » et redevinrent en Europe d’extraordinaires « soldats de la foi » et « la terreur des Turcs ». Cependant, le fils de Louis XIII renonça aux trophées de la victoire que lui avait envoyés Coligny et les fit remettre à l’empereur Léopold Ier de peur de contrarier le sultan Mahomet IV !

 

Les Français sur les côtes algériennes (1664)

 

Au moment où les troupes françaises partaient pour la Hongrie, Louis XIV fit envoyer d’autres de ses nobles (6 000 hommes) sous le commandement d’un prince de sang, François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort – petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées – pour tenter de fortifier un petit port kabyle appelé Gigeri ou Jijel, à mi-distance entre Alger et Bône (aujourd’hui cette ville portuaire est appelée Djidjelli). Le roi voulait en faire une base navale permanente contre les corsaires barbaresques qui écumaient la Méditerranée.

La volonté de commercer tranquillement était peut-être davantage à l’esprit du roi que la volonté de se « croiser ». En effet, selon le religieux Trinitaire Pierre Dan, qui passa deux ans en Barbarie, les Algérois avaient pris, entre 1605 et 1634, plus de 600 navires en Méditerranée [17]. Les 80 navires marchands français qu’ils capturèrent entre 1628 et 1635 furent évalués à plus de 4 752 000 livres. De même, entre 1652 et 1664, la France avait perdu dix millions de livres en raison de la piraterie barbaresque. Cette piraterie faisait perdre de l’argent, certes ; mais elle envoyait surtout dans les geôles islamiques des milliers de chrétiens. C’est pourquoi, un an plus tôt, au cours de l’été de 1663, Louis XIV avait déjà fait expédier une flotte de dix navires pour bombarder Tunis et pour libérer les prisonniers.

Ainsi, malgré les Capitulations, la flotte de commerce française était constamment attaquée et pillée par les corsaires des trois régences barbaresques placées sous l’administration et la protection ottomanes (Alger, Tunis et Tripoli).

Le 2 juillet 1664, la flotte quitte Toulon pour les îles Baléares où elle récupère des galères de l’Ordre de Malte. Finalement, ce sont 63 bâtiments et 9 000 marins et soldats placés sous le double commandement du comte de Gadagne et du duc de Beaufort qui débarquent à Djidjelli le 22 juillet. La partie de plaisir annoncée devient un cauchemar. La ville est prise, mais les troupes françaises y sont bloquées par une résistance plus forte que prévu. D’autant que les chefs du corps expéditionnaire se détestent. Bientôt, Beaufort abandonne les hommes à terre pour mener la flotte face à Alger. Bref, après le débarquement, la décision est prise de rembarquer les hommes à bord de quatre navires envoyés en renfort : le Dauphin, le Soleil, le Notre-Dame et la Lune. Plusieurs centaines d’hommes meurent dans la pagaille de l’embarquement. Ce qui devait être l’immense victoire saluant l’avènement d’un jeune souverain tourne à la défaite humiliante [18].

Le 5 novembre, les quatre vaisseaux pleins à craquer parvinrent à Toulon nonobstant leur état de délabrement. Officiellement, en raison de la peste, l’amirauté décida de mettre les quatre navires en quarantaine à Porquerolles. Malgré les protestations de son commandant, La Lune fut contrainte d’appareiller et un fort coup de vent eut raison du bateau. Au dire du duc de Beaufort, qui assista au naufrage, le vaisseau coula « comme un bloc de marbre » ! Il y eut près de 800 noyés. Parmi les dix-sept survivants, il faut mettre à l’honneur le commandeur de Verdille, âgé de 80 ans, qui gagna la côte par ses propres moyens, agrippé à une planche [19] ! 

En cette année 1664, l’expédition terrestre contre les Ottomans avait été un beau succès ; l’expédition maritime, un véritable désastre.

 

Les Français au secours de Candie (1660-1669) 

 

Les Français n’eurent pas meilleure fortune en Crète (Candie) avec leurs trois expéditions maritimes pour aider les Vénitiens contre les Turcs (en 1660, 1668 et 1669).

En 1645, les Ottomans avaient conquis la Crète, possession vénitienne depuis 1204. Mais la capitale, qui se nommait aussi Candie (aujourd’hui Héraklion), résista pendant près de vingt-quatre ans aux assauts des Turcs ! Peu connue en Europe, sauf des Italiens, la résistance des Vénitiens fut héroïque. Ce siège est considéré comme le plus long jamais soutenu dans toute l’histoire militaire. Lors du siège, fut mis à l’honneur un généralissime vénitien, Francesco Morosini (1618-1694), qui défendit la forteresse avec quatorze mille hommes. Ce héros vit arriver de temps à autres des secours de Venise, de Malte, de Rome et, à trois reprises, de la France. Pour sauver Candie, le pape Alexandre VII avait fait appel une nouvelle fois à tous les princes de la chrétienté.

Louis XIV et Mazarin ne restèrent pas indifférents même si on constate leur embarras à devoir contrarier la Sublime Porte. Des échanges nombreux furent engagés entre le pape, Venise et la France à propos de cette île.

Le but n’était pas seulement d’éloigner les Turcs de Candie, mais de les chasser de l’archipel. Sur les instances du pape, mais aussi pour des raisons commerciales et pour satisfaire sa noblesse belliqueuse, Louis XIV se résolut à ne pas laisser la Méditerranée aux Barbaresques et aux Turcs. L’historien Yves-Marie Bercé précise :

Le jeune Louis XIV et son Conseil hésitaient à affronter la puissance ottomane qui constituait depuis François Ier dans les hypothèses françaises une possibilité d’alliance de revers contre les Impériaux. Ils avaient dû céder devant la force de l’opinion publique angoissée et enthousiasmée par les nouvelles de l’héroïsme vénitien. Les avis des politiques avaient été balayés et le roi obligé de consentir à l’envoi de volontaires français. Le courant de dévouement et de bravoure qui poussait des milliers de jeunes gentilshommes au secours de la République de Saint-Marc ne peut être sous-estimé ; il traversa tous les pays chrétiens [20].

Le commandement de la flotte française fut confié au jeune prince Almérico d’Este, duc de Modène, âgé de 19 ans [21] ! Selon les instructions qui lui furent données, il devait déclarer partout que cette flotte était préparée non pas par le roi Louis XIV, mais par le pape, et « en aucune manière, le Turc ne devait savoir que Sa Majesté aidait Venise » [22]. Mazarin réunit 4 200 hommes et en avril 1660, la flotte vogua vers la Crète au secours de l’amiral Francesco Morosini. Après quelques succès en octobre 1660, le détachement français fut défait par les Turcs. Almerico d’Este mourut de la peste sur l’île de Paros et le reste des troupes, 2 000 hommes environ, revint en France sous le commandement de Jean-Paul de Saumeur (1597-1667) dit le chevalier Paul [23]. A Paris, Mazarin, très malade, reçut avec peine ces mauvaises nouvelles. Sa pensée était de réunir une coalition chrétienne contre l’Empire ottoman. Avant de mourir (le 9 mars 1661), il légua au pape une somme formidable de 600 000 livres qui devait être utilisée en Crète contre « le Turc, ennemi commun » de la chrétienté. C’était une façon de réparer les affronts qu’il avait fait subir au pape Alexandre VII.

Comme ses prédécesseurs et ses successeurs, Alexandre VII ne cessa d’inviter les princes chrétiens à la concorde pour aller combattre le Turc. Mais l’esprit du temps était plutôt aux altercations avec le souverain pontife (affaire de la garde corse en 1662), et à un certain mépris de la Rome pontificale, triomphante et baroque. Ainsi, ces quelques vers, attribués à Pierre Corneille (d’aucuns pensent à Esprit Fléchier), donnent-ils une idée de ce qu’un poète français peut répondre au pape qui supplie de venir au secours de Venise :

[…] Que si le ciel t’inspire encor quelque vaillance

Va dresser tes autels jusqu’aux champs de Byzance

Anime tes Romains à quelque effort puissant

Et va planter ta croix où règne le croissant.

Remplis les rangs d’une sainte entreprise

Et, voyant marcher Rome au secours de Venise

Pour tes sacrés autels toi-même combattant

Commence ces exploits que tu nous prêches tant […] [24].

Mais les Français ne lisaient pas que ce genre de vers. Ils entendaient aussi les prédications de Bossuet, l’aigle de Meaux, prononçant le panégyrique de saint Pierre Nolasque [25] :

O Jésus, Seigneur des seigneurs, arbitre de tous les empires et prince des rois de la terre, jusqu’à quand endurerez-vous que votre ennemi déclaré, assis sur le trône du grand Constantin, soutienne avec tant d’armées les blasphèmes de son Mahomet, abatte votre croix sous son croissant et diminue tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées ? Je regarde la puissance mahométane comme un océan indomptable, toujours prêt à inonder toute l’Église, sa furie n’étant arrêtée que par des digues entr’ouvertes, ce sont les puissances chrétiennes, toujours cruellement divisées […] [26].

L’opinion publique s’inquiétait toujours de la progression des Turcs en Europe centrale et en Méditerranée. En témoigne ce passage d’une lettre de Guy Patin, médecin à Paris :

Des nouvelles sont venues que le Turc a pris Varadin [en Serbie]. J’ai peur qu’une autre fois, il ne prenne Vienne et toute l’Allemagne. Les mauvais chrétiens méritent cela. Qui l’empêchera alors d’entrer en Italie, si le pape ne fait quelque miracle ?   

Une deuxième fois, en mai 1668, grâce à l’intervention d’un autre pape, Clément IX (1667 à 1669) que l’on appela « le pape de la guerre de Candie » [27], 600 gentilshommes français – dont le marquis de Fénelon, oncle de l’archevêque de Cambrai – se mirent sous les ordres de François d’Aubusson, duc de la Feuillade. Ce dernier avait déjà combattu les Turcs à Saint-Gotthard en 1664. L’engouement de ces gentilshommes pour le combat contre les infidèles était magnifique. Mais, une fois encore, Louis XIV trouva un subterfuge pour ne pas contrister le sultan. Il obligea ses hommes à partir sous les bannières de Malte afin de contourner l’alliance franco-turque et n’accepta le départ que d’un petit corps qui, de son propre aveu, « ne revient jamais de ces longs voyages ».

La flotte arriva à Candie le 3 novembre 1668. Pendant un mois, les Français défendirent les positions les plus difficiles. Ces combats n’avaient rien d’éblouissant, mais ils assuraient la bonne garde de Candie et soulageaient les Vénitiens. Le 16 décembre, le duc obtint de Morosini une action d’envergure « plus glorieuse que la défense quotidienne des postes ». Lors de cette sortie, le révérend père Paul, capucin, aumônier de la Feuillade, crucifix à la main, exhorta les soldats chrétiens « à se battre pour le Ciel ». Ils avaient raison de préparer leur âme à paraître devant Dieu : ce fut une hécatombe. En moins de deux heures, plus de 130 gentilshommes furent tués. La Feuillade, dépité, décida de revenir en France – par Malte – avec ses 230 rescapés ! Là encore, l’échec fut cuisant mais « La Feuillade ou le marquis de Fénelon, ces dévots convaincus, s’inscrivaient dans la lignée de ces anciens ligueurs partis combattre les Ottomans en Hongrie, au début du siècle [28] ». Ils ne redoutaient pas de donner leur vie pour sauver les îles chrétiennes en Méditerranée face au péril ottoman. Honneur à cette jeunesse chrétienne, guerrière et magnanime que les catholiques ne connaissent plus.

L’historien Charles Gérin, qui a longuement étudié les différentes expéditions des Français à Candie, pense que Louis XIV pouvait s’engager bien davantage :

Ce fut un grand malheur que Louis XIV aidât si peu les Vénitiens dans cette campagne de 1668, qui fut décisive pour la place assiégée. Et cependant que de ressources s’offraient à lui dans son royaume ! Le duc de Roannès et ses volontaires n’étaient pas les seuls qui fussent prêts à s’enrôler pour une si juste cause : « J’eus la pensée, dit le duc de Navailles dans ses Mémoires, de faire un régiment de deux mille hommes pour le mener au secours de Candie... J’en fis demander la permission au roi qui ne jugea pas à propos de me la donner, parce que M. de La Feuillade, qui avait eu dessein avant moi d’aller à Candie, se disposait à partir ». Le maréchal de Bellefonds offrait aussi à Venise et au souverain pontife de lever pour leur service quatre régiments qui marcheraient sous ses ordres. C’est ainsi que se termina l’année 1668 : l’enthousiasme public ne se refroidissait pas. Le pape redoublait ses supplications à tous les États catholiques : l’année 1669 lui donna bientôt de meilleures espérances [29].

 

L’ultime secours (1669)

 

La situation de la Crête étant désespérée, les instances de Clément IX à l’adresse de toute la chrétienté furent encore plus pressantes. Parmi les souverains européens, Louis XIV répondit une nouvelle fois, mais en étant toujours soucieux de ne pas crisper la Sublime Porte. Comme en 1660, le roi mit ses troupes sous bannière pontificale et donna des ordres formels :

Le dit sieur duc (de Beaufort) est informé que ladite armée est destinée pour le secours de Candie et que Sa Majesté ne voulant point déclarer ouvertement la guerre au Grand Seigneur, elle a résolu qu’elle agirait sous le nom du pape et prendrait l’étendard de Sa Sainteté, à quoi le dit duc se doit conformer [30].

Cette fois, l’expédition fut conduite par plusieurs grands personnages : François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort, déjà envoyé par Louis XIV, en 1664, sur les côtes barbaresques ; Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne, général des galères ; Philippe de Montault-Bénac, duc de Navailles. Le secours fut composé de 6 000 hommes avec une flotte de 45 bâtiments dont quinze vaisseaux, dix flûtes, quatre galiotes et un navire-hôpital. Cette flotte était accompagnée par cinq navires du pape, sept de Malte et huit de Venise. Avant même que les galères françaises, commandées par le général Vivonne, arrivassent devant Candie, les troupes terrestres s’engagèrent dans une action nocturne (nuit du 24 au 25 juin 1669). Alertés, les Turcs déclenchèrent une contre-attaque qui fit un véritable carnage chez les Français : 245 officiers et 560 soldats furent tués. Le duc de Beaufort disparut sans laisser de traces malgré les recherches menées dans la nuit :

Beaufort mourut au combat et on ne retrouva pas son corps, circonstance mystérieuse, propice à la naissance de légendes comme celles issues de la disparition de l’empereur croisé Frédéric Barberousse. On raconta que Beaufort était ermite en Crète,

écrit Robert Sauzet [31]. La disparition de François de Bourbon-Vendôme mit la consternation chez les Français comme chez les Vénitiens. Le duc de Navailles, arrivé le 3 juillet avec ses galères, voulut battre en retraite et écrivit au maréchal de Vivonne :

Nous sommes dans une si grande nécessité de toutes choses, qu’il faut trouver des expédients pour ne pas se laisser accabler. Ces messieurs les Vénitiens manquent de tout et les Turcs sont dans l’abondance. […] Je me suis donc chargé de faire toute la retirade qui est le seul salut que nous ayons ici pour n’avoir pas la gorge coupée [32].

Mais le 24 juillet 1669, dans l’espoir de prendre une revanche et malgré les fortes hésitations de Vivonne et de Morosini – les chefs ne s’entendaient pas – Navailles décida le bombardement des batteries, des bastions et des tranchées proches de Candie. Il fit tirer plus de onze mille coups de canons sans que les Turcs subissent d’importants dommages. Au contraire, vers midi, ce fut le vaisseau français la Thérèse qui sauta brutalement tuant 500 hommes d’équipage et blessant de nombreux officiers dont Vivonne. Ainsi l’échec de l’armée de terre, comme celui de la marine précipita le départ des Français (20 août). Pourtant Navailles avait reçu l’ordre de ne partir qu’en novembre, Louis XIV lui ayant envoyé des secours [33].

Les Vénitiens, désespérés, demandèrent aussitôt la paix aux Ottomans –

elle fut signée le 5 septembre – et se rendirent après vingt-quatre années de résistance héroïque et de combats impitoyables. Le bilan humain était particulièrement lourd : les Turcs avaient perdu plus de 120 000 hommes et les Vénitiens, près de 30 000. 

« Clément IX ressentit la perte de Candie en chef et en père de la chrétienté  […]. Le jour même où il apprit toute l’étendue de la catastrophe, il eut un long évanouissement qui fit craindre une fin prochaine » écrit Charles Gérin [34]. Et, en effet, il rendit son âme à Dieu, le 9 décembre de cette même année.

La nouvelle de sa mort  causa d’unanimes regrets dans tout le monde chrétien. Aucun des contemporains ne mit en doute que c’est au chagrin causé par la chute de Candie qu’il faut attribuer la mort du pape Clément IX. « On tient que la perte de Candie et le déplaisir qu’il en eut contribuèrent beaucoup à sa mort » écrit Pellisson dans sa biographie de Louis XIV [35]. De son côté, l’ambassadeur  vénitien Grimani écrit : « Ce bon pontife ressentit avec une profonde pitié l’issue de la dernière campagne et l’on a cru que ce coup l’a jeté dans la tombe. » Suivant son désir, Clément IX fut inhumé dans la basilique de Sainte-Marie Majeure et son successeur, Clément X, lui érigea, en 1671, un magnifique mausolée.

En définitive, toutes les expéditions maritimes de la décennie se sont révélées des échecs. Mais peut-on gagner une guerre quand on refuse de la mener franchement ? Pour avoir les bénédictions du « Dieu des Armées », il eût fallu, nous semble-t-il, avoir le courage d’affronter les Turcs et les Barbaresques sous couleurs françaises !

 

Conflits diplomatiques et ridicules « turqueries » [36] 

 

Si Louis XIV cherchait à ne pas contrarier le sultan par ses interventions militaires, le Grand Seigneur et le grand vizir Mohamed Köprülü, à Constantinople, n’étaient pas dupes de la politique française. Ils avaient eu connaissance, dès 1658, d’une correspondance secrète entre l’ambassadeur français Jean de La Haye-Vantelet (ambassadeur à Constantinople de 1639 à 1665) et les Vénitiens sur les secours envoyés à Candie. Pour cette raison, Jean de La Haye-Vantelet fut très mal traité et fut même emprisonné au château des Sept-Tours d’octobre 1660 à février 1661 ; Louis XIV, profondément meurtri, fit revenir l’ambassadeur en France l’année suivante et ne le remplaça pas. Ainsi, pendant cinq ans, de 1661 à 1665, la France n’eut pas d’ambassadeur à Constantinople.

Mais désireux de commercer plus facilement en Méditerranée, Louis XIV voulut renouer des liens avec le sultan en 1665. Il lui envoya un nouvel ambassadeur, Denis de la Haye-Vantelet, fils du précédent. Le 7 décembre 1665, ce dernier arriva à Constantinople sur le vaisseau de guerre le César et demanda à être reçu comme ambassadeur. Le grand vizir Köprülü l’ignora pendant un temps : il ne pardonnait pas à la couronne de France les secours qu’elle avait envoyés aux Hongrois une année plus tôt. Finalement, le nouvel ambassadeur fut reçu par le grand vizir mais celui-ci ne se leva pas de toute la réception et lui reprocha même amèrement l’alliance des Français avec les ennemis de la Porte. L’historien Joseph von Hammer raconte la suite peu banale des entretiens :

La Haye se retira et fit dire au premier ministre que, si une autre fois il ne se levait pas pour le recevoir, il rendrait les Capitulations et retournerait en France. Dans une seconde audience où le grand vizir ne se montra pas moins impoli, La Haye jeta les Capitulations à ses pieds. Le grand vizir le traita de juif ; le chambellan l’arracha de son tabouret, et commença à le frapper ; l’ambassadeur ayant fait mine de tirer son épée, un tschaousch lui donna un soufflet. Le grand vizir le tint trois jours enfermé et employa ce temps à délibérer avec le mufti Wani-Efendi et le kapitan-pascha. Il fut convenu que M. de La Haye aurait une nouvelle audience, qui serait regardée comme étant la première. Dans cette nouvelle entrevue, le grand vizir vint à lui, lui adressa un salut amical et lui dit avec un sourire ironique « que tout était fini, qu’il fallait tout oublier, et qu’à l’avenir, ils seraient de bons amis ». Les coups de tabouret et le soufflet furent passés sous silence ; sans doute celui qui les avait reçus omit d’en parler à son gouvernement ; ce qu’il y a de certain, c’est que les histoires de la diplomatie française ne mentionnent pas cet événement [37].

Quatre années après ces incidents (1669), Louis XIV décida que son ambassadeur – qui n’était jamais reçu à la cour du sultan ; qui n’était jamais écouté et dont les compatriotes étaient moins favorisés que les négociants anglais ou hollandais [38] – reviendrait en France et serait remplacé par un simple chargé d’affaires. Denis de la Haye-Vantelet reçut donc l’ordre de rentrer dans le royaume mais, comme il tenait à rester à Constantinople, il obtint qu’un négociateur ottoman fût envoyé à Paris. Ce personnage qui s’appelait Soliman Aga était porteur d’une lettre officielle de Mahomet IV par laquelle le sultan demandait les raisons du rappel de l’ambassadeur et promettait de mieux traiter les négociants français. Soliman Aga était-il un simple courrier ? ou bien un ambassadeur ou un diplomate ? La question, sans réponse, fut longuement débattue en France.

C’est au début du mois de novembre que Soliman Aga, accompagné de douze turcs, arriva à Suresnes où résidait le ministre des Affaires étrangères, M. de Lionne. Sur ordre de Louis XIV, le ministre calqua sa réception sur celle que le grand vizir avait récemment faite à l’ambassadeur français. On fit donc rapidement construire des estrades, des divans à la turque, des tabourets orientaux. Du parfum devait être distribué après la cérémonie. Lionne fit venir cette boisson noire que buvaient les Orientaux, appelée « café » (c’est à cette occasion, dit-on, que le café fut introduit en France). Malgré ce faste tout oriental, Soliman Aga ne voulut pas remettre à Lionne la lettre dont il était porteur. Alors Louis XIV, auquel cette dépêche était adressée, consentit à lui donner audience le 5 décembre 1669 au château de Saint-Germain-en-Laye. L’entourage du roi se fit un devoir de préparer une nouvelle cérémonie turque : estrades, divans, tabourets capitonnés, tapis orientaux, café, sorbets, parfum. Beaucoup de courtisans pensaient probablement comme ce chevalier d’Arvieux, diplomate, qui servit de traducteur lors de la cérémonie :

[…] J’avais pris la liberté de dire [à M. de Lionne] qu’il ne me semblait pas fort convenable d’affecter les manières turques en France et qu’il aurait mieux valu recevoir l’envoyé selon la grandeur française, que de nous abaisser à prendre les leurs en abandonnant les nôtres, d’autant que pour garder une juste égalité, il ne fallait agir que comme ils agissent et comme ils ne quittent ni leurs habits, ni leurs coutumes quand ils viennent chez nous, il me semblait que c’était donner atteinte à la grandeur de notre Monarque, de nous conformer à des manières qui nous sont tout à fait étrangères [39].

Le roi avait entendu dire que l’empereur des Turcs portait, dans les cérémonies, un habit tissé d’or – ce qui était vrai – et il croyait que plus son habit serait orné de diamants, plus il ressemblerait au sultan. Louis XIV fit donc commander un habit en brocart d’or et ordonna de coudre dessus les plus beaux diamants de la couronne. Il faut croire que le jour de la cérémonie l’habit du roi eut du succès puisqu’on en trouve de longues descriptions dans la Gazette de France [40]. Le grotesque de l’histoire fut que Louis XIV apprit en ouvrant la lettre de Mahomet IV que Soliman Aga n’avait pas le titre d’ambassadeur (en turc : eltchy). Le roi le congédia aussitôt. Adile Ayda poursuit le récit de cette affaire burlesque :

Le roi qui, sans doute, devint blême, eut à peine la force de faire dire à Soliman Aga qu’il pouvait se retirer et qu’il n’avait plus rien à lui dire. On oublia cette fois les sorbets, le café, le parfum. Soliman Aga, de son côté, était mécontent : d’abord parce que Louis XIV ne s’était pas levé en recevant la lettre de l’empereur et ensuite parce qu’il avait l’impression qu’on avait interrompu la cérémonie au bon milieu. Si, au moins, on le laissait repartir en paix ! Mais les courtisans encombraient son chemin, faisaient cercle autour de lui. L’un d’eux eut même l’idée de poser cette question intempestive : « Comment avez-vous trouvé l’habit du Roi ? » II répondit que le cheval de son maître, l’empereur, était bien plus richement orné lorsqu’il se rendait à la prière du vendredi. Ceux qui entendirent cette réponse ne se firent pas faute de la répéter. De sorte que tout en disant à haute voix que l’ambassadeur turc était un homme impoli, on riait et on s’amusait tout bas.

Louis XIV partit furieux et le resta pendant plusieurs jours. Il n’eut même pas la consolation de refuser la demande de l’empereur ottoman. Colbert donna satisfaction à la Sublime Porte en nommant un nouvel ambassadeur (M. de Nointel) à la place de celui qui était rappelé [41]. Toujours est-il que cette histoire diplomatique aussi comique que grotesque ne fut pas sans conséquence comme l’écrit Géraud Poumarède :

La venue de Süleymân est un acte diplomatique important, qui survient à un moment crucial des rapports entre la France et l’Empire ottoman. Le voyage du Turc coïncide en effet avec l’entreprise du duc de Beaufort ; il se déploie par conséquent sur un fond de crise grave et ses étapes sont scandées par les événements qui se déroulent en Orient : le départ de Süleymân suit de quelques semaines l’arrivée du corps expéditionnaire français en Crète […] C’est donc un contexte de tensions et de tragédie, celui des ultimes épisodes de la guerre de Candie, qui entoure le séjour du Turc en France. Pourtant, cette dimension est éclipsée par une interrogation lancinante sur la qualité de ce dernier et le cérémonial qu’il convient de lui appliquer […] Comme la plupart des envoyés des sultans vers les princes européens, Süleymân n’est pas un négociateur, mais un messager. Il porte à Louis XIV une missive de Mehmed IV, dans laquelle ce dernier rappelle l’ancienneté de l’alliance entre les deux dynasties et le soin avec lequel il l’a observée de son côté [42].

Louis XIV oublia vite le ridicule de la situation et chercha bientôt à réactiver les Capitulations avec son nouvel ambassadeur, M. de Nointel, arrivé à Constantinople.

 

Les Français bombardent Alger (1681-1683)

 

Si les relations franco-turques entrèrent dans une nouvelle phase après la chute de Candie et la visite de Soliman Aga à Paris, elles restèrent très conflictuelles en Méditerranée. Les luttes se poursuivirent tout le long du dernier quart du 17e siècle. Les grande démonstrations de force sur les côtes barbaresques pendant les années 1660-1670 n’avaient pas dissuadé les pirates de Barbarie.

Ainsi, au mois d’octobre 1680, les Barbaresques capturèrent plusieurs bâtiments français, sans déclaration de guerre et emmenèrent à Alger le capitaine et l’équipage pour les réduire en esclavage. Un an plus tard, en octobre 1681, le dey d’Alger, Baba-Hassan, déclara officiellement la guerre à la France. Apprenant la nouvelle, Louis XIV donna ordre à ses ministres de préparer une expédition guerrière. Aussi, en août 1682, c’est Abraham Duquesne (1610-1688), lieutenant général des armées navales, à la tête d’une flotte de onze vaisseaux et de cinq galiotes à bombes, qui vint bloquer Alger [43]. Il la détruisit en partie, mais redoutant les tempêtes de septembre, il rentra à Toulon sans aucun résultat. Louis XIV lui fit reprendre l’opération : il reparut devant Alger l’année suivante (juin 1683) et bombarda la ville en représailles, après que le commandant français d’une frégate vaincue eut été vendu comme esclave .

Mais cette fois, il en coûta la vie au « consul pour la nation française », le père Jean Le Vacher, un des premiers fils de saint Vincent de Paul [44]. Le père Le Vacher, qui avait été vicaire apostolique de Tunis, était depuis 1666 vicaire apostolique d’Alger. Honoré de la confiance du roi et du pape, le « consul pour la nation française » parcourait les marchés aux esclaves afin de réconforter les nouveaux arrivés, et de racheter les plus exposés. Il obtint la permission d’ouvrir un hôpital pour les recueillir. Il faut savoir qu’au 17e siècle, Alger entassait dans ses bagnes près de 36 000 chrétiens pour 180 000 habitants ! Selon l’historien Robert Charles Davis :

Entre 1530 et 1780, certainement un million et très probablement jusqu’à 1 250 000 Européens, chrétiens et blancs se virent asservis par les musulmans de la côte barbaresque [...]. Les estimations auxquelles nous sommes parvenus montrent que, pour la plus grande partie des deux premiers siècles de l’époque moderne, il y eut presque autant d’Européens enlevés de force vers la Barbarie pour y travailler ou y être vendus comme esclaves que d’Africains de l’Ouest embarqués pour trimer dans les plantations américaines [45] 

Lorsque Duquesne revint en juin 1683, la colère du dey d’Alger, Baba Hassan, était grande. Le père le Vacher tenta de négocier pour libérer les esclaves chrétiens réclamés par Duquesne, mais il fut pris à partie et alla jusqu’au martyre. Voici comment le frère Bruno de Jésus décrit cette histoire et la mort héroïque de ce religieux :

Sous l’effet des bombardements, des négociations s’engagèrent. Rejetant les ouvertures du dey, l’intransigeant Duquesne, qui était protestant, crut habile de relâcher un otage, un ancien chef corsaire dit Mezzomorto, renégat de son état. Celui-ci avait fait miroiter que, fort de son influence de corsaire, il était capable de supprimer et de remplacer le dey ce qui faciliterait évidemment les négociations. Effectivement, sitôt débarqué, Mezzomorto souleva les milices contre le dey, le poignarda lui-même et se fit proclamer dey à sa place. Mais, comme il fallait s’y attendre, Mezzomorto trahit Duquesne et rompit toute négociation avec lui. Les bombardements reprirent donc. Le renégat prit alors le consul de France, monsieur Le Vacher, en otage :

« Tu as fait des signaux avec des drapeaux depuis la terrasse du consulat pour renseigner les navires français ! Tu nous trahis, tu dois mourir ! »

Le prêtre ne répondit rien. Le renégat poursuivit : « Si tu prends le turban, si tu reconnais comme Dieu Allah et honore son prophète, alors moi je te garantis la vie sauve !  – On ne se sauve pas en reniant le Sauveur, et tu le sais bien ! » répondit le père Le Vacher.

Blême de rage, Mezzomorto le fit attacher à la gueule d’un canon de sept mètres qui défendait l’entrée du port et commanda la mise à feu. Il ne se trouva toutefois pas un seul Turc ni un seul juif qui consentît à mettre le feu à la mèche ; il y fallut un renégat. Le coup partit et le corps déchiqueté du vicaire apostolique fut projeté à la mer. C’était le 28 juillet 1683. Le manque de munitions obligea la flotte française à rentrer à Toulon, une nouvelle fois sans résultat [46]

Le canon qui servit à déchiqueter le père Le Vacher fut appelé par les Algérois : Baba Merzoug c’est-à-dire Le Père Chanceux ! Pris par les Français en 1830 lors de la conquête d’Alger, il fut rapporté comme trophée et surnommé La Consulaire. En 1833, le canon fut érigé en colonne dans l’arsenal de Brest. Mais depuis un certain temps, il est objet de discorde. En effet, on lisait récemment dans un article titré : Entre Brest et Alger, le canon de la discorde [47] que « plusieurs associations algériennes réclament depuis de nombreuses années le retour du canon mythique et multiplient les demandes de restitution. Mais elles n’ont jamais abouti. Le président de la fondation Casbah, l’historien Belkacem Babaci, milite pour le retour du canon depuis la fin des années 1990. “Nous avons bon espoir, ce serait un geste symbolique”. » Et le journaliste de poursuivre :

Si les Algériens souhaitent tant reprendre ce canon qui date du 16e siècle, c’est parce que le pays « n’a plus rien de cette époque, les Ottomans n’ont rien laissé ». Au-delà de la portée historique, le canon est aussi un symbole, unique en son genre. Il était le plus puissant de Méditerranée. Du côté de la préfecture maritime de Brest, on comprend que « l’Algérie y soit attachée, mais le canon est sur la base navale depuis 1833, il fait partie du patrimoine français, nous y sommes aussi très attachés ». « Imaginez que l’Égypte nous réclame demain l’obélisque de la place de la Concorde ! » s’indigne-t-on. L’Algérie se veut rassurante, « il n’est pas question de dépouiller le patrimoine français, notre démarche n’est absolument pas belliqueuse », confie Belkacem Babaci. Il estime cependant qu’il serait normal que le canon retourne en Algérie, « nous avons rendu à la France toutes les statues que nous avions, la réciprocité serait de mise ». De plus, « il n’y a pas en France d’intérêt manifeste pour le canon, alors que son retour ferait plaisir aux Algériens ».

En effet, il faudrait que les Français prouvent qu’ils sont attachés au souvenir de ce canon, surtout en raison du martyre du père Jean Le Vacher. Pour le moment, la préfecture maritime de Brest tient bon.

 

 

U

 

En dépit de l’alliance établie entre la France et l’Empire ottoman au 16e siècle, les années 1660-1670 [48] peuvent apparaître comme une sorte de parenthèse dans ces relations, puisque les troupes royales intervinrent à plusieurs reprises contre les Turcs aux côtés de l’Empereur et de Venise. Au début de son règne personnel, le jeune roi de France a fait sonner la « gloire des croisades », à sa manière, c’est-à-dire en ménageant son allié turc.

Bientôt, l’arrivée du marquis de Nointel à Constantinople (en 1673) renforce les relations franco-turques. Aussi, pour faciliter ses annexions sur les frontières occidentales de l’Empire, Louis XIV met en place une diplomatie de grande ampleur (Pologne, Hongrie, Transylvanie, Constantinople) où les Ottomans jouent l’alliance de revers contre l’Empereur. Et lorsque les Turcs assiègeront Vienne en 1683, les menaces du pape Innocent XI laisseront le roi indifférent :

Dieu veut la guerre contre les Turcs, et il enverra les plus graves châtiments à tous ceux qui, d’une manière quelconque, y apporteront obstacle ou diversion.

Ces faits seront présentés dans le prochain article : « L’esprit de croisade au temps de Louis XIV. Le temps des trahisons (1673-1689). »

 

 (à suivre.)

 


[1]  — Voir le projet de croisade et la création de l’ordre de chevalerie La Milice chrétienne de l’Immaculée conception dans notre article « L’esprit de croisade au temps de Louis XIII 1610-1625 », Sel de la terre,  88, p. 14-44.

[2]  — Le premier siège de Vienne eut lieu en 1529.

[3]  — Joseph von Hammer, Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Béthune et Plon, 1844, vol. 11, p. 137-138.

[4]  — C’est le pape Calixte III (1455-1458) qui ordonna de sonner la « cloche des Turcs » chaque midi pour appeler la population à prier contre le danger ottoman. Il faut être le Guide du Routard 2013 (p. 130-131) pour oser écrire à propos de la statue du Turc présente devant l’horloge astronomique de la vieille ville de Prague : « Il symbolise la peur, car au cours des siècles, les Turcs furent redoutés comme envahisseurs de l’Europe centrale. Cette terreur n’eut jamais de véritable fondement car ils n’envahirent jamais la Bohême. » Le Guide du Routard oublie de dire que les Turcs furent souvent à moins d’une semaine de marche… de Prague !

[5]  — Joseph von Hammer, ibid., vol. 11, p. 146-147.

[6]  — Les relations du temps nomment parmi les volontaires français « le duc de Brissac, de Béthune, le duc de Bouillon et son frère le comte d’Auvergne, les princes de Rohan, le duc de Sully, les marquis de Mortemart, de Mouchy, de Graville, de Ligny, de Senecé, de Balaincourt, de Villarceau, de Castelnau, de Termes, le chevalier de Lorraine, le fils du duc d’Uzès, de Matignon, les marquis de Rochefort, d’Albret, etc ». Cité par Émile de Langsdorff, « Récits de l’histoire de Hongrie. Une armée française en Hongrie : la Bataille de Saint-Gotthard » dans la Revue des Deux Mondes, t. 57, juin 1865, p. 593.

[7]  — Lettre de Lionne à La Fontaine, 9 avril 1664, Archives des Affaires Étrangères de Paris, Turquie, vol. 7, cité dans Charles Gérin, Louis XIV et le Saint-Siège, Paris, Lecoffre, 1894, t. 1, p. 558.

[8]  — Jean de Coligny-Saligny a laissé des Mémoires édités pour la première fois en 1846 chez Renouard à Paris. L’auteur relate avec maints détails toute l’expédition de 1664.

[9]  — Emile de Langsdorff, ibid., p. 593.

[10] — Voir Thomas M. Barker, The military intellectual and battle : Raimondo Montecuccoli and the Thirty Years’ War, New York, 1975.

[11] — Depuis le début de sa campagne en 1663, le grand vizir Köprülü avait perdu des dizaines de milliers d’hommes en Haute-Hongrie, en particulier dans des combats menés contre un général français, ancien huguenot de la Rochelle, Jean-Louis Ratuit de Souches (1608-1682) devenu général des armées impériales. Sur ce personnage hors du commun qui se convertit au catholicisme et qui fonda en Bohême un sanctuaire marial nommé « Notre-Dame de foy », lire la passionnante thèse de Petr Klapka soutenue à la Sorbonne en mai 2012, intitulée : Jean-Louis Ratuit de Souches (1608-1682). De La Rochelle au service des Habsbourg. Contribution à l’étude des migrations nobiliaires francophones dans les pays de la Couronne de Bohême aux XVIIe-XVIIIe siècles. On trouve l’étude sur : www.theses.fr/2012PA040039.

[12] — Jean Bérenger, Léopold Ier (1640-1705), fondateur de la puissance autrichienne, Paris, PUF, 2004, p. 233-234.

[13] — Evliyâ Tchélébi, « La bataille de Saint-Gotthard », dans La guerre des Turcs. Récits de batailles, traduit du turc, présenté et annoté par Faruk Bilici, Paris, Actes Sud, 2000, p. 130-162.

[14] — Ferenc Thot, Saint-Gotthard, 1664. Une bataille européenne, Lavauzelle, 2007, 176 p.

[15] — Emile de Langsdorff, ibid., p. 609-610. Voir ce que dit Montecuccoli : Mémoires de Montecuccoli, généralissime des troupes de l’Empereur, divisés en trois livres. I. De l’art militaire en général ; II. De la guerre contre le Turc ; III. Relation de la campagne de 1664, Amsterdam, Chez Wetstein, 1770, t. 1, p. 483.

[16] — Voir la photographie en fin d’article.

[17] — Voir l’ouvrage écrit par ce religieux qui fourmille de renseignements et qui se trouve sur gallica.fr : Histoire de Barbarie et de ses corsaires divisée en six livres... Ensemble des grandes miseres & des cruels tourmens qu’endurent les Chrestiens captifs parmy ces infideles, Paris, Rocolet, 1637. 

[18] — Le Point du 6 novembre 2012. Extrait d’un article titré : « 6 novembre 1664. Première guerre d’Algérie : la "Lune" fait naufrage avec 800 hommes à bord ».

[19] — Lire l’enquête approfondie de Bernard Bachelot : Louis XIV en Algérie : Gigeri 1664, Monaco, Le Rocher, 2003 (réédition L’Harmattan, 2011), 460 p. Le 15 mai 1993, en plongée au large de Toulon, le submersible d’Ifremer Le Nautile a retrouvé l’épave La Lune à 90 mètres sous mer au sud-ouest de la pointe de Carqueiranne. A son bord : 48 canons, l’intégralité de ses équipements et les dépouilles de centaines d’hommes en arme. En octobre 2012, des fouilles sur les vestiges du vaisseau ont été entreprises et ont fait l’objet d’un documentaire passionnant intitulé Opération Lune. « En collaboration avec la Marine nationale, Michel L’Hour a dirigé cette aventure archéologique et médiatique exceptionnelle pour une épave considérée comme unique au monde ». (Présentation des fouilles sur le site : www.defense.gouv.fr.)

[20] — Yves-Marie Bercé « Les guerres entre Venise et l’Empire ottoman » dans Guerre et paix dans l’Europe du XVIIe siècle, Paris, Sedes, 1991, p. 153.

[21] — Voir Géraud Poumarède, « Le destin tragique d’Almérico d’Este » dans Pour en finir avec la croisade. Mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Puf, 2004, p. 406-429.

[22] — Raymond Darricaud, « Mazarin et l’Empire ottoman. L’expédition de Candie, 1660 », dans la Revue d’histoire diplomatique, Paris, A. Pedone, 1960, p. 347. 

[23] — Sur ce personnage haut en couleurs et marin d’exception, lire l’ouvrage de Henri Oddo, Le chevalier Paul, lieutenant-général des armées navales du Levant (1597-1667), Paris, H. Le Soudier, 1896, 286 p.

[24] — Plaintes de la France à Rome : élégie. Extraites d’un Recueil de pièces en prose et en poésie, imprimé en Hollande en 1664, dans Œuvres complètes de Pierre Corneille, Paris, Firmint Didot, 1837, t. 2, p. 481. L’auteur de ces vers ne savait probablement pas que le pape Alexandre VII avait fait dépêcher plus de mille hommes en 1657 pour la Sérénissime et qu’il fit partir en 1658, sept galères au lieu de cinq annuellement envoyées dans le Levant.

[25] — Saint Pierre Nolasque (1189-1259) est né près de Carcassonne. Il fonda en 1218 avec le dominicain saint Raymond de Peñafort l’ordre de Notre Dame de la Merci pour le rachat des captifs chrétiens entre les mains des musulmans.

[26] — Panégyrique prononcé à Paris le 31 janvier 1665 dans l’église des Pères de la Merci. Une année après, il le répéta presque textuellement devant Louis XIV et sa cour.

[27] — Voir Charles Terlinden, Le pape Clément IX et la guerre de Candie (1667-1669), d’après les archives secrètes du Saint-Siège, Louvain, 1904, 364 p.

[28] — Özkan Bardakçi et François Pugnière, La dernière croisade : Les Français et la guerre de Candie 1669, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 67.

[29] — Charles Gérin « L’expédition des Français à Candie en 1669 », Revue des Questions historiques, 1879, t. 25, p. 87. Avant d’étudier l’expédition de 1669, Charles Gérin analyse celles de 1660 et de 1668.

[30] — Lettre de Louis XIV au duc de Beaufort, 30 mars 1669. Archives nationales, BII/8, f° 13 V.

[31] — Robert Sauzet, Au grand siècle des âmes, Guerre sainte et paix chrétienne en France au XVIIe siècle, Paris, Perrin, 2007, p. 59.

[32] — Voir Jean Cordey, Correspondance du Maréchal de Vivonne relative à l’expédition de Candie (1669), Librairie Renouard, Société de l’histoire de France, Paris, 1910, p. 63.

[33] — Navailles justifia son retrait dans ses Mémoires. (Voir Mémoires du duc de Navailles et de La Valette (1630-1682), Paris, Barbin, 1701, réédité en 1861 à Paris.) Charles Gérin fait porter la responsabilité de la défaite et du départ précipité des Français au seul duc de Navailles dans « L’expédition des Français à Candie en 1669 », ibid., p. 67-130. Sur toute cette affaire, lire la contribution plus récente de Jean Nouzille, « Une intervention extérieure au XVIIe siècle : l’expédition française de Candie (1669) », Revue internationale d’histoire militaire, n° 68, 1987, p. 115-152.

[34] — « Ce qui a le plus affligé Sa Sainteté, écrit l’abbé de Bourlemont, auditeur de la Rote à Rome, à Hugues de Lionne, ministre des Affaires Étrangères, le 29 octobre 1669, c’est la paix des Vénitiens avec les Turcs, qui assure leurs conquêtes et les fera penser à attaquer la chrétienté ». Cité par Charles Gérin, ibid., p. 124.

[35] — Paul Pellison, Histoire de Louis XIV, Paris, Chez Rollin, 1749, t. 3, p. 178.

[36] — Ce paragraphe doit beaucoup au professeur Adile Ayda qui publia en 1957 un article intitulé « Molière et l’envoyé de la Sublime Porte », dans Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1957, n° 9, p. 103-116.

[37] — D’après les sources turques et vénitiennes. Joseph von Hammer, Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Béthune et Plon, 1844, vol. 11, p. 229-230.

[38] — En fait, les Turcs ne décoléraient pas de savoir les Français à Candie.

[39] — Mémoires du chevalier d’Arvieux, envoyé extraordinaire du Roy à la Porte, consul d'Alep, d'Alger, de Tripoli et autres Échelles du Levant : contenant ses voyages à Constantinople, dans l'Asie, la Syrie, la Palestine, l'Égypte et la Barbarie... recueillis de ses Mémoires originaux et mis en ordre par le R. P. Jean-Baptiste Labat, Paris, Delespine, 1735, t. 4, p. 150-151.

[40] — « Le Roi y paraissait dans toute sa majesté, revêtu d’un brocart d’or, mais tellement couvert de diamants, qu’il semblait qu’il fût environné de lumière, en ayant aussi un chapeau tout brillant, avec un bouquet de plumes des plus magnifiques », Gazette de France, 19 décembre 1669. Adile Ayda précise : « Nous n’avons nul doute que l’appellation de Roi-Soleil, qui fut donnée à Louis XIV, n’ait pris naissance le 5 décembre 1669 et ne comportât, au début, une nuance malicieuse. »

[41] — « Louis XIV jugea que pour faire oublier la parade, la mascarade et les accoutrements, il fallait retourner les événements à l’envers. Il appela Colbert et fit dire à Molière d’écrire une pièce où les Turcs fussent ridiculisés. Lully et Molière travaillèrent ensemble et firent une comédie-ballet qu’ils appelèrent Le Bourgeois gentilhomme. Lorsque Louis XIV, entouré de toute sa cour, assista le 14 octobre 1670 à la première représentation de la pièce, donnée au château de Chambord, se montra-t-il satisfait ? On sait fort bien que non. Molière sentit le roi si mal disposé contre lui, qu’il se tint caché pendant cinq jours dans sa chambre. Comment Louis XIV aurait-il pu être satisfait de la turquerie de Molière ? Nul ne pouvait prétendre que les Turcs y fussent ridiculisés, puisque l’auteur mettait en scène, non des Turcs véritables, mais des Français déguisés en Turcs. De ce fait, la raillerie manquait son but. […] Bien plus, Molière semblait donner une leçon au roi lui-même. Toute la fin du deuxième acte et le début du troisième tournaient autour de l’habit de Monsieur Jourdain. Or, les scènes où celui-ci parle avec son tailleur étaient plus que susceptibles de rappeler au roi la conversation qu’il avait eue avec son propre tailleur, lors des préparatifs pour la cérémonie turque. Et le chapeau donc ! N’était-il pas la copie exacte de celui qu’il portait le jour de l’audience donnée à l’envoyé ottoman ? […] Pendant des jours, le visage de Louis XIV ne se dérida point et “jamais Molière ne se vit si près de sa perte”, comme le dit Mme Dussane. » Adile Ayda, ibid. Nous savons que Louis XIV finit par en rire…

[42] — Géraud Poumarède, « Les envoyés ottomans à la cour de France : d’une présence controversée à l’exaltation d’une alliance (XVe-XVIIIe siècles) » dans Turcs et Turqueries, (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Presse de l’Université de Paris Sorbonne, 2009, p. 82-83.

[43] — Pour plus de détails, voir Jean Peter, Les Barbaresques sous Louis XIV : le duel entre Alger et la Marine du Roi (1681-1698), Paris, Institut de stratégie comparée, 1997, p. 26.

[44] — La biographie la plus documentée est celle de Lucien Misermont, Le plus grand des premiers missionnaires de saint Vincent de Paul. Prêtre de la Mission. Vicaire apostolique et Consul de France à Tunis et à Alger. Mort à la bouche du canon, le 28 juillet 1683. Paris, Lecoffre, 1935, 476 p.

[45] — Robert Charles Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée, 1500-1800, Cahors, Édition Jacqueline Chambon, 2006. Ces chiffres sont contestés mais l’ampleur de l’esclavagisme barbaresque est bien réel.

[46] — Les Français y revinrent plusieurs autres fois en particulier avec Tourville. Frère Bruno de Jésus, « Histoire de l’Algérie » dans Il est ressuscité ! n° 51, novembre 2006, p. 11-22. Voir aussi Marcel Chappe, « Esclaves de l’islam », Le Sel de la terre 56, p. 84-94.

[47] — Le Figaro, 6 août 2012.

[48] — La guerre contre les Barbaresques en Méditerranée dura tout le 17e siècle, c’est pourquoi elle n’entre pas dans cette decennie.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 91

p. 77-98

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