Éditorial
Le Secret
Le Secret est un livre qui prétend révéler à nos contemporains la recette du bonheur [1]. Comme il est caractéristique d’une tendance de notre époque, il vaut la peine qu’on s’y arrête. Expliquons d’abord, avec quelques phrases tirées du livre, la nature du Secret :
Le Grand Secret de la Vie [2] est la loi de l’attraction.
La loi de l’attraction stipule que qui se ressemble s’assemble. Par conséquent, chacune de vos pensées attire une pensée jumelle.
Les pensées sont magnétiques et elles ont une fréquence. Toutes vos pensées sont envoyées dans l’Univers et elles attirent comme un aimant toute chose ayant la même fréquence. Tout ce qui est envoyé revient à la source, c’est-à-dire à vous.
Vous êtes une tour de transmission humaine et vous émettez une fréquence avec vos pensées. Si vous voulez changer quelque chose dans votre vie, changez cette fréquence en modifiant vos pensées.
Vos pensées actuelles façonnent votre vie future. Ce à quoi vous pensez le plus ou ce sur quoi vous vous concentrez le plus se manifestera dans votre vie.
Vos pensées deviennent réalité.
La loi de l’attraction est une loi de la nature. Elle est aussi impartiale que la loi de la gravité.
Le Processus Créateur vous aide à créer ce que vous voulez grâce à trois étapes simples : demandez [à l’Univers], croyez et recevez.
Pour attirer l’argent, concentrez-vous sur la richesse. Il est impossible d’attirer davantage d’argent dans votre vie si vous vous concentrez sur la pauvreté.
Au lieu de vous attarder aux problèmes du monde, canalisez votre attention et votre énergie sur la confiance, l’amour, l’abondance, l’éducation et la paix.
Vous ne manquerez jamais de bonnes choses, car il y en a suffisamment pour tout le monde. La vie a été conçue pour l’abondance.
Vous avez la capacité de puiser dans un inépuisable réservoir par le biais de vos pensées et de vos sentiments, et de matérialiser vos désirs.
Tout est énergie. Vous attirez l’énergie comme un aimant, et vous établissez donc un courant électrique entre vous et tout ce que vous voulez.
Vous êtes un être spirituel. Vous êtes énergie, et l’énergie ne peut être créée ou détruite – elle ne fait que changer de forme –. Par conséquent, l’essence pure de votre être a toujours été et existera toujours.
L’Univers émerge de la pensée. Nous sommes non seulement les créateurs de notre propre destinée, mais aussi de l’Univers.
Nous avons accès à un réservoir illimité d’idées. Toutes les connaissances, les découvertes et les inventions se trouvent dans l’Esprit universel en tant que possibilités, n’attendant que l’esprit humain pour être révélées. Vous détenez tout dans votre conscience.
Nous sommes tous connectés, et nous sommes tous Un.
Libérez-vous des difficultés de votre passé, de vos croyances culturelles et sociales. Vous êtes la seule personne qui puisse créer la vie que vous méritez.
Plus vous utiliserez le pouvoir qui vous habite, plus de pouvoir vous attirerez.
Maintenant que vous connaissez Le Secret, ce que vous en ferez dépend de vous. Tout ce que vous choisirez est bon. Le pouvoir est entièrement vôtre.
Comment de telles idées, si contraires au bon sens, peuvent-elles se répandre parmi nos contemporains ? On pourrait être tenté de hausser les épaules et de passer son chemin.
Mais il n’est pas inutile de réfléchir quelques instants à cette question. Car il y a bien là un secret. Non pas celui du bonheur, mais celui du monde moderne. Ces théories font recette car elles vont dans le sens de la philosophie idéaliste qu’on impose à nos contemporains, et elles s’accordent à la doctrine occulte de la franc-maçonnerie qui dirige le monde.
— Le Secret est l’aboutissement logique de l’idéalisme
A partir de Descartes (1596-1650) et surtout de Kant (1724-1804), la philosophie dominante est passée du réalisme (je connais la réalité) à l’idéalisme (je connais mes « idées »).
Selon la philosophie réaliste [d’Aristote, de saint Thomas d’Aquin, et… du bon sens], notre pensée vient du réel, car notre intelligence abstrait ses idées de la réalité. Dès lors, c’est le réel qui nous impose ses lois : nous connaissons la vérité quand notre esprit se conforme à ce qui existe.
Pour Descartes, nous pouvons encore connaître le réel, mais pas directement, car nos idées ne sont pas abstraites de la réalité : elles sont infusées à notre esprit par Dieu. Cependant, le Créateur n’est pas un « malin génie » et il a mis dans notre esprit des idées conformes à la réalité. La pensée ne vient plus de la réalité, mais elle peut correspondre à la réalité, si nous nous efforçons d’avoir des idées claires et distinctes.
Pour Kant, nous ne pouvons plus atteindre la réalité en elle-même, mais seulement les phénomènes, les choses telles qu’elles nous apparaissent.
Nous sommes condamnés à ignorer les noumènes, les choses telles qu’elles sont. Nous ne connaissons que les phénomènes, dont la matière vient bien de l’extérieur, mais transformée par notre esprit (qui impose les « formes a priori » de la sensibilité et les catégories de l’entendement). Non seulement la pensée ne vient plus du réel, mais elle impose ses lois (« les formes a priori » et les catégories) à la réalité.
Ainsi la réalité ne s’impose plus à notre esprit, c’est notre esprit qui s’impose au réel. Toutefois, pour Kant, l’esprit ne s’impose au réel que pour « fabriquer » les phénomènes. Il ne dit pas que la pensée fabrique le réel tel qu’il est, mais seulement tel qu’il nous apparaît.
L’étape suivante, franchie par Le Secret, consiste à dire que notre pensée fabrique la réalité : « Nos pensées deviennent réalité. Le processus créateur nous aide à créer ce que nous voulons. Nous sommes non seulement les créateurs de notre propre destinée, mais aussi de l’Univers. »
— Le Secret est une forme de panthéisme
Seul Dieu est Créateur. Si nous pouvons fabriquer la réalité, nous sommes divins. La divinité est conçue comme une « énergie » identifiée avec l’Esprit universel, dont nos esprits sont une partie. Et comme la matière vient de l’énergie, la réalité sort de notre pensée, de notre esprit.
« Tout est énergie. Nous sommes un être spirituel. Nous sommes énergie. L’Univers émerge de la pensée. Nous sommes tous connectés, et nous sommes tous Un. »
On retrouve ici la pensée fondamentale de la gnose, transmise entre autres par la franc-maçonnerie, qui confond l’être des choses avec l’Être divin. Cette théorie était condamnée par Pie IX en tête de son Syllabus [3] :
Il n’existe aucun Être divin, suprême, parfait dans sa sagesse et sa providence, qui soit distinct de l’univers ; Dieu est identique à la nature des choses, et par conséquent assujetti aux changements ; Dieu, par cela même, se fait dans l’homme et dans le monde, et tous les êtres sont Dieu et ont la propre substance de Dieu. Dieu est ainsi une seule et même chose avec le monde, et par conséquent l’esprit avec la matière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal, et le juste avec l’injuste. [Proposition condamnée.]
— Le Secret est une exaltation de la nature déchue
Ces théories séduisent parce qu’elles flattent notre nature déchue. Elles proposent une voie large procurant, à peu de frais, l’argent, le pouvoir, les plaisirs. Or notre nature est blessée par la triple concupiscence, et elle se laisse facilement entraîner à ces appâts.
Mais peut-elle y trouver le vrai bonheur ? Tout en exaltant l’homme comme un dieu, on ne lui propose que des satisfactions terrestres égoïstes, à peine supérieures à celles des bêtes. On fait l’impasse sur notre vrai bonheur (notre vocation à la vie surnaturelle), sur notre déchéance par le péché (le vrai malheur), sur la nécessité de la rédemption (et donc de la croix dans notre vie).
On propose un faux bonheur, un bonheur naturaliste. Cela est encore conforme à la doctrine des francs-maçons qui enseigne le naturalisme et l’humanisme, le culte de l’homme.
— Comment Le Secret obtient-il quelques résultats ?
Le Secret – si l’on en croit ses partisans – obtient quelques résultats. Les réussites du Secret peuvent s’expliquer soit par l’autosuggestion, soit par l’intervention du démon.
L’autosuggestion peut expliquer certaines guérisons, du fait que notre esprit a évidemment une influence sur notre corps auquel il est lié. C’est ce qui explique les résultats de l’effet « placebo » ou de la « méthode Coué [4] ».
Jusque-là, rien de grave ; mais aussi les résultats sont très limités.
Cependant, s’il s’avère que des résultats dépassent réellement les forces de la nature, l’intervention du démon n’est pas à exclure, dans la mesure où Le Secret est une superstition (c’est-à-dire une prétention d’obtenir des résultats par des moyens inappropriés en faisant appel à des forces inconnues).
« Demander (à l’Univers), croire et recevoir ». Demander quoi et à qui ? Dans l’univers, seuls les êtres intelligents peuvent comprendre nos demandes. Si nous nous adressons à Dieu pour demander ce qui nous est utile pour notre salut, cela s’appelle la prière et c’est légitime. Mais si nous demandons des choses sans rapport avec notre salut (l’argent…), sans préciser à qui nous le demandons, nous tombons dans la superstition et Dieu peut, par un juste châtiment, permettre au démon de nous « exaucer ».
— Que faire face au Secret ?
On ne détruit bien que ce qu’on remplace. A la place de Secret qui propose un faux bonheur, rappelons à nos contemporains le secret du vrai bonheur.
Il consiste d’abord à nous soumettre au réel et à ses lois. Notre esprit trouve sa joie dans la vérité, qui est sa conformité au réel. Notre cœur trouve son épanouissement en se conformant aux lois de notre nature, à la loi naturelle contenue dans les dix commandements, comme un poisson trouve son épanouissement à nager dans l’eau et un oiseau à voler dans l’air, car cela est conforme à leur nature.
Mais cela ne suffit pas. Il faut encore se soumettre à Dieu, soumettre son esprit à la Révélation – sans laquelle l’intelligence s’égare rapidement –, et son cœur à la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ sans laquelle la volonté ne peut rester longtemps dans la pratique des commandements de Dieu. Alors Dieu se donne à nous pour être lui-même notre bonheur.
En résumé, le vrai secret consiste dans la vie intérieure surnaturelle, fruit de la soumission à Dieu auteur de la nature et de la grâce.
[1] — Rhonda Byrne, Le Secret, Les éditions « Un monde différent », Québec, 2008 (original anglais en 2006). Il y a aussi un film qui correspond au livre.
[2] — Nous gardons la typographie de l’original. Les majuscules à « Vie », « Univers », « Processus Créateur », etc., indiquent que l’auteur donne une personnalité à ces entités.
[3] — Voir le dossier sur le Syllabus dans Le Sel de la terre 90.
[4] — Le pharmacien français Émile Coué (1857-1926) proposa une méthode de guérison par autosuggestion dans son ouvrage : La Maîtrise de soi-même par l'autosuggestion consciente, Paris, J. Oliven, 1926.

