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La Guerre de 1914-1918 dans l’œuvre de René Bazin

 


L'œuvre d’un écrivain comme René Bazin ne pouvait qu’être profondément marquée par la Grande guerre. Né en 1853, la défaite de 1870 l’avait profondément touché, comme tous les hommes de sa génération, et il ne manqua pas de mettre sa plume au service de la France menacée. Ce qui fait son originalité par rapport à d’autres hommes de lettres, c’est qu’il réagit en moraliste au moins autant qu’en patriote, et en moraliste chrétien.

Nous allons donner quelques exemples de cette attitude en le suivant à travers trois livres, La Douce France, Récits du temps de la Guerre, Étapes de ma vie [1]. Dans La Douce France, René Bazin s’adressait aux enfants, à l’époque (1911) où des campagnes de dénigrement tendaient à remplacer l’amour de la patrie par un dangereux humanitarisme. Le livre lui avait été demandé par l’Alliance des maisons d’éducation chrétienne. Il cherchait à faire aimer aux enfants leur pays en leur montrant, par-delà ses paysages, son âme, qui est catholique. Il montrait que la France est un pays de résurrection et qu’il s’y livrait, depuis la Révolution, une neuvième croisade pour y restaurer la société chrétienne. Le livre fut enrichi en 1918 de quelques chapitres inspirés par la guerre. L’un d’eux est intitulé : « Les merveilleuses paroles des Français ». René Bazin rapporte, parmi d’autres, le mot d’un jeune fendeur d’ardoise angevin : « Je voudrais bien mourir pour la France, afin qu’elle devienne plus chrétienne ! ». L’auteur ajoute :

Cette idée du sacrifice, du rachat par la souffrance, a été celle de milliers de victimes de la guerre. […] De tous côtés, c’était le don de soi-même. Je citerai quelques-unes de ces lettres testamentaires. La beauté d’âme qui s’y rencontre est l’un des traits de la Grande guerre.

Bazin offre alors aux enfants de France une véritable anthologie d’anecdotes touchantes ou de mots sublimes écrits par des combattants de toutes origines, régionales et sociales. Nous en citerons une autre :

Un soldat ayant été tué, ses camarades trouvèrent, dans sa musette, une enveloppe contenant une petite somme d’argent, et un billet ainsi conçu : « Cet argent est destiné à faire dire une messe pour celui qui m’aura tué. » Vit-on jamais, parmi les hommes, un plus beau pardon ? Il ressemble à celui du Christ.

Les Récits du temps de la Guerre rassemblent vingt-huit anecdotes, « choses vues » ou véritables contes et nouvelles ayant pour sujet, de manière directe ou indirecte, le conflit mondial. Ces récits sont sobres, pleins de tact, sans aucun trait de ce patriotisme outrancier qui nuit au véritable amour de la patrie. Nous citerons Le pointeur, un petit conte qui rappelle les récits d’Alphonse Daudet sur la guerre de 70. L’artilleur Archambaut suggère à son capitaine de faire tirer sur la maison d’un village où doit se tenir l’état-major allemand :

C’est la plus grande du bourg ; il y a un étage, il y a quatre belles salles, il y a une cave avec du vin dedans : sûr ils sont là ! Tapez dessus !

— Tu la connais donc bien ?

Archambaut répondit tout bas :

— C’est la mienne !

Les Étapes de ma vie (extraits de ses notes intimes), ouvrage posthume, présentent des souvenirs de toutes sortes.

Le 12 septembre 1914, René Bazin s’étonne douloureusement qu’il n’y ait pas un seul membre du gouvernement français pour parler de Dieu comme nos alliés, « avec l’Angleterre qui donne la liberté aux catholiques et dont le roi a voulu assister, avec toute la famille royale, à un office dans la nouvelle cathédrale de Westminster. »

Citons une réflexion morale du 16 septembre 1914 :

Époque révélatrice du fond des cœurs, du bien et du mal. L’héroïsme est rare dans la paix, où les âmes sont retenues par mille liens et par l’opinion dominante. En guerre, les liens tombent, les âmes sont débarrassées de la fortune, des préjugés, des voisinages déprimants.

On pense à Joseph de Maistre parlant de la guerre.

René Bazin est reçu à Rome le 15 mars 1915 par le cardinal Merry del Val qui évoque Pie X [2] :

Le cardinal me raconte que, dans les années 1912, 13, 14, bien souvent, le matin, quand il voyait le pape pour les affaires, celui-ci disait : « Vien il guerrone ; non passera l’anno decimo quarto – Elle vient la grande guerre ; l’année 1914 ne passera pas. »

On trouve une réflexion politique dans la lettre qu’il adresse au maréchal Foch au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918 :

Puissiez-vous, dans les conditions de la paix prochaine, faire entrer la cession, à la France, de la rive gauche du Rhin, que les armées sous vos ordres vont occuper. Puissions-nous ne jamais abandonner cette tranchée nécessaire, notre défense contre les invasions futures, la limite naturelle, le rêve séculaire de la France !

Profondément amoureux de son pays, mais étranger au patriotisme jacobin qui sème la haine entre les hommes, René Bazin voit dans la Grande guerre une occasion de régénération pour la France qui a renié le baptême de Reims. Dans le droit fil de son œuvre romanesque, il ne sépare jamais catholique et français.

 

 

Gérard Bedel


[1]  — La Douce France, de Gigord, 1911, édition augmentée de textes sur la guerre, 1924.

[2]  — Pie X n’était pas encore canonisé, il régnait alors et serait porté sur les autels par Pie XII.

Informations

L'auteur

Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.

Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.

Notice nécrologique dans Le Sel de la terre 120.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 91

p. 176-178

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