Juan-Carlos d’Espagne
La guerre civile espagnole (1936-1939) fut la dernière grande victoire de la Contre-Révolution. C’était au fond une guerre de religions entre le catholicisme et le libéralisme, un conflit qui se rattachait davantage à l’esprit du 19e siècle qu’à celui du 20e, bien qu’on lui ait accolé les étiquettes, plus modernes mais trompeuses, de « fascisme » et de « communisme ».
Le général Francesco Franco a gouverné l’Espagne d’une main de fer de 1939 à 1975. Après avoir sauvé son pays de l’emprise soviétique, il évita de s’allier avec l’Allemagne d’Hitler, se rapprocha des Alliés au bon moment et profita de la Guerre froide pour réintégrer l’Espagne dans le monde occidental. La dictature franquiste était relativement douce en comparaison des régimes communistes, et même de certains gouvernements militaires d’Amérique latine. Les détracteurs du Caudillo reconnaissent eux-mêmes qu’il était un honnête homme et un bon catholique. Ils lui concèdent aujourd’hui le mérite d’avoir sorti l’Espagne du sous-développement économique. Certains auteurs le félicitent même d’avoir préparé le passage à la démocratie en désignant comme successeur le jeune prince Juan-Carlos. Mais les contre-révolutionnaires peuvent lui reprocher, avec raison, de ne pas avoir réussi à transmettre l’idéal de la « Croisade de 1936 » au-delà de sa propre personne. Après sa mort, l’Espagne est rapidement devenue aussi libérale que le reste de l’Europe. Comment expliquer l’échec de la Contre-Révolution espagnole ?
La biographie que Philippe Nourry vient de consacrer au roi Juan-Carlos est intéressante, quoique biaisée par les préjugés antifranquistes de l’auteur. C’est une œuvre de journaliste et non d’historien. On y trouve des informations utiles, mais l’étude objective de la « transition démocratique » de l’Espagne (1975-1982) reste à faire. Il ne suffit pas de classer les derniers défenseurs du franquisme dans le camp « rétrograde » des vaincus de l’histoire. Il faudrait d’abord comprendre leur vision du monde pour exposer leurs motivations. La vie politique de l’Espagne ne se réduit pas à une lutte primaire entre des « bons » et des « méchants », contrairement à ce que l’ouvrage de Philippe Nourry veut nous laisser croire.
Juan de Bourbon écarté
Le roi Alphonse XIII (1886-1941) avait été renversé par la révolution républicaine de 1931. Son fils, Juan de Bourbon (1913-1993), comte de Barcelone, ne régna jamais sur l’Espagne. Il reçut une formation d’officier dans la marine britannique. Il aurait voulu servir dans l’armée nationaliste durant la guerre civile, mais Franco s’y opposa car la présence du prince des Asturies sur le champ de bataille aurait pu jeter de l’ombre sur sa propre autorité. Le comte de Barcelone passa presque toute sa vie en exil, d’abord en Italie, puis au Portugal. En 1947, Franco rétablit juridiquement la monarchie, mais en se réservant le droit de choisir ultérieurement le titulaire du trône. Le Caudillo écarta d’emblée Juan de Bourbon, qu’il jugeait trop libéral et qu’il soupçonnait même d’être franc-maçon. Le comte de Barcelone s’appuyait sur l’opposition démocrate-chrétienne et il gardait contact avec le parti socialiste clandestin et le gouvernement républicain en exil à Mexico. Mais dans les années 1950, il se rapprocha un peu de Franco pour ouvrir la voie à Juan-Carlos. Le Caudillo ne voulait pas du père, mais il jeta son dévolu sur le fils par sentiment légitimiste, car la royauté ne peut effectivement reposer que sur le principe de la succession héréditaire.
La formation de Juan-Carlos
Juan-Carlos est né à Rome en 1938. Il fit ses études primaires et secondaires en Suisse. À dix ans, il parlait mieux le français que l’espagnol. Franco lui permit de poursuivre ses études en Espagne à l’âge de seize ans (1954). Ses éducateurs furent triés sur le volet à la suite d’un accord entre le Caudillo et le comte de Barcelone. Ils étaient certes de grande qualité, mais aucun n’était franchement contre-révolutionnaire. Le prince eut pour maître de philosophie un disciple de l’écrivain libéral de droite, José Ortega y Gasset. Son conseiller spirituel était un prêtre de l’Opus Dei. Mais la principale influence intellectuelle semble être venue du professeur de droit constitutionnel Torcuato Fernández Miranda, qui sera le dernier président des Cortès franquistes et qui jouera un rôle déterminant dans la liquidation du régime. Juan-Carlos fera ensuite quatre années de formation militaire dans les académies de l’armée de terre, de la marine et de l’aviation.
Le futur roi d’Espagne avait donc reçu une formation générale assez superficielle et, surtout, dépourvue de bonne doctrine. Dommage qu’il n’ait pas eu de meilleurs maîtres, pris parmi les disciples de saint Pie X. L’école d ’Action française était connue en Espagne, mais Franco ne semble pas avoir songé à y recruter les précepteurs du prince. Le Caudillo était un pragmatique plutôt qu’un doctrinaire. Au fond, il était peut-être un peu dépassé par les questions idéologiques qui divisent l’Occident depuis 1789. Quant à Juan-Carlos, c’était un homme d’action plutôt que de réflexion. Il s’intéressait davantage aux sports et à la mécanique qu’à la philosophie et à la littérature. En soi, ce n’est pas mauvais. Un roi doit être d’abord un chef militaire, et l’on ne doit pas s’attendre à ce qu’un chef militaire soit un intellectuel. Mais dans la guerre religieuse qui oppose la Révolution à la chrétienté depuis plus de deux siècles, la Contre-Révolution aurait besoin de chefs politiques mieux formés sur le plan doctrinal, des chefs qui sachent penser clair pour marcher droit. Franco n’était malheureusement pas fait de cette étoffe, et Juan-Carlos encore moins. Salazar était peut-être plus lucide. Quoique monarchiste de cœur et de raison, il n’a pas cherché à rétablir sur le trône du Portugal une dynastie libérale. Mais le salazarisme n’a pas perduré plus longtemps que le franquisme, comme si la Contre-Révolution était toujours destinée à l’échec.
Le rôle de l’Église
Philippe Nourry souligne le rôle de l’Église, et plus particulièrement de l’Opus Dei, dans la chute du franquisme. Le pape Pie XI avait béni les troupes nationalistes au temps de la guerre civile. Le cardinal Ottaviani avait louangé le concordat espagnol de 1953 qui élevait le catholicisme au rang de religion d’État, tout en tolérant le culte des protestants et des juifs. Mais le ton du Vatican changea sous Jean XXIII (1958-1963) et Paul VI (1963-1978). En 1969, le pape réclama publiquement la démocratisation de l’Espagne. Or Franco craignait davantage les condamnations de Rome que celles de l’ONU. Le cardinal-archevêque de Madrid, Vicente Enrique y Taracon, devint l’un des principaux adversaires du franquisme. Quant au parti démocrate-chrétien, il constituait depuis toujours une « opposition conservatrice » au régime et il fournira la plupart des cadres de la transition démocratique sous le règne de Juan-Carlos.
Le rôle de l’Opus Dei est plus mystérieux et sans doute plus déterminant. À partir de 1957, Franco a introduit dans son conseil des ministres des membres de la très douteuse Œuvre de Mgr Balaguer. L’amiral Luis Carrero Blanco, le président du conseil qui fut assassiné par les séparatistes basques de l’ETA en 1973, appartenait à cette organisation ecclésiastique. Sous l’influence des « technocrates » de l’Opus Dei, l’Espagne s’est ouverte au libéralisme économique en développant entre autres l’industrie touristique. La Communauté économique européenne et le Fonds Monétaire International cessèrent dès lors de boycotter l’Espagne, ce qui semble révéler des accointances entre l’Opus Dei et la haute finance mondialiste. Les vingt dernières années du régime franquiste furent marquées par une rivalité interne entre les technocrates libéraux et les phalangistes fidèles à l’esprit de 1936. Le scandale financier de la compagnie Matesa discrédita l’Opus Dei (1969). Mais au lieu de se tourner vers la Phalange (le parti unique du régime), Franco renforça la position de l’Opus Dei au sein de son gouvernement.
La démocratisation de l’Espagne
En 1969, Franco désigna officiellement Juan-Carlos comme successeur. Le prince d’Espagne jura devant les Cortès de maintenir le régime franquiste. Mais dans quel esprit : celui de la Croisade de 1936 ou celui de la libéralisation des années 1960 ? La suite de l’histoire donne la réponse. Le comte de Barcelone était sans doute frustré de voir son fils monter sur le trône à sa place, lui, le légitime héritier de la couronne. Mais le père et le fils s’accordaient sur une double stratégie politique : don Juan misait sur l’opposition démocratique pour instaurer une monarchie parlementaire pendant que Juan-Carlos jouait la carte franquiste en promettant d’établir une monarchie autoritaire. Franco a-t-il été dupe du double jeu des Bourbons ? C’est peu probable. Affaibli par la maladie de Parkinson, il ne semblait plus croire lui-même à la pérennité de son régime. Le Caudillo mourut le 20 novembre 1975. Il eut droit à de grandioses funérailles et aux élogieux discours d’usage, mais tout le monde savait que la vieille Espagne catholique venait d’être enterrée avec lui.
La transition démocratique fut rapide. Le 1er juillet 1976, le roi Juan-Carlos limogea le dernier président du conseil nommé par Franco, Carlos Arias Navarro (1973-1976), et le remplaça par Adolfo Suarez (1976-1981), un jeune apparatchik de la Phalange qui semblait donner des gages de conservatisme, mais qui s’était en fait rallié à la démocratie libérale par carriérisme. Suarez supprima les Cortès franquistes et légalisa tous les partis politiques. La légalisation du Parti communiste, dirigé par le tristement célèbre Santiago Carrillo, qui avait fait assassiner des centaines de prisonniers nationalistes en 1936, souleva une vive controverse. Mais la Communauté européenne fit pression sur Madrid, car à ses yeux la « véritable démocratie » ne se concevait pas sans une collaboration avec le communisme international. L’Union démocratique du centre d’Adolfo Suarez remporta les élections de 1977 avec 34,4% des voix contre 29,3% pour le Parti socialiste ouvrier de Filipe Gonzalez, 9,3% pour le Parti communiste de Santiago Carrillo, et 8,2% pour l’Alliance populaire de Manuel Fraga qui rassemblait les anciens franquistes.
La nouvelle constitution espagnole, qui fut approuvée par référendum en 1978, proclamait la séparation de l’Église et de l’État. Les gouvernements, de droite ou de gauche, légalisèrent ensuite la contraception (1978), le divorce (1981), l’avortement (1985), la prostitution (2002), le « mariage » homosexuel (2005) et le cannabis (2006). La « démocratie » montrait ainsi son vrai visage, celui de la décadence morale.
Le 23 février 1981, quelques officiers, nostalgiques du franquisme, firent une tentative de coup d’État en prenant les députés des Cortès en otage sous l’œil des caméras de télévision. L’armée était divisée, mais elle resta loyale au gouvernement après que Juan-Carlos eut désavoué ce pronunciamiento, plus spectaculaire que menaçant. Les putschistes déposèrent les armes au bout de quelques heures. Les bien-pensants du monde entier, communistes en tête, félicitèrent le roi d’avoir sauvé la démocratie.
Le Parti socialiste de Felipe Gonzales remporta les élections de 1982. Juan-Carlos s’entendait à merveille avec ce progressiste dé-marxisé. Le ministre de la défense nationale, Narcis Serra, un pacifiste qui n’avait même pas fait son service militaire, réforma l’armée espagnole pour en extirper les éléments les plus conservateurs et lui inculquer l’esprit mondialiste de l’OTAN. L’Espagne est désormais un pays occidental comme les autres, marqué par l’alternance des gouvernements de centre-gauche du Parti socialiste (Gonzales 1982-1996 et Zapatero 2004-2011) et de centre-droite du Parti populaire (Aznar 1996-2004 et Rajoy depuis 2011). La politique de Juan-Carlos entendait réconcilier les « deux Espagnes », mais la gauche veut maintenant réécrire l’histoire pour remporter dans les esprits la guerre civile qu’elle a perdue sur les champs de bataille.
La popularité du roi Juan-Carlos atteignit sans doute un sommet lorsque le prince des Asturies, Felipe, membre de l’équipe espagnole de voile, porta fièrement le drapeau de son pays lors du défilé d’ouverture des Jeux olympiques de Barcelone (1992). Mais la fin de son règne fut éclaboussée par divers scandales. Les journaux à potins révélèrent les infidélités conjugales de Juan-Carlos. Deux conseillers financiers de la famille royale furent condamnés par les tribunaux pour malversations. Le gendre du roi fut impliqué dans une affaire de détournement de fonds. En 2012, Juan-Carlos se paya le luxe d’un safari de chasse à l’éléphant au Botswana alors que le gouvernement faisait d’importantes coupes dans les programmes de sécurité sociale. En 2014, Juan-Carlos abdiqua pour raison de santé. Son fils lui succéda sous le nom de Felipe VI. En 2004, le prince des Asturies avait épousé une roturière, journaliste vedette de la télévision, et ce malgré l’opposition de son père. Au grand plaisir de l’opinion publique, le « mariage d’amour » l’avait emporté sur le « mariage de raison d’État » propre aux dynasties royales. « Mais quel peut être le sens d’une monarchie, même symbolique, lorsque la reine est la petite-fille d’un chauffeur de taxi », se demande le journaliste conservateur espagnol Luis Maria Anson?
La chute du franquisme peut sans doute s’expliquer par le virage moderniste de l’Église catholique. Mais il ne faut pas sous-estimer l’impact des choix économiques de Franco. Comme le notait René de la Tour du Pin (Vers un ordre social chrétien, 1907), le libéralisme économique conduit inévitablement au libéralisme politique, qui débouche lui-même sur le libéralisme religieux. Par ailleurs, le régime franquiste ne conservait-il pas un certain esprit libéral appuyant sa légitimité sur des plébiscites et sur une assemblée délibérante, même corporatiste, comme les Cortès ? Les contre-révolutionnaires semblent avoir du mal à rejeter définitivement le principe de la souveraineté populaire. Louis Veuillot avait raison d’affirmer que les Principes de 1789 imprègnent nos mœurs encore plus que nos lois (Les libres-penseurs, 1848).
Jean-Claude Dupuis
Philippe Nourry, Juan-Carlos, Paris, Tallandier, 2011, 496 p., 22,90 €.

