Recension de Jean de Viguerie, Histoire du citoyen
Sébastien COLINET
Jean de Viguerie, Histoire du citoyen
Dans son essai La Révolution française n’est pas terminée (2008), Vincent Peillon écrit avec enthousiasme : 1789 fut l’année de l’« engendrement par un brusque saut de l’histoire, d’un homme et d’un monde nouveau » toujours présents à nos yeux. Cette assertion rejoint celle de Tocqueville qui note en 1857 : « L’être nouveau est encore sous nos yeux. »
Les mots de l’ancien ministre rappellent de façon frappante ceux des révolutionnaires de 89. Cette résurgence de l’histoire fournit à Jean de Viguerie l’occasion d’étudier le concept de « citoyen ». L’homme qui fut engendré à la citoyenneté par la Révolution, naît le 14 juillet 1789. Imaginé par les théoriciens Rousseau, Montesquieu et Mably, le « citoyen » est une création idéologique qui fut l’objet d’un incessant renouvellement jusqu’à notre époque.
Le langage tenu par d’autres politiciens contemporains montre que le travail idéologique se poursuit, dans le sillage des idéologues de 89. A titre d’exemple, Ségolène Royal, intervenant à l’Assemblée au sujet de l’éducation, a ce jugement révélateur : « Interdire à des milliers d’enfants d’accéder à cette école [laïque], revient à les exclure de l’humanité. »
Un citoyen armé
Au cœur de la période révolutionnaire de 1789, le 14 juillet fut considéré comme une date fondatrice. Pour la première fois, l’Assemblée constituante incitait le peuple rassemblé à lever les armes contre un symbole de l’autorité. Avant cette date, l’homme n’était pas parvenu à l’humanité véritable. Dès lors qu’il obéit aux décisions d’une « volonté générale », il devient citoyen et acquiert une dimension politique qui lui octroie sa véritable nature humaine.
• L’être nouveau, homme et citoyen
« Les deux mots homme et citoyen, expliquait Claude Nicolet, sont absolument inséparables » et créent « une nouvelle nature pour l’homme ». Le « passage » à l’« état de citoyen », c’est-à-dire à l’état de « membre souverain d’un corps politique », est la condition nécessaire à l’« éveil de l’homme à sa propre existence ». Jean de Viguerie commente : « Avant cela, l’homme ne savait pas qu’il existait. »
• Le mythe de 89 : l’avènement de l’homme nouveau par les armes
Le citoyen naît de la révolte. Il est envoyé vers la Bastille par l’Assemblée élue, représentation de la volonté générale. Le citoyen s’affirme dans un mouvement d’opposition et par le renversement de l’autorité. Il n’a besoin que d’un prétexte pour prendre les armes. Le roi fournit ce prétexte : il a rassemblé son armée aux abords de Paris, pour prévenir tout débordement. On fait courir le bruit que le roi veut dissoudre l’Assemblée. La peur et la colère aiguillonnent le peuple. L’Assemblée ordonne qu’il soit armé. La foule veut se battre contre le roi oppresseur et défendre sa liberté menacée. Rumeur et crainte : voilà les deux instruments ordinaires de la manipulation révolutionnaire. Une rumeur court : le citoyen s’arme. On lui donne des fusils, et surtout des piques, dont la fabrication est facile et rapide. L’arme transforme l’homme en citoyen. Les élus qui accompagnent le peuple vers la Bastille tentent, par le recours à la diplomatie, de donner à cette foule une apparence d’humanité. Mais l’histoire ne ment pas. La foule ne peut se contenir, et les prisonniers que l’on escorte sont massacrés sur le chemin avant d’être jugés. Le 14 juillet, symbole de la République, donna lieu à des scènes ignobles. Jean de Viguerie rappelle dans un récit poignant la cruauté et la barbarie des révolutionnaires. Le citoyen naît les mains trempées de sang.
Le député J. Dusaulx fut un témoin de choix du 14 juillet. Il livre ses impressions dans L’Œuvre des sept jours. Il dit en avoir éprouvé à la fois inquiétude, surprise et fierté. Inquiétude : « Je crus, confie-t-il, assister à la décomposition totale de la société. » Surprise : « On se demande encore à son réveil, si tout ce qu’on a vu n’est point un songe. » Fierté : « Le genre humain se souviendra toujours de l’exemple que nous avons donné. »
• Entre mythe et réalité
Le mythe naît. Les révolutionnaires ont une fierté immense. « Nous sommes les hommes du dix août » annoncent les révolutionnaires venus à Bordeaux durant la Terreur pour juger – c’est-à-dire égorger sans procès – les prisonniers. Un décalage apparaît entre mythe et réalité. L’horreur des massacres ternit la jeune Révolution. La cruauté et la sauvagerie des bourreaux de septembre 1792 embarrassent l’Assemblée. Les septembriseurs sont eux-mêmes exécutés pour laver la Révolution de cette image.
Jean de Viguerie commente : « On tue depuis douze jours. Et puis on s’arrête de tuer. Mais la population encore sous l’impression de ces terribles scènes, demeure pétrifiée. Les « huit cent mille habitants » de Paris, écrit Mercier, sont « restés immobiles et frappés de stupeur ». « La Capitale, lisons-nous dans le Mercure français du 15 septembre, commence enfin à respirer. » Le même journal, pourtant patriote, veut qu’on évite à l’avenir de faire ainsi couler le sang. « Gardons-nous de tomber dans l’excès d’un patriotisme soupçonneux et sanguinaire. » Un « état d’anxiété et de terreur jetterait la consternation dans les familles » et « détacherait le citoyen de la chose publique ». Peut-être, ajoute Jean de Viguerie, s’en détache-t-il déjà.
• Une mobilisation permanente du citoyen-soldat
Donner des armes et inciter le peuple à combattre un ennemi imaginaire ou inventé : c’est une méthode efficace de fabrication du citoyen. Il faut que le peuple soit armé. Comme le dit Viguerie : « On ne conçoit le citoyen qu’armé ». On crée donc des rumeurs. Le 29 juillet 1789, on fait circuler en France le bruit que des hordes de brigands menaceraient les Français. C’est « la grande peur ». La mobilisation gagne tout le royaume. Le peuple entier s’arme. Les idées accompagnent le geste.
Dès lors, l’habitude est prise de sonner le tocsin. Le citoyen doit être en état d’alerte permanente. Les guerres raniment « l’élan patriotique ». Le 4 juillet 1791, l’Assemblée déclare que si la Patrie est en danger, tous les citoyens en état de porter les armes seront en état d’activité permanente.
Jean de Viguerie, après avoir établi une chronique de la Révolution de 89, transpose avec talent les motifs mythologiques de la genèse révolutionnaire aux grandes époques de l’histoire contemporaine. La propagande qui crée le citoyen en 89 se renouvelle à l’identique sous la Commune, sous la IIIe République et durant l’épuration de l’après-Guerre. Les procédés sont les mêmes et les postures deviennent des réflexes. L’histoire devenue cohérente rend intelligible, à travers ses répétitions, l’entêtement de manœuvriers qui cherchent à réaliser pleinement le grand œuvre révolutionnaire. Certes, les marionnettistes qui, dans l’ombre, manipulent le citoyen ne sont presque jamais désignés. Jean de Viguerie évoque çà et là le travail de la franc-maçonnerie. Mais il suggère seulement, donne à comprendre, dessine des perspectives. Au lecteur de compléter le travail.
Naissance de la commune
Il n’y a pas de citoyen sans l’idée d’une « grande association », manifestation de la volonté générale. Historiquement, la naissance de la « commune » accompagne celle du citoyen, de façon simultanée.
Les idéologues ont le désir de rendre toute sa valeur à la volonté individuelle. La législation entend réduire l’écart État-citoyen. Les corporations sont supprimées. La volonté propre du citoyen, explique-t-on, se confondait « avec les cris et les vœux de la petite corporation dont il était membre ». L’individu, dont la voix se perd dans le grand tout de la volonté générale, doit en outre se soumettre à cette même volonté. Il abdique et s’efface dans cette grande association. Concrètement, le citoyen obéit, ou doit obéir, sans discuter. Les conscriptions de février 1793 décidées par la Convention ordonnent la levée de 300 000 hommes. Ce n’est plus un appel aux volontaires mais une réquisition.
• L’homme et le citoyen
Jean de Viguerie présente une intéressante étude de texte de la Déclaration des Droits de l’homme. Il analyse le lexique utilisé et distingue deux termes : « homme » et « citoyen ». Le premier est pourvu de tous les droits. Mais c’est une abstraction : il n’existe pas. Le deuxième n’a que des devoirs : il se consacre – corps et âme – à la « patrie », terme flatteur mis pour « république » – laquelle n’a aucun lien avec l’État ou la terre. Les termes « citoyen » et « patrie » renvoient l’un à l’autre, et sont fondés sur une ambiguïté. L’individu n’a aucun droit. Il sert le gouvernement révolutionnaire, et la « patrie », confondue avec l’État ou la terre, constitue son unique fin.
D’où les raisonnements hallucinants d’un Robespierre qui définit la vertu du citoyen comme une application à bien guillotiner les ennemis de la République. Selon lui, la « Terreur » est une « émanation de la vertu » ! Déjà on parle de « bon citoyen » : expression dont la sémantique, constamment renouvelée selon les circonstances et les opportunités, sert à cautionner les lois iniques de la République.
• Le citoyen au service de la commune
Lorsque le soulèvement de la Vendée militaire met en péril l’unité et l’intégrité de la République, elle envoie bien sûr les colonnes infernales, mais elle exige également des citoyens qu’ils jouent la comédie de la fraternité, pour assurer dans l’opinion publique l’idée d’une inaltérable unité.
C’est le « baiser fraternel » ou « baiser fédéraliste » que le représentant légal donne aux citoyens méritants. Elle fait servir des banquets à peine imaginables. Elle exige que les citoyens s’honorent entre eux de l’appellation « citoyen », en remplacement du trop connoté « monsieur ». L’actualité récente offre de nombreux exemples de semblables appels à l’unité républicaine contre tout ce qui peut fragiliser le « socle des valeurs ».
• Quand apparaît pour la première fois la « religion laïque » évoquée par Peillon
La République exige une allégeance absolue aux valeurs qu’elle impose. Le clergé français ne se soumet pas ? Toute la hiérarchie catholique réfractaire est vouée à l’extermination. Dès son berceau, la République est antichrétienne. Puisqu’elle ne peut républicaniser entièrement la religion catholique, elle cherche à toute force à déraciner la foi dans l’âme des citoyens. L’objectif est que le citoyen se donne corps et âme à la République.
« J’ai toujours pensé, dit Thibaudeau, qu’il fallait que l’enfant en ouvrant les yeux ne vît que la patrie, et que jusqu’à la mort il ne vît plus qu’elle. » Rousseau : « Un enfant, en ouvrant les yeux, doit avoir la patrie et jusqu’à la mort ne doit plus avoir qu’elle. »
Pour remplacer la vraie religion, on sacralise la loi et les valeurs républicaines. On invente des simulacres de culte. On veut s’approprier l’homme tout entier.
Le mot de Vincent Peillon saluant l’avènement d’un homme nouveau n’a donc rien d’anecdotique. La révolution, à l’œuvre depuis sa naissance, tente d’achever ce qu’elle n’a pas obtenu dès ses débuts. L’Histoire du citoyen ne rappelle pas seulement le passé : elle explique la réalité des débats parlementaires actuels. Mais elle indique aussi par les lignes de fuite ce que sera notre avenir.
Sébastien Colinet
Jean de Viguerie, Histoire du citoyen, Paris, Via Romana,



