La Famille des chanteurs Trapp
Connaissez-vous « La mélodie du bonheur » ?
— Bien sûr !
— Et l’histoire de la famille des chanteurs Trapp ?
— Non.
— C’est pourtant l’histoire authentique de cette famille autrichienne, obligée de fuir son pays passé sous la botte germanique, et qui va gagner sa vie aux États-Unis en y organisant des tournées de concerts.
C’est ainsi que la quatrième de couverture plante le décor.
Dans ce livre, La famille des chanteurs Trapp, Maria-Augusta Von Trapp raconte (en 1948) la vie d’une famille catholique autrichienne de la région de Salzbourg, qui va connaître un destin extraordinaire parce qu’elle a obéi à l’ordre de Notre-Seigneur : « Recherchez d’abord le Royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. »
Une famille sans maman
Le baron Georg Von Trapp, héros de la Première Guerre mondiale, est veuf depuis trois ans avec sept enfants, dont une petite fille maladive et fragile du cœur.
Plusieurs gouvernantes se sont succédé dans la villa du baron, mais aucune n’a satisfait le maître des lieux. Il a alors l’idée de demander à la mère abbesse de l’abbaye voisine l’aide d’une religieuse enseignante pour instruire sa petite fille qui ne peut pas aller à l’école.
Or, dans cette vénérable maison, une jeune postulante, Maria, pleine du désir de se donner à Dieu, se considère comme « le mouton noir de la communauté » (p. 12). Vive enfant de la montagne, elle a du mal à se plier à la vie régulière bénédictine : « Sauter par-dessus les petites cheminées sur le toit plat de l’école ne sied pas à une aspirante de l’ordre sacré de Saint-Benoît ! » (p. 12). De plus, sa santé se détériore.
Pour répondre à la demande du baron, la bonne mère abbesse pense immédiatement à Maria. C’est le cœur serré que la jeune femme accepte la volonté de Dieu, avec la ferme espérance de se retrouver quelques mois plus tard dans ces chers murs douze fois centenaires : « Je jetai un dernier regard affectueux sur ses murs chéris, et je murmurai : Je reviendrai… bientôt » (p. 16).
C’était bien la volonté de Dieu qui l’appelait dans cette maison riche… mais triste, car il manquait la mère. Maria inonde la luxueuse demeure de joie, de chants… et de foi. Le baron, en effet, protestant de naissance, n’est « entré dans l’Église catholique que peu de temps avant » (p. 75).
Quant aux enfants, ils s’attachent très vite à la jeune gouvernante.
« La volonté de Dieu n’admet pas de pourquoi »
Les mois passent et Maria se réjouit de retrouver bientôt son couvent. Mais les enfants ne l’entendent pas ainsi et complotent :
Je suis juchée sur une échelle et je lave un grand lustre de cristal, raconte Maria. Ils me crient : « Papa dit qu’il ne sait pas si vous l’aimez un tant soit peu ! — Mais bien sûr que je l’aime ! » dis-je, l’esprit un peu absent car je n’ai jamais lavé de lustre.
Ils rapportent ceci à leur papa, qui tout heureux va trouver Maria :
Les enfants sont venus me voir ce matin pour me dire qu’ils avaient tenu conseil et en étaient venus à la conclusion suivante : le seul moyen de vous garder chez nous, c’est que je vous épouse. Je leur ai répondu que je le ferai volontiers, mais que je ne croyais pas que vous m’aimiez. Ils ont couru à vous et sont revenus, comme l’éclair, en me criant que vous aviez dit oui. Ne sommes-nous pas fiancés dorénavant ? [p. 63].
Maria ne sait que faire, quand elle a l’idée de demander conseil à sa maîtresse des novices :
J’ai une idée… Vous savez, dis-je vivement, j’ai une lumière que vous n’avez pas : ma maîtresse des novices. Tout ce qu’elle dit, je le considère comme venant de Dieu. Si c’est la volonté de Dieu… Laissez-moi aller le lui demander [p. 63].
Elle part immédiatement dans son cher couvent, et retrouve la maîtresse des novices puis la mère abbesse qui réunit toute la communauté pour demander à Dieu la lumière. Une heure après la réponse arrive, mais ce n’est pas ce qu’attendait Maria :
Nous avons prié le Saint-Esprit, nous avons tenu conseil, et il est devenu clair pour nous que c’est la volonté de Dieu que vous épousiez le capitaine et que vous soyez une bonne mère pour ses enfants [p. 64].
Maria se sent rejetée :
Les yeux secs, je me penche sur le gros anneau de l’abbesse ; comme une automate, je lis et relis les mots gravés autour de la grosse améthyste : « La volonté de Dieu n’admet pas de pourquoi » [p. 64].
Maria va donc servir « Dieu là où il a le plus besoin d’elle » (p. 67). Le 26 novembre 1927, elle devient la baronne Von Trapp.
Quand Maria n’était que gouvernante, elle avait fait cette prière à l’Enfant-Jésus : « Je vous remercie beaucoup de m’avoir envoyée dans cette maison. Veuillez m’aider à les attirer plus près de vous » (p. 52). En tant qu’épouse et mère, elle va s’y atteler avec beaucoup de générosité :
La plupart des cérémonies et coutumes, aussi anciennes que la chrétienté, sont nouvelles pour Georg et surtout pour les enfants. C’est magnifique de voyager avec eux dans ce pays de merveilles [p. 76].
Bientôt trois enfants viendront rejoindre la fratrie. Tout est à la joie !
Épreuve et bénédiction
« Et parce que tu étais agréable à Dieu, il a fallu que la tentation t’éprouvât » (Tobie 12, 13).
La crise financière de 1929 n’a pas épargné l’Autriche. Le baron se voit ruiné en voulant secourir une banque autrichienne.
Maria réagit en chrétienne : elle prie et fait prier pour trouver une solution, car il faut bien gagner sa vie. La lumière vient une nouvelle fois par les religieuses qui conseillent à Maria de proposer à des prêtres et à des étudiants de l’université catholique de Salzbourg de louer des chambres chez eux.
Cette épreuve leur permet d’avoir le Saint-Sacrement à demeure et la messe chaque jour, car un prêtre s’installe effectivement.
Le baron Von Trapp, ancien protestant, s’écrie alors : « Oui, nous sommes chanceux, et je ne voudrais pas qu’il en fût autrement ! » (p. 108). Maria corrige : « Ce n’est pas de la chance, c’est une bénédiction. »
La maison se remplit de professeurs et d’étudiants. Les soirées sont aussi intéressantes qu’animées.
Le chant et la musique, qui sont à l’honneur chez les Von Trapp, continuent, surtout à la chapelle, pendant la messe. Un jeune prêtre, l’abbé Wasner s’installe et guide définitivement ce qui va devenir « la famille des chanteurs Trapp ». Grâce à lui, les chants s’embellissent à tel point que la famille remporte le premier prix d’un concours de chant en groupe.
Ce qui n’était qu’un passe-temps devient vite une profession. Les programmes proposés sont magnifiques : Bach, Gibbons, Mozart, Palestrina…, et la famille devient célèbre : le chancelier autrichien Schuschnigg l’invite pour une réception, à Vienne. Puis les concerts s’enchaînent en Autriche et dans le reste de l’Europe. La famille a même l’honneur de chanter l’Ave Verum de Mozart pour le pape Pie XI.
Ce n’est pas seulement la beauté musicale que cette famille fait passer à l’assistance, c’est sa foi et son amour de Dieu :
Nous chantons à notre auditoire ce dont nos cœurs sont pleins : Dieu est si bon ! Et il est si bon pour nous tous [p. 120].
La gloire ou la foi
En mars 1938, l’Allemagne nationale-socialiste envahit l’Autriche. Tous connaissent le mépris et la haine qu’éprouve Hitler pour les catholiques, et spécialement pour les prêtres. Le camp de Dachau, où plus de 2 500 prêtres furent enfermés, l’atteste.
Le baron Von Trapp refuse courageusement de décorer sa maison de la swastika (croix gammée) ; les petites filles ne veulent pas chanter l’hymne national allemand à l’école, ni prononcer le salut hitlérien.
Le régime allemand propose cependant à l’ancien Korvettenkapitân (lieutenant de vaisseau) de la Première Guerre mondiale de « prendre le commandement des nombreux sous-marins neufs » (p. 131). C’est la chance d’une vie, le bien-être matériel assuré. Mais ce noble officier se souvient de son serment prononcé avant la guerre : « Avec l’Empereur, pour Dieu et mon pays » ; et il refuse : « Ce serait travailler contre Dieu et mon pays si je rompais mon vieux serment » (p. 132).
Dernière offre du régime national-socialiste : la famille est invitée à chanter à l’occasion de l’anniversaire d’Hitler. Elle refuse tout net : on ne chante pas pour un tyran qui mène une politique anti-catholique.
Pour assurer sa sécurité et conserver sa foi, la famille, accompagnée de l’abbé Wasner, quitte alors l’Autriche pour les États-Unis avec, comme assurance, la parole de Notre-Seigneur : « Recherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »
La promesse de Dieu tenue
La famille Von Trapp n’arrive pas cependant dans l’inconnu complet. Un imprésario l’aide. Ainsi, malgré les déboires et les difficultés du début, le succès accompagne ces chanteurs de motets et de chants folkloriques : Dieu veille sur ceux qui ont tout quitté pour lui. Ils réussissent même à acheter une propriété dans un site qui leur rappelle les Alpes autrichiennes. Ils y organisent des séjours musicaux et spirituels. Les vacanciers viennent passer quelques jours pour chanter et découvrent en même temps la beauté de la liturgie, et même la foi :
Dieu a mis ses chanteurs sur la terre, avec des chants tristes et joyeux, pour qu’ils touchent le cœur des hommes et les amènent au Ciel [d’après le poète Longfellow, cité p. 290].
Mais si la famille Von Trapp a quitté physiquement l’Autriche, elle y reste attachée par le cœur et, en 1947, elle agira pour aider la mère patrie occupée par les communistes.
Le récit s’achève par l’évocation de la mort du père de famille : une mort édifiante !
Un récit politiquement incorrect
Une militante des « droits des femmes » serait sans doute épouvantée en lisant cet ouvrage. Il va contre tout ce qu’elle proclame : une femme ne peut être heureuse qu’en s’affranchissant de toute règle : « Si je veux, quand je veux... »
Ici, nous voyons au contraire une jeune femme se soumettre d’abord à une vie religieuse stricte, puis s’en remettre à un aristocrate, ancien officier de l’Empire austro-hongrois, enfin s’attacher à dix enfants. Cette pauvre fille, dira la militante, court tout droit à la catastrophe, à la négation de sa personnalité ; elle n’assure pas son développement personnel !
Et pourtant il n’en est rien : Maria est heureuse.
Elle nous plonge dans le secret de son bonheur : Dieu occupe la première place dans sa vie et dans la famille. Toutes les décisions sont prises sous son regard ; tous les soucis lui sont confiés ; tous les moments de bonheur remontent à lui – et, bien sûr, devant un tel abandon, Dieu ne saurait oublier ses enfants !
Ce qui ressort, dans cette famille, c’est la joie, parce que tout est dans l’ordre voulu par le Créateur : le père est le chef de la famille ; il consulte son épouse et ses grands enfants avant de prendre toute grave décision :
Mes enfants – et la voix du père n’est pas celle de tous les jours –, mes enfants, il nous faut choisir, maintenant : voulons-nous garder les biens matériels que nous possédons encore […] ? Il nous faudra alors renoncer aux biens spirituels : notre foi et notre honneur. […] J’aime mieux vous voir pauvres et honnêtes. Si tel est notre choix, alors il faut partir. Êtes-vous d’accord ? [p. 133].
Loin d’être un tyran capricieux, ou un lâche mollasson, il commande avec bonté et justice : « Le chef de famille, silencieux mais toujours éloquent, veille sur les siens » (p. 331).
L’épouse et la maman inonde la maison de joie, de douceur et... de fermeté. Elle est la gardienne de l’honneur : la famille Trapp chante en costume traditionnel autrichien, ce qui n’est pas du goût de l’imprésario :
Ces robes longues, ces collets montants : […] Ne pouvez-vous pas vous procurer des vêtements convenables dans un magasin, pour qu’on puisse voir vos jambes dans des bas de nylon […] ? [p. 198].
En effet, avoue-t-il clairement : « La baronne n’a aucun sex appeal, ils ne seront jamais une véritable attraction ! » (p. 196).
Maria ne veut pas se ravaler, ni elle, ni ses filles, à un tel niveau : une attraction, comme des bêtes de foire ? Belle dignité, n’est-ce pas !
Cette protection de son honneur, loin de desservir la famille, lui permettra d’être respectée et accueillie dans les plus grandes salles de concert.
Les enfants, enfin, sont les dignes imitateurs de leurs parents : lorsque la crise financière oblige la famille à diminuer son train de vie, les aînés, habitués pourtant à une réelle aisance, acceptent, l’un, de travailler pour payer ses études, les autres, de s’atteler à des taches ménagères qu’ils ne faisaient pas auparavant.
Pas un murmure, pas un reproche. Après tout, on comprendrait que l’un ou l’autre des aînés grommelât quelque chose concernant le manque de prévoyance… De telles accusations ne les effleurent même pas [p. 108].
Dieu étant le Roi des cœurs et des intelligences, la famille est heureuse, car les croix sont portées avec l’Ami.
Ce livre, très agréable à lire, plein d’humour et au style alerte, mérite d’être dans toutes les bonnes bibliothèques.
Stéphanie Dénéchaud
Maria-Augusta Von Trapp, La Famille des chanteurs Trapp, Compiègne, éditions Sainte-Philomène, 4e trimestre 2014, 332 p., 25 €.
[A savoir. : Ce livre est de beaucoup supérieur au film tourné en 1965 sous le titre « La mélodie du bonheur ».]

