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Saint Thomas d’Aquin

 

 

 

Ce texte en l’honneur du Docteur angélique et des études chrétiennes reproduit un sermon prononcé à Avrillé pour la fête de saint Thomas d’Aquin, le 7 mars 2015.

Le Sel de la terre.

 

 

 

Thomas d’Aquin fut une lumière placée par moi au-dessus du Corps Mystique de la sainte Église pour dissiper les ténèbres de l’erreur.

Sainte Catherine de Sienne, Dialogue [1].

 

 

Saint Thomas, patron céleste des études chrétiennes

 

Le 4 août 1880, en la fête de notre bienheureux père saint Dominique, et après avoir consulté la sacrée congrégation des Rites, le pape Léon XIII publiait le bref Cum hoc sit instituant saint Thomas d’Aquin patron des universités, académies, collèges et écoles catholiques. La fête en était fixée au 13 novembre [2].

 

— Motifs justifiant le patronage de saint Thomas sur les études chrétiennes

 

Cette décision du pape faisait suite à son encyclique Æterni Patris, sur la restauration de la philosophie chrétienne selon les principes de saint Thomas, écrite un an auparavant, le 4 août 1879. Ce patronage devait en être le couronnement, et Léon XIII en assignait trois motifs :

1. Sa doctrine est si vaste qu’elle contient, comme une mer, toute la sagesse qui découle des anciens. Tout ce qui a été dit de vrai, tout ce qui a été sagement discuté par les philosophes païens, par les Pères et les docteurs de l’Église, par les hommes supérieurs qui florissaient avant lui, non seulement il l’a pleinement connu, mais il l’a accru, complété, classé avec une telle perspicacité, avec une telle perfection de méthode et une telle propriété des termes, qu’il semble n’avoir laissé à ceux qui le suivaient, que la faculté de l’imiter en leur ôtant la possibilité de l’égaler.

2. Il y a encore ceci de considérable : c’est que sa doctrine étant formée et comme armée de principes d’une grande largeur d’application, elle répond aux nécessités, non pas d’une époque seulement, mais de tous les temps, et qu’elle est très propre à vaincre les erreurs sans cesse renaissantes. Se soutenant par sa propre force et par sa propre valeur, elle demeure invincible et cause aux adversaires un profond effroi. Il ne faut pas moins apprécier, surtout au jugement des chrétiens, l’accord parfait de la raison et de la foi [dans les œuvres de saint Thomas]. [...]

3. Enfin, le Docteur Angélique, s’il est grand par la doctrine, ne l’est pas moins par la vertu et par la sainteté. Or la vertu est la meilleure préparation pour l’exercice des forces de l’esprit et l’acquisition de la science ; ceux qui la négligent s’imaginent faussement avoir acquis une science solide et fructueuse, parce que « la science n’entrera pas dans une âme mauvaise, et qu’elle n’habitera pas dans un corps soumis au péché » (Sap 1, 4) [3].

Pie XI a d’ailleurs consacré toute une très belle encyclique, Studiorum Ducem [4], pour montrer le lien entre les études ecclésiastiques et la sainteté, à l’exemple de saint Thomas d’Aquin.

Saint Thomas eut une sagesse proportionnée à sa sainteté ; une sainteté qu’il avait d’ailleurs à un degré supérieur, spécialement à partir du moment où les anges avaient ceint ses reins du cordon de la chasteté. C’est, en effet, le fruit spécial de la chasteté,  d’éclairer l’intelligence ; et la conséquence de l’impureté d’obscurcir l’esprit. Saint Thomas fut si exempt des feux de la concupiscence, qu’il reçut une intelligence des choses divines semblable à celle des anges qui n’ont pas de corps. C’est pour cela qu’on l’appelle le Docteur angélique.

 

— Saint Thomas, fruit de l’Ordre des Frères Prêcheurs

 

En même temps, il ne faut pas séparer saint Thomas de l’Ordre religieux auquel il appartenait. L’Ordre des Prêcheurs fut pour saint Thomas le terreau où il put donner toute sa mesure. L’équilibre entre la pratique des vœux de religion,  les observances monastiques, l’office choral, et l’étude contemplative ordonnée à la prédication pour le salut des âmes, c’est tout cet ensemble qui lui permit d’élaborer sa doctrine angélique. Mais comme un religieux n’agit que par obéissance, il faut mentionner aussi les supérieurs de saint Thomas :

Ne doit-on pas reconnaître qu’ils ont dirigé aussi parfaitement que possible Thomas d’Aquin dans sa vocation scientifique. Voici un esprit supérieur, un génie qui, dans la période de son développement, n’a pas été contrarié par les siens. Le fait est assez rare dans l’histoire, même celle des Ordres religieux, pour qu’il mérite d’être signalé et proposé en exemple [5].

Parmi les supérieurs de saint Thomas auxquels nous devons rendre hommage, citons spécialement les maîtres généraux sous lesquels il mena sa vie religieuse [6] et saint Albert-le-Grand (1206-1280), son maître des études à Cologne.

On peut dire que saint Thomas d’Aquin est la plus belle fleur, le plus beau fruit de l’Ordre de saint Dominique, Ordre dont la mission dans l’Église est de répandre la lumière de la vérité et de combattre les erreurs afin de sauver les âmes.

 

 

Saint Thomas d’Aquin dans le combat actuel

 

Tout ceci doit nous faire comprendre l’importance de saint Thomas d’Aquin dans le combat actuel :

Nous n’avons pas le droit d’aller contre l’esprit de l’Église qui s’est appuyée sur saint Thomas tout au long de son histoire, disait Mgr Lefebvre. Le bon Dieu a suscité ce Docteur admirable, l’Église et les papes l’ont confirmé, proclamant la force de saint Thomas d’Aquin pour réfuter les erreurs et les hérésies. Puisque notre temps est un temps d’hérésies et d’erreurs, nous n’avons pas le droit de négliger les directives des papes. [...] Aujourd’hui, dans les Universités romaines, on voit fleurir toutes les théories possibles et imaginables. C’est l’œcuménisme introduit dans la philosophie, l’égalité de toutes les théories. On considère saint Thomas comme un système qui a régné pendant quelque temps, puis on passe à un autre [7] !

 

Étude

 

— Saint Thomas d’Aquin, premier remède au modernisme

 

Le pape saint Pie X, dans son encyclique Pascendi du 8 septembre 1907, donne comme premier remède au modernisme l’étude de la philosophie et de la théologie de saint Thomas :

En ce qui regarde les études, Nous voulons et ordonnons que la philosophie scolastique soit mise à la base des sciences sacrées. [...] Et quand Nous prescrivons la philosophie scolastique, ce que Nous entendons surtout par là – ceci est capital – c’est la philosophie que nous a léguée le Docteur angélique [8].

Saint Pie X précisera encore sa pensée dans son motu proprio Doctoris Angelici du 29 juin 1914, sur l’étude de la doctrine de saint Thomas d’Aquin :

Il s’est trouvé, parce que Nous avions dit qu’il fallait surtout suivre la philosophie de Thomas d’Aquin sans dire qu’il fallait la suivre uniquement, que plusieurs se sont persuadés qu’ils obéissaient à Notre volonté ou, à tout le moins, qu’ils ne lui étaient pas contraires, s’ils prenaient indistinctement pour s’y tenir, ce que tel autre des docteurs scolastiques a enseigné en philosophie, bien que cela fut en opposition avec les principes de saint Thomas. Mais en cela, ils se sont grandement trompés. Lorsque Nous donnions aux Nôtres saint Thomas comme chef de la philosophie scolastique, il va de soi que Nous avions voulu surtout l’entendre de ses principes sur lesquels, comme sur ses fondements, cette philosophie repose. [...] Si la doctrine de quelque auteur ou de quelque saint a été jamais recommandée par Nous ou par Nos prédécesseurs avec des louanges particulières, [...] il est aisé de comprendre qu’elle a été recommandée dans la mesure où elle s’accordait avec les principes de Thomas d’Aquin ou qu’elle ne s’y  opposait en aucune manière [9].

Et saint Pie X en donne la raison définitive :

Nous avons voulu que tous ceux qui travaillent à enseigner la philosophie et la théologie sacrées fussent avertis que s’ils s’éloignent de Thomas d’Aquin d’un seul pas surtout dans les choses de la Métaphysique, ce ne serait point sans un grand détriment [10].

L’Église avait d’ailleurs pris des mesures précises à ce sujet. Le code de Droit canonique de 1917 oblige les professeurs des séminaires ainsi que leurs élèves à « tenir en philosophie et en théologie, la méthode, la doctrine et les principes de saint Thomas » (C. 1366 § 2). Dans l’Ordre dominicain, les constitutions prescrivaient même aux professeurs, prédicateurs, maîtres des novices et des frères étudiants, etc., de faire le serment de tenir cette doctrine. La doctrine de saint Thomas est la doctrine de l’Église ; et l’Église tient pour suspects tous ceux qui s’en écartent.

 

— Dérive de l’Église postconciliaire

 

Loin de saint Thomas, l’intelligence n’a plus de repères, elle s’égare. C’est le spectacle que donne l’Église conciliaire.

Que penser du nouveau Code de Droit canon de 1983 qui ne mentionne même pas explicitement saint Thomas d’Aquin à propos des études philosophiques dans les séminaires [11] ?

Que dire aussi de cet aveu du cardinal Ratzinger devenu Benoît XVI :

J’avais du mal à comprendre saint Thomas d’Aquin, dont la logique cristalline me paraissait bien trop fermée sur elle-même, trop impersonnelle et trop stéréotypée [12].

En d’autres temps, il aurait été écarté des Ordres.

 

— Lire saint Thomas dans le texte

 

Poursuivant sa pensée, saint Pie X insiste sur la lecture de saint Thomas dans le texte même :

Il faut absolument que, revenant à l’ancienne coutume dont il n’eût jamais fallu s’écarter, il y ait des cours sur la Somme théologique elle-même, pour ce motif que ce livre commenté rende plus facile l’intelligence et l’illustration des Décrets solennels de l’Église enseignante et de ses Actes venus par la suite. Car, après le bienheureux saint Docteur, aucun Concile n’a été tenu par l’Église dans lequel lui-même n’ait été présent avec les richesses de sa doctrine. C’est que l’expérience de tant de siècles a fait connaître, et il devient chaque jour plus manifeste, combien vraie était cette affirmation de Notre prédécesseur Jean XXII [13] : « [Thomas] a plus éclairé l’Église que tous les autres docteurs, et, dans ses livres, l’homme profite plus en une année que durant tout le temps de sa vie dans la doctrine des autres » [14].

Outre la nécessité de lire saint Thomas dans le texte, retenons ici deux choses :

— le concile Vatican II a été le seul qui ne s’est pas appuyé sur la doctrine du Docteur angélique, d’où le désastre qui en a découlé ;

— saint Pie X lie l’étude de saint Thomas à celle des Actes du Saint-Siège : c’est ce qui a manqué à trop de thomistes à notre époque. S’appuyant sur les principes du Docteur angélique, les papes – jusqu’à Pie XII inclus – ont étudié avec soin les erreurs modernes et les ont condamnées. Ces enseignements ont été trop souvent ignorés, et la méconnaissance de ces textes pontificaux est une cause importante du manque de réaction dans l’Église en face de ces erreurs, qui ont fini par triompher à l’occasion du concile Vatican II.

C’est pourquoi Mgr Lefebvre, pour « transmettre dans toute sa pureté doctrinale, dans toute sa charité missionnaire, le sacerdoce catholique de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tel qu’il l’a transmis à ses Apôtres et tel que l’Église romaine l’a transmis jusqu’au milieu du XXe siècle [15] », a inséré, dans la première année de spiritualité des séminaristes, des cours sur les Actes du Magistère concernant les erreurs modernes, qu’il donnait lui-même dans les débuts [16].

 

Prédication

 

Mais l’étude de la doctrine de saint Thomas doit, elle-même, pour les prêtres, et spécialement pour les Prêcheurs, être la source principale de leur prédication.

Il s’agit de se nourrir de cette doctrine pour alimenter sa contemplation et son amour de Dieu, et pour livrer ensuite aux âmes ce que cette étude priante a appris. Saint Thomas lui-même, en vrai fils de saint Dominique, avait donné sa vie pour le salut des âmes, et c’est lui qui a donné sa devise à l’Ordre des Prêcheurs : « Contemplari, et contemplata aliis tradere », contempler et transmettre aux autres ce qu’on a contemplé.

Ce serait une grave erreur et un grand détriment pour les fidèles, de penser que saint Thomas n’est réservé que pour les prêtres ; et que, pour la prédication, il suffit de s’en tenir à des exhortations morales ou à des considérations qui font surtout appel aux sentiments :

Ne croyons pas que saint Thomas soit loin de l’esprit des fidèles et loin de la foi qu’ils doivent avoir, ce n’est pas vrai du tout, écrivait encore Mgr Lefebvre. La philosophie et la théologie de saint Thomas sont la vérité. N’allons pas dire que la vérité telle qu’elle est exposée dans sa simplicité, dans sa clarté, dans sa logique, ne peut pas être comprise par les fidèles. Ce serait à désespérer de parler aux fidèles ! Évidemment, il faut savoir l’exprimer, l’exposer, mais ses principes sont admirables [17].

Le père Garrigou-Lagrange rapporte avoir connu une petite sœur converse contemplative qui n’avait aucune culture humaine, mais qui était spiritualisée par les épreuves intérieures :

Elle avait trouvé, parmi les saints, deux grands amis : saint Thomas d’Aquin et saint Albert-le-Grand. Elle qui n’avait absolument aucune culture philosophique ou théologique, aimait à lire comment ces saints priaient, et souvent elle s’adressait à eux en disant : « Ils sont de grands docteurs de l’ Église, ils éclairent les âmes qui le leur demandent ». De fait, continue le père Garrigou-Lagrange, saint Thomas lui montrait où devait la conduire l’obscur tunnel qu’elle traversait. Et saint Thomas a souvent éclairé ainsi les âmes éprouvées qui font appel à lui [18].

Nous avons connu, à Écône, Mgr Lefebvre, arrivant en conférence spirituelle avec pour seul livre un volume de la Revue des Jeunes de saint Thomas [19], et commentant un article de la Somme. Ce sont les conférences qui plaisaient le plus aux frères du Séminaire.

Il n’était pas rare, au couvent d’Avrillé, de surprendre notre frère Marie-Joseph [20] plongé dans un de ces mêmes volumes. Il aimait en particulier le traité de la charité.

 

 

Conclusion

 

Demandons à Notre-Seigneur ce que l’Église nous fait demander spécialement dans l’oraison et la postcommunion de la fête de saint Thomas :

Da nobis et quæ docuit, intellectu conspicere : donnez-nous de contempler ce qu’il a enseigné – c’est-à-dire de nous nourrir de sa doctrine ;

et quæ egit imitatione complere ; ut actus exterius piæ operationis excrescant : donnez-nous de lui ressembler, pour que se multiplient les actes de nos bonnes œuvres ; en sachant que la première œuvre de miséricorde consiste à enseigner aux âmes la doctrine de vérité : docere ignorantes.

 

 


[1] — Dieu parlant à sainte Catherine de Sienne dans le Dialogue, « Traité de l’oraison », ch. 26.

[2] — Elle a été supprimée par Jean XXIII.

[3]Lettres Apostoliques de S. S. Léon XIII, Paris, Maison de la Bonne Presse, tome 1, p . 113 et 115.

[4] — Lettre encyclique Studiorum Ducem, du 29 juin 1923, à l’occasion du sixième centenaire de la canonisation de saint Thomas d’Aquin.

[5] — L. H. Petitot O.P., Saint Thomas d’Aquin, Éditions Revue des Jeunes, 1923, p. 52.

[6] — Il s’agit des bienheureux Jean-le-Teutonique (1241-1252), Humbert-de-Romans (1254-1263) et Jean de Verceil (1264-1283).

[7] — Mgr Lefebvre, L’Esprit de nos statuts, Retraite prêchée aux séminaristes à Écône en septembre 1988, 4e conférence.

[8]Documents Pontificaux de Sa Sainteté Saint Pie X, Publications du Courrier de Rome, 1993, tome 1, Encyclique Pascendi Dominici Gregis, p. 461.

[9]Documents Pontificaux de Sa Sainteté Saint Pie X, ibid., tome 2, motu proprio Doctoris Angelici, p. 578-580.

[10] — Motu proprio Doctoris Angelici, ibid., p. 579.

[11] — « La formation philosophique doit s’appuyer sur son patrimoine toujours valable, et tenir compte des progrès de la recherche philosophique » (C. 251). On ne peut être plus vague.

[12] — Joseph Ratzinger, Ma Vie, Paris, Fayard, 1998, p. 51.

[13] — Jean XXII, Allocution au Consistoire à l’occasion de la canonisation de saint Thomas, année 1328.

[14] — Saint Pie X, motu proprio Doctoris Angelici, ibid., p. 580.

[15] — Mgr Lefebvre, Itinéraire spirituel à la suite de saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique, Éditions Iris, 2010, Préface, p. 7 (Troisième édition).

[16] — Ces cours ont été édités en livre, sous le titre : C’est moi, l’accusé, qui devrais vous juger (Clovis, 2014).

[17] — Mgr Lefebvre, L’Esprit de nos statuts, ibid.

[18] - P. Garrigou-Lagrange O.P., Les Trois âges de la vie intérieure, Paris, Cerf, 1951, Tome II, Quatrième Partie, chapitre IV, p. 507 (note 2).

[19] — Texte latin-français de la Somme théologique, avec commentaires, en plusieurs volumes.

[20] — Frère convers rappelé à Dieu en 2001.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 92

p. 202-208

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