La racine philosophique des erreurs modernes
d’après l’encyclique Pascendi
par Mgr Richard Williamson
Mgr Richard Williamson a entrepris de résumer toutes les grandes encycliques pontificales sur les erreurs modernes [1]. Parmi elles, Pascendi dominici gregis de saint Pie X sur le modernisme (du 8 septembre 1907) a une place à part : c’est sans conteste la plus importante de toutes et la plus nécessaire à connaître car elle va au fond du problème et remonte aux principes mêmes des erreurs actuelles.
Ces principes relèvent d’abord de la philosophie. La racine de l’erreur moderniste et des erreurs qui en dépendent est philosophique. C’est pourquoi l’encyclique Pascendi commence par étudier « le philosophe moderniste », dont elle applique ensuite les principes au « croyant » et au « théologien » et, au-delà, à « l’historien », au « critique », à « l’apologète » et au « réformateur ».
L’analyse proposée par Mgr Williamson s’attache donc d’abord à exposer « la clef de Pascendi », c’est-à-dire l’erreur philosophique qui est à la racine du modernisme. Cette erreur, c’est l’idéalisme kantien.
Au terme de cette étude préliminaire, on sera à même de saisir la division de l’encyclique présentée en deux schémas successifs :
1) le plan d’ensemble de toute l’encyclique ;
2) le plan détaillé de ce qui est le « cœur » de Pascendi, c’est-à-dire l’examen des paragraphes qui traitent du philosophe, du croyant et du théologien modernistes.
Enfin, dans un tableau récapitulatif, l’auteur montre les ravages du subjectivisme introduit par le modernisme dans tous les domaines de la doctrine et de la vie de l’Église : la mise en regard de la vérité catholique et du subjectivisme moderniste fait clairement apparaître la nature et la gravité de chacune des erreurs dénoncées.
La numérotation donnée dans les schémas correspond à celle de l’édition officielle en langue française (saint Pie X, Pascendi dominici gregis, traduction française, Libreria Editrice Vaticana [2]).
Les schémas reproduisent, avec quelques légères adaptations, l’ancienne édition (anglaise) publiée dans les années 1990, combinée avec la version française manuscrite de 2014.
Les commentaires ont été rédigés à partir de l’audition des conférences de Mgr Williamson et revus par ses soins.
Nous remercions vivement Mgr Williamson de nous avoir permis l’édition de ces travaux dont l’importance n’échappera pas à tous ceux qui comprennent les enjeux doctrinaux de la crise actuelle.
Le Sel de la terre.
Pascendi : « Un document sensationnel ; la doctrine que l’Église oppose à la Révolution »
« Il est frappant de voir que notre combat est exactement celui des grands catholiques du 19e siècle depuis la Révolution, et le combat des papes Pie VI, Pie VII, Pie VIII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, saint Pie X, jusqu’à Pie XII. Or en quoi se résume-t-il ? C’est Quanta Cura et le Syllabus de Pie IX, et Pascendi dominici gregis de saint Pie X. Ce sont des documents sensationnels, qui d’ailleurs ont fait choc en leur temps, et qui ont opposé la doctrine du Saint-Siège devant les erreurs modernes. C’est la doctrine que l’Église a opposée aux erreurs qui se sont manifestées au cours de la Révolution, particulièrement dans la déclaration des Droits de l’homme.
« Or c’est le même combat que nous livrons aujourd’hui : il y a les pro-Syllabus, les pro-Quanta Cura, les pro-Pascendi et il y a ceux qui sont contre. C’est tout simple.
« Ceux qui sont contre ces documents adoptent les principes de la Révolution, les erreurs modernes. Ceux qui sont pour demeurent dans la vraie foi catholique. »
Mgr Marcel Lefebvre [3].
1. La clef de Pascendi
Avant d’être une hérésie théologique, le modernisme est une erreur philosophique. Cette erreur est double : il s’agit de l’agnosticisme phénoméniste et de l’immanence vitale, que l’encyclique expose en ses débuts (nº 6-7).
Cette erreur provient d’une fausse conception de la connaissance humaine : la conception idéaliste introduite par le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804). Ainsi, pour saisir le cœur de l’hérésie moderniste dénoncée par Pascendi, faut-il comprendre la théorie kantienne de la connaissance : telle est la clef de l’encyclique.
L’enjeu doctrinal posé par l’encyclique relève donc de ce qu’on appelle en philosophie « la critique de la connaissance ».
Trois questions se posent à l’homme confronté au réel qui l’entoure :
– La première est de savoir si l’esprit humain est capable d’atteindre la vérité ou, ce qui revient au même, s’il a des certitudes légitimes.
Si l’on désespère d’atteindre jamais la vérité dans aucun domaine, on est sceptique. La position contraire est le dogmatisme : elle consiste à soutenir que nous pouvons connaître la vérité et que nous l’atteignons dans certains cas.
Dès lors qu’on rejette la position sceptique (qui est la négation de toute philosophie et même de toute pensée) deux nouvelles questions se posent :
– Par quel moyen connaissons-nous la vérité ? Par l’expérience, unique source de nos connaissances, répond l’empirisme. Par la raison, répond le rationalisme, car elle seule peut saisir des vérités nécessaires et universelles.
– La seconde question concerne l’objet connu : qu’est-ce que nous pouvons connaître, le réel ou bien nos idées ? L’idéalisme prétend que l’esprit est clos, enfermé en lui-même et qu’il ne peut connaître que ses propres idées. Le réalisme soutient que nous pouvons connaître le réel, c’est-à-dire l’être existant en soi, hors de notre esprit.
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Le philosophe Emmanuel Kant a voulu concilier l’empirisme de David Hume (l’homme ne peut connaître que les phénomènes sensibles par la seule expérience) et le rationalisme scientifique d’Isaac Newton. Ce faisant, il a fondé l’idéalisme : la raison humaine étant incapable de connaître ce qui est au-delà des phénomènes, c’est-à-dire les « choses en soi », elle ne connaît que ses propres idées ; la science est donc une construction de la raison, un pur « objet de pensée », élaboré sur le modèle mathématique.
Mais avant d’en venir à l’explication de la théorie kantienne, il faut exposer la doctrine aristotélicienne de la connaissance.
L’ensemble est résumé dans le schéma reproduit ci-après :
– la colonne du milieu intitulée « connaissance humaine » donne le status questionis (l’état de la question) ;
– la colonne de gauche synthétise la position réaliste d’Aristote ;
– la colonne de droite résume le délire idéaliste de Kant.

1. Il faut commencer la lecture du schéma par la colonne du milieu, intitulée « connaissance humaine ».
L’homme est la plus compliquée des créatures, et dans son être (il est corps et esprit), et dans son agir (chez lui, connaître et aimer combinent la matière et l’esprit). La connaissance humaine est donc à la fois une sensation (connaissance par les sens) et une intellection (connaissance par l’intelligence).
Toute connaissance commence par la sensation (les anciens scolastiques disaient : Nihil in intellectu quod non prius in sensu – il n’y a rien dans l’intelligence qui ne soit d’abord dans les sens).
Ainsi, en présence du dessin ci-contre, nous commençons par voir. Que voyons-nous ? Nous voyons huit traits ou lignes et de petits ronds en forme de taches. « Nous voyons » : c’est une sensation ; et ce que nous voyons, ce sont des données sensibles.
Si, maintenant, nous demandons : « Qu’est-ce que c’est ? » L’auteur du dessin répondra : « C’est une girafe qui passe derrière une fenêtre ». Cela nous fait rire, parce que notre intelligence a brusquement réalisé : nous avons « intelligé » ce que signifiaient les traits et les petits ronds visibles. L’intelligence a « lu dans » (intus-legere) les données sensibles ce qu’elles contenaient d’intelligible.
Passons au schéma :
L’objet connu (un petit bonhomme) est représenté avec un pourtour extérieur de couleur brune : ce sont les données sensibles, ce qui tombe sous les sens (les « phénomènes sensibles »).
A l’intérieur de cet objet matériel concret, en bleu, il y a « quelque chose de plus que la matière », quelque chose d’intelligible, c’est-à-dire que l’intelligence seule pourra atteindre : l’essence ou la « quiddité » de la chose matérielle, comme disent les philosophes.
Les sens livrent donc à l’esprit un « paquet phénoménal » (phainomenon, en grec : « ce qui apparaît »), c’est-à-dire l’objet tel qu’il est « perçu » par les sens, ce qui résulte de la combinaison des diverses sensations externes (vue, ouïe, toucher, etc.). L’esprit reçoit ce « paquet » et l’« ouvre » pour
connaître ce qu’est la chose, c’est-à-dire qu’il saisit ce qu’il y a d’intelligible dans le sensible, la « forme » intelligible de la chose qui est comme enrobée dans sa matière sensible (cette opération s’appelle l’abstraction formelle).
Une comparaison (voir l’encadré dans le schéma) aidera à comprendre :
