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Cotignac et la mission divine de la France

 

 


"Tu aimeras le pays où tu es né. »

Ce commandement de la chevalerie pourrait paraître dénué de sens voire déplacé aujourd’hui. Voyons, quelle France pouvons-nous donc encore aimer ? La réponse existe. Il est une France qui demeure aimable, c’est celle que Dieu a rendue telle en la couvrant de dons – et « les dons de Dieu sont sans repentance [1] ».

Cette France que les Français ont reniée est à retrouver, à réapprendre – on n’aime que ce que l’on connaît. Les siècles d’histoire se sont accumulés, les délicatesses divines aussi, et l’on pourrait être pris de vertige à la perspective de se réassimiler cet héritage national écrasant. Mais Dieu sait que nous avons la mémoire courte et il a comme résumé, condensé ses bienfaits autour d’un village de Provence au caractère sec, ardu, sauvage : Cotignac ; mieux : autour d’un seul siècle : celui appelé à tort ou à raison le Grand Siècle ; mieux encore : autour d’un seul centre de grâces : son Sacré-Cœur, enchâssé entre saint Joseph et sa très sainte Mère.

Élise Humbert se propose de retracer les événements qui rayonnent depuis ce petit village. Cotignac et la mission divine de la France permet de réfléchir sur les miséricordes divines, les infidélités nationales et le regard que nous pouvons poser sur ces deux réalités antagonistes.

 

Si les plus augustes princes ont fait à Cotignac l’honneur d’un pèlerinage, c’est que de plus augustes visiteurs célestes les y ont précédés : saint Michel, sainte Catherine et saint Bernard, entourant la Vierge Marie (1519) ; enfin saint Joseph (7 juin 1660), chef de la sainte Famille et premier modèle des rois chrétiens. Marie conduit à Joseph, et Joseph conduira au Sacré-Cœur de Jésus. L’on remarquera par contraste la condition humble et obscure des confidents du Ciel : à Cotignac, le bûcheron Jean de la Baume et le berger Gaspard Ricard ; à Paris, le « petit » frère Fiacre et la sœur Anne-Marie de Jésus crucifié.

L’objet de ces interventions célestes est la naissance miraculeuse de Louis XIV et la demande de consécration de la France à Notre-Dame et au Sacré-Cœur. Mais c’est aussi, plus largement, un appel à la France et le renouvellement d’une mission : celle de défendre l’Église, de lutter contre l’hérésie (protestante en particulier) et d’honorer publiquement la Passion du Sauveur. Dieu semble s’être choisi un pays pour « porter son Nom aux nations [2] » ; ce qui se passe autour de Cotignac est en quelque sorte le renouvellement du baptême de Clovis, de la chrétienté formée par saint Louis, du salut apporté par Jehanne. L’auteur attire l’attention sur les signes et coïncidences qui relient entre eux les événements surnaturels du royaume de France, à commencer par le débarquement de sainte Marie Madeleine et des premiers apôtres en Provence précisément, d’où déjà se répandrait la sève du Christ.

 

Tout cela est bien beau mais quelle fut alors la réponse de la terre au Ciel ?

Il y eut celle des justes (mentionnée principalement dans les chapitres 13 et 14, p. 105-113) : la mortification suppliante d’un frère Fiacre dans l’entourage d’Anne d’Autriche (on le voit prier pour « adoucir l’âme du roi », p. 70) ou la solennelle consécration de la France par Louis XIII, que nous renouvelons chaque année à la procession du 15 août.

Mais hélas, il y eut aussi celle qui a prévalu jusqu’aujourd’hui : la « sourde oreille » des princes, qui priva tout un pays des bienfaits divins proposés. Ici un mot s’im­pose sur Louis XIV, ce « fils aîné du Sacré-Cœur » (p. 116) qui a tant reçu et qui pourtant n’a pas été canonisé, que je sache. Disons les choses : il n’a été fidèle ni à sa mission de prince chrétien ni à la mission plus particulière qui lui revenait de consacrer notre pays à saint Joseph et au Sacré-Cœur (le chapitre 12, p. 97 est consacré à cette question). Ce Roi-Soleil fier de s’afficher Nec pluribus impar poursuivit la politique ambiguë de ses pères avec les protestants, eut des sympathies coupables envers les Ottomans et fit étalage de ses désordres moraux, instaurant à Versailles une atmosphère de libertinage. Voilà qui contrastait étrangement avec les exigences d’un « roi très chrétien ». La demande expresse du Sacré-Cœur à Louis XIV datait de 1689 : le châtiment de son refus tomba comme un couperet en 1789.

A sa décharge, il montra une vraie grandeur dans ses conseils à son arrière-petit-fils, le futur Louis XV : « Ne m’imitez pas », lui dit-il à propos de ses guerres entreprises par vanité (p. 114-115). Seulement, il était un peu tard : il avait un pied dans la tombe. Grand par le prestige et par l’influence, il avait donné le ton pour les siècles à venir. Et nous attendons toujours le redressement de la situation… Comme le dira le cardinal Pie à Napoléon III : « Le moment n’est pas venu pour Jésus-Christ de régner ? Eh bien ! alors, le moment n’est pas venu pour les gouvernements de durer. »

 

L’ouvrage témoigne d’une grande admiration pour la France des rois, il a souci de les excuser le plus loin possible afin que le regard des fils demeure aimant, enthousiaste et respectueux. Hommage soit rendu à ce souci pédagogique.

Nous ne pouvons oublier néanmoins que les rois perdent leur véritable grandeur dès lors qu’ils relèguent l’autorité de Jésus-Christ. Cela n’a rien de nouveau, le roi David chantait déjà : Astiterunt reges terræ et principes convenerunt in unum adversus Dominum et adversus Christum ejus [3]. Ainsi, la France chrétienne est à la tête des nations mais la France apostate est la pire des nations : qu’elle commence par s’humilier. C’est à elle que s’adres­se désormais cet ordre de saint Rémi : « Courbe la tête, Sicambre ! ». L’heure des divines délicatesses ne reviendra qu’à ce prix.

C’est pourquoi nous déplorons le ton quelque peu fleuri de cet ouvrage ; le regard sur les événements est parfois sentimental ou idéalisant. Mlle Humbert aurait tendance à « raconter l’histoire sur le ton de l’idylle », pour reprendre une heureuse expression trouvée chez Michel Defaye. Les récits ressemblent souvent à des contes pour enfants : « Voici la belle histoire » (p. 29) ; « Quel soulagement pour le petit frère ! Mais aussi, quelle émotion ! » (p. 34) ; « O précieuse imagination [4] qui nous permet de contempler quelque peu dans sa majesté et sa simplicité, cet instant solennel qui ajoute à la couronne de France son fleuron le plus glorieux ! » (p. 52-53). Le chapitre sur le sacre de Louis XIV (p. 59) est particulièrement empreint d’exal­tation, le mot « émotion » apparaît beaucoup et l’on sent un attachement très marqué pour l’allure extérieure, une complaisance nostalgique pour les froufrous de jadis, comme si là se fondait notre dévotion pour la France. Il en émane comme une mystification de notre pays qui, en définitive, ne fait guère ressortir sa réelle majesté à ses heures de gloire.

D’autre part, si la précision historique est admirable – on apprécie les détails fort instructifs de ce livre qui est un très bon support pour enseigner cet épisode historique aux enfants – l’interprétation des gestes de Louis XIV ne sonne pas toujours très juste : reconstituer son attitude de piété lors de son sacre (p. 61) est assez mal venu quand on sait ce qu’il deviendra ; d’autre part on a quelque peine à l’imaginer réellement « s’agrippant au cou du roi [Philippe IV d’Espagne] et sanglotant » (p. 85), le 7 juin 1660, surtout lorsque ces larmes sont rapprochées « de façon mystique » (p. 86) des flots de saint Joseph à la source de Cotignac. Ces divagations sont un peu subjectives.

Cet écueil du sentimentalisme et ce nationalisme étroit sont précisément ce qui indispose tant les étrangers – et les Français tentés de douter de leur pays – alors que la vraie France mérite de leur part admiration et attachement. Aussi une certaine modération s’impose-t-elle : la France par exemple peut être comparée avec la tribu de Juda mais elle n’est pas le nouveau peuple élu ; le peuple élu c’est l’Église de Jésus-Christ (se reporter à saint Paul) ; ainsi la phrase : « Le choix de Dieu se reporta sur la France pour succéder au peuple juif » (p. 121) est-elle pour le moins ambiguë. De même, saint Joseph a offert sa paternité à la France mais son royaume spirituel ne se réduit tout de même pas à la France sous prétexte que le génitif de l’expression dominum domus suæ est au singulier (p. 126).

 

Pour conclure, Cotignac reflète bien ce qu’est finalement toute notre histoire de France : l’histoire des miséricordes divines envers sa fille rebelle. Ce sont tous les royaumes qui doivent placer au sommet de leur trône le Christ et sa Mère, mais il est sûr que Dieu a pris un soin tout particulier pour le rappeler souvent aux Français, et pour maintenir toujours parmi eux quelques rejetons glorieusement fidèles, tels les Vendéens pendant la Révolution : « Dieu aime la France qu’aucun effort n’a jamais pu détacher entièrement de la cause de Dieu [5]. »

Puisse cet ouvrage sur la noble France rappeler aux lecteurs que « quoi qu’on fasse, il n’y aura jamais de national en France que ce qui est chrétien [6] ». Aujourd’hui notre seule prière pour la France est « que son mal devienne bientôt si extrême qu’elle doive accepter le remède ou risquer de périr dans la crise [7] ». Alors, enfin, pourront se déverser les torrents d’amour que Dieu lui destine : « Je prépare à la France un déluge de grâces lorsqu’elle sera consacrée à mon divin Cœur », a promis le Sauveur à sœur Marie-de-Jésus en 1823 (p. 117). N’oublions pas que c’est à l’intervention de saint Joseph que la lourde pierre a fait place au torrent : la source des grâces est toujours là, saint Joseph n’a pas dit son dernier mot.

 

Dominica

 

 

Élise Humbert, Cotignac et la mission divine de la France, Chiré-en-Montreuil, Éditions de Chiré, DPF, 2015, 144 p., 21 x 13,5 cm ; 18 €, ISBN : 9-782851-901842.


1 — Rm 9, 29.

[2] — Ac 9, 15.

3 — Ps 2, 2-3. « Les rois de la terre se sont dressés et les princes ont fait alliance contre le Seigneur et contre son Oint. »

[4] — Nous soulignons.

[5] — Grégoire IX.

[6] — Cardinal Pie.

[7] — La Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ d’après le cardinal Pie, par le père Théotime de Saint-Just, Chiré-Sainte Jeanne-d’Arc, 1988, p. 189 ; in Sel de la terre n° 19, Hiver 1996-1997, p. 292.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 93

p. 184-187

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