La Pentecôte
Le troisième mystère glorieux
par le frère Pierre-Marie O.P.
Nous continuons la publication des méditations des mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple) ; les mystères douloureux dans Le Sel de la terre 74 (automne 2010 : l’agonie au Jardin des oliviers), 75 (hiver 2010-2011 : la flagellation), 76 (printemps 2011 : le couronnement d’épines), 77 (été 2011 : le portement de croix), 82 (automne 2012 : la mort de Jésus en croix) ; enfin les deux premiers mystères glorieux dans Le Sel de la terre 84 (printemps 2013 : la résurrection de Notre-Seigneur) et 86 (automne 2013 : l’ascension de Notre-Seigneur et la vertu d’espérance).
Ce commentaire est notamment inspiré de l’ouvrage de Mgr Louis-Charles Gay, Entretiens sur les mystères du saint rosaire [1].
Le Sel de la terre.
Exposé historique
Le Cénacle
APRÈS L’ASCENSION, les Apôtres, dociles à la parole du Maître, quittèrent le Mont des Oliviers pour s’enfermer dans le Cénacle où ils persévérèrent dans la prière avec Marie, les saintes femmes et les frères du Seigneur, c’est-à-dire ses proches parents.
Les Apôtres, à la demande de saint Pierre, commencèrent par compléter le collège apostolique, une place étant vide à cause de la défection de Judas. C’est saint Matthias qui fut choisi.
Puis ils continuèrent à se préparer pendant dix jours à recevoir le Paraclet promis solennellement par Jésus. Qui pourrait raconter ces dix jours de retraite où se trouvaient réunis quelques 120 disciples ? Ils furent bien supérieurs aux trois jours pendant lesquels le peuple juif se purifia au pied du Sinaï, se préparant à recevoir la loi écrite sur des tables de pierre ; ils furent bien supérieurs aux quatre mille ans d’attente du Messie. Il faudrait connaître les appels passionnés de ceux qui ne formaient qu’un cœur et qu’une âme dans leur prière, unanimiter in oratione nous dit l’Écriture. Dieu prenait un plaisir infini à contempler cette prière et cette charité de l’Église naissante.
Le dixième jour, les juifs fêtaient la Pentecôte ; depuis 1500 ans ils célébraient cette fête 50 jours après la Pâque ; c’était une fête d’action de grâces pour la récolte dont on offrait les prémices, et surtout une fête d’action de grâces pour la loi qui avait été donnée en ce jour sur le Sinaï.
Rappelons brièvement cet événement grandiose : Devant deux à trois millions de personnes, un nuage sombre vint envelopper la montagne du Sinaï. Cette montagne semblait en feu, des éclairs brillants en jaillissaient continuellement, tandis que résonnaient des tonnerres et de stridents sons de trompettes, le tout dominé par la voix formidable d’un ange de Dieu énonçant solennellement les dix commandements. Quelque temps après, Moïse reçut d’un ange de Dieu les deux tables où étaient gravés ces mêmes commandements et il fit placer ces tables dans l’Arche d’alliance. Toute cette gigantesque théophanie avait glacé la foule d’épouvante.
Aujourd’hui la scène est bien différente : cela ne se passe plus dans le désert, mais dans la Ville sainte, la loi est écrite non sur des tables de pierre mais dans le cœur, car la nouvelle Loi est esprit et vie, loi d’amour et de liberté propre aux fils, et non plus loi de crainte qui formait des serviteurs. C’est Dieu lui-même qui vient et non plus un ange, et il apporte une loi parfaite du nouveau Testament et non plus la loi élémentaire de l’ancien Testament.
Donc, à la troisième heure, heure de Tierce, le Saint-Esprit vient dans le souffle et les langues de feu, dans un signe qui le traduit, comme la parole matérielle transmet la pensée.
Dans le souffle, car le Saint-Esprit, comme le vent, souffle où il veut et nous ne savons d’où il vient. Il émane de ce mouvement vital par lequel le Père et le Fils s’aiment éternellement dans la Sainte Trinité. Il était déjà dans le souffle de Jésus, qui, le jour de Pâques, avait donné le pouvoir de remettre les péchés. Ce souffle est suave pour les petits, mais il est fort contre les grands qu’il renverse et disperse comme de la paille.
Il est aussi dans les langues de feu, car il est le témoin du Fils et il délie les langues des Apôtres, en faisant des témoins remplis de charité brûlante. Le Saint-Esprit ne souffle que pour aviver ce feu que Jésus est venu apporter sur la terre.
Ces langues se posèrent sur la tête de chacun, car la grâce et le Saint-Esprit s’approprient à chacun, donnant à chacun sa mesure selon un ordre parfait et plein de sagesse. Elles se posent sur la tête et non dans le cœur ou les mains, car c’est à la tête de diriger le cœur et les mains.
Ces langues dit l’Écriture, demeurèrent sur les têtes, car le Saint-Esprit est donné à l’Église pour ne plus la quitter.
Certes les Apôtres avaient déjà le Saint-Esprit, mais ici ils reçoivent une plénitude qui confirme tous les dons précédents et qui était annoncée par les prophètes.
Aussitôt ils se mettent à parler, de l’abondance du cœur, de l’abondance du cœur de Dieu. Et on voit une multitude de personnes parlant des langues différentes comprendre leur parole. L’Église commence dès le début à être catholique (c’est-à-dire universelle) et l’on peut voir dans cet événement comme une contrepartie de la confusion des langues et de la dispersion opérée à Babel. Les francs-maçons rêvent de reconstruire l’unité du genre humain sous un seul gouvernement mondial, ils veulent se venger de la dispersion décidée par Dieu à Babel. Ils appellent cela la reconstruction du Temple. Mais la seule façon dont Dieu permet et veut cette réunion du genre humain, c’est l’Église, seule institution catholique.
Rôle de la sainte Vierge
Le Saint-Esprit est venu à la prière de la sainte Vierge Marie. Le texte des Actes nous dit qu’elle était en prière avec eux. C’est surtout sa prière qui a fait venir le Saint-Esprit, comme c’est sa prière qui a fait descendre le Fils de Dieu sur la terre. Elle savait que son Fils avait promis d’envoyer le Saint-Esprit : sa prière était d’autant plus ferme et plus ardente ; elle savait aussi que Jésus avait mérité cet envoi par sa passion et sa mort, et que cette mission du Saint-Esprit serait la gloire de son Fils.
Elle reçut le Saint-Esprit la première, comme la cime des montagnes reçoit la première la neige ou la pluie du ciel. Et elle le reçut plus que tous les autres réunis. Il est permis de penser, nous dit Mgr Gay, que le foyer divin vint d’abord se poser sur elle avant de se diviser en langues. Et Monsieur Ollier, fondateur des Sulpiciens écrit :
Le jour de la Pentecôte étant venu et le Saint-Esprit étant descendu sur l’assemblée en forme de langues de feu, Marie le reçut, non pas par mesure comme le reçurent les Apôtres et les disciples, mais en plénitude, Jésus-Christ la vivifiant de tout lui-même, et lui communiquant tout ce qu’il est, plus qu’à toute autre créature, plus qu’à toute l’Église.
En effet, la sainte Vierge doit être la Reine des Apôtres, la Mère de l’Église. Il faut qu’elle reçoive en plénitude tout ce que les Apôtres reçoivent. Après avoir été couverte de l’ombre du Saint-Esprit le jour où elle a conçu le Sauveur, elle est cette fois-ci revêtue du soleil en ce jour où elle met au monde le Corps mystique du Sauveur. En droit, elle était déjà Mère de l’Église depuis le Vendredi saint, lorsque Notre-Seigneur lui avait dit : « Ecce filius tuus (voici votre fils) », mais il lui restait à le devenir en fait.
Toutefois les effets de cette descente du Saint-Esprit resteront cachés en Marie. Elle ne parlera pas en langue, ne prêchera pas, car cela ne convenait pas à son sexe. Il faudra attendre l’assomption et son couronnement dans la gloire pour que les grâces qu’elle reçoit dans son Cœur Immaculé apparaissent aux yeux de tous. Son rôle actuellement est un peu comparable à celui de la sainte eucharistie : rôle efficace mais caché. Elle est retirée et cachée avec son Fils. Son action a un caractère céleste, prélude de son action dans le ciel.
Le Saint-Esprit et l’Église
Après s’être reposé sur la sainte Vierge, le Saint-Esprit va ensuite sur les Apôtres, car le terme de sa mission c’est l’Église. Depuis la Pentecôte, il y a une présence personnelle, une résidence habituelle, une opération permanente et souveraine de ce divin Esprit dans l’Église, à l’exclusion de toute autre communauté. On peut dire que l’Église est divine dans son essence.
Dans notre Credo, la foi dans l’Église (credo in unam sanctam catholicam et apostolicam Ecclesiam) suit la foi dans le Saint-Esprit (credo in Spiritum sanctum, Dominum et vivificantem). Le Saint-Esprit est l’âme de l’Église, il est son principe caché et toujours actif, qui la maintient dans l’unité et qui lui donne ses autres notes : note de sainteté car le Saint-Esprit est le principe de toute sainteté, note de catholicité car le Saint-Esprit répand l’Église dans l’univers, note d’apostolicité car le Saint-Esprit la maintient dans la foi des Apôtres.
Cette vérité de la présence du Saint-Esprit dans l’Église est essentielle, surtout aujourd’hui où elle est méconnue, bafouée, où l’on ravale l’Église au rang de sociétés purement humaines. « Ceux qui, sans nier le Saint-Esprit, nient qu’il soit dans l’Église, sont semblables aux pharisiens qui niaient que le Saint-Esprit opérait dans le Christ » nous dit saint Augustin.
Le Saint-Esprit qui lie le Père et le Fils, lie aussi l’Église à son Époux. Ils sont désormais deux dans une même chair. Aussi lorsque saint Paul persécutait les chrétiens, Jésus lui reproche : « Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » Et saint Paul qui a bien compris cette unité profonde entre Jésus et son Église, causée par le Saint-Esprit, n’hésite pas à écrire aux Galates et aux Romains : « J’ai été cloué à la croix avec Jésus ; avec lui je suis mort, enseveli, ressuscité. »
Cette union du Saint-Esprit avec l’Église n’est pas identique à l’union de Jésus avec sa nature humaine, union qu’on appelle hypostatique, mais elle lui ressemble :
— elle est substantielle : le Saint-Esprit est réellement et substantiellement présent dans l’Église, il est le premier don fait par Dieu à son Église : « La charité est répandue dans nos cœurs, par le Saint-Esprit qui nous est donné » (Rm 5, 5).
— elle est immédiate : le Saint-Esprit pénètre l’Église comme notre âme pénètre notre corps. « Ce que l’âme est pour le corps de l’homme, dit saint Augustin, le Saint-Esprit l’est pour le corps du Christ qui est l’Église. »
— elle est indissoluble : les membres peuvent se détacher de l’Église, mais jamais l’Église ne se détachera de son chef.
L’Église ainsi unie au Saint-Esprit est une communauté intrinsèquement surnaturelle, sainte dans son essence. Elle est la seule société qui ait la capacité de faire et de posséder des saints. Elle est pour jamais rivée au bien et séparée du mal qu’elle a en haine et qu’elle repousse. Ce qu’elle subit dans ses membres pécheurs l’afflige, mais sans la souiller ni même l’atteindre, parce que, partout où ce mal se produit, elle le réprouve, elle le punit, et même elle a le pouvoir de le corriger. Un jour viendra même où elle sera complètement délivrée du mal et présentée à son époux comme une épouse sainte, « sans tache, ni ride, ni imperfection d’aucune sorte » (Ep 5, 27).
L’Église est sainte de la sainteté même du Christ : le psalmiste chante dans un psaume (Ps 132) l’huile sainte versée sur la tête du grand prêtre qui coule sur sa barbe puis sur ses vêtements, figure de la sainteté du Christ qui découle sur ses membres.
Elle est sainte dans sa tête, Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans sa constitution, dans sa mission, dans son culte, dans sa doctrine, dans la loi, dans ses sacrements, dans la grâce qu’elle distribue.
Conclusions pratiques
Tirons quelques conclusions plus pratiques de la méditation de ce mystère. On dit habituellement que le fruit du troisième mystère glorieux est la vie du Saint-Esprit dans nos âmes, ou encore la charité, car la charité est précisément le premier fruit de la présence du Saint-Esprit dans une âme.
Le Saint-Esprit est en effet présent dans notre âme quand nous sommes en état de grâce. Le jour de notre baptême, le prêtre a dit sur nous cette phrase, en soufflant trois fois et en s’adressant au démon : « Sors de cet(te) enfant, esprit impur, et cède la place à l’Esprit-Saint Paraclet. »
Par la grâce de Dieu, notre âme est purifiée et devient le temple du Saint-Esprit. Quand nous perdons la grâce de Dieu par un péché mortel, nous perdons aussi la charité et la présence du Saint-Esprit. La grâce de Dieu, la charité et la présence du Saint-Esprit reviennent ensemble lorsque nous regrettons nos péchés par un acte de contrition parfaite accompagné du désir de nous confesser dès que possible, ou par un acte de contrition imparfaite accompagné de l’absolution du prêtre.
Malheureusement, c’est un fait que les chrétiens, même les meilleurs, qui font des efforts pour rester dans la grâce de Dieu ou pour s’y remettre le plus vite possible quand ils ont eu le malheur de la perdre, ces chrétiens ne tiennent pas grand compte de la présence du Saint-Esprit en eux, n’y font pas attention, ne cherchent pas à en vivre.
Nous indiquerons ici deux conseils pour vivre de cette présence.
Le premier conseil est de prendre un peu de temps, si possible chaque jour, pour une prière personnelle et silencieuse. Rester un moment dans le silence, dans le recueillement, dans l’attention à la présence de Dieu. Présence de Dieu autour de nous, car Dieu est présent partout, présence de Dieu au tabernacle si nous sommes dans une église, présence de Dieu en notre âme quand nous possédons la grâce de Dieu. Le Saint-Esprit est dans notre âme comme dans un Temple, il veut y être adoré. Il est en notre cœur comme un ami est chez son ami, il veut qu’on pense à lui, qu’on l’aime, qu’on lui parle avec respect et intimité.
Vous me direz : « C’est difficile, je n’arrive pas à prier ainsi silencieusement. » Alors un deuxième conseil vous aidera peut-être davantage. Nous avons vu que le Saint-Esprit est venu dans l’Église pour la sanctifier et en faire son instrument pour la sanctification des âmes. Alors si nous voulons posséder le Saint-Esprit, en vivre, il faut tâcher de nous unir le plus possible à la sainte Église. Concrètement, comment faire ?
La sainte Église est la société de tous ceux qui vivent dans la même foi, dans la participation au même culte, dans l’obéissance à la même hiérarchie instituée par le Christ.
Si nous voulons davantage appartenir à l’Église, il nous faut approfondir notre foi, davantage vivre du culte de l’Église, et nous soumettre le plus possible à la hiérarchie instituée par Notre-Seigneur J ésus-Christ .
Approfondir notre foi, cela veut dire par exemple faire de bonnes lectures, suivre un cours de doctrine chrétienne, faire une retraite spirituelle.
Davantage vivre du culte de l’Église, cela veut dire chercher à mieux connaître les trésors de la liturgie. Nous avons du mal à prier notre prière silencieuse : apprenons quelques unes des magnifiques prières de l’Église, le Veni Sancte Spiritus, le Veni creator, ou des textes de la messe, une épître, un évangile, les oraisons. Tous ces textes ont été composés ou du moins choisis par l’Église, donc par le Saint-Esprit, et ils sont riches de sa présence.
Quant à l’obéissance à la hiérarchie de l’Église, elle se concrétise pour vous, chers fidèles, par la docilité aux conseils que peuvent vous donner vos prêtres. Bien sûr, aujourd’hui il faut faire attention car il y a des pasteurs changés en loup qui dévorent ou perdent les brebis, mais dès lors qu’une brebis a reconnu que le pasteur qui s’occupe d’elle la mène dans les bons sentiers, elle doit chercher à se conformer à ses avis, avis donnés dans le confessionnal, dans les sermons ou dans des conversations particulières. On voit, hélas ! des fidèles qui ne font guère de progrès dans leur vie spirituelle tout simplement parce que, par une conception erronée de leur indépendance, ils refusent de se soumettre aux prêtres dans des questions toutes simples sous prétexte qu’ils pensent que ce sont des détails et que les prêtres n’ont pas à trancher ces questions là, ou encore parce qu’ils n’osent pas parler de tel domaine de leur vie privée où ils sentent pourtant qu’il faudrait faire la lumière, parce qu’ils craignent que le prêtre ne leur demande de faire des efforts en ce domaine.
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En conclusion, demandons à la très sainte Vierge Marie, Reine des Apôtres, de nous attirer à une vie de prière plus intense, de nous aider aussi à vivre davantage en union avec l’Église par l’approfondissement de notre foi, par une meilleure connaissance de la liturgie, et par une plus grande docilité aux prêtres, afin d’attirer en notre âme le Saint-Esprit et de vivre davantage de sa présence ainsi que de la charité qu’il vient répandre en notre cœur.
[1] — Nous avons utilisé l’édition suivante : t. 1, Paris, Oudin, 1887. Une édition plus récente est disponible : Mgr Louis-Charles Gay, Les Mystères du saint rosaire, t. 2 : Les mystères douloureux, Éditions du Paraclet, 2009.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 144-150
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