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Le votum de Mgr de Proença Sigaud

Évêque de Jacarézinho (Brésil)

 

 

 

Afin de préparer le concile Vatican II, Jean XXIII institua, le 17 mai 1959, une commission antépréparatoire présidée par le cardinal Tardini. Dès le mois de juin suivant, cette commission envoya une lettre à tous les évêques et prélats appelés à participer au Concile, pour connaître leurs « opinions et avis » et recueillir leurs « consilia et vota » sur les sujets à traiter. Ces sujets, précisait la lettre, « pourront concerner quelques points de doctrine, la discipline du clergé et du peuple chrétien, les multiples activités qui intéressent aujourd’hui l’Église, les problèmes qu’elle doit affronter et tout ce que Votre Excellence jugera opportun de présenter et de développer [1] ».

Le votum envoyé par Mgr Geraldo de Proença Sigaud, alors évêque de Jacarézinho, au Brésil, est particulièrement intéressant et con­serve aujourd’hui toute son actualité. Malheureusement, ses recommandations ne furent pas suivies.

Pendant le Concile, Mgr Sigaud lutta avec la minorité réunie dans le Cœtus internationalis Patrum [2], qui tenta de s’opposer à la révolution concertée par l’aile progressiste avec l’appui de Jean XXIII et de Paul VI. Après le Concile, il ne suivit pas Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer dans leur combat pour la sauvegarde de la foi, et accepta même les réformes liturgiques. Cela montre qu’il est difficile de résister à une révolution qui vient de Rome et, comme beaucoup d’autres, Mgr Sigaud n’était visiblement pas préparé à cela.

On notera tout spécialement, dans ces pages, l’insistance avec laquelle l’évêque de Jacarézinho évoque, pour les clercs et pas seulement pour les laïcs, la nécessité de connaître l’ennemi et d’acquérir une vraie formation, non seulement anti-moderniste, mais aussi contre-révolutionnaire. En pasteur réaliste et pratique, il insiste pour que l’Église organise méthodiquement la lutte, comme le fait la Révolution. Telle était aussi la pensée de Mgr Lefebvre qui confiait, peu de temps avant sa mort, alors qu’il venait de relire les cinq tomes de l’Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social de l’abbé Emmanuel Barbier, que, s’il devait recommencer son œuvre, il insisterait davantage dans la formation des prêtres sur l’aspect contre-révolutionnaire et antilibéral, pour les rendre plus aptes au combat d’aujourd’hui.

La traduction du votum a été réalisée par nos soins.

Le Sel de la terre.

 

Jacarézinho, le 22 août 1959

 

Éminentissime Seigneur,

 

Pour me conformer à votre lettre du 18 juin, par laquelle vous sollicitez mon avis sur les questions à traiter au prochain concile œcuménique, je vous adresse la présente.

Je présenterai avec humilité et sans prétention quelques points qui sont pour moi d’une grande importance, sans avoir l’intention d’accuser quiconque ni de livrer mes supérieurs à la critique. Il ne s’agira pas de questions dogmatiques ou juridiques ; les autres évêques en ont certainement traité ; je présenterai certaines considérations pratiques et fondamentales pour l’avenir de l’Église, que je vous prie d’examiner avec bienveillance.

Introduction

Quand je considère l’état actuel du catholicisme, dans ma patrie et dans les autres parties du monde, je vois beaucoup de signes de vitalité, assurément propres à réconforter toute âme qui aime l’Église du Christ. Mais je vois d’autres choses qui me remplissent d’une grande angoisse. Elles sont si graves que je les crois dignes d’être prises en considération par la commission pontificale antepréparatoire du concile œcuménique et ensuite par le concile lui-même.

Je vois que les principes et l’esprit de ce qu’on appelle la Révolution pénètrent dans le clergé et dans le peuple chrétien, comme autrefois les principes, la doctrine, l’esprit et l’amour du paganisme se sont introduits dans la société médiévale et ont entraîné la pseudo Réforme. Beaucoup de clercs ne voient plus les erreurs de la Révolution et ne lui résistent plus. D’autres épousent la cause de la Révolution comme un idéal, la propagent, collaborent avec elle, et persécutent ceux qui s’y opposent, calomnient et entravent  leur apostolat. Quant aux pasteurs, un grand nombre se taisent ; d’autres embrassent les erreurs et l’esprit de la Révolution et la favorisent ouvertement ou en secret, comme le firent des évêques au temps du jansénisme. Ceux qui dénoncent et combattent les erreurs subissent la persécution de leurs collègues et sont traités d’« intégristes ». Des séminaires, et de Rome même, sortent des séminaristes imbus des idées de la Révolution. Ils se disent eux-mêmes « maritainistes » ; ils sont « disciples de Teilhard de Chardin »,  « catholiques socialistes », « évolutionnistes ». Un prêtre qui combat la Révolution est rarement élevé à l’épiscopat, mais ceux qui lui sont favorables le sont fréquemment.

A mon humble avis, l’Église devrait organiser à l’échelle mondiale la lutte systématique contre la Révolution. Je ne sais si elle le fait. La Révolution, elle, le fait. Un exemple de ce travail organisé et systématique est l’émergence universelle, simultanée et uniforme, de la démocratie chrétienne dans un grand nombre de pays, aussitôt après la guerre mondiale. Ce ferment pénètre dans toutes les régions. Des congrès ont lieu, une « internationale » est créée, et c’est partout le même slogan : « Faisons nous-mêmes la Révolution avant que d’autres ne la fassent ». La Révolution existe grâce au consensus des catholiques.

Mon humble sentiment est donc que le Concile, s’il veut avoir des fruits salutaires, doit d’abord examiner attentivement l’état actuel de l’Église qui, à l’exemple du Christ, connaît un nouveau Vendredi saint, livrée sans défense à ses ennemis, comme le disait le pape Pie XII à la jeunesse italienne. Il est impératif de voir qu’un combat à mort est engagé contre l’Église dans tous les domaines, de connaître l’ennemi, de discerner sa stratégie et sa tactique de combat, d’identifier clairement sa logique, sa psychologie et sa pratique, pour surveiller de façon sûre chacune des batailles de cette guerre, organiser la contre-attaque et la conduire efficacement.

I. – Notre ennemi

Ennemi implacable de l’Église et de la société catholique, notre adversaire mène une lutte à mort depuis déjà six siècles. Par des avancées lentes et systématiques, il a renversé et détruit presque tout l’ordre catholique, c’est-à-dire la Cité de Dieu, et il tente d’édifier à sa place la Cité de l’homme. Il a pour nom : Révolution.

Que veut-il ?

Construire tout l’ordre de la vie humaine, la société et l’humanité, sans Dieu, sans l’Église, sans le Christ, sans la Révélation, appuyé sur la seule raison humaine, la sensualité, la cupidité et l’orgueil. Pour cela, il lui est nécessaire de renverser l’Église de fond en comble, de la détruire et de s’y substituer.

Aujourd’hui, cet ennemi déploie une très grande activité car il est certain d’arriver à la victoire dans les années à venir. Et cependant, beaucoup de dirigeants catholiques rejettent avec mépris ce que je dis là comme autant de rêves sortis d’une imagination malade. Ils se conduisent comme les habitants de Constantinople avant la chute de leur ville : aveugles, ils ne voulurent pas voir le danger.

A) La secte des francs-maçons

Au Concile, tous doivent diriger leurs regards contre cette secte.

Les paroles des souverains pontifes déclarant la doctrine des francs-maçons opposée à toute la Révélation divine et la signalant comme la force centrale de la guerre implacable faite à la société catholique sont toujours valables aujourd’hui. Après deux siècles, nous voyons que le programme de cette secte, dévoilé par le pape Clément XII, s’est réalisé. Quelques points de ce programme font encore défaut, mais la secte y pourvoit de nos jours avec beaucoup d’intelligence, de perversité, d’énergie et de logique, et leur mise en œuvre s’opère à vive allure. Peu de choses restent à faire pour que la Cité de l’homme soit totalement bâtie. Combien d’années seront encore concédées à l’Église dans « l’assemblée des rois de la terre », avant que ne soit imposé au monde et aux chrétiens le « nouvel ordre des siècles » ?

Je désire apporter un argument de très grand poids, qui démontre la conjuration mondiale contre l’ordre catholique et sa victoire prochaine, si Dieu ne sauve miraculeusement l’Église et si un tel miracle n’est pas préparé par notre inlassable travail. Il s’agit du billet d’un dollar, dans les États-Unis d’Amérique du Nord.

Si nous examinons cette petite coupure avec attention, que voyons-nous ? Dans le cercle, à droite, nous voyons une pyramide construite sur une grande plaine désertique. Les pierres qui la composent sont taillées et polies. Le sens de cette allégorie est donné par l’épigraphe qu’on lit dans le bandeau : « Nouvel ordre des siècles » (Novus ordo seclorum). La pyramide signifie la nouvelle humanité composée des hommes illuminés par les francs-maçons. Leur symbole est la pierre polie, en laquelle sont transformés les hommes créés par le Dieu Créateur mais transformés par le Grand Architecte de l’univers. La base de la pyramide indique la date de fondation de ce nouvel ordre des siècles : 1776, qui est l’année de la naissance de l’État américain.

Les États-Unis forment donc le socle de cette nouvelle humanité maçonnique. Il manque la pointe de la pyramide ; le nouvel ordre des siècles n’est pas encore complet, mais peu s’en faut. Néanmoins, l’œuvre sera certainement achevée car, au-dessus de la pyramide, « Dieu » est figuré –  non pas le Père de Jésus-Christ, qui est le mauvais Créateur, mais le Dieu gnostique, l’Architecte : il est représenté par un œil placé dans un triangle entouré de rayons. Nous sommes en plein dualisme gnostico-manichéen, qui constitue le fondement théologique de la secte maçonnique. Ce « Dieu » donne son approbation aux entreprises commencées (annuit cœptis), comme on peut le lire au-dessus de la pyramide ; c’est-à-dire qu’il bénit l’œuvre, l’approuve et s’accorde avec elle.

Cette allégorie est extrêmement parlante. Pour nous, le nouvel ordre des siècles a été fondé par Notre-Seigneur Jésus-Christ et a commencé il y a 1959 ans. Le nouvel ordre dont il est question ici a commencé en 1776. C’est une construction qui s’oppose à la nature créée. Cet ordre atteindra bientôt son terme.

Il y a là une question vitale pour l’Église. L’ordre maçonnique est opposé à l’ordre catholique. Bientôt l’ordre maçonnique enserrera l’humanité entière. Et pourtant, beaucoup de dirigeants catholiques ne le voient pas et le plus grand nombre se tait.

Depuis Léon XIII, il n’y a plus eu d’encyclique sur cette secte. Qu’enseigne-t-on à son sujet dans les universités et les séminaires ? Quelle est la doctrine sociale sur cette question très grave ? Dans le gouvernement mondial et national de l’Église, on ignore souvent ce problème : il y a une sorte de trêve. Dans les études et les orientations des prêtres, il n’y a aucune instruction sur le programme, la méthode et toute l’organisation sociale de la maçonnerie, ni sur son but, son esprit, ses moyens, sa tactique, sa stratégie. Il y a pire : un jésuite français, le P. Berthelot, a écrit un livre sur la possibilité d’une collaboration harmonieuse entre l’Église et la secte !

Le danger est très actuel. Les évêques argentins l’ont compris et ont appelé leurs fidèles à prendre parti. Au Brésil, il y a des signes d’affron­tements prochains.

B) Le communisme

Le communisme est un autre ennemi de l’Église catholique. La secte maçonnique rassemble les « bourgeois » ; le communisme mobilise les « prolétaires ». Tous deux ont le même but : bâtir une société socialiste, rationaliste, sans Dieu et sans Christ.

Et tous deux ont une tête commune :

C) Le judaïsme international

1. Nous condamnons toute forme de persécution exercée contre les juifs en raison de leur religion ou pour des raisons ethniques. L’Église réprouve l’« antisémitisme ».

2. Mais l’Église ne peut ignorer les faits du passé et les déclarations explicites du judaïsme international. Les dirigeants de ce judaïsme conspirent depuis des siècles contre le nom catholique. Ils préparent méthodiquement, avec une haine persistante, la destruction de l’ordre catholique et construisent l’ordre de la puissance juive mondiale. C’est à cette cause que se dévouent la secte maçonnique et le communisme. L’argent, les médias, la politique mondiale sont en grande partie dans les mains de juifs. Bien qu’ils soient les plus grands capitalistes et qu’ils devraient, à ce titre, être les principaux adversaires de la Russie et du communisme, ils ne les craignent pas ; bien plus, ils les aident à obtenir la victoire. Ceux qui ont livré les secrets atomiques des États-Unis s’appelaient Fuchs, Golds, Gringlass, Rosemberg : tous des juifs. Les fondateurs du communisme, ses propagateurs, ses organisateurs et ses banquiers étaient des juifs. Ils en portent la responsabilité. Telle est la réalité. Faut-il en concevoir de la haine ? Certainement pas ! Mais de la vigilance, de la clairvoyance, et une résistance systématique et méthodique aux attaques systématiques et méthodiques de cet « homme ennemi », dont l’arme secrète est « le ferment des pharisiens qui est l’hypocrisie ».

D) La Révolution

Le judaïsme international veut détruire de fond en comble la chrétienté et se substituer à elle. Ses troupes sont principalement les maçons et les communistes.

Le processus de la Révolution a commencé à la fin du Moyen Age ; il a progressé sous la Renaissance païenne ; il a connu de formidables avancées avec la pseudo Réforme ; par la Révolution française, il a détruit le soutien politique et social de l’Église ; il a cru renverser le Saint-Siège en s’emparant des États pontificaux ; par la spoliation des biens des réguliers et des diocèses, il a dissipé le patrimoine de l’Église ; il a provoqué une très grave crise interne avec le modernisme ; enfin, avec le communisme, il a fabriqué un instrument décisif pour effacer le nom chrétien de la surface de la terre.

La très grande force de la Révolution vient de l’utilisation intelligente des passions humaines. Le communisme a créé la science de la Révolution, et ses armes principales sont les passions humaines débridées, qu’il excite avec méthode.

Pour détruire la société catholique et construire la société athée, la Révolution utilise deux vices qui sont ses principales forces : la sensualité et l’orgueil. Ces violentes passions déréglées sont orientées vers la fin fixée et obligent de se soumettre à la discipline de fer des chefs, afin de détruire complètement la Cité de Dieu et de bâtir la Cité de l’homme. Ces passions acceptent même la dictature totalitaire, et endurent la pauvreté pour que soit édifié l’ordre de l’Antéchrist.

Un certain gouvernement central, énergique et très intelligent, dirige tout le processus : c’est une centrale humaine, mais qui est l’instrument de Satan lui-même.

Ce que l’on nomme les « politiques de droite », comme le fascisme et le national-socialisme, furent elles aussi des têtes de ce même combat contre l’Église du Christ.

II. – Le combat catholique contre cet ennemi

A) Quelques principes

a) La condamnation des doctrines perverses est très nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. En effet, les condamnations n’ont pas manqué dans la lutte contre le protestantisme, le jansénisme, le modernisme, le communisme. Elles obtinrent d’excellents résultats, mais certaines intervinrent tardivement.

b) Ce qui est nécessaire, c’est une lutte organisée contre les erreurs, contre leurs fauteurs et leurs propagandistes. Cette lutte organisée, à l’image d’un corps de bataille rangé avec méthode, devient aujourd’hui facile par suite du progrès des communications avec le Saint-Siège. Pourtant, le clergé, les ordres religieux, les écoles catholiques, les laïcs, ne sont pas systématiquement poussés à la lutte. Une résistance organisée contre les idées et contre les personnes fait défaut.

c) La lutte organisée doit atteindre même les formes larvées de la Révolution ainsi que les erreurs et l’esprit qui la propagent, elle et son esprit. Ces formes présentent généralement deux caractères :

1. elles sont la conséquence logique des erreurs ou l’expression psychologique d’un faux principe, appliquée à un domaine très concret ;

2. leur contenu est présenté de telle manière qu’un fidèle mal formé ne perçoit pas la malice de la doctrine.

Mais, quoiqu’il ne perçoive pas la malice de la doctrine, ce fidèle conserve dans son âme le principe défectueux, à l’état latent et actif, et  insensiblement, sans en avoir conscience, il s’imprègne de ce principe et de l’esprit de la Révolution.

B) Le Syllabus du pape Pie IX

Le Syllabus est le catalogue providentiel des erreurs pernicieuses de notre époque. Il garde toute son actualité. Il doit cependant être complété :

1. par l’insertion des nouvelles erreurs qui ont cours aujourd’hui ;

2. par une organisation pratique de la lutte contre ces erreurs et contre les fauteurs d’erreur qui sévissent à l’extérieur et à l’intérieur de l’Église.

Cette lutte pratique et organisée a manqué, à ce qu’il me semble. On a souvent promu à des postes de responsabilité dans l’Église des gens qui défendaient les erreurs et l’esprit qui ont été condamnés dans le Syllabus.

Dans les séminaires on trouve des professeurs qui propagent des erreurs et sont imbus de l’amour de la Révolution. Des prêtres qui, dans cette lutte, restent neutres sont promus, mais ceux qui combattent ouvertement  la Révolution sont écartés des mêmes charges : souvent même, on les persécute et ils sont interdits de parole. Des pasteurs n’écartent pas les loups de leurs troupeaux et empêchent les chiens d’aboyer. J’ai déjà entendu des monstruosités du genre : « Je suis prêtre maritainiste », « je suis évêque maritainiste ».

Dans ce nouveau Syllabus, il faudrait insérer : – les erreurs du socialisme ; – les erreurs de Marc Sangnier et du Sillon ; – toute l’hérésie sociale de Maritain ; – l’idolâtrie démocratique et l’idole de la démocratie chrétienne ; – les erreurs du « liturgicisme » ; – les erreurs du sacerdoce des laïcs de l’Action catholique ; – les erreurs qui circulent au sujet de l’obéissance et des vœux religieux ; – les erreurs du communisme sur la propriété ; – l’évolutionnisme panthéiste universel.

III. – La stratégie du cheval de Troie

A) La doctrine du moindre mal

Parmi les très nombreuses formes au moyen desquelles la Révolution pénètre subrepticement dans la citadelle catholique, la tactique du « moindre mal » a une place de choix. Elle joue dans la lutte le rôle que tint le célèbre cheval de Troie.

La doctrine catholique enseigne que, lorsque nous ne pouvons empêcher le mal, nous pouvons néanmoins permettre un moindre mal afin d’en éviter un plus grand, pourvu que nous ne fassions pas le mal positivement. Dans la pratique, cette question a souvent servi de prétexte pour faire tomber la résistance catholique :

1. Quelques-uns s’imaginent qu’un moindre mal est nécessairement un petit mal contre lequel la lutte n’est pas justifiée.

2. Un très grand nombre de catholiques et même de prêtres pensent que le combat fait du tort à l’Église, comme si l’Église n’était pas précisément militante. Aussi, sous couleur de prudence, de charité, d’habileté et de savoir-faire apostolique, ils laissent le mal sans combat.

3. Ils ne se rappellent pas que le mal, même moindre, est toujours un mal, et c’est pourquoi ils ne cherchent pas à le réduire ni à le supprimer. A force de vivre quotidiennement avec le « moindre mal », ils oublient le plus grand bien auquel ce mal fait obstacle ; à force de pratiquer l’« hypothèse », ils en oublient la « thèse » et, finalement, ils en viennent à aimer le mal lui-même, comme quelque chose de normal, et à détester le bien. On citera comme exemples : la séparation de l’Église et de l’État ; le divorce permis aux non-catholiques de peur qu’il soit imposé aussi aux catholiques.

B) Accommodements avec les non-catholiques

Voici la deuxième porte dérobée par laquelle l’ennemi s’insinue dans la citadelle catholique. La fragilité de notre nature blessée par la concupiscence fait que nous sommes largement et continuellement tentés de nous conformer au siècle. Nous devons nous souvenir que nous aurons toujours à affronter la chair et le sang et plus encore les princes des ténèbres. Chaque jour, l’Évangile proclame à nouveau : « Qu’il se renonce lui-même ! ».

Quelques vérités doivent être fortement rétablies dans l’esprit des catholiques et même du clergé :

1. Nulle accommodation n’est permise quant aux principes. Il convient de beaucoup insister sur ce point, afin que les fidèles comprennent que l’opposition entre le monde et l’Église est nécessaire, et que, si « notre temps » participe plus du monde païen que de Dieu, alors, les catholiques ne peuvent pas être « de ce temps-là ».

2. Même si les principes sont conservés, l’accommodation au siècle peut se révéler délétère pour la cause catholique, parce qu’elle attire au mal la fragilité humaine, et à cause du scandale : ainsi, il peut se faire que quelque individu fréquente sans péché ce qu’on appelle un casino, mais, pour la majorité, cette fréquentation n’est pas sans péché.

3. Si l’absence d’accommodements irrite nos adversaires, ce n’est pas nécessairement un mal ; ce peut être au contraire un grand bien. C’est ainsi qu’a agi le Sauveur. On ne fait pas la guerre et on n’obtient pas la victoire sans confrontation douloureuse. Nos ennemis sentent, par une sorte d’instinct, ce qui profite à l’Église et ce qui nuit à la Révolution, et ils ne le supportent qu’avec contrariété.  Si l’on craint de déplaire à ses ennemis, c’est qu’on les suppose dans une bonne foi qu’il ne faut pas troubler. Certains catholiques s’imaginent que l’erreur dans laquelle vivent les non-catholiques est purement intellectuelle, de sorte qu’ils se convertiraient immédiatement à la vérité catholique si on la leur présentait sous un jour aimable. Ils estiment aussi que toute polémique est mauvaise, et que l’énergie et la sévérité avec lesquelles l’Église défend la foi nuisent à la conversion des individus.

C) Coopération avec les non-catholiques

Une coopération généralisée avec les non-catholiques dans les activités communes a de graves conséquences pour la cause catholique. Sans doute, dans des circonstances particulières et pour une fin limitée, l’Église peut retirer quelque bien d’une telle coopération. Mais, en général, une vraie collaboration n’est pas possible, car les principes, la fin et l’esprit sont trop opposés. De cette fréquentation, les non-catholiques tirent peu d’avantages et les catholiques y perdent beaucoup.

D) La bonne foi

Par le mythe de la « bonne foi », beaucoup de maux s’introduisent dans le camp catholique, notamment parce que des charges très importantes sont confiées à des personnes dont la fidélité n’est pas établie. Certes, en temps de paix, « personne n’est réputé méchant si ce n’est pas prouvé ». Mais, quand la cité est assiégée, personne n’est apte à garder les places exposées si sa fidélité n’est pas prouvée : « nul n’est bon pour cela, à moins que ce ne soit prouvé ».

E) Les véhicules de la corruption

a) Les danses

Il me semble opportun de condamner radicalement les danses dans lesquelles l’homme enserre la femme de ses bras et l’étreint contre lui. De même, certaines danses modernes, comme le « rock’n roll » et autres semblables devraient être formellement et partout interdites aux catholiques.

L’Église doit déconseiller ce qu’on appelle le « bal », à cause de son caractère sensuel qui favorise trop le culte du corps.

b) Les modes

Pour les régions civilisées de l’Occident, on pourrait donner des règles objectives au sujet du vêtement féminin. D’autre part, il faut exiger sans faiblesse la vertu de modestie du peuple chrétien, parce qu’elle est le fondement nécessaire de la santé morale des nations.

Aux missionnaires, il faut inculquer l’art de former les peuples primitifs à l’amour de la modestie. Les maillots de bain féminins appelés « bikinis », doivent être totalement proscrits ; de même, les maillots deux-pièces ou qui laissent le dos entièrement nu.

c) Les concours de beauté

De tels concours doivent être absolument condamnés. A mon avis, aussi bien les candidates que les organisateurs, les jury et ceux qui soutiennent financièrement ces marchés de chair humaine, doivent tous encourir l’excommunication. Les évêques américains refusent les sacrements aux candidates catholiques de ces concours. Ce devrait être ainsi partout dans le monde, tant pour les candidates que pour les autres participants.

d) Le cinéma

Au sujet du cinéma, la position de l’Église a été notifiée dans des documents pontificaux. Mais, dans la pratique, le cinéma est occasion de scandales.

1. Les films documentaires et éducatifs sont utiles au développement des études et à l’instruction des peuples.

2. Mais les films passionnels, qu’on regarde pour le plaisir et l’amusement, sont de même nature que les contes et les romans. Ils excitent l’imagination et les passions sans motif. C’est à l’ascèse de régler ces loisirs qui, généralement, nuisent à la vie catholique parce qu’ils dissipent l’esprit.

3. Le cinéma paroissial est habituellement un scandale pour les fidèles :

a) parce que, fréquemment, on y projette des films immoraux ou dégradants au cours de l’année ;

b) parce que, par la fréquentation du cinéma paroissial, on acquiert l’habitude du plaisir et c’est ainsi que le mauvais fidèle, là où il n’y a pas de cinéma paroissial, ira dans n’importe quel cinéma ;

c) parce que le cinéma dissipe la vie spirituelle.

4. L’éducation au cinéma, qui est donnée dans l’Action Catholique, n’est rien d’autre qu’une duperie diabolique : on fait voir au fidèle des scènes impudiques sous prétexte de technique et d’art, comme si l’imagination et la concupiscence pouvaient être liées et déliées sur commande, à volonté, à la manière d’un appareil électrique.

5. La critique cinématographique. La critique d’un film est plus difficile que celle d’un livre. L’imagination et la vue y sont sollicitées avec plus d’intensité. Peut-être la création d’un Centre romain de critique cinématographique, sous la direction du Saint-Siège et doté d’une autorité mondiale, serait-elle une solution pratique. Il faudrait qu’il prenne en compte non seulement la moralité immédiate, mais aussi l’appui donné à la propagande révolutionnaire. Sous cet aspect, les films déclarés « bons pour des personnes de jugement formé » seraient à examiner sévèrement.

F) Les livres

Les condamnations de livres portées par le Saint-Office ont une réelle efficacité auprès des catholiques. La majorité des fidèles fuient ces livres. Sans doute, d’autres les lisent. Mais sachant que l’Église a condamné un livre, ils en considèrent dès lors la doctrine comme fausse et, par suite, ils sont moins atteints par le poison. Parfois cependant, les condamnations tardent trop, et ce délai peut occasionner de grands maux. Ainsi la condamnation de Gide est venue trop tard. Une autre condamnation grandement nécessaire est celle de Jacques Maritain. Ses erreurs ont causé de très graves dommages à l’Église, surtout en Amérique latine. Le jeune clergé en est infesté. Les maux provoqués par les erreurs du parti de la démocratie chrétienne proviennent des idées de Maritain. On avance que l’agitation politique en Amérique est le fait de ses disciples. Les catholiques se disent : le Vatican approuve Maritain, puisqu’il a été ambassadeur de France auprès du Saint-Siège. Des évêques se prétendent maritainistes. Ses enseignements règnent dans les universités catholiques du Brésil. Et néanmoins, Rome se tait !

Les politiques règlent leur conduite sur le principe suivant : « La Révolution fut mauvaise dans ses moyens, mais elle est bonne en soi ; soyons lui sincèrement attachés. C’est à nous, les catholiques,  de faire la Révolution avant que les communistes ne la fassent. »

IV. – Les difficultés internes

A) La stagnation de la scolastique

Il est possible que la réforme des études romaines, en 1930, soit une cause de la stagnation de la scolastique. L’attention des étudiants est presque uniquement orientée vers les questions historiques et positives. Les thèses présentées pour la licence et le doctorat portent en général sur la pensée de tel philosophe ou de tel théologien.

La philosophie, la théologie et la doctrine sociale catholiques ont perdu une part de leur dynamisme. Ce ne sont plus les catholiques qui dirigent la pensée occidentale. Les nouveaux maîtres sont Sartre, Freud, Dostoïevsky, etc. Entraînés par une avidité malsaine, les catholiques cherchent à s’aligner sur les idoles du moment : on lit les articles de tel « mystique existentialiste », etc.

Le Concile devrait se pencher sur cette question avec sollicitude, afin qu’une nouvelle vigueur soit donnée aux doctrines catholiques. Certaines questions qui  amènent des déviations devraient peut-être être tranchées. Seraient à condamner : le « socialisme chrétien », le nominalisme, l’idéalis­me kantien, tout Hegel et son école, Sartre, la doctrine de Maritain et sa trompeuse distinction entre l’individu humain et la personne humaine dans les réalités sociales, l’évolutionnisme absolu, le positivisme philosophique et le positivisme juridique, le manichéisme et la gnose modernes qui s’expriment dans l’art abstrait, la théosophie, le Rotary et le Lion’s Club, le Réarmement moral.

Polémique et discussion

Pour renforcer l’influence de l’Église et de la doctrine catholique, il importe d’encourager l’habitude des discussions et de la polémique dans les questions disputées. Il ne peut y avoir d’intérêt pour les questions certaines s’il n’y a pas d’intérêt pour les questions disputées. Sans doute, faut-il veiller à ce que la forme soit pleine de charité. Mais la discussion est nécessaire, et même une discussion vive, pour que naisse l’amour de la vérité. Les communistes ont scientifiquement examiné cette technique de discussions. Le peuple doit se livrer à des controverses pour acquérir l’habitude de réfléchir et l’amour de la doctrine.

B) Le naturalisme pédagogique

L’influence de Jean-Jacques Rousseau est encore considérable chez les catholiques eux-mêmes. Beaucoup de fidèles ont une fausse conception de l’autorité paternelle et de la nature de l’enfant : ils s’imaginent que l’enfant est pour ainsi dire comme un ange, sans passions désordonnées et sans concupiscence. Il faut donc rappeler la doctrine catholique, même aux religieuses qui se consacrent à l’éducation, parce que de nombreuses erreurs d’origine protestante ont envahi les cloîtres.

Dans les questions qui touchent à la sexualité, il faut préserver l’innocence jusqu’aux limites du possible, mais, dès que possible, la plénitude des idées et des principes doit être transmise aux enfants pour que chacun devienne au plus tôt un fidèle mûr.

Il faut dire aussi un mot au sujet des « complexes ». Sous prétexte de les éviter, la nature viciée de l’enfant est abandonnée à ses penchants naturels.

V. – La lutte contre-révolutionnaire

A) Quelques principes

La conjuration révolutionnaire est une et organisée. Elle doit donc être combattue de façon une et organisée. Les catholiques attendent du magistère une présentation concrète et pratique des fondements et de l’organisa­tion de la société catholique, qui est la société contre-révolutionnaire. C’est dans cette société catholique que doivent être inclus et assimilés les bons éléments de la vie moderne, harmonisés avec les coutumes de la société traditionnelle qui doivent être conservés.

L’exemple du communisme est éclairant. Dans tous les détails de la vie, la direction centrale précise, avec une perspicacité remarquable, ce qui est conforme ou non à son programme. Bien plus, elle détermine la valeur tactique de chaque chose pour ou contre la Révolution. Elle indique la place à accorder à chaque élément dans l’ensemble du système, et sa capacité à construire la Révolution ou à la détruire.

Il me semble que nous devrions mettre en place une stratégie catholique et un centre de combat contre-révolutionnaire méthodique dans le monde entier, et appeler les catholiques à s’y associer. Nous pourrions alors vraiment espérer l’avènement d’un monde meilleur. De droit, le Saint-Siège dirigerait lui-même cette « offensive ». Les éléments qui, dans le clergé et le laïcat, ont déjà fait leurs preuves dans la lutte contre-révolutionnaire, formeraient le « Capitole » de cette armée. Il faudrait constituer une véritable science de la guerre contre-révolutionnaire, comme il existe une science de la Révolution.

Le combat catholique contre les ennemis de l’Église m’apparaît souvent comme une lutte menée par des aveugles contre des gens qui voient. Nous  méconnaissons le but, la méthode, la puissance, la stratégie et les armes de l’ennemi. Que nous enseigne donc la doctrine sociale catholique sur tous ces sujets ?

B) Reconstruction de la société catholique

Le mot reconstruction indique qu’il ne suffit pas de corriger des défauts partiels ; ce qu’il faut, c’est, à peu de choses près, une nouvelle création. Bien des choses de la vie ne sont plus chrétiennes mais païennes.

Les catholiques devraient savoir que « telles et telles choses ne sont pas compatibles avec une société catholique » ; que « sur tel ou tel point, la société devrait être comme ceci ou comme cela pour être catholique ». Les marges sont grandes, sans doute, mais non pas infinies. Le modèle idéal de la société catholique doit être figuré sous nos yeux pour que nous sachions ce que nous devons faire.

La force du Saint-Siège est immense. S’il exhortait et dirigeait les fidèles avec énergie, clarté et méthode dans une véritable lutte mondiale, sous la conduite du pontife romain, la marche triomphale de la Révolution serait arrêtée et le règne du très Sacré-Cœur de Jésus serait instauré : tout serait récapitulé dans le Christ.

Dans les détails concrets, certainement d’autres solutions seraient possibles, mais les catholiques, dans leurs patries respectives, doivent être dirigés dans une seule direction pratique, renonçant aux autres solutions légitimes, pour que quelque chose de positif soit édifié. Si les ouvriers, en effet, veulent bâtir toutes les maisons possibles, ils n’en bâtiront aucune.

La reconstruction de la chrétienté est capitale et l’instauration du règne du  Sacré-Cœur de Jésus est de la plus grande importance. Même dans une société révolutionnaire, Dieu peut toujours sauver chaque âme prise individuellement, mais les conditions pour le salut sont alors les pires et le salut de chaque âme relève du miracle.

L’ordre chrétien, au contraire, est une très grande grâce extérieure, qui entraîne suavement et efficacement, non pas chaque individu, mais des foules entières, à la sainteté de la vie et au salut éternel. Dans une société révolutionnaire, Dieu pêche les âmes à la ligne ; dans une société chrétienne, il les pêche au filet. La première constitue l’obstacle le plus grand, la seconde, la grâce externe optimale.

C) Contre le communisme

Beaucoup de catholiques ont la tentation de se comporter avec le communisme comme l’Église s’est comportée avec le libéralisme au siècle dernier et comme elle le fait encore aujourd’hui. Avec le libéralisme, la coexistence est possible :

1. le libéralisme n’empêchait pas l’Église de prêcher sa doctrine et ne l’obligeait pas à prêcher la doctrine libérale ;

2. le libéralisme permettait la condamnation de ses propres erreurs.

Mais, sous le régime communiste aucune de ces deux licences n’existe :

a) l’Église est empêchée de propager sa doctrine ;

b) l’Église est tenue d’enseigner les propres erreurs du communisme ;

c) l’Église ne peut condamner les erreurs du communisme.

L’opposition du communisme à l’Église catholique est essentielle, radicale, perpétuelle et totale.

Quand le communisme accorde quelque paix à l’Église, ce n’est qu’une pause dans la lutte. Cette pause peut avoir diverses causes :

a) la politique internationale peut exiger une telle pause ;

b) la stratégie imposée par l’assaut donné à un nouveau pays peut occasionner une paix fictive dans le pays voisin ;

c) la faiblesse initiale du communisme lui-même,  peut expliquer une telle trêve.

Même le bourreau, avant de donner la mort à la victime, fait une pause pour mieux la frapper.

La coopération avec le communisme sera toujours pour la propre ruine de l’Église.

Le communisme est  fils de la Synagogue. Jusqu’à la conversion du peuple juif, la Synagogue juive sera la « Synagogue de Satan » [Ap 2, 9], et le communisme sera le communisme de Satan, œuvre et préfiguration de l’Antéchrist.

D) Le socialisme

La force secrète du communisme se trouve dans la haine du Christ. Mais sa puissance de séduction réside dans l’utopie socialiste. Le communisme promet une société fraternelle – sans autorité, sans classes, sans pauvreté, sans douleur, sans les tribulations de la vie, sans Dieu et sans enfer. Il promet le paradis sur terre.

Sans Dieu : liberté [3] ; sans roi ni père : égalité ; sans propriété ni classes sociales : fraternité.

Les catholiques accueillent volontiers cette utopie, pensant qu’elle peut être baptisée. Ils disent en effet que l’Église primitive était socialiste.

Il me semble nécessaire que le Concile œcuménique condamne solennellement et sévèrement cette utopie. C’est une véritable tentation universelle, à l’image de la tentation du paradis terrestre : « Vous serez comme des dieux » [Gn 3, 5] ; ou cette autre tentation : « Je te donnerai toutes ces choses » [Mt 4, 9].

1. La vie sur terre ne doit pas être paradisiaque. La croix, la patience, l’abnégation sont indispensables pour atteindre la fin de la vie terrestre. La charité est nécessaire et pas seulement la justice.

2. Jamais le paradis socialiste ne se réalisera réellement sur terre. En cherchant le Royaume de Dieu et sa justice, l’homme obtiendra cette mesure de bonheur terrestre que la Providence accorde par amour à ses enfants dès ici-bas. Mais, en cherchant son bonheur exclusivement en ce monde et en violant les lois de la nature humaine, l’homme, inspiré par Satan, se prépare la plus grande servitude.

Les juifs promettent aux peuples soumis au joug du socialisme que leur Roi « les dirigera avec une verge de fer » [Ps 2, 9]. La société révolutionnaire sera d’abord un paradis sur la terre, puis elle deviendra un enfer sur la terre.

3. Il faut clairement enseigner que les différences sociales et économiques sont essentielles à la vie normale de la société. Ces différences ne vont pas contre la justice. Elles ne doivent pas être trop marquées et la charité doit les tempérer. Mais, pour la bonne organisation de la société, il doit y avoir des classes.

4. Le socialisme porte le peuple à la haine des béatitudes et des vertus chrétiennes d’humilité, de charité, de pauvreté et de chasteté.

Pourquoi les ordres mendiants ne prêchent-ils pas davantage l’idéal de la pauvreté ?

E) L’étatisation de la vie

De jour en jour, dans de nombreuses parties du monde, l’ingérence de l’État dans la vie des individus et des collectivités grandit. Cette ingérence est souvent rendue nécessaire par la dissolution de la société, détruite par le libéralisme. Beaucoup de choses qui reviendraient de soi à la société et à ses collectivités doivent aujourd’hui être assumées par l’État.

La doctrine catholique doit admettre ces interventions. Mais elle doit clairement les considérer comme extraordinaires, anormales et transitoires. Il faut les abroger dès que possible.

Facilement, on pense trouver la solution des problèmes dans l’État et dans le changement des institutions traditionnelles et naturelles. Mais les problèmes viennent généralement de la corruption des mœurs. Or, pour réformer les mœurs, la religion catholique est indispensable. Ce n’est donc pas d’abord dans des conférences internationales que se trouve la solution des difficultés actuelles, mais dans la rechristianisation des mœurs. Si Dieu et son Christ étaient posés comme fondement de la vie individuelle, familiale et nationale, les forces mêmes de la nature tendraient vers des solutions conformes à la nature, moyennant un effort de l’intelligence et l’humble bonne volonté humaine.

Dans le monde socialiste, règne un esprit qui échafaude laborieusement des solutions en chambre et les impose à la nature. Mais les êtres vivants, tant physiques que moraux, sont si complexes et la vie est si variée, que l’esprit humain est incapable d’en connaître tous les ressorts de façon adéquate. C’est pourquoi on doit agir avec la nature non pas à la manière d’un forgeron, mais à la manière d’un jardinier.

VI. – Épilogue

Un assez grand nombre de sociologues catholiques parlent d’une « nouvelle humanité » à naître prochainement, comme s’ils savaient quelque chose par voie de connaissance ésotérique ou gnostique. Le « dogme » de l’évolution peut expliquer en partie ce savoir et cette attente : L’homme fut jadis un singe ; il peut donc évoluer et devenir quelque chose de supérieur à ce que la nature humaine le fait être aujourd’hui : un super-homme. Les lois du droit naturel seront alors différentes ; de même la loi morale, devenue, par là même, relative.

Ces divagations sont à rejeter par les catholiques.

Mais, à mon humble avis, il est nécessaire que nous proposions un programme positif. Les catholiques le désirent. Ils disent : « Quand il s’agit de combattre l’erreur, tous les catholiques sont unis ; mais quand il s’agit de construire du positif, l’unité disparaît. » Assurément, ces dernières années, plusieurs organisations ont essayé d’entraîner la masse des catholiques dans l’action. Mais elles gardaient en elles de nombreux éléments du socialisme, et c’est pourquoi elles n’ont pas été acceptées par le peuple catholique. Elles ont plus divisé qu’uni.

Si le Concile œcuménique présentait un programme positif d’action contre-révolutionnaire et de rénovation chrétienne, avec ses aspects concrets, et s’il appelait tous les catholiques à sa mise en œuvre, je pense que ce serait l’aurore du règne du Sacré-Cœur de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie.

Ces choses m’ont paru bonnes à dire, Éminentissime Seigneur. Comme évêque humble et inconnu, j’ai voulu vous prouver mon obéissance en vous adressant ces notes. Vous jugerez si elles sont utiles.

Je baise votre pourpre sacrée et me déclare votre très dévoué.

 

† Geraldo de Proença Sigaud

Évêque de Jacarézinho

U

Annexe I

Notice biographique sur Mgr de Proença Sigaud

Notice tirée du livre de Philippe Roy-Lysencourt, Les membres du Cœtus Internationalis Patrum au concile Vatican II. Inventaire des interventions et souscriptions des adhérents et sympathisants. Liste des signataires d’occasion et des théologiens, Leuven, Peeters, Maurits Sabbe Library, Faculty of Theology and Religious Studies (collection « Instrumenta theologica », XXXVII), 2014, p. 48.

Geraldo de Proença Sigaud (1909-1999, SVD) naquit à Belo Horizonte (Brésil) le 26 septembre 1909. Entré dans la Société du Verbe Divin, il reçut la vêture le 2 février 1926. Deux ans plus tard, jour pour jour, il prononça ses premiers vœux, avant d’être envoyé à Rome pour y faire un doctorat en théologie à la Grégorienne (1928-1932). C’est dans la Ville Éternelle qu’il fit ses vœux perpétuels, le 2 février 1931, et qu’il fut ordonné prêtre le 12 mars 1932. Il devint ensuite professeur de théologie fondamentale et dogmatique au Grand Séminaire de São Paolo où enseignait également Mgr Antonio de Castro Mayer. Après avoir donné son appui à un ouvrage de Plinio Corrêa de Oliveira dénonçant les infiltrations progressistes dans l’Action catholique brésilienne (Em defesa da Ação Católica, São Paulo, Ave Maria, 1943), il fut sanctionné, tout comme Mgr de Castro Mayer, et envoyé en Espagne au mois de mars 1946. Quelques mois plus tard, le 29 octobre 1946, il fut nommé évêque de Jacarézinho par Pie XII, et sacré le 1er mai 1947. Le 20 décembre 1960, il fut transféré à l’archevêché de Diamantina. Secrétaire du Coetus Internationalis Patrum pendant le concile Vatican II, il ne suivit pas Mgr Lefebvre dans sa réprobation du Concile. Il démissionna de sa charge à Diamantina le 10 septembre 1980 et mourut le 5 septembre 1999.

Annexe II

Rendons à Mgr Sigaud ce qui est à Mgr Sigaudet à Plinio ce qui est à Plinio

Roberto de Mattei écrit à juste titre dans son ouvrage Vatican II, une histoire à écrire :

Parmi les vota parvenus à Rome, il en est un qui frappe, par l’ampleur du cadre qu’il représente, par les maux qu’il dénonce et par les remèdes qu’il propose, c’est celui de l’évêque de Jacarézinho, Geraldo de Proença Sigaud […] [p. 80].

L’auteur cite plusieurs extraits (p. 81-84). Il affirme que :

Le texte de Mgr Sigaud révèle clairement l’inspiration et peut-être la main même de Plinio Corrêa de Oliveira, dont en 1959, dans le numéro 100 de la revue Catolicismo, venait d’être publié le texte princeps : Révolution et Contre-Révolution.

Roberto de Mattei, qui a écrit une élogieuse biographie du Dr Plinio [4], semble surestimer ici – comme ailleurs – l’influence de son maître à penser. Il est vrai que Mgr Sigaud connaissait Plinio Corrêa de Oliveira et que, comme Mgr de Castro Mayer, il a donné son appui, pendant un certain temps du moins, à l’action et aux écrits du fondateur de la T.F.P. (Tradition Famille Propriété). Nous venons précisément de lire dans la notice biographique reproduite ci-dessus, que le soutien apporté à l’ouvrage de Plinio sur les infiltrations progressistes dans l’Action catholique brésilienne a valu, en 1946, une sanction à Mgr Sigaud.

L’évêque de Jacarézinho a donc certainement lu l’étude Révolution et Contre-Révolution et a pu s’en inspirer partiellement dans la rédaction de son votum. Mais il n’avait pas besoin du professeur Plinio pour connaître les rouages de la Révolution et en dénoncer les méfaits. Au reste, l’analyse donnée dans le votum diffère beaucoup de celle présentée dans Révolution et Contre-Révolution. Mgr Sigaud se place avant tout au niveau doctrinal et explique clairement le rôle de la maçonnerie et du judaïsme comme vecteurs principaux de la Révolution, ennemie irréductible du catholicisme. Or ces thèmes ne sont pratiquement pas abordés dans l’étude du Dr Plinio, dont l’analyse est partielle et s’attache surtout à l’aspect moral de la Révolution [5].

Comme l’exposaient Carlo Alberto Agnoli et Paolo Taufer dans leur livre T.F.P., le masque et le visage (dont Le Sel de la terre a donné de larges extraits [6]), il y a dans l’enseignement de Plinio une erreur déjà présente dans Révolution et Contre-Révolution et qui est devenu tout à fait explicite ensuite : il confond la Révolution avec le communisme et la contre-révolution avec l’anti-communisme, et, qui plus est, avec l’anti-communisme libéral et mondialiste nord-américain [7]. Or cette conception restrictive, qui omet de parler du libéralisme, conduit à faire le jeu de la Révolution. « Abattez le communisme en laissant vivre le libéralisme, et toutes les monstruosités, y compris le communisme, seront toujours possibles », expliquent C. A. Agnoli et P. Taufer – ce qu’ont parfaitement montré les faits de 1989 : « Qui oserait affirmer aujourd’hui que la Révolution s’est terminée avec l’écroulement de l’empire soviétique ? L’événement, au contraire, a constitué une importante étape nouvelle de l’établissement du nouvel ordre mondial maçonnique [8]. »

Il est donc clair que c’est une erreur de perspective et un manque de probité intellectuelle que d’attribuer la paternité du texte de Mgr Sigaud au professeur Plinio. Roberto de Mattei, qui a fondé en 1982 le Centro Lepanto, « selon toute apparence, une filiale de la T.F.P. brésilienne [9] », prêche pro domo suo. Il faut savoir que Mgr de Castro Mayer, dont Mgr Sigaud était très proche, a publiquement rompu avec Plinio Corrêa de Oliveira et la T.F.P. en 1982, à cause de pratiques ambiguës et de dérives sectaires [10]. Quelques temps auparavant, en 1979, un rapport et plusieurs témoignages sur la section française de la T.F.P. avaient montré que ces dérives n’étaient pas accidentelles mais inhérentes à l’organisation. Enfin, le livre T.F.P., le masque et le visage a donné toutes les explications voulues sur l’atmosphère malsaine qui émane de cet organisme plus que douteux, qui se prétend catholique traditionaliste mais n’entend répondre de ses actes à personne. Depuis, la T.F.P. a créé un peu partout d’innombrables structures sous des prête-noms divers (« Avenir de la culture », « Lumières sur l’Est », « Droit de naître », etc.), pour attirer la sympathie et surtout les dons, grâce à la méthode du mailing massif : singulière contre-révolution !

A toutes ces critiques qui lui furent adressées, la T.F.P. a répondu par une dérobade, en disant que ce n’étaient que des calomnies et que la rupture avec les milieux traditionalistes s’expliquait par les positions prises par Mgr Lefebvre à l’encontre des autorités romaines. Dans son ouvrage Le Croisé du 20e siècle, Roberto de Mattei écrit, au sujet de la séparation de Mgr de Castro Mayer avec la T.F.P. : « Le fait peut être rattaché au rapprochement progressif de l’ex-évêque de Campos aux positions de Mgr Marcel Lefebvre, qui culmina avec la participation de Mgr de Castro-Mayer lui-même aux consécrations épiscopales d’Écône, le 30 juin 1988, qui lui valurent l’excommunication latæ sententiæ » (p. 66, note 47).

Cet anathème lancé contre l’action de Mgr Lefebvre, ajouté à tant de faits troublants largement avérés, firent que la Fraternité Saint-Pie X et l’ensemble des catholiques de Tradition avec elle, condamnèrent sans restriction la T.F.P. :

C’est donc un devoir de montrer publiquement ce qui se cache derrières ces associations [satellites de la T.F.P., notamment les associations italiennes Sull’Est, Famiglia domani, Lepanto et son agence de presse Corrispondenza romana], ce qu’est la T.F.P. et ce qu’il y a derrière elle. Bref, dénoncer les faits et les liens incompatibles avec la foi catholique [11].

On peut dès lors s’étonner que, depuis quelques temps, les ouvrages et la personne de Roberto de Mattei jouissent d’une considération grandissante dans ces mêmes milieux qui dénonçaient les ambiguïtés de ses positions il y a encore dix ans. Son histoire du Concile (Vatican II, une histoire à écrire) et, plus récemment, son Apologie de la Tradition ont eu droit à des éloges quasi unanimes de la presse traditionaliste, sans aucune réserve [12]. Lui-même a été invité au congrès du Courrier de Rome à Paris, où son intervention a tenu le rôle vedette. Aurait-il donc changé ses positions et renoncé à son allégeance à la T.F.P. pour être ainsi reconnu comme une référence dans le combat des catholiques de Tradition ? Ou bien est-ce du côté de la mouvance « traditionaliste » et de ses dirigeants que les exigences ont été modifiées ? Les raisons alléguées hier seraient-elles oubliées ou auraient-elles cessé d’être valables aujourd’hui ? Il serait bon que les esprits fassent un effort de mémoire et n’oublient pas trop vite les douloureuses expériences d’un passé qui n’est pas si lointain.


[1] — Acta et Documenta concilio œcumenico Vaticano II apparendo, series I, vol. II, 1, p. x-xi. Traduction française donnée dans l’ouvrage collectif Histoire du concile Vatican II – I. Le catholicisme vers une nouvelle époque. L’annonce et la préparation, Paris, Cerf-Peeters, 1997, p. 109.

[2] — Mgr de Proença Sigaud, devenu entre temps évêque de Diamantina (Brésil) fut le secrétaire du Cœtus. Mgr Lefebvre en était le président et Mgr de Castro Mayer, le vice-président.

[3] — Les mots liberté, égalité, fraternité sont en français dans le texte latin. (Note du traducteur.)

[4] — Le Croisé du 20e siècle, Lausanne, L’Âge d’homme, 1997. Voir la recension dans Le Sel de la terre 25, p. 184-194.

[5] — Révolution et Contre-Révolution ne consacre qu’un seul paragraphe à la maçonnerie : « Les agents de la Révolution : la franc-maçonnerie et les autres forces secrètes » (p. 50-51 de l’édition TFP de 1997). Ce paragraphe, au contenu très vague et superficiel, se contente de mentionner l’encyclique Humanum genus de Léon XIII (1884). Quant au judaïsme, il n’en est pas une seule fois question dans le livre.

[6] — Le Sel de la terre 7 (p. 146-163) ; 8 (p. 246-254) et 10 (p. 150-180).

[7] — Le numéro d’octobre 1988 de Catolicismo, revue officielle de la TFP, raconte que le professeur Plinio n’a pas hésité à prendre des contacts publics avec les représentants de l’establishment nord-américain et qu’il a déclaré, dans une conférence commune avec eux, que les États-Unis sont « le plus grand rempart temporel de l’Occident contre le communisme ». Voir les articles du Sel de la terre 8 (p. 246 et suivantes) et 10 (p. 150 et suivantes) qui montrent par d’abondantes preuves la collusion de la TFP avec la nouvelle droite américaine maçonnique et mondialiste. Comme on est loin des propos de Mgr Sigaud sur «  les États-Unis […] socle de la nouvelle humanité maçonnique » !

[8] — Le Sel de la terre 8, p. 245.

[9] — Le Sel de la terre 25, p. 184.

[10]   —             Par exemple : culte rendu à la personne du professeur Plinio, considéré comme un prophète des derniers temps, et à sa mère Dona Lucilia ; prières travesties ; existence au sein de la T.F.P. d’une société secrète où se pratiquait une allégeance servile à la personne du fondateur sous couvert du saint esclavage montfortain, etc. Voir le détail dans les articles déjà cités du Sel de la terre (nº 7, 8, 10 et 25).

[11]   —             Abbé du Chalard, La Tradizione catholica, anno IV, 1 (1993). Traduction française dans Le Sel de la terre 8, p. 254.

[12]   —             Voir la recension du deuxième ouvrage dans le présent numéro du Sel de la terre.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 94

p. 30-50

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