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Catholiques et confucianistes toujours !

Souvenirs & Pensées, de Confucius à la rencontre du Christ


Il était une fois un jeune chinois de Shanghai, « très chétif », né en 1871 dans une famille aisée, qui connut l’épreuve de la pauvreté et de rester sans enfant pendant dix-sept ans. Son père était catéchiste protestant de la London Missionary Society, « hom­me religieux, honnête et clairvoyant » : « tous les matins il partait, diffusant des tracts, en particulier des bibles » (p. 38).

Quant il eut treize ans, son père décida d’inscrire le jeune Lou Tseng-Tsiang (陸徵祥, soit Lù Zhēng-Xiáng en pin’yin) à l’École des langues étrangères de Shanghai, dont les élèves étaient généralement considérés comme de la « graine de traîtres, qui à l’aide de ces langues livreraient le pays aux étrangers » (p. 38). « Je n’envisa­geais pas, précise-t-il, de faire une carrière diplomatique, dont l’accès n’était ouvert qu’aux élèves ayant terminé leurs études classiques chinoises, mais de faire un séjour assez prolongé à l’étranger, pour occuper, à mon retour, une situation dans l’administration des Postes » (p. 39).

« Par un concours de circonstances providentielles, je fus, en décembre 1892, envoyé, comme interprète de quatrième classe, à la Légation de Chine à Saint-Pétersbourg. J’allais y rencontrer un maître [...], qui me fit passer de la vie privée à la vie publique, pour laquelle, sans y avoir jamais pensé, mon père lui-même m’avait donné la meilleure des préparations. Dans la pensée et la pratique du confucianisme, la piété filiale et le labeur de la perfection personnelle sont la véritable école des hommes d’État. La mission de l’homme d’État est d’assu­rer le bonheur public » (p. 39), le « bien commun », dirions-nous.

Lou Tseng-Tsiang devait devenir diplomate (jusqu’en 1906), puis ministres des affaires étrangères de Chine pendant les dernières années de l’Empire décadent et corrompu, aboli en 1912, après avoir rejeté les propositions de réforme, et les premières de la République de Yuan Che-Kai, Sun Yat-Sen et Chiang Kai-Check, qui cherchèrent à relever le pays (jusqu’en 1920). Il fut même un moment premier ministre. Converti au catholicisme, puis veuf d’une catholique, fille d’officier belge et petite-fille de général, et resté sans enfants, il devint bénédictin en Belgique et fut ordonné prêtre. Il mourut en 1949.

Son livre Souvenirs & Pensées [1], qui reprend des conférences faites à ses confrères en 1943, est écrit en excellent français : style et choix du mot juste. Son maître lui avait recommandé de « s’européaniser » par amour de la Chine et pour le service de la Chine, pourtant unifiée mille ans avant Charlemagne. Mais Dom Lou a surtout le grand mérite de montrer la transition logique que représente le passage du confucianisme au catholicisme, et même particulièrement à la règle de saint Benoît. Et aussi d’éclairer ces zones d’énorme incompréhension mutuelle entre la Chine et l’Occi­dent, dues notamment au véritable dépeçage de l’Empire du Milieu par les nations occidentales, y compris les États-Unis et le Japon, à la suite des deux Guerres de l’Opium, à qui l’Angleterre avait donné pour noble but d’écouler en Chine l’opium fabriqué aux Indes.

Les troupes anglo-françaises mirent fin à la dernière de ces guerres par le sac du palais d’été. Après l’avoir complètement dépouillé de ses trésors, elles y mirent le feu. Imaginons le choc psychologique qu’aurait provoqué chez nous le sac et l’incendie de Versailles par les Russes en 1815 ou les Prussiens en 1870. De plus, les traités « inégaux » ou « unila­téraux », prévoyaient le retour des missionnaires dans les fourgons de l’ennemi. Il ne faut donc guère s’étonner de la xénophobie du moment dans le peuple, ni de la prévention des administrations successives envers les missionnaires étrangers. Les dernières recherches ont pourtant montré que l’apôtre saint Thomas avait atteint la Chine après l’Inde, bien avant que le bouddhisme y soit importé, qu’il reste dans la pierre de nombreux témoignages antiques de la présence chrétienne dans la vallée du Fleuve Jaune et que la foi catholique est donc loin d’être une religion « étrangère ».

Ce qui reste probablement le plus inattendu dans cet ouvrage, c’est l’insistance de Dom Lou à montrer la coïncidence entre les principes fondamentaux du confucianisme, et la loi naturelle [2] con­servée par les sages chinois, avec leurs traditions, cette loi naturelle sur laquelle s’appuie notre foi catholique. Dom Lou était convaincu de l’imminence d’un développement merveilleux de la foi et du monachisme  dans sa patrie : il y eut des fondations bénédictines.

Cependant, le diable veillait au grain ! Né le 12 juin 1871, Dom Lou mourut le 15 janvier 1949, c’est-à-dire quelques mois seulement avant la victoire surprise des com­munistes et la création de la république communiste, le 1er octobre 1949, qui devait empêcher cette évangélisation. Dom Lou ne con­naîtra pas la tragédie et les persécutions, qui n’auraient très probablement pas existé si les protestants Sun Yat-Sen et Chiang Kai-Check avaient été vainqueurs.

Un autre élément très négatif a été le cancer libéral qui rongeait l’Église depuis le 19e siècle et remportera la victoire au concile Vatican II. Mais sans doute était-ce hors sujet : ces questions n’atteindront la Chine et les chinois que plus tard. Le ralliement (dont Mgr Lefebvre disait que ce fut une « catastrophe politique et religieuse » [3]), la con­damnation de l’Action française, l’action catholique nouveau style, l’affaire des Cristeros, etc., n’eurent qu’un impact très indirect et tardif sur la Chine et les chinois.

Nouveau dans la foi chrétienne, émerveillé par l’Église, il semble être resté simplement reconnaissant envers celle-ci, et particulièrement envers une Belgique, qui ne sera cependant pas indemne de tout progressisme – il connaissait personnellement le roi Albert –, de lui avoir successivement donné une épouse et un couvent. Aussi, ce qui peut paraître de l’œcumé­nisme chez lui reste de bon aloi : respect pour le protestantisme de son père, « une étape sans laquelle je crois que je n’aurais jamais pu arriver au catholicisme » (p. 38), ou admiration pour le confucianisme, dont il est pétri et qui l’a conduit au catholicisme.

Il envisage par ailleurs sérieusement une liturgie en chinois classique, à la manière du slavon ou du syriaque, et autres langues anciennes, donc immuables, utilisées chez les catholiques d’Orient. La querelle des rites est la seule critique des hommes d’Église que Dom Lou aborde au passage. En tout cas et quoique les débats soient encore ouverts, cette querelle des 17e et 18e siècles n’a certainement pas facilité la tâche ni des missionnaires, ni des catéchumènes, et elle ne sera résolue que par Pie XII en 1939, le gouvernement du Mandchoukouo l’assurant du caractère civil des rites.

Il est certain que la messe en chinois a reçu un excellent accueil dans la population depuis Vatican II, cette langue n’ayant absolument aucune parenté, même lointaine, avec le latin comme avec les idiomes romans ou indo-européens. D’ailleurs, « en 1615, le pape Paul V, en concordance avec le vœu de saint Robert Bellarmin, avait accordé à la Chine l’usage de la langue littéraire chinoise pour la liturgie qui aurait suivi le rite latin » (p. 104).

Il faut cependant remarquer que le chinois qu’utilise l’Église conciliaire n’est pas un chinois classique, mais un chinois vernaculaire sur lequel une grammaire occidentale a été plaquée de manière arbitraire. Ce chinois des McDonald et du Coca-Cola, les gens du pays l’appel­lent eux-mêmes la « langue vide » ou « langue blanche » (白话, bái huā). Ajoutons que les catholiques octogénaires chinois savent encore leur kyriale par cœur, mais que la langue latine est vraiment étrangère à tous ceux qui n’y ont pas été initiés très tôt.

Nous ne pouvons que déplorer avec Dom Lou, deux des principaux subterfuges utilisés par le démon pour empêcher ou retarder la conversion de son pays : la querelle des rites, qui s’est envenimée au moment où l’empereur Kang-Xi signait l’édit de tolérance, avant d’expulser finalement des missionnaires en désaccord entre eux, puis, après plusieurs retournements de situation, la prise de pouvoir des communistes en 1949.

Terminons, par quelques citations de Dom Lou, qui nous font entrer dans sa pensée :

L’esprit confucianiste m’a disposé à voir la supériorité évidente du christianisme, comme il y a disposé il y a trois siècles le ministre d’État Paul Zi, et cela indépendamment des défauts personnels des chrétiens [...]. L’esprit confucianiste m’a disposé à reconnaître la supériorité tellement claire de la sainte Église romaine, qui détient un trésor dans lequel, de siècle en siècle, le croyant puise des valeurs anciennes et des valeurs nouvelles, trésor vivant qui, de siècle en siècle, grandit et fructifie. [p. 78.]

 

Le père Matteo Ricci convertit à la religion catholique le ministre d’État Zi Kuang-Ki (Xú Guāng-Qǐ, 徐光啟) et lui donna au baptême le prénom de Paul, indiquant par là la grande vocation qu’il lui souhaitait. Paul Zi répondit admirablement aux grâces que le Ciel lui départit. Il fut la tête et le cœur d’un groupe de chrétiens magnanimes et de lettrés remarquables. [p. 99.]

 

C’est du point de vue de l’homme de gouvernement que j’ai approché l’Église catholique.  Je vous ai raconté [...] comment mon maître, M. Shu King-Shen avait attiré mon attention sur ce fait extraordinaire et unique au monde de l’Église romaine et je vous ai dit son admiration pour ce gouvernement spirituel universel, dont l’action avait conféré à la société européenne une force morale qu’il désirait pour notre propre pays. Je vous ai rapporté qu’il me suggéra d’étudier de très près la religion chrétienne, d’étudier spécialement cette Église, qui étant la plus ancienne, remonte aux origines du christianisme. [p. 76.]

 

C’est donc du point de vue de l’homme d’action à la recherche du bien que j’ai observé et considéré la sainte Église, ayant pour règle un principe que Jésus-Christ lui-même nous a donné : « C’est par les fruits que vous jugerez l’arbre » [Mt VII, 20]. J’ai estimé qu’à elle seule cette preuve-là, dûment établie, suffisait amplement pour entraîner une conviction et pour baser une adhésion totale.

 

Ma conversion n’est pas une conversion, c’est une vocation. [p. 82 et 88.]

 

Je suis confucianiste. [...] La tradition intellectuelle et spirituelle du confucianisme, le culte du Très-Haut, la pratique de la piété filiale, le zèle à poser des actes de vertu [...], tout ce qui fait l’âme de la race chinoise, depuis Yao, Choen et Yu, contemporains d’Abraham, en passant par le Maître de dix mille générations, Confucius [孔子, Kǒng Zǐ], et par cet autre grand philosophe, Meng Tse [孟子, Méng Zǐ ou Mencius, disciple d’un petit-fils de Confucius], tout cela j’ai désiré sans cesse en être pétri.

Son maître, M. Shu, lui avait commandé, et c’était une prophétie :

La force de l’Europe ne se trouve pas dans ses armements ; elle ne se trouve pas dans sa science ; elle se trouve dans sa religion. Au cours de votre carrière diplomatique, vous aurez l’occasion d’observer la religion chrétienne. Elle comprend des branches et des sociétés diverses. Prenez la branche la plus ancienne de cette religion, celle qui remonte le plus près des origines ; entrez-y. Étudiez sa doctrine, pratiquez ses commandements, observez son gouvernement, suivez de près toutes ses œuvres. Et, plus tard, lorsque vous aurez terminé votre carrière, peut-être aurez-vous l’occasion d’aller encore plus loin. Dans cette branche la plus ancienne, choisissez la société la plus ancienne. Si vous le pouvez, entrez-y également ; faites-vous disciple et observez la vie intérieure qui doit en être le secret. Lorsque vous aurez compris et capté le secret de cette vie, lorsque vous aurez saisi le cœur et la force de la religion du Christ, emportez-les et donnez-les à la Chine. [p. 46.]

« Lorsque débuta la révolte des Boxers [4], on voulut trouver » en M. Shu « un bouc-émissaire des désordres intérieurs et des représailles de l’étranger, que ses conseils, s’ils avaient été suivis, auraient permis d’éviter. Par ordre impérial, M. Shu fut condamné à avoir la tête tranchée, sur la place du Marché, à Pékin » en 1900. « Le décret de décapitation fut suivi, à six mois de distance, d’un second décret, combien inutile, de réhabilitation » (p. 52).

 

Xiao Chang

 

 

Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Souvenirs & Pensées, de Confucius à la rencontre du Christ, Flavigny-sur-Ozerain, Traditions monastiques, 2015, 141 p., 15 €.

 


[1] — Souvenirs & Pensées, de Confucius à la rencontre du Christ, Dom Pierre-Célestin Lou Tseng-Tsiang, Traditions monastiques, 21150 Flavigny-sur-Ozerain, 2015, 141 p., 15 € ; 1ère édition Desclée de Brouwer, Bruges, Belgique, 1945.

[2] —  « Nos livres classiques ont sur le fondement du principe d’autorité en matière publique une doctrine équilibrée, qui constitue une juste expression du droit naturel » (p. 58).

[3] — Mgr Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné, Fideliter, 1987, p. 50-51.

[4] — La révolte des Boxers (義和團起義, pinyin : Yìhétuán Qǐyì) ou mouvement « justice et concorde » se déroula entre 1899 et 1901. Il était initialement opposé à la fois aux réformes, aux colons étrangers et au pouvoir féodal de la dynastie mandchoue des Qing qui gouvernait alors la Chine. Il fut utilisé par l'impératrice douairière Ci-Xi contre les seuls colons, conduisant à partir du 20 juin 1900 au siège des légations étrangères présentes à Pékin. C'est l'épisode des « 55 jours de Pékin ». Venant après la guerre sino-japonaise de 1894-1895, que la Chine avait perdue, cette nouvelle défaite infligée par les Occidentaux conduisit à la chute de la dynastie Qing en 1912 et la création de la République de Chine. La plupart des églises furent saccagées à cette occasion. C’est ainsi que, depuis sa restauration dans les années qui suivirent, la cathédrale de Pékin porte au fronton de monumentales armoiries de saint Pie X.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 94

p. 196-200

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