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Naissance du sous-homme au cœur des Lumières

(Les races, les femmes, le peuple)

 


Cet ouvrage paru en 2014 est le dernier né d’une longue série d’études entreprises par le professeur Xavier Martin sur les idées politiques du siècle des Lumières. Signalons, entre autres : Nature humaine et Révolution française. Du siècle des Lumières au Code Napoléon (réédition 2002) ; L’homme des droits de l’homme et sa compagne (2001 ; recensé ci-après) ; Voltaire méconnu. Aspects caché de l’humanisme des Lumières (réédition 2007 et 2015) ; S’approprier l’homme. Un thème obsessionnel de la Révolution (2013), etc.

Dans le présent travail, l’auteur étudie la pensée des philosophes des Lumières sur la nature humaine et son unité.

C’est le premier chapitre, intitulé « Pénurie d’essences », qui est le plus important : l’auteur expose, à l’aide de documents et d’écrits d’époque, la conception que les hommes des Lumières se font de l’humanité, et s’interroge sur les racines philosophiques de cette conception. Les chapitres suivants entrent dans le détail et montrent comment ces étranges théories sont appliquées par leurs auteurs aux diverses races, aux femmes et au peuple en général.

La vision que les « philosophes » des Lumières ont de l’humanité est très dépréciative : la masse des hommes est méprisable. Seule une toute petite élite (dans laquelle nos « philosophes » se rangent évidem­ment, eux et leurs amis) est digne d’intérêt et capable de penser : « Il n’y a qu’un très petit nombre d’indi­vidus de l’espèce humaine qui jouissent réellement de la raison » écrit le baron d’Holbach (cité p. 15) et, ajoute-t-il, « l’homme […] sans raison, n’est-il pas plus méprisable et plus digne de haine que les insectes les plus vils ? » (ibid., p. 16). La conclusion suit logiquement ; Voltaire l’énonce ainsi : « Nous n’avons de compatriotes que les philosophes, le reste n’existe pas » (p. 16).

Derrière ces propos fort discriminatoires, qui réduisent l’huma­nité pensante à presque rien, se trouve un fondement « philosophi­que » : les hommes des Lumières sont nominalistes (et matérialistes). Ils ne croient pas à la nature humaine parce que les « essences » n’existent pas. L’homme, l’huma­nité, le genre humain sont des mots utiles, des dénominations commodes, mais qui ne correspondent à rien, à aucune réalité proprement existante ; ce sont des « idées creuses » (Morelly, cité p. 20).

On imagine facilement les conséquences : « L’espèce humaine n’est qu’un amas d’individus », déclare Diderot (p. 21) ; et Mme de Staël, héritière de l’esprit des Lumières, évoque sans frémir « tous ces esprits sans idées […] qu’on appelle l’espèce humaine faute de mieux » (p. 22). Il y a donc plusieurs catégories d’hommes, qui diffèrent entre elles radicalement, ontologiquement : « Les millions d’animaux sans plumes à deux pieds qui peuplent la terre sont à une distance immense de votre personne par leur âme comme par leur état », écrit Voltaire au roi Frédéric II (p. 23). Autrement dit, la masse des hommes n’a pas d’âme. Il n’y a pas de différence entre l’homme commun et la bête ; ce n’est qu’une question de « chair diversement organisée » (Diderot, p. 26). L’homme n’est que sensation ; entre la plante, l’animal et l’homme, ce n’est qu’une affaire de degré, « de plus et de moins », pour reprendre une expression de Voltaire. Au fond, la seule humanité à laquelle croient ces « philoso­phes », c’est la leur. Eux sont dignes du nom d’homme ; ils sont des « êtres pensants ». Quant aux autres…

Trois grandes catégories de « sous-hommes » font surtout les frais de ces théories dédaigneuses et racistes :

– les ethnies exotiques : pour Mirabeau, « un bel orang-outang […] est plus beau qu’un laid Hottentot » (p. 105) ;

les femmes : « Leurs connaissances ne peuvent être que superficielles » dit gravement Delamétherie (p. 147) ; elles sont « des machines qui n’ont jamais fait que sentir », écrit Montesquieu (p. 150) ; et, pour Diderot, la vie de la femme se résume à deux étapes, nettement tranchées : « tant qu’elle est bonne au plaisir », puis « quand elle n’est plus bonne à rien » (p. 191) ;

le peuple en général : devant « cet imbécile troupeau qu’on appelle une nation », estime l’abbé Raynal (ami de Diderot), la « commiséra­tion » laisse la place au « mépris » (p. 221).

Ces théories abjectes ne resteront pas sans suite. Elles expliquent les hécatombes opérées de sang froid par la Révolution française et par les pouvoirs inspirés des Lumières. Elles pèseront ensuite sur l’anthro­pologie du 19e siècle. En témoigne, entre mille, cette parole cynique d’un « naturaliste célèbre », au temps des guerres de Vendée : « Si l’on me demande quel est dans la chaîne des êtres l’anneau qui unit le singe à l’homme, je répondrai que c’est le Bas-Poitevin [le Vendéen] » (cité p. 60).

 

Xavier Martin a fait un minutieux travail de recherche. Son ouvrage, rédigé dans un style clair, ciselé, déborde de citations qu’il agence avec beaucoup d’à-propos. Appuyée sur une telle abondance de documents irréfutables (toutes les références sont soigneusement indiquées), la démonstration est péremptoire. Comme le dit la con­clusion du livre, ce travail a « mis en valeur ce fait, un peu sous-estimé [c’est un euphémisme !], d’une inclination nette de l’esprit des Lumières à sous-humaniser des pans démesurés de la famille humaine » (p. 390). 

Dans la ligne de ses précédents travaux, cette étude de X. Martin contribue à démystifier un peu plus les « grands ancêtres » de notre Ré­publique athée, et à rétablir la vérité au milieu du mensonge général. Les « philosophes » des Lumières y apparaissent sous leur vrai jour, tels qu’ils sont vraiment : de pauvres petits esprits bouffis d’orgueil, profondément racistes, remplis de mor­gue et de haine envers leurs semblables.

C’est un livre à faire lire aux élèves des lycées et aux étudiants des écoles et des universités qui, à longueur d’année, entendent chanter les louanges des Lumières et de ses « vertueux » coryphées : Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Diderot et tous les autres.

 

Étienne Muret

 

 

Xavier Martin, Naissance du sous-homme au cœur des Lumières (les races, les femmes, le peuple), Poitiers, DMM (collection « L’homme des droits de l’homme », nº 8), 2014, 434 p., 28,50 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 94

p. 201-203

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