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Trois voltairiens découvrent Jésus-Christ


Jean François de La Harpe (1739-1803)

Le protégé de Voltaire 



Né le 20 novembre 1739 à Paris (dans la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet), Jean-François de La Harpe a 20 ans lorsqu’il publie ses premiers vers antireligieux (Les Héroïdes, 1759), qui attirent aussitôt l’attention de Voltaire.

Le jeune La Harpe devient alors, comme dit Sainte-Beuve, « le premier lieutenant de Voltaire ». Ce dernier fait couronner les discours et les poèmes de son poulain par l’Académie française. En 1776, malgré l’opposition de la Sorbonne et de l’archevêque de Paris, Voltaire et d’Alembert réussissent même à faire élire La Harpe académicien. Il n’a que trente-sept ans. La Harpe continue de flatter son vieux protecteur, qui meurt deux ans plus tard (1778). Il compose en son honneur un Éloge de Voltaire qui reçoit le prix d’éloquence de l’Académie.

Le parvenu

La Harpe est désormais un personnage : directeur du Mercure, qui règne sur les lettres françaises. C’est un correspondant régulier du tsar Paul Ier (qui l’invite plusieurs fois à sa table lors de sa visite en France).

En 1789, il s’enthousiasme pour la Révolution. Il applaudit particulièrement les mesures antireligieuses. Fidèle à son maître à penser, Voltaire, il désigne constamment l’Église catholique par les termes fanatisme et superstition. Il dénonce les prêtres comme « les charlatans à étole » complices des « charlatans à couronne » (Mercure français, 23 novembre 1793). Il affirme que c’est de la messe que sont venus tous nos malheurs (Mercure français, 1er mars 1794). Pourtant, il déplore la suppression de l’Académie française et commet l’impudence de critiquer Robespierre. Celui-ci l’inscrit sur la liste des suspects. Le 26 ventôse de l’an II (16 mars 1794), La Harpe est arrêté. Emprisonné pendant quatre mois, il n’échappe à la mort que grâce à la chute du tyran. Mais Quelqu’un l’attendait dans sa prison.

Conversion en prison (mars 1794)

La Harpe a raconté sa conversion dans une lettre à un ami.

C’est d’abord l’arrivée à la prison du Luxembourg :

II était déjà nuit ; on me fit traverser trois longs corridors, où je vis épars ça et là des hommes, ou plutôt des spectres, pâles, silencieux, rêveurs, abattus. J’arrive enfin à la cellule qui m’était destinée ; le conducteur me dit d’une voix rauque et forte : « Il ne vous faut rien ? – Rien », lui dis-je. À ces mots, il tourne une grosse clef, et m’enferme dans mon cachot.

Je m’approche à tâtons d’un lit, ou plutôt d’un vieux grabat, où je croyais pouvoir trouver quelque repos. La première idée qui s’offrit à mon esprit, ce fut de songer au malheureux qui, la veille, avait couché dans ce même lit, et qui n’était déjà plus. Aussitôt mes yeux se couvrent d’un nuage ; à travers ce nuage, mon imagination effrayée me représente tout à la fois l’échafaud, la mort, l’enfer… l’enfer pour toute l’éternité ! Je me prosterne et m’écrie :

« Mon Dieu, aie pitié de moi ! Aie pitié de moi, mon Dieu ! Je sais combien je suis coupable ; mais je connais aussi toute l’étendue de ta miséricorde. Tu vois mes larmes, mon repentir sincère ; ne dédaigne point un coeur contrit et humilié. Si ma dernière heure est venue, rends-moi digne de me présenter au tribunal de ta suprême justice ; que si ta bonté veut encore prolonger mes jours, affermis-moi dans la résolution de ne vivre désormais que pour te servir, que pour expier mes fautes. Je jure, dans toute la sincérité de mon âme, d’abjurer tous les faux systèmes que j’ai professés jusqu’ici ; de faire aimer, de propager ton culte, autant qu’il me sera possible, et de réparer, tant par ma conduite que par mes écrits, le scandale que j’ai pu donner à l’Église et à notre sainte foi catholique, apostolique et romaine. »

A peine eus-je prononcé cette prière, souvent interrompue par mes sanglots, que je sentis comme un baume vivifiant couler dans mon âme ; il me parut entendre ces mots consolants : « Dieu vient d’exaucer ta prière, il accepte la promesse que tu lui fais ; tiens ta parole, et songe bien qu’on ne le trompe jamais impunément. »

Je regarde autour de moi, je porte mes pas du côté d’où j’avais cru entendre partir la voix ; je ne trouve personne. Je ne doutai pas que ce ne fût un de ces messagers de l’Éternel qui portent ses ordres sur la terre. Je me préparais à lui témoigner ma reconnaissance, lorsqu’un doux sommeil vint fermer mes paupières et me donner un repos que j’avais perdu depuis longtemps.

Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour, l’âme enivrée des prémices d’une béatitude que je ne saurais décrire. En ce moment, les souvenirs de la Révolution, les agents et les instruments de la mort, l’image de ma captivité, ma prison même, tout disparut devant moi ; je ne vis que Dieu seul.

Après cette première grâce, La Harpe est repris par le doute et l’inquiétude. Sa conscience est chargée de nombreuses fautes. Ses réflexes d’impiété se réveillant. Il oscille entre l’incrédulité et le désespoir. Il se moque, par bravade, des lectures pieuses d’une des prisonnières, Mme de Clermont-Tonnerre [1]. Celle-ci l’engage à lire les psaumes et les Évangiles. Elle lui prête aussi L’Imitation de Jésus-Christ.

La réponse de Dieu

C’est en en ouvrant le célèbre ouvrage que La Harpe reçoit la réponse à ses inquiétudes :

J’étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre et profondément triste. Depuis quelques jours j’avais lu les Psaumes, l’Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j’étais rendu à la foi ; j’y voyais une lumière nouvelle ; mais elle m’épouvantait et me consternait en me montrant un abîme, celui de quarante années d’égarement. Je voyais tout le mal, et aucun remède. Rien autour de moi qui m’offrît les secours de la religion. D’un côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste, et de l’autre, la mort, la mort que j’attendais tous les jours, telle qu’on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l’échafaud pour consoler celui qui allait mourir ; il n’y montait que pour mourir lui-même.

Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s’adressait tout bas à Dieu, que je venais de retrouver et qu’à peine je connaissais encore. Je lui disais : « Que dois-je faire ? Que dois-je devenir ? » J’avais sur une table L’Imitation, et l’on m’avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l’ouvre au hasard, et je tombe en l’ouvrant, sur ces paroles : « Me voici, mon fils (c’est Jésus-Christ qui parle) ; je viens à vous, parce que vous m’avez invoqué. » Je n’en lus pas davantage : l’impression subite que j’éprouvais est au-dessus de toute expression, il n’est pas plus possible de la rendre que de l’oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté. Assailli d’une foule d’idées et de sentiments, je pleurai longtemps, sans qu’il me reste d’ailleurs d’autres souvenirs de cette situation, si ce n’est que c’est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux : Me voici, mon fils !

Libéré après le 9 Thermidor (chute de Robespierre), 1er août 1794, La Harpe persévère dans ses résolutions. Il pratique publiquement la religion catholique et la défend courageusement contre ses persécuteurs.

Contre la manipulation du langage (1797)

En 1797, La Harpe publie un ouvrage important : Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire. Réfléchissant sur les causes de la Révolution, il est le premier à dénoncer un mécanisme essentiel de la Terreur : la manipulation du langage.

Il montre comment les révolutionnaires ont donné un sens nouveau à des mots porteurs d’une forte charge émotive, afin de manipuler les foules. Ils ont établi un véritable contre-langage (une « langue inverse ») qui permet d’asservir au nom de la liberté, de tyranniser au nom de l’égalité, de massacrer au nom de la fraternité, de persécuter au nom de la tolérance, etc.

La Harpe montre comment cette inversion du langage – qui a mené à la guillotine et au génocide vendéen – a été mise en place par les prétendus philosophes des Lumières, notamment Voltaire, lorsqu’ils employaient systématiquement le mot fanatisme pour désigner la religion catholique. (La Harpe désigne cette inversion du langage par l’expression langue inverse ; on a inventé, depuis, le mot novlangue).

Rétractation définitive la veille de sa mort (1803)

La Harpe a clairement désavoué les blasphèmes et les mensonges de Voltaire, mais il tient à le redire une dernière fois la veille sa mort. Après avoir reçu les derniers sacrements, le 10 février 1803, il ajoute à son testament le codicille suivant :

[…] Je déclare que je crois fermement tout ce que croit et enseigne l’Église romaine, seule Église fondée par Jésus-Christ ; que je condamne d’esprit et de cœur tout ce qu’elle condamne ; que j’approuve de même tout ce qu’elle approuve. En conséquence, je rétracte tout ce que j’ai écrit et qui a été imprimé sous mon nom, de contraire à la foi catholique ou aux bonnes mœurs ; le désavouant, et, autant que je puis, en condamnant et dissuadant la promulgation, la réimpression et la représentation sur les théâtres. Je rétracte également et condamne toute proposition erronée qui aurait pu m’échapper dans ces différents écrits. J’exhorte tous mes compatriotes à entretenir des sentiments de paix et de concorde. Je demande pardon à ceux qui ont cru avoir à se plaindre de moi, comme je pardonne bien sincèrement à ceux dont j’ai eu à me plaindre.

Il faut lire les Évangiles !

Dans ses papiers, on trouva une Apologie de la religion inachevée. Il insiste sur la nécessité de lire les Évangiles et les psaumes. Il cite le récit de la guérison miraculeuse de l’aveugle né (Jn 9) et s’écrie :

Et moi aussi je crois, et je vous adore, adorable auteur et du récit et du miracle, qui, l’un et l’autre, sont de Dieu. Et moi aussi j’étais aveugle, non pas de naissance, mais d’orgueil, ce qui est bien pis ; et vous avez eu pitié de moi, et vous m’avez ouvert les yeux ; ne permettez pas, je vous en conjure, qu’ils se referment jamais après avoir vu votre lumière, ni que les malédictions de l’impiété ferment jamais ma bouche, après que vous lui avez permis de vous confesser, tout indigne qu’elle en fut toujours.

Il insiste :

Tout est dans ces livres divins, et le malheur le plus commun et le plus grand est de ne pas les lire. Il y a, entre autres, un sermon de la Cène, qui me parut contenir toute notre religion, et où chaque parole est un oracle du Ciel. Je ne l’ai jamais lu sans une émotion singulière ; que de fois je me suis dit ce que disait aux pharisiens cet agent de la synagogue, en s’excusant de n’avoir pas fait arrêter Jésus-Christ : « Que voulez-vous ? Jamais homme n’a parlé comme cet homme. » Et c’est un juif qui disait cela ! Quel terrible arrêt contre les chrétiens infidèles ! Il m’est impossible, à chaque verset de ce sermon, de ne pas entendre un Dieu ; j’en suis aussi sûr que si je l’avais entendu en personne. C’est alors que je m’écrie : que la religion est belle ! Elle est belle comme le Ciel dont elle est descendue ; elle est grande comme le Dieu dont elle est émanée ; elle est douce comme le Cœur de Jésus-Christ qui nous l’a apportée.



Joseph Droz (1773-1850)

[François-Xavier Joseph Droz fut professeur de lettres, membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques. Il a donné un récit de sa conversion, dont nous extrayons les passages suivants.]

La philosophie suffit-elle à rendre meilleur ?


La philosophie du 18e siècle régnait. L’irréligion était à la mode, l’indifférence et l’incrédulité semblaient être répandues dans l’air qu’on respirait.

Je ne perdis point de temps à chercher des arguments contre le christianisme. À quoi bon ? D’autres avaient pris cette peine, et la question était résolue pour moi. Dans mes projets, ce qui devait m’occuper surtout c’était de réussir à m’améliorer. À l’âge où d’ordinaire on pense peu, je pris l’habitude d’observer et de réfléchir.

Pour améliorer le sort des hommes il faut produire une amélioration en eux-mêmes.

Quels moyens ont les philosophes pour combattre l’ignorance, les passions et les vices ? Leurs écrits sur la morale et la loi naturelle. Il est évident que leurs livres, ceux même qui renferment le plus de réflexions judicieuses et de pages éloquentes, ne peuvent exercer une influence sur la généralité des hommes qui ne lit point et ne saurait les comprendre.

 

[Joseph Droz constate que, de fait, la religion est bien plus efficace que la philosophie pour améliorer et élever les hommes. D’où vient cette influence bienfaisante du christianisme ?]

Attiré par la morale de l’Évangile

Je lus l’Évangile avec une attention que je ne lui avais pas encore donnée. J’éprouvais des sentiments très divers. La morale divine touchait mon cœur, enchantait ma raison ; mais les idées mystérieuses qui s’y mêlent produisaient des effets opposés à ceux dont elle pénètre les croyants. Plus d’une fois je posai le livre, décidé à ne pas le reprendre ; je le reprenais, attiré par le charme de cette morale si pure, si élevée dans ses préceptes, si simple dans son expression. Les juifs disaient dans leur étonnement : Jamais homme n’a parlé comme celui-là !

Le Christ réunit des qualités qui s’excluent dans les hommes. On le voit humble de cœur, et il dit : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »

Les exemples sont en si parfaite harmonie avec ses préceptes. Toujours Jésus fait le bien, il guérit, il console, il éclaire. Quelle vie est plus pure ? Quelle mort est plus sublime ?

Les philosophes discutent la question de savoir quelle est la destination de l’homme sur la terre ; ils se jettent dans des subtilités, tandis qu’une bonne femme chrétienne leur dirait :

Dieu nous a créés pour l’aimer, l’adorer, et nous faire un jour participer à sa félicité. Nous sommes ici dans un lieu d’épreuves où des devoirs nous sont imposés, et nous pouvons les accomplir ou les enfreindre. Après cette courte vie, selon que nous aurons obéi ou résisté aux volontés de notre Père, il nous récompensera parce qu’il est bon, ou il nous punira parce qu’il juste.

La religion est utile aux hommes, mais est-elle vraie ?

Il est facile de voir l’utilité de la religion, ses bienfaits sont sous nos yeux. Mais plus d’instruction est nécessaire pour se rendre compte de sa vérité. Il était indispensable qu’un homme éclairé par ses études voulût bien suppléer aux lumières dont j’étais dépourvu. Je connaissais un prêtre, je décidai que je le verrais dès le lendemain matin.

Le saint prêtre pensait qu’il faut s’instruire de toutes les preuves de la religion, mais qu’une seule preuve frappante, indubitable suffit pour dessiller les yeux d’un homme de bonne foi. Il m’engagea à donner toute mon attention au miracle de la résurrection du Christ, miracle sur lequel saint Paul fait reposer la vérité de notre religion. Mon excellent guide m’exposa des faits, des raisonnements ; il m’indiqua des lectures utiles :

Allez, me dit-il ensuite, prenez du temps pour examiner, pour réfléchir ; et demandez à Dieu, avec confiance qu’il daigne vous faire connaître la vérité.

Jésus est-il vraiment ressuscité ?

Si Jésus-Christ n’est pas ressuscité, celui qui nous paraissait offrir le modèle de la perfection n’est qu’un fourbe. Sa révolution morale avait pour but d’épurer les âmes. Si j’ajoute foi à l’assertion des incrédules, Jésus nous a trompés, ses préceptes sortaient d’une bouche impure ; ses moyens de succès, il les puisait dans le mensonge et l’hypocrisie.

Contradiction révoltante : la sagesse du Christ nous attire, sa morale nous ravit ; toutefois, si le Christ n’est pas ressuscité, l’imposture est manifeste : Cet homme a voulu s’attribuer les honneurs divins, il a voulu remplacer les idoles en se faisant adorer lui-même !

Obligé de choisir entre ces deux opinions :

- Jésus ressuscité,

- Jésus est un fourbe,

je consulte ma raison, j’interroge ma conscience : la seconde opinion est la seule incroyable.

Un détracteur du christianisme dira que je me laisse émouvoir, entraîner, et que des sentiments me tiennent lieu de preuve. Non, j’applique le bon sens au fait que j’examine. Le Christ savait qu’il touchait au moment de laisser à ses disciples le soin de conserver, de répandre sa doctrine ; et le Christ dit : Je ressusciterai. Quel homme eût porté l’inhabileté, la folie jusqu’à tenir ce langage ? Jusqu’à donner ainsi le moyen le plus simple, le plus certain de constater son imposture, et de rendre impossible que ses projets lui survivent ? Dans la bouche du Christ, ces mots : Je ressusciterai, sont une preuve irréfragable qu’il accomplit sa mission divine.

Le raisonnement ne suffit pas : il faut demander à Dieu sa lumière

J’allai revoir le digne prêtre, je lui annonçai que mes doutes étaient entièrement dissipés, je lui exprimai ma reconnaissance ; il m’interrompit :

Remercions Dieu, me dit-il, vous l’avez prié avec confiance de vous éclairer, et sa bonté vous a exaucé. L’âme, pour s’élever à l’immuable Christianisme, a besoin de dons célestes : la grâce, la foi. L’homme par lui-même, ne pourrait subvenir à sa vie matérielle ; il cultive, sa main conduit la charrue, mais il faut que Dieu daigne envoyer des pluies bienfaisantes qui fassent germer les grains, et que son soleil dore nos moissons. Le travail ne suffit pas à la vie physique, le raisonnement ne suffit pas à la vie morale.

 

Joseph DROZ, Aveux d’un philosophe chrétien,

extraits abrégés par nos soins, p. 91-101.



Eugène de Genoude (1792-1849)

J’étais voltairien

Je suis né à Montélimar, dans la province du Dauphiné, à l’époque de la Terreur. J’aimais passionnément la lecture. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Voltaire devint mon auteur favori. Je lus son Dictionnaire philosophique.

Voltaire me donna des idées justes de la littérature, de la poésie ; il m’apprit, je le croyais, l’histoire, la physique, la philosophie ; enfin je crus savoir par lui toutes choses, et la religion m’apparut sous les couleurs qu’il lui donne. Je me crus un esprit supérieur, je raillais tous ceux qui parlaient devant moi du Christianisme. J’adoptais toutes les objections.

Après Voltaire, je lus Diderot et Helvétius, et j’avoue que les arguments de Voltaire en faveur de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme ne pouvaient me défendre contre les arguments des matérialistes et des athées. Une nuit immense se répandit dans mon esprit. Le désordre du monde, les vices, les crimes, les maladies, l’ignorance, la mort, le silence de Dieu au milieu de toutes les douleurs de l’homme, l’abandon où je croyais l’humanité, m’avaient fait rejeter l’idée de Dieu. Voltaire avait détruit pour moi la chaîne de la Révélation. Le monde me paraissait sans sagesse. Toute la nature, qui auparavant avait tant de charmes pour moi, était devenue une sombre prison.

Malgré ses contradictions, Rousseau me mène à Jésus-Christ

Je dévorai tout Rousseau. Ses contradictions me jetèrent dans une grande perplexité. J’avais recouvré le calme, mais je sentais que le théisme de Rousseau n’a point de sanction. J’arrivai enfin au passage si étonnant sur Jésus-Christ :

Si la vie et la mort de Socrate sont d’un sage, la vie et la mort de Jésus sont d’un Dieu.

Dirons-nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à loisir ? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ.

Au fond, c’est reculer la difficulté sans la détruire : il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais des auteurs juifs n’eussent trouvé ni ce ton, ni cette morale ; et l’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait plus étonnant que le héros.

[Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre 4.]

Je l’ai relu cent fois. Ce passage a fait une profonde impression sur moi. Il commençait à me faire sortir des incertitudes du théisme de Rousseau. Il a décidé de toute ma vie. Je me dis alors que puisque Rousseau parlait ainsi de Jésus-Christ, malgré les railleries de Voltaire, la religion chrétienne méritait d’être discutée, et je me promis de me livrer avec ardeur à cet examen.

Le scepticisme ne me paraissait pas possible, et je pris la résolution de consacrer ma vie tout entière, s’il le fallait, à la grande question de savoir ce qu’était Jésus-Christ. Chose remarquable ! Voltaire, avec ce qu’il disait de vrai, avait fondé sur moi son autorité, et cette autorité, une fois établie, avait servi ensuite à me pénétrer de ses funestes erreurs. Rousseau ne me fit que du bien, parce que ses contradictions m’apparurent au premier coup d’œil.

Au cours d’une promenade avec un ami, nous fîmes connaissance avec le curé de Saint-Fréjus. Son aspect était vénérable, sa physionomie pleine de douceur et de gravité. Le bon curé me prêta Fénelon, Bossuet et la Bible, que je voulais lire pour juger si elle méritait le mépris de Voltaire.

Le soleil perce la brume !

Quel est le voyageur qui, parcourant des montagnes par un temps brumeux, n’a pas été attristé du spectacle que présentent les objets prenant des formes bizarres et fantastiques ? Tout est confondu. On ne sait plus de quel côté se diriger ; on se méprend sur les distances. Mais qu’un rayon de soleil vienne à pénétrer au milieu de tout ce chaos, les fantômes se dissipent, le chemin se déploie devant vous, on peut jouir en toute sécurité des beaux spectacles de la nature. C’est une image de l’état où je me trouvais.

Quand mon intelligence fut entrée dans la voie de la vérité, à mesure que je trouvais la possibilité, la vraisemblance, la vérité d’une Révélation, je renaissais. Il restait sans doute encore bien des nuages, mais la raison les dissipait peu à peu, et je voyais l’espérance se lever à l’horizon.

L’intelligence me faisait découvrir des rapports entre Dieu et moi : Dieu est celui qui est ; je remontais donc à la source de la vie. Le monde était un spectacle où je pouvais le voir, et qui devait me servir à m’élever à lui.

Je compris alors que la vérité est aussi nécessaire à l’esprit que le soleil à la vue.

La vérité, c’est toute l’intelligence ; et si la vie se développe par la nourriture, l’intelligence ne peut vivre que de la vérité, son éternel aliment.

Le spectacle de la nature m’avait donné au plus haut degré l’idée de la puissance de Dieu, la religion me révélait sa sagesse, la Bible me manifestait son amour.

Dieu est-il loin ou proche ?

Dieu est trop loin de moi – voilà la pensée qui attristait mon âme quand je contemplais les merveilles des Alpes, ou, dans une belle nuit, la splendeur d’un ciel parsemé d’étoiles. Dieu est près de tous ceux qui l’aiment – voilà la pensée douce et consolante que je rencontrais à chaque page dans l’Écriture. L’univers m’avait manifesté la puissance de Dieu, la Bible m’apprenait donc à connaître sa bonté.

Ce qui me frappait dans l’Écriture, c’est cet ensemble imposant où tout se tient. On dirait que Dieu, dans le temps, a tracé un cercle dont Jésus-Christ est le centre, tous les siècles sont des rayons qui sont venus ou qui viendront y aboutir.

La communion me révèle l’amour de Dieu

Je savais tout ce que les protestants et les « philosophes » opposent à la confession et à la communion. Mais il m’était impossible, depuis que je connaissais l’autorité de Jésus-Christ, de ne pas voir dans ces paroles du Christ aux apôtres : Tout ce que vous lierez et délierez sur la terre sera lié et délié dans le ciel, l’établissement du pouvoir d’absoudre les péchés ; et dans ces paroles : Ceci est mon corps, l’établissement de la communion. L’argument qui m’a le plus frappé, c’est que les Grecs, les Nestoriens et des sectes séparées de l’Église romaine depuis plus de 1200 ans, pensent sur ce point comme les Latins.

C’est à la chapelle de la Sainte Vierge, à Saint-Sulpice, que je communiai en 1811. J’éprouvai la vérité de ce vers de Dante : « Dieu se donne à nous d’autant plus qu’il trouve en nous plus d’ardeur. »

La communion me fit connaître l’amour divin. Je ne pouvais plus comprendre que j’eusse aimé quelque chose en dehors de Dieu. Qu’était-ce que la grandeur des sites, à côté de la beauté infinie de Dieu ? Qu’étaient la bonté des hommes et leur puissance en comparaison de Dieu ? – Dieu m’aime, me disais-je, Dieu a voulu souffrir et mourir pour moi. Ces pensées me ravissaient.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris la Croix et que j’ai senti que le Calvaire était le plus grand des spectacles pour l’homme, puisqu’il nous révèle les grandeurs de l’amour de Dieu pour nous.

 

Ma vie peut se diviser en deux parties :

– Un premier travail de la lumière pour chasser les ténèbres de mon esprit.

– Un travail de l’amour divin pour chasser de mon cœur les affections terrestres.

 

Eugène GENOUDE, Histoire d’une âme, récit autobiographique,

publié en 1844 (abrégé par nos soins).


Eugène de Genoude, professeur au lycée Bonaparte, fut aussi journaliste et dirigea la Gazette de France. Il fut élu député en 1846. Devenu prêtre après la mort de sa femme, il défendit courageusement l’Église catholique, tout en restant influencé par les préjugés gallicans de son époque. Il mourut pieusement en 1849.


[1] — Mme de Clermont-Tonnerre (1766-1832), née Delphine de Rosières-Sorans, épouse de Stanislas de Clermont-Tonnerre (1757-1792), avait été dame d’honneur de Mme Élisabeth jusqu’en 1789. Libérée de prison grâce à l’intervention de Couthon, elle épousera, en secondes noces, le marquis de Talaru.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 94

p. 176-186

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