Témoignage
Le cardinal Pie et la Cité catholique
par Cyril Duchâteau
« [Le cardinal Pie] est un de nos chefs dans le travail de contrerévolution que nous avons entrepris. Par lui, nous saurons où est le mal, d’où il vient, quels sont les remèdes qui nous sauveront. »
Amédée d’Andigné, l’un des principaux responsables de la Cité catholique [1].
Le cardinal Pie est l’un des acteurs essentiels de la contrerévolution catholique en France au 19e siècle. Son nom et son œuvre ne sont jamais tombés dans l’oubli, grâce à une lignée ininterrompue de personnalités et d’organisations catholiques fidèles, en particulier grâce à la Cité catholique [2].
De quelle manière la Cité catholique a-t-elle contribué à maintenir l’influence posthume du cardinal Pie ? D’une part, en accordant une place majeure à l’œuvre du cardinal Pie dans la synthèse doctrinale proposée à ses adhérents ; et, d’autre part, grâce à certaines méthodes aptes à faciliter la transmission de cet enseignement et à le rendre vivant et assimilable.
L’importance majeure du cardinal Pie dans la synthèse doctrinale proposée par la Cité catholique
Dans le livre clef de la Cité catholique, Pour qu’Il règne, qui reprend l’enseignement dispensé dans la revue Verbe, mois après mois, et que tout membre d’une cellule rattachée à la Cité catholique se doit d’étudier attentivement, le cardinal Pie occupe une place de choix, comme le prouve la table des noms : alors que la plupart des auteurs cités ne représentent chacun dans cette table que quelques lignes, le cardinal Pie occupe deux pages de références. De fait, il est cité tout au long de cet ouvrage.
Presque toutes ces citations tournent autour de la notion de Royauté politique et sociale de Jésus-Christ, parce que c’est à la fois le thème central de l’œuvre du cardinal Pie et le but affiché du combat de la Cité catholique.
Comment la Cité catholique transmet et faire revivre l’enseignement du cardinal Pie
1. L’enseignement du cardinal Pie est donc d’abord transmis par des citations extraites de l’œuvre de l’évêque de Poitiers, et publiées dans la revue Verbe et les ouvrages de synthèse comme Pour qu’Il règne. Ces extraits sont soigneusement choisis à partir de deux critères essentiels :
– faire ressortir les principes de l’action doctrinale et politique énoncés par le cardinal Pie (chose d’autant plus facile que telle était précisément la préoccupation première du cardinal) ;
– montrer le lien entre ces textes et le combat contrerévolutionnaire actuel ; faire apparaître le caractère toujours actuel des vérités exposées et de leurs applications pratiques.
2. Ensuite, pour les esprits plus exigeants, cette doctrine est proposée dans le texte et in extenso, grâce à la librairie du siège parisien de la Cité catholique, situé rue Copernic, qui offre aux catholiques un certain nombre d’ouvrages fondamentaux et difficiles à trouver, dont les œuvres complètes du cardinal Pie [3].
3. Enfin, cet enseignement par l’imprimé est relayé par des « contacts humains plus directs [4] », qui se font à travers les réunions, les sessions, les congrès ; les cycles de conférences ; les réseaux de cercles d’études. Tout cela forme ce que Jean Ousset appelle « l’action capillaire » et représente la formule d’action préconisée par la Cité catholique comme la plus efficace pour transformer en profondeur les esprits dans le sens du vrai. En effet, alors que pour certains catholiques des années 1950, l’enseignement des auteurs du siècle précédent apparaît « passéiste », cette transmission orale, par des « contacts humains plus directs », permet de lui donner une vie nouvelle, un souffle nouveau ; elle en permet de plus, par sa présentation résumée et thématique, une meilleure compréhension et une meilleure assimilation, et donc finalement elle contribue à lui donner une force plus grande.
Cette référence constante de la Cité catholique au cardinal Pie vaut à celle-ci les foudres des catholiques libéraux, dont celles du père jésuite de Soras, qui l’accuse [5] de préférer « recourir parmi les détenteurs du magistère à Mgr Pie, par exemple, plus qu’à Mgr Dupanloup [6] ». Cette attaque contre la Cité catholique est en définitive un honneur pour elle ; elle manifeste son attachement à la sainte doctrine catholique traditionnelle. En outre, elle permet de clarifier les camps : à partir de ce moment, seul, dans la hiérarchie épiscopale française, Mgr Lefebvre, alors archevêque-évêque de Tulle, adresse à Jean Ousset et à ses collaborateurs un message de soutien.
En utilisant largement des citations de l’œuvre du cardinal Pie, la Cité catholique montre que les réflexions de celui-ci sont toujours actuelles et donc, de fait, intemporelles.
Certes, ce rôle de passeur, que joue la Cité catholique pour faire connaître le nom et l’œuvre du cardinal Pie dans le monde catholique, entre les catholiques contrerévolutionnaires de la première moitié du 20e siècle, tels Mgr Baunard, Dom Besse, Théotime de Saint-Just, et les traditionalistes des années 1970, qui se regroupent autour de Mgr Lefebvre, est partagé avec d’autres, tels le Chanoine Etienne Catta, qui publie La doctrine politique et sociale du cardinal Pie aux Nouvelles Éditions Latines en 1957. Il n’en reste pas moins que c’est surtout grâce au rayonnement de la Cité catholique, en France et dans le monde, que l’enseignement clair et fortifiant du cardinal Pie devient universellement connu au sein du courant catholique contrerévolutionnaire.
[1] — Verbe n°84 de juin 1957, p. 17.
[2] — La Cité catholique représente sous Pie XII, de 1947 à 1958, dans le monde catholique – pas seulement en France, mais aussi au Canada, en Espagne, et en Argentine notamment – la principale force catholique contrerévolutionnaire, par ses réseaux et son influence intellectuelle.
[3] — Voir Raphaëlle de Neuville, Jean Ousset et la Cité Catholique, DMM, 1998 (288 p.), p. 166 : « [L’appareil permanent de la Cité Catholique est] un appareil léger : un siège à Paris où travaillent quelques permanents (cinq en 1956, sept l’année suivante) et qui est aussi une librairie (proposant des livres difficiles à trouver : Bourdaloue, le cardinal Pie, Dom Guéranger, Crétineau-Joly, ainsi que les ouvrages et brochures d’Ousset). »
[4] — Jean Ousset, Pour qu’Il règne (1957), Dossier II, p. 585.
[5] — Dans un opuscule intitulé Documents d’Église et options politiques. Points de vue sur « Verbe » et sur la « Cité Catholique ».
[6] — A quoi Jean Ousset répond facilement dans Verbe n°129 de mars 1962, p. 25 : « En ce qui concerne un ouvrage plus particulièrement centré sur la royauté sociale du Christ comme c’est le cas dans Pour qu’Il règne, estime-t-on sérieusement que l’autorité et, pourrait-on dire, la spécialité de Mgr Dupanloup sont supérieures en cette matière à l’autorité du cardinal Pie, spécialiste universellement reconnu de cette question ? ».

