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Tuus sum ego

 

 

 

par le père Bruno O.S.B.

 

 

 

Tuus sum ego : je suis vôtre. La devise épiscopale du cardinal Pie résume toute sa vie. Sa profonde dévotion mariale est le secret d’une existence si bien remplie, d’un ministère admirablement fécond et d’un combat incessant au service de la sainte Église.

Les exemples abondent ; recueillons-en quelques-uns dans la célèbre Histoire du cardinal Pie de Mgr Baunard [1].

L’enfant – le séminariste (1815-1839)

• Un enfant né sous le signe de Marie

Les origines de celui qui devait devenir un prince de l’Église sont fort modestes : son père, Louis-Joseph Pie, était cordonnier. Il avait épousé Anne Gaubert le 21 août 1813, et le couple demeurait au village de Pontgouin, dans le diocèse de Chartres.

Dès qu’elle se sut enceinte, la jeune femme « jeta dans le sein de Dieu l’enfant qu’elle portait dans le sien. Puis, se tournant vers l’autel de Marie, elle la conjura de se montrer toujours la mère de celui qu’elle mettrait bientôt au monde. Son vœu fut exaucé. Elle était entrée elle-même dans la vie sous les auspices de la Reine du Carmel, au jour de sa fête, le 16 juillet 1796 ; son nouveau-né obtint la grâce de la régénération baptismale en la solennité du saint Rosaire. C’était le dimanche 1er octobre, auquel jour se célèbre cette fête de Marie, “la Vierge puissante et armée pour abattre l’infidèle et exterminer l’hérésie, la Vierge de Muret et de Lépante, de saint Dominique et de saint Pie V. Quel présage, et déjà sans nul doute quelle adoption !” » [Mgr Baunard, t. 1, p. 8.]

Vers la fin de sa vie, prêchant dans l’église de Pontgouin, Mgr Pie confiera : « Je retrouve avec joie cet autel de la bienheureuse Vierge Marie, cet autel de Notre-Dame du Rosaire devant lequel, suivant l’usage de cette paroisse, j’ai été porté comme vous aussitôt après mon baptême, et cela au jour même qui est placé sous l’invocation du mystère du saint Rosaire. C’est ainsi que la très sainte Mère de Dieu a daigné abaisser sur moi ce premier regard depuis lequel je n’ai point cessé de lui appartenir et d’éprouver les effets de ses bontés maternelles. De ce jour-là date le contrat dont elle m’a permis de faire plus tard la devise de toute ma vie : Tuus sum ego. » [Id., t. 1, p. 9.]

• L’abbé Lecomte

Un saint prêtre devait jouer un rôle éminent dans l’éducation surnaturelle du jeune Édouard Pie : l’abbé Pierre-Alexandre Lecomte, curé de la cathédrale de Chartres. Sa venue au monde était un insigne bienfait de la Vierge de Chartres, comme il l’expliqua un jour à ses paroissiens : « Avant la Révolution, une pauvre femme des environs de Nogent-le-Rotrou avait eu dix-huit enfants et elle avait eu la douleur de n’en pouvoir élever aucun ; il ne lui en restait plus. Désolée, mais pleine d’une foi vive, elle résolut de s’adresser à Notre-Dame de Chartres. Elle entreprit à pied le pèlerinage de son illustre temple. Elle y fit ses prières, puis s’en retourna confiante et consolée. Elle eut un dix-neuvième enfant, une fille, qui vécut, grandit et eut plus tard un fils. Le fils se consacra au Seigneur, devint prêtre, puis curé de cette paroisse de Notre-Dame de Chartres. – Mes frères, la dix-neuvième enfant conservée par la sainte Vierge, c’était ma mère ; le prêtre, c’est votre curé, c’est moi, envoyé ici pour payer la dette de reconnaissance de mon aïeule. » [Id. t. 1, p. 19.]

En 1827, Édouard entra au petit séminaire de Saint-Chéron, tout proche de Chartres. Il s’y distingua aussitôt par ses brillantes aptitudes, mais également par son amour filial pour la Vierge Marie : « Des fleurs à son autel, des hymnes pour ses fêtes, des quatrains déposés aux pieds de sa statue, lui en portaient le témoignage. L’écolier disait : “J’ai été consacré à Notre-Dame dès ma naissance, je lui appartiens donc d’une manière spéciale.” » [Id. t. 1, p. 27.]

La santé plus que fragile du jeune homme, cependant, constituait un réel obstacle à son engagement dans les ordres. Il s’en remit à sa bonne Mère : « Comme je continuais à être très malade, je fis une neuvaine pour obtenir la santé, et je fus la terminer aux pieds de Notre-Dame de Chartres. M. le curé me suggéra de promettre à la sainte Vierge de travailler tout particulièrement à sa gloire si elle me conservait la vie. » [Id. t. 1, p. 28.]

• Saint-Sulpice

Fin 1833, Édouard Pie reçut la tonsure cléricale dans la chapelle privée de Mgr Clausel de Montals, évêque de Chartres. Et en 1835, il entrait au séminaire de Saint-Sulpice, où l’on formait l’élite du clergé français. Avant de quitter le petit séminaire, le jeune clerc se confia de nouveau à la Vierge de Chartres, ainsi qu’il le racontera par la suite : « Il me souvient que, dans mes derniers jours de Saint-Chéron, lorsque je fis une neuvaine à Notre-Dame de Chartres pour obtenir la santé, comme cette neuvaine se terminait le jour de la fête de la Compassion, en présence de tant de douleurs supportées par Marie, je n’eus pas le courage de lui demander une guérison complète. Il me parut qu’il y aurait eu là un contresens. Mais du moins je la priai de ne pas me traiter plus mal qu’elle n’avait été traitée elle-même. Je lui rappelai donc qu’au plus fort de ses souffrances, elle était toujours restée debout : Stabat autem juxta crucem. Eh bien ! ma bonne Mère, lui dis-je, laissez-moi aussi longtemps que vous voudrez auprès de la croix ; mais, de grâce, que j’y sois debout. Laissez-moi souffrir pour expier mes péchés et pour acquérir cette habitude d’amour tendre que les cœurs souffrants possèdent seuls. Mais vous voyez d’autre part le besoin que j’ai de rester debout sur mes deux jambes pour achever mon noviciat… » [Id. t. 1, p. 34-35.]

L’année de philosophie à Issy commença par une retraite. L’abbé Pie nota ses résolutions : « J’unirai les palpitations de mon cœur aux palpitations d’amour du Cœur de Jésus et Marie. – J’irai visiter Notre-Dame-de-toutes-grâces [un oratoire du séminaire lui était dédié] à chaque fois que ma poitrine sera fatiguée par l’étude. – J’élèverai mon cœur vers Notre-Dame de Chartres, patronne et protectrice du clergé chartrain. – Je réciterai chaque jour une dizaine de chapelet pour mes chers parents et pour M. Lecomte, une pour le diocèse de Chartres, une pour les âmes du purgatoire, et en particulier pour l’âme de mon cher père, une autre enfin pour unir mes souffrances aux souffrances de Marie. » [Id. t. 1, p. 39.]

Mgr Baunard précise : « Cette dévotion aux douleurs de la Mère de Dieu lui avait été mise au cœur par son directeur chartrain. “M. le curé, raconte-t-il, était très particulièrement affectionné à la dévotion au cœur souffrant de Marie. Une sainte religieuse lui ayant appris que la Mère des douleurs était affligée de voir si peu de chrétiens compatir à ses peines, mon très cher père s’était mis à inspirer cette compassion à tous ceux qui l’approchaient…” M. Pie y entra d’autant plus volontiers qu’il lui semblait qu’un tel culte devait être la dévotion d’un être maladif et souffreteux comme lui. Il s’y montra si fidèle qu’à partir de ce moment, il n’y a pas un écrit de lui, petit ou grand, qui ne porte en tête les initiales de cette invocation : Amour et compatissance au Cœur douloureux de Marie. Une des résolutions de sa retraite à Issy fut d’aller réciter chaque jour le Stabat dans le petit sanctuaire dont il avait le soin. “Vierge sainte, lui dit-il en terminant ces pages, vous ne m’avez envoyé ici que pour me rendre plus capable de vous servir et de vous faire aimer plus tard dans votre cher sanctuaire de Notre-Dame de Chartres. Aidez-moi donc à bien profiter de cette année, et faites que je sorte d’ici meilleur que je n’y suis entré.” » [Id. t. 1, p. 39-40.]

Nouvelle retraite l’année suivante, à Paris cette fois, avant de débuter les études de théologie : « Sainte Vierge, après cette retraite, comme dans toutes les grandes circonstances de ma vie, je renouvelle la consécration par laquelle je me suis voué autrefois à vous : il fait trop bon de vivre à votre service pour que je consente jamais à abandonner vos livrées… Je vous renouvelle la promesse que j’ai faite à votre Cœur douloureux de prêcher avec zèle la compassion à vos souffrances, dès que je serai appelé à conduire les âmes. Agréez tous les exercices, toutes les fatigues et les peines de cette année. Bénissez tous mes travaux. Ils auront pour but d’aller à Jésus par vous, à son Cœur par le vôtre. Je m’unis d’intention et je prends part intérieurement à toutes les prières qui vous seront adressées pendant cette année dans votre sanctuaire de Chartres, près lequel il vous a plu de me faire naître, me donnant par là une grande espérance de faire mon salut. » [Id. t. 1, p. 46.]

Dans une lettre de 1838, le séminariste confiait : « Je puis dire en toute vérité que Notre-Dame m’a exaucé ni plus ni moins que je le lui avais demandé ; car depuis la prière que je lui fis en ma neuvaine de 1833, j’ai toujours souffert, et pourtant j’ai toujours pu suivre à peu près mon petit travail, et n’ai pas été de jour sans me voir debout et sur mes jambes, quoique toujours au pied de la croix. » [Id. t. 1, p. 63.]

• Le sous-diaconat

L’abbé Pie fut ordonné sous-diacre le 9 juin 1838. « Il avait répété tous les jours de sa retraite : “O Marie conçue sans péché, aidez ce pauvre sous-diacre qui a recours à vous !” Quand il se vit engagé pour l’éternité, son premier mouvement fut de se jeter sans retour avec tout le passé, le présent et l’avenir, dans le sein de Marie. Le Tuus sum ego, devise de toute sa vie, date authentiquement de cette grande journée. “O Marie, écrit-il, je vous appartenais avant d’avoir l’âge de raison. Depuis ce temps, combien de fois j’ai été à vos pieds ratifier ma consécration à votre service ! Tendre Mère, qui m’avez soutenu si longtemps au milieu de mes infirmités, voici qu’enfin le jour est venu où je me suis irrévocablement donné à la sainte Église. Oh ! que de fois j’avais pensé de loin à cet instant pour solliciter d’avance votre secours ! Il doit vous souvenir, ma bonne Mère, qu’aux vacances dernières, à Liesse et à Chartres, je vous ai demandé votre bénédiction sur tant d’engagements importants que je devais contracter cette année. O Marie, soyez-moi toujours mère, et, si vous voulez que je vous serve dans votre église de Chartres, aidez-moi à me préparer à un si saint ministère. Mon cœur est entre vos mains ; mon salut et ma félicité reposent sur vous. C’est à vous de me rappeler au devoir, dès l’instant où je l’oublierais. Une mère doit cela à son enfant : Tuus sum ego, salvum me fac.” » [Id. t. 1, p. 64-65.]

A ses aspirations répondait le désir de son évêque : le jeune sous-diacre apprit qu’il serait nommé vicaire de la cathédrale de Chartres dès après son ordination sacerdotale. « Sainte Dame de Chartres, le voile qui naguère couvrait mon avenir semble se déchirer : je serai donc vôtre ! Heureux ceux qui sont à votre service ! » [Id. t. 1, p. 65-66.]

A la fin de l’année, M. Lecomte annonçait à son futur vicaire : « Quand nous serons ensemble, et cela ne peut tarder beaucoup, nous mettrons nos délices à faire connaître et chérir Notre-Dame de Chartres de toutes les façons possibles, de la langue, de la plume, de l’exemple surtout. » [Id. t. 1, p. 66.]

La veille de son ordination diaconale, Édouard renouvela sa résolution d’être tout au service de Notre-Dame : « O ma très douce, très miséricordieuse et très tendre Mère, je vais devenir votre diacre, c’est-à-dire votre serviteur. Je serai le diacre du Seigneur, mais aussi de Celle qui s’est dite la servante du Seigneur : Ego servus tuus et filius ancillæ tuæ. Sainte Mère, retenez-moi toujours auprès de vous. Autrefois les jeunes gentilshommes servaient en qualité de pages les princes de la contrée où ils étaient nés. Sainte Dame de Chartres, je suis né sur vos terres : que toute ma vie je sois votre page, votre diacre, c’est-à-dire votre serviteur. Ainsi soit-il ! » [Id. t. 1, p. 67.]

• L’ordination sacerdotale

Enfin, le 25 mai 1839, l’abbé Pie reçut l’onction sacerdotale des mains de son évêque, dans la cathédrale qui lui était si chère. C’est là également qu’il chanta sa première messe. M. Lecomte, le père de son âme et désormais son curé, prononça l’allocution. Voici ce qu’en rapportait le nouveau prêtre dans une lettre adressée à un ami de Saint-Sulpice : « Étonnante conformité de nos âmes ! Je vous avais dit au séminaire qu’au premier prône que je ferais, je voulais terminer par ces paroles du récit des noces de Cana : Et erat mater Jesu ibi. Avant ma première messe, j’avais fait encore ma méditation sur ces mêmes paroles. J’allais, moi aussi, opérer mon premier miracle, changer, non pas l’eau en vin, mais le vin au sang de Jésus-Christ. J’allais commencer ma carrière évangélique, et toute ma consolation était dans le Et erat mater Jesu ibi. J’étais, moi aussi, sous les yeux de Marie, dans sa plus vieille église, dans une ville où tout parle d’elle, dit un ancien auteur : ubi omnia Mariam sonant… Or, quels ne furent pas mon étonnement et ma joie, quand ce que j’avais pensé depuis si longtemps et médité le matin même, je l’entendis sortir des lèvres de mon cher père me disant en terminant : Montez à l’autel, mon jeune ami ; faites votre premier miracle. Courage ! Ce sera sous les yeux de Marie : Et erat mater Jesu ibi, etc. » [Id. t. 1, p. 71.]

Mgr Baunard remarque : « Le jour de l’ordination du futur évêque de Poitiers était celui-là même où se célébrait à Rome la canonisation d’un évêque et docteur, grand serviteur de Marie, saint Alphonse de Liguori. Il y a des coïncidences qui sont des présages dont Dieu a le secret. » [Id. t. 1, p. 72.]

Le prêtre (1839-1849)

• Vicaire de Notre-Dame

Le vicaire de Notre-Dame de Chartres n’oublia pas ses résolutions de séminariste : « Marie eut les prémices de sa parole publique : il le lui avait promis. Son premier prône, 14 juillet 1839, prit pour texte Maria de qua natus est Jesus. “Le premier mot qu’un enfant apprend à balbutier, c’est celui de sa mère. Le premier nom qui devait s’échapper de mes lèvres du haut de cette chaire, n’est-ce pas le nom de Marie ?” Il expliqua comment il venait, lui aussi, comme Marie et par elle, faire naître Jésus dans les âmes. » [Id. t. 1, p. 83.]

« Le jeune apôtre de Notre-Dame reconnaissait que Marie bénissait sa parole. Une lettre du 10 octobre à un ami de Saint-Sulpice en rendait compte en ces termes : “Mon très cher abbé, je n’ai encore prêché que la sainte Vierge, à la cathédrale, depuis quatre mois et demi. Impossible de vous dire ce que l’on obtient ainsi. Mon saint curé ne se lasse pas d’admirer comme il a plu à Dieu de bénir les prémices de mon ministère. Priez pour moi cette sainte Mère ; demandez-lui qu’elle convertisse beaucoup de cœurs. Depuis que je suis prêtre, je lui demande qu’elle amène beaucoup de pécheurs, de grands pécheurs à ses pieds.” » [Id. t. 1, p. 84.]

L’abbé Pie tenait à placer le ministère de sa prédication sous la protection spéciale de la Vierge de Chartres : « Il ne montait jamais dans la chaire de la cathédrale sans qu’auparavant un cierge ne fût allumé devant Notre-Dame du Pilier, où il devait brûler et comme prier pour lui durant tout le sermon. Il demandait que ce cierge, emblème de la vérité qu’il prêchait aux fidèles, fût placé de manière à ce qu’il pût l’apercevoir de la chaire, afin, disait-il, qu’il lui rap­pelât le devoir de faire passer sa parole par le Cœur de Marie. » [Id. t. 1, p. 99-100.]

• Les pratiques de dévotion envers Marie

Pour nous faire une idée de la prédication de notre jeune prêtre au tout début de son sacerdoce, citons de larges extraits d’un sermon prononcé en mai 1840 sur les pratiques de dévotion envers la sainte Vierge [2] :

Mes très chers frères,

Il y a bientôt deux mille ans, une jeune vierge qui se nommait Marie, saisie tout à coup d’un esprit prophétique, osa prononcer cet oracle dont l’accomplissement était naturellement bien peu probable : Voilà que désormais toutes les générations m’appelleront bienheureuse : Ecce ex hoc beatam me dicent omnes generationes. […]

Qui aurait entendu cette jeune vierge se présager à elle-même cet avenir si glorieux, l’aurait accusée de confiance téméraire, d’illusion présomptueuse. Cependant jamais prophétie n’a eu un plus éclatant accomplissement. […]

Parmi les différentes prophéties qui prouvent la divinité de la religion, on n’a pas fait assez valoir celle-ci dont l’accomplissement est cependant si éclatant, si merveilleux, si contraire aux prévisions humaines, si évidemment surnaturel : Ecce ex hoc beatam me dicent omnes generationes. […]

La profusion des fêtes mariales

L’Église, mes frères, a multiplié avec une sorte de profusion les fêtes en l’honneur de la très sainte Vierge. Il n’y a pas une circonstance importante de la vie de Marie qui ne soit l’objet d’une fête : le premier instant où cette Vierge pure et immaculée commença d’exister ; celui où cette belle aurore nous éclaira de ses rayons naissants ; la précoce immolation qu’elle fit d’elle-même au Seigneur ; son mariage virginal avec le chaste Joseph ; l’apparition de l’archange Gabriel apportant la grande nouvelle, et le moment solennel de la maternité divine ; la visite charitable et empressée qu’elle fit à la mère du Précurseur. Puis, conduisant Marie au temple pour sa purification et la présentation de son divin Fils, l’Église recueille de la bouche de Siméon un douloureux oracle dont l’accomplissement commence dès ce jour ; aussi, plus de fête en l’honneur de Marie, hormis la fête de ses douleurs, jusqu’à ce qu’elle quitte la terre, emportée par les Anges jaloux de donner au ciel ce beau trésor. C’est là la grande fête de Marie ; mais ce n’est pas la dernière. Le cœur de Marie dans les cieux est toujours un cœur de mère, et l’Église veut encore fêter ce cœur maternel.

Voilà certes une grande profusion de fêtes en l’honneur de Marie ; cependant ce ne sont là que les fêtes célébrées par l’Église universelle. Il y a en outre une infinité de fêtes locales, les unes qui consacrent soit un prodige, soit un attribut de Marie ; les autres qui appartiennent à un ordre religieux ou à une association. C’est, par exemple, la fête de Notre-Dame Auxiliatrice, c’est la fête de Notre-Dame de Bon Conseil, c’est la fête de Notre-Dame du Carmel et du Rosaire. Il existe, mes frères, un calendrier quotidien des fêtes de Marie, en sorte qu’il n’y a pas un seul jour qui ne soit, sur quelques points du monde catholique, consacré à la très sainte Vierge : Ecce ex hoc beatam me dicent omnes generationes. […]

Les fêtes, c’est la foi devenue sensible

Les fêtes de Marie étaient donc autrefois célébrées avec grande piété par tout l’univers catholique, et spécialement par nos aïeux. Mais hélas ! mes frères, quel changement maintenant ! Je sais bien que des raisons sages ont amené l’Église à supprimer l’obligation qu’entraînaient autrefois ces fêtes ; mais l’Église n’a fait cette suppression qu’à regret, et en recommandant très instamment à la dévotion des fidèles de faire désormais par amour ce qu’ils faisaient autrefois par nécessité.

Aussi l’Église a-t-elle conservé à ces fêtes le même degré de solennité.

Ah ! mes frères, ne laissons pas tomber parmi nous les fêtes de la sainte Vierge ; ne nous accoutumons pas à les laisser passer inaperçues. Qu’elles soient toujours chères à notre piété ! Préparons-nous-y par des exercices religieux. Nous avons tant de besoins ! Demandons à Marie une grâce, une vertu à chacune de ses fêtes. Ainsi faisaient les saints. Lisez les lettres de saint François de Sales : vous verrez qu’à l’approche des fêtes et spécialement de celles de Notre-Dame, sa piété en était tout occupée. L’objet de cette fête était tellement dans son esprit et dans son cœur qu’il venait tout naturellement se présenter sous sa plume. Mes très chers frères, la célébration des fêtes chrétiennes est de la plus haute importance, et de là dépend en grande partie notre religion et notre piété. Les fêtes, c’est la foi devenue sensible, c’est le surnaturel devenu intelligible, c’est la vertu devenue facile et praticable pour tous ; les fêtes, en un mot, c’est le christianisme rendu populaire. Qui aurait bien célébré toutes les fêtes que ramène l’année chrétienne, serait assuré de posséder tout l’esprit du christianisme. Ne négligez donc pas, mes frères, les fêtes de la très sainte Vierge. […]

Le jour et le mois de Marie

Non contente d’avoir établi en l’honneur de Marie des fêtes correspondantes à toutes celles de Notre-Seigneur, l’Église a voulu encore qu’il y eût chaque semaine un jour consacré à Marie comme il y en a un consacré à Dieu. Mes très chers frères, l’usage d’honorer Marie le samedi est fort ancien, et il existait déjà depuis longtemps quand le pape Urbain II, dans le célèbre concile de Clermont, ordonna qu’on dirait tous les samedis la messe et l’office de la sainte Vierge, toutes les fois que ce jour ne serait pas empêché. Dans nos anciens écrivains, le samedi est appelé quelquefois le sabbat de Notre-Dame, sabbatum Mariale, et d’autres fois le dimanche de Marie. Chaque semaine donc, par tout le monde catholique, il y a un jour où toute l’Église est occupée à chanter les louanges de Marie : Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.

Mais ce n’est pas encore assez aux yeux de l’Église ; comme dans l’ancienne loi il y avait un mois entier réservé au Seigneur, elle veut aussi consacrer un mois à la Mère de Dieu. Et dans le choix qu’elle a fait, quel sujet de réflexions aimables et consolantes ! Il est un mois de l’année où tout s’embellit dans la nature, où les fleurs renaissent, où la terre se pare d’un vêtement de fête ; et c’est ce mois que l’Église consacre à celle de qui la religion emprunte ses vérités les plus douces et la vertu ses couleurs les plus aimables. Non, mes très chers frères, je ne puis me lasser d’admirer l’heureuse inspiration qui a porté l’Église, dans les derniers temps, à faire du plus beau mois de l’année celui de la plus belle des vierges : dévotion touchante qui lie par de gracieuses harmonies la saison la plus fleurie et la plus riante de l’année avec ce que la religion a de plus attrayant. Cette idée aurait mérité de naître six ou huit siècles plus tôt, alors que la Vierge Mère de Dieu était la grande pensée qui dominait toutes les conceptions des hommes, quand tout ce qu’il y avait de plus gracieux dans la nature s’appelait de son nom ou devenait un de ses emblèmes, et que, par exemple, les plus belles fleurs s’appelaient la Rose de la Vierge, le Soulier de Marie, les Gants de Notre-Dame. Simplicité sublime et intelligente, qui touchait aux idées les plus relevées, et qui restaurait la création dégradée par le péché ! Admirable économie, qui rendait aux créatures une voix pour nous élever à Dieu, et qui les embellissait elles-mêmes en leur prêtant une pensée sacrée !

Les tableaux de la nature, mes frères, prennent un charme divin quand la religion vient y fondre ses douces couleurs. Placées sur les autels, les fleurs ont une odeur plus exquise ; c’est une émanation des cieux. Et voilà que le mois des fleurs et des parfums, devenu le mois jubilaire de Marie, fait le tour de l’univers chrétien, comme un grand autel d’où tout ce que la terre a de plus suave et de plus enchanteur s’élève comme une fumée d’encens vers le trône de Marie. […]

L’évêque (1849-1880)

C’est le 25 mai 1849, dixième anniversaire de son ordination sacerdotale, que l’abbé Pie reçut sa nomination au siège de Poitiers. Six mois plus tard, le 25 novembre, il était sacré dans la cathédrale de Chartres par son vieil évêque. Peu auparavant, il profita encore une fois des précieux conseils de M. Lecomte : « Je ne vous dirai rien, mon cher Seigneur, de ce que vous ferez pour répandre partout, partout, dans votre diocèse, la tendre piété envers la sainte Vierge dont vous êtes l’enfant chéri et à qui vous devez tout. Faites-la beaucoup aimer de vos prêtres : ce sera la faire beaucoup aimer de vos ouailles. » [Id. t. 1, p. 224.]

Devant quitter – on devine avec quels regrets – le sanctuaire de Notre-Dame de Chartres, l’abbé Pie tint à en emporter quelque chose dans ses armes épiscopales : « Je veux y mettre Marie, avec une parole de la sainte Écriture qui dise tout ce que je suis pour elle et ce qu’elle est pour moi. » [Id. t. 1, p. 227.] A l’image de la Vierge de Chartres, Notre-Dame du Pilier, il joignit ces mots si souvent répétés : Tuus sum ego. « Vous ne me quitterez point, ô vous, image séculaire de Marie, assise sur un trône d’où vous répandez tant de faveurs. Je veux toujours vous voir sur cette colonne couverte de tant de baisers et mouillée de tant de larmes. Je vous appartiens, ô sainte Dame de Chartres : tuus sum ego, et c’est pourquoi je vous emporte comme un sceau qui sera toujours placé sur mon cœur et sur mes œuvres. » Et pour ne point quitter lui-même sa Souveraine, il prit cette disposition touchante : « Avant de m’éloigner, j’ai voulu qu’une lampe de plus fût désormais allumée devant votre image, ô Marie. Elle y veillera aussi longtemps que je vivrai sur la terre, et ne s’éteindra qu’avec mon dernier souffle. Elle vous dira nuit et jour mon tendre amour pour vous ; elle implorera vos bontés pour tous ceux que je laisse ici ; elle les implorera pour moi, exilé loin de vous et chargé de tant de devoirs qui réclament votre secours. » [Id. t. 1, p. 233.]

• Un épiscopat placé sous les auspices de Marie

Le samedi 8 décembre 1849, Mgr Pie prenait possession de son siège épiscopal de Poitiers. Il avait choisi la fête de l’Immaculée Conception pour inaugurer son ministère. De plus, il avait demandé que le cortège, avant d’arriver à la cathédrale Saint-Pierre, passât par Notre-Dame-la-Grande, premier sanctuaire marial du diocèse : « O Vierge immaculée, nous entrerons en possession de notre Église sous vos auspices. Selon l’antique usage de nos prédécesseurs, c’est du temple de Notre-Dame que nous nous rendrons à celui du Prince des Apôtres où est fixée notre chaire épiscopale… Là vous nous prendrez par la main, ô Marie, et vous nous conduirez, vous nous présenterez à Pierre, à celui auquel il a été donné de paître les agneaux et les brebis, les troupeaux et les pasteurs. » [Id. t. 1, p. 239-240.]

Mgr Baunard rapporte ainsi l’événement : « Sur le seuil de la vieille et monumentale église de Notre-Dame, Mgr Pie reçut le compliment du vénérable curé, et il y répondit en appliquant à la conduite de Marie sur lui-même ce verset du psaume : Tenuisti manum meam dexteram et in voluntate tua deduxisti me : Vous m’avez tenu par la main, et vous m’avez conduit à votre gré. Il ajouta qu’il serait inséparable d’elle, dans toute la carrière de son épiscopat, et qu’à partir de cette heure, il la voulait avec lui, comme modèle, comme conseillère et surtout comme mère : Ex illa hora accepit eam discipulus in sua. Et, de vrai, dans cette marche, il semblait que Marie s’avançait à côté de lui, en lui donnant la main. Dans le sanctuaire, la statue de sa grande Patronne était dressée devant les marches de l’autel, parmi des banderoles où on lisait d’un côté le Tuus sum ego, de l’autre l’Ecce Mater tua ; et au-dessus, tenu par des Anges, ce verset des saintes Écritures : Postula a me, et dabo tibi : Demandez-moi, mon fils, et je vous donnerai. C’est là, devant cette image, en face de cet autel, que s’accomplit un acte d’une grande et pieuse signification. Dès qu’il y fut arrivé, l’évêque quitta sa mitre, sa crosse et son anneau, et religieusement il les déposa aux pieds de la Reine du Ciel. C’était dire à sa Souveraine qu’il lui faisait hommage de son épiscopat, et qu’il ne voulait en recevoir l’investiture que d’elle seule. Il s’agenouilla ensuite sur le prie-Dieu, et il pria, les mains jointes, très recueilli. Puis, s’étant relevé et désignant le lieu où il venait de faire cette première prière, le même lieu où son corps repose présentement, il dit à ceux de ses prêtres qui se tenaient près de lui : “Je serai enterré ici : hæc requies mea in sæculum sæculi ; hic habitabo quoniam elegi eam.” Du premier au dernier jour, tout devait être de Marie dans cet épiscopat. » [Id. t. 1, p. 241-242.]

Mgr Pie choisit une autre grande fête mariale, celle de la Purification (2 février 1850), pour visiter Niort, seconde ville de son diocèse. L’esprit mondain, hélas ! y régnait. Lors d’une nouvelle visite, à la fin de l’automne 1851, l’évêque suppliait Notre-Dame : « C’est un miracle que je vous demande, ô Marie : vous le ferez ; et Niort, qui est une ville de péché, où Dieu n’est pas assez honoré, où la vertu n’est pas assez pratiquée, Niort, grâce à votre sainte entremise, ô Vierge immaculée, va entrer dans un progrès religieux dont la marche ne s’arrêtera plus. » [Id. t. 1, p. 359.]

• Notre-Dame-des-Clefs

L’un des premiers actes épiscopaux de Mgr Pie fut de rétablir à Poitiers la fête de Notre-Dame-des-Clefs : « Une tradition poitevine racontait que, jadis dans un siège de la ville par les Anglais, sous Philippe-Auguste, le secrétaire de l’échevin étant venu à minuit pour lui dérober les clefs de la place pendant son sommeil, afin de livrer la ville, le traître ne les y trouva pas. On les retrouva le lendemain miraculeusement dans les mains de Marie. C’est pourquoi, autrefois, avant la Révolution, chaque année, le 1er avril, une fête et une procession se célébraient en l’honneur de la gardienne de la cité, sous le vocable populaire de Notre-Dame-des-Clefs. “Les clefs de la ville entre les mains de Marie : quel souvenir ! quel emblème ! quel gage pour l’avenir !” s’écriait Mgr Pie. Il ressuscita la fête et la procession : toute la ville s’y porta ; ce fut une grande date. L’évêque parla dans la chaire de Notre-Dame-la-Grande. “Je viens, dit-il, dans ce beau temple acquitter pour ma part la dette traditionnelle de gratitude, de piété, d’amour, que le patriotisme poitevin a contractée envers sa Libératrice. Je m’agenouille avec vous devant l’image de votre protectrice, et je vénère dans ses mains les clefs d’argent que votre reconnaissance y a déposées.” Marie gardienne de la ville, gardienne des âmes, gardienne des grâces, était conjurée de se montrer toujours pour Poitiers la Vierge fidèle. » [Id. t. 1, p. 265.]

• L’Immaculée Conception

Le 8 décembre 1854, le pape Pie IX proclamait le dogme de l’Immaculée Conception. « Mgr Pie espéra que ce 8 décembre 1854, qui avait été une grande journée pour Marie, pour l’Église, pour le Siège romain, serait aussi un grand jour pour le monde et la France. “Voici, écrivait-il à un de ses amis, finir une année bien grosse de fautes de tout genre : ce qui peut faire craindre que celle qui commence ne soit pas moins grosse de châtiments. Heureusement la très sainte Vierge est comme forcée de faire tourner ces châtiments au profit de l’Église, qui vient d’affronter tant d’outrages pour augmenter sa gloire.” L’évêque voulut qu’un monument domestique consacrât le souvenir de cet événement. La veille même de la fête de la définition du dogme par Pie IX, il posa la première pierre d’une chapelle gothique dédiée à Marie, sous le vocable de l’Immaculée Conception, dans sa campagne de Mauroc. “Ce temple modeste, disait-il, sera le mémorial d’un grand acte. Nous avons posé la première pierre dans la solennité même de la définition de la Conception immaculée, et il sera à nos yeux comme une médaille d’un jour à jamais illustré dans les fastes du culte de Marie.” […] Poitiers était impatient de solenniser les fêtes de la promulgation du dogme de Marie conçue sans péché. Mgr Pie attendit d’avoir reçu les Lettres authentiques de Rome. “A d’autres, disait-il, de faire comme saint Jean et de courir plus vite que Pierre, dans un bel élan d’amour. Quant à nous, imitant saint Jean d’une autre manière, nous attendrons docilement au pied du monument que Pierre nous ait prévenu pour entrer à sa suite, et promulguer après lui la grande joie qui nous sera annoncée par lui.” Les fêtes de Poitiers furent splendides. Parmi les décorations qui remplissaient les rues, partout on lisait inscrit le mot Credo. Au retour de la procession, toutes les voix chantèrent le symbole de Nicée, et quand on en fut venu à cet article : “Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique”, l’assistance tomba spontanément à genoux. L’évêque reconnut là son peuple : “Le jour où notre antique cité rajeunit son aspect séculaire sous des ornements de fête, disait l’évêque, le jour où Poitiers sort de son silence pour glorifier la Vierge Marie, c’est le fond même des âmes qui se met à découvert.” » [Id. t. 1, p. 524-527.]

• Sancta Maria sine labe concepta

Début 1856, Mgr Pie était à Rome, où l’appelaient plusieurs affaires importantes. Ce fut l’occasion de « présenter au pape une requête chère à sa dévotion. C’était l’autorisation d’ajouter à la dernière phrase de l’Ave Maria ces trois mots : sine labe concepta, en les plaçant ainsi : Sancta Maria, Mater Dei, sine labe concepta, ora pro nobis peccatoribus. Aux raisons théologiques, il joignait celle-ci : “L’acte du 8 décembre 1854 a été assez notable, assez majeur dans l’Église pour que le souvenir en soit consacré par trois mots dans la prière quotidienne des chrétiens.” Mgr Pie obtint une indulgence pour tous ceux qui réciteraient l’Ave Maria avec cette addition, dans sa chapelle de Mauroc, hors de l’office liturgique. » [Id. t. 1, p. 585-586.]

La même année, il présida un pèlerinage à Notre-Dame de Pitié (La Chapelle-Saint-Laurent), dans le Bocage. « Une Lettre pastorale rappela les souvenirs religieux et patriotiques attachés à ce lieu où naguère les héros de la Vendée catholique venaient faire bénir leurs armes par la Mère des douleurs. Lui-même, si fidèle au culte de la Compassion de Marie, y était venu l’année précédente placer son voyage de Rome sous sa protection, en lui promettant d’en rapporter de particulières faveurs pour ce sanctuaire. On ne compta pas moins de cent mille pèlerins qui s’y rendirent durant le mois de juillet. L’évêque disait dans sa Lettre : “O Notre-Dame de Pitié, ayez pitié de nos souffrances de tout genre, de celles du corps et de celles de l’âme, de celles des individus et de celles de la patrie !” » [Id. t. 1, p. 630-631.]

• La Vierge Marie chantée dans les psaumes

Le 8 décembre 1858, le panégyriste de Notre-Dame entreprenait pour son peuple le commentaire du psautier. Il expliqua le verset du psaume 1er où le juste est comparé à « un arbre planté sur le bord des eaux et qui donne son fruit en son temps ». « Il appliqua ce verset à Marie, elle aussi arbre de vie planté sur le courant le plus pur de la grâce, et ayant donné, dans la plénitude des temps, son fruit divin qui est Jésus. Il l’appliqua ensuite à lui-même. L’église où il prêchait ce jour-là était cette église de Notre-Dame-la-Grande qui, dix ans auparavant, avait reçu à Poitiers sa première prière. Il rajeunit ce souvenir par cette invocation finale : “Pour moi, Vierge Marie, c’est la dixième fois que je viens me présenter ici devant vous en ce jour. Il y aura neuf ans ce soir que sous vos auspices je suis venu vers ce peuple. Ah ! oserai-je dire que mon épiscopat, planté au bord des eaux vives, puisqu’il a été inauguré ici au pied de votre autel, a donné jusqu’à présent son fruit en son temps ? Oserai-je dire qu’il n’est tombé à terre aucune de ses feuilles : et folium ejus non defluet ? Oserai-je dire que tout ce qu’il a entrepris a prospéré : et omnia quæcumque faciet prosperabuntur ? Non, Vierge sainte : vous savez bien que mes péchés ont arrêté ou refoulé beaucoup de bénédictions que votre main maternelle ne demandait qu’à répandre. Obtenez-moi, pour cette dixième année qui commence, plus de fidélité à la grâce, plus d’esprit de prière ; vivifiez les œuvres de mon zèle par une intention plus profondément surnaturelle. Enfin, que cette dixième année, qui à titre de dîme appartient plus particulièrement au Seigneur, soit véritablement un arbre planté au bord des eaux ; qu’il donne son fruit au temps marqué ; que pas une de ses feuilles ne tombe à terre, et qu’il soit béni dans tout ce qu’il produira pour la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.” » [Id. t. 1, p. 679-680.]

• Le concile d’Agen et la consécration de Notre-Dame de Bon-Encontre

En septembre 1859, un concile provincial se tint à Agen. L’évêque de Poitiers l’annonçait en ces termes à son clergé : « La piété bien connue de notre éminentissime métropolitain envers l’auguste Marie lui a inspiré de fixer la session solennelle d’ouverture au jour même de la Nativité de cette bienheureuse Vierge. Commencés sous de tels auspices, poursuivis dans une si sainte octave, et s’achevant dans une autre solennité consacrée par l’Église au culte des douleurs de la Mère de Dieu, nous avons la ferme confiance que nos travaux seront marqués au coin de cet incomparable patronage. Marie sera au milieu de nous comme elle était au Cénacle. » [Id., t. 2, p. 18.]

« Le 11 septembre, les Pères interrompirent leurs travaux conciliaires pour se rendre aux portes de la ville, à la consécration d’une église à Marie, sous le vocable de Notre-Dame de Bon-Encontre. Ce fut Mgr Pie qui y porta la parole, et son génie délicat se retrouve tout entier dans ce petit discours. Avec son à-propos habituel, il s’empara de ce surnom de Bon-Encontre pour attribuer à Marie les paroles écrites au livre de la Sagesse : In viis ostendit se illis hilariter, et in omni providentia occurrit illis. L’évêque développa ensuite une doctrine substantielle sur la puissance de la Vierge, reine dans le concile depuis qu’elle a été reine dans le Cénacle. Il demanda que le concile d’Agen lui redît les acclamations de celui d’Ephèse. Enfin il appliqua ce nom de Bon-Encontre aux rencontres mystérieuses de la grâce et de l’âme, par l’entremise de Marie. La légende de cette Madone trouvée par un jeune pâtre dans un buisson d’épines lui fournit des récits, des leçons, des allégories d’un charme inattendu. Il ne manqua pas de saluer les saints patrons des églises : Phébade, évêque d’Agen, Prime, Félicien, Vincent, Caprais, Fidès, martyrs de cette contrée. Enfin la même grâce de piété lui fit emprunter à la sainte Écriture cette prière qui termine : “Je vous conjure, ô Marie, soyez aujourd’hui, pour chacun de nous, Notre-Dame de Bon-Encontre. Soyez-le surtout pour moi : Occurre, obsecro, mihi hodie. A moi seul, hélas ! je ne saurais pas trouver la fontaine de la grâce, je ne saurais pas aborder aux sources du Seigneur, je ne saurais pas y puiser, je ne saurais pas y boire. O vous, gracieuse et charitable Rebecca, descendez à la fontaine, à point nommé, à l’heure marquée ; emplissez, emplissez votre urne ; puis, penchant votre vase sur votre bras, abaissez-le miséricordieusement à ma portée, inclinez-le jusqu’à mes lèvres, afin que je n’aie qu’à ouvrir la bouche, et que je boive, et que je me désaltère pleinement, moi et tout mon troupeau : Occurre, obsecro, mihi hodie !” » [Id. t. 2, p. 22-23.]

• La Vierge sans tache qui opère la justice

Le 8 décembre 1860, Mgr Pie commenta le psaume 14 : « Seigneur, qui habitera sous votre tente et qui se reposera sur votre sainte montagne ? – Celui qui marche constamment sans tache, et qui opère la justice. » « L’évêque l’appliqua à Marie : pureté de Marie dans sa conception, dès son entrée dans ce monde : qui ingreditur sine macula ; justice parfaite de Marie dans toutes les œuvres de sa vie : qui operatur justitiam ; Marie elle-même, cette tente où le Seigneur s’est reposé : qui creavit me requievit in tabernaculo meo ; Marie elle-même, cette montagne où Dieu s’est plu à habiter : mons in quo beneplacitum est Deo habitare in eo. Qui ne voit les torrents de lumière que l’éloquence théologique de Mgr Pie dut faire jaillir de ces sources ? Encore une fois il conjura la Femme couronnée d’étoiles de mettre le pied sur le serpent de la Révolution. C’était dans sa chère église de Notre-Dame-la-Grande qu’il faisait ce discours. Il lui disait en finissant : “O Marie, c’est la douzième fois que je viens ici vous invoquer aujourd’hui. Quand je parus dans ce temple, il y a aujourd’hui onze ans écoulés, quand je m’agenouillai devant votre image, il me sembla que Jésus vous disait : Femme, voilà votre fils ; et je l’entendis qui me disait à moi-même : Enfant, voilà votre mère. Depuis ce jour-là, vous vous êtes bien fait connaître pour ma mère. Et aujourd’hui, et pendant cette douzième année qui s’ouvre présentement, et pendant tout le reste de mon épiscopat, continuez-moi, ô Marie, vos bontés maternelles. Mais vous ne vous montrerez pleinement ma mère qu’autant que vous vous montrerez celle de tout ce troupeau, de tous ces enfants que vous m’avez donnés. Accordez-nous à tous, au pasteur et aux brebis, à l’évêque et au peuple de continuer notre chemin ici-bas sans péché et d’opérer les œuvres de la justice, afin qu’après avoir habité sous la tente du Seigneur tous les jours de notre pèlerinage mortel, nous reposions éternellement avec lui et avec vous sur la montagne sainte.” En tête des notes qui sont les jalons de ce discours et après les initiales sacrées qui le dédiaient, comme tous ses écrits, au cœur de la Mère de douleurs, l’évêque avait placé, cette fois, cette prière en latin : “O Marie, Vierge immaculée, assistez celui qui consacre à vous et à la sainte Église, Épouse de votre Fils, sa plume et sa parole : Immaculata Virgo Maria, adjuva me, de te et de sancta Ecclesia sponsa Filii tui scribentem et loquentem.” Les périls de l’heure présente avaient redoublé sa dévotion envers la Reine des confesseurs et des martyrs. » [Id. t. 2, p. 106-108.]

• Couronnement de la statue de Notre-Dame-la-Grande

Le premier dimanche de l’Avent 1863, le prélat couronnait, au nom du Saint-Siège, la statue de Notre-Dame-la-Grande. « Quand il eut successivement fait passer, pour ainsi dire, sur la tête de Marie, tous les genres de couronnes : la couronne de la vertu, laurea virtutis, la couronne de la doctrine, laurea doctoralis, la couronne triomphale, la couronne murale, la couronne nuptiale, la couronne royale et sacerdotale, il félicita Notre-Dame-la-Grande d’être couronnée par un pape “dont la figure resplendira aux yeux de la postérité comme la plus douce et la plus virile, la plus sainte et la plus royale de cet âge”. Puis, jetant lui-même dans son sein tout ce qu’il avait été, ce qu’il était, ce qu’il serait : “Tendre Mère, ajoute-t-il, tous les biens me sont venus avec vous et par vous. Vous avez été le conseil de ma vie, l’inspiratrice de mes actions, l’assaisonnement de toutes mes joies, l’adoucissement de toutes mes épreuves ; je ne revendique qu’un titre d’honneur en ce monde, celui de vous appartenir. Vous êtes mon blason, vous êtes ma devise ; je ne voudrais pas connaître en moi un atome qui ne fût de vous et à vous : Tuus sum ego. Or, vous m’avez fait le pasteur d’un grand peuple, et ce que je vous demande à genoux, c’est que ce peuple garde toujours sa couronne, la couronne de la foi, la couronne du courage et de l’honneur chrétien, et que jamais le péché ne la fasse descendre de notre tête.” » [Id. t. 2, p. 216.]

• Marie invoquée pour le retour des protestants et des schismatiques

En certaines parties du grand diocèse de Poitiers, le protestantisme restait prépondérant. « Quand l’évêque portait la parole dans ces tristes pays, il expliquait familièrement aux fidèles que les protestants étaient des malheureux qui avaient renié père et mère : leur père sur la terre, le pape, et leur mère dans le ciel, Marie. Il disait d’eux : “Qu’ils entassent tous les sophismes possibles : nous ne serons jamais de la religion de ceux qui ont mis leur mère hors de la maison.” Puis, avec un accent de tendresse toute personnelle : “Après le culte que nous rendons au Sauveur, notre principal culte est pour celle qui nous l’a donné. Après le nom incomparable de Jésus, aucun nom n’est plus souvent sur nos lèvres que le nom de Marie. Marie, rien ne nous est plus intime, plus familier ; nous l’initions à nos joies, à nos douleurs, à nos espérances, à nos alarmes. Pas un jour ne commence, pas un jour ne s’achève, que nous n’implorions sa bénédiction ; cent fois dans la journée nous cherchons son regard, nous implorons sa bonté, et si notre cœur n’est pas assez pur pour que nous osions baiser même ses pieds, nous baisons la pierre sur laquelle ses pieds reposent.” » [Id. t. 2, p. 252.]

Le bourg de Courlay, chef-lieu des dissidents de la Petite-Église, était l’objet d’une sollicitude spéciale du pasteur du diocèse. « Le 23 septembre 1868, Mgr Pie écrivait sur le registre de ses Fonctions : “Il a été écrit dans le psaume : Faites des vœux et rendez vos vœux au Seigneur. En l’année de N.-S. 1853, jour de la fête de l’Immaculée Conception, célébrant une solennité expiatoire dans l’église paroissiale de Saint-Remy de Courlay, nous avons fait publiquement le vœu d’ériger à Marie un autel en cette église, le jour où la majeure partie des habitants serait revenue du schisme des anticoncordataires à l’unité de l’Église. Or, ayant appris que depuis quelque temps le nombre des catholiques l’emporte sur celui des dissidents, Nous, évêque de Poitiers, aujourd’hui 23 septembre 1868, avons dédié et consacré un autel de pierre portant une statue de Marie, offert par nous à cette paroisse, et nous y avons fait au peuple une courte allocution.” L’allocution parla de l’autorité de Pierre, à laquelle il pressa tous ses enfants d’obéir ; et comme on célébrait en cette même journée les premières vêpres de la fête de Notre-Dame de la Merci, ce lui fut le sujet d’une ardente prière à Celle qui rachète et délivre les esprits captifs de l’erreur et de l’illusion. » [Id. t. 2, p. 336-337.]

• Le Concile et la Vierge Marie

Le 8 décembre 1868, à l’approche du concile du Vatican, Mgr Pie expliqua à ses fidèles le rôle de la Vierge Marie dans les conciles : « Ce qui s’est passé là, au concile de Jérusalem, s’est renouvelé, depuis dix siècles, à chaque fois que l’Église est rentrée au cénacle… Toujours, au-dessus des apôtres, s’est élevée l’incomparable figure de la Mère de Jésus. Et parce que le premier de tous les conciles a été honoré de sa présence, elle n’a été absente d’aucun des conciles qui ont suivi… Ce serait une étude longue et intéressante que celle qu’on intitulerait : Les Conciles et Marie. Mais nul autre concile peut-être ne méritera d’être appelé le Concile de Marie à meilleur titre que celui qui se prépare en ce moment, et qui va s’inaugurer dans la fête même de son Immaculée Conception. Que d’ici à ce grand jour la chrétienté tout entière, par l’unanimité et la persévérance de ses prières, offre l’image d’un nouveau cénacle. » [Id. t. 2, p. 335-336.]

Le 8 septembre 1869, Mgr Pie était l’un des douze évêques présents au couronnement de Notre-Dame du Sacré-Cœur, à Issoudun. « Il célébra Marie toute-puissante sur le cœur de son Fils ; il l’appela du beau nom d’ostensoir vivant de Jésus : Et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis ostende. Il ajouta, pour la consolation des chrétiens, que ce siècle si mauvais d’ailleurs était à plus d’un égard le siècle de Marie, car il lui avait apporté une moisson de gloire, où la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur devait être considérée comme un des plus beaux épis de sa gerbe d’honneur. » [Id. t. 2, p. 348.]

A la fin du mois d’octobre de la même année, l’évêque de Poitiers s’apprêtait à partir pour le Concile à Rome. Il glissa sous la statue de Notre-Dame placée sur son bureau un billet rédigé en ces termes : « Vierge très sainte et immaculée, je vous confie avec un abandon filial tout ce voyage et tout ce que j’y ferai. Je vous recommande ma mère, à vous et à saint Joseph, votre très chaste et très vigilant époux. A vous aussi je remets entre les mains l’affaire de Sainte-Croix, une âme qui vous est connue, enfin tous ceux dont j’ai la charge. » [Id. t. 2, p. 364.]

Au retour du Concile, le 24 juillet 1870, il se rendit de la gare de Poitiers d’abord à Notre-Dame la Grande puis en sa cathédrale Saint-Pierre : il tenait à confier à la Vierge Marie son retour comme il lui avait recommandé son départ.

• Le patronage de Marie invoqué en faveur de l’Église et de la France

En septembre 1872, Mgr Pie installe les chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran à Beauchêne, près de Cerizay, dans les Deux-Sèvres. Le 9 septembre 1866, Mgr Pie y avait consacré un autel à Notre-Dame des Douleurs, vocable qui lui était particulièrement cher.

En février 1873, entreprenant un long périple, il déposa ce mot sous la statue de sa Dame : « Que ce voyage de Paris et de Rome, placé sous votre bénin patronage, ô bienheureuse Vierge immaculée et Mère de Dieu, tourne au bien de la religion et de ce diocèse, à mon profit spirituel et à celui des âmes qui me sont confiées. Je vous remets avec assurance ma très chère mère et tous les intérêts dont j’ai la charge, à vous, Marie, à votre très chaste époux Joseph, aux Anges gardiens et à nos saints Patrons. C’est vous qu’après mon retour, j’irai remercier dans votre sanctuaire de Chartres. » [Id. t. 2, p. 506-507.]

Le 21 septembre 1873, le couronnement de la statue de Notre-Dame de Pitié fut l’occasion de supplier la très sainte Vierge pour la France et pour l’Église : « Au nom de ces couronnes que nous allons poser sur la tête de votre Fils crucifié et sur la vôtre, hâtez-vous, ô Notre-Dame-de-Pitié, de replacer au front de la France et à celui de l’Église et de son chef les diadèmes qu’on leur a ravis. » [Id. t. 2, p. 527.]

En novembre 1874, l’évêque de Poitiers fêtait ses « noces d’argent ». Il laissa échapper de son cœur cette magnifique prière : « Maintenant, ô Mère, ne m’abandonnez pas dans le temps de la vieillesse et de l’âge avancé : Et usque in senectam et in senium ne derelinquas me. Gouvernez vous-même cette Église que mes mains bientôt affaiblies ne sauraient plus régir. Bénissez ce clergé et ce peuple que vous m’avez donnés et qui me multiplient depuis quelques jours les témoignages de leur amour et de leur docilité. Gardez-moi longtemps celle qui, pour moi, porte et partage avec vous le nom et la fonction de mère. Enfin, si les vaillants pontifes dont l’imposition des mains m’a engendré au sacerdoce suprême sont entrés depuis longtemps déjà dans la voie de toute chair, merci, ô Marie, merci, ô Jésus, Prince des Pasteurs, de ce que, par un phénomène inouï durant dix-huit siècles, le même pontife romain qui me faisait évêque, il y a vingt-cinq ans, a pu bénir aujourd’hui le vingt-cinquième anniversaire de ma consécration. » [Id. t. 2, p. 559-560.]

• Couronnement de Notre-Dame de Lourdes

Le 3 juillet 1876, le couronnement de Notre-Dame de Lourdes réunissait trente-quatre évêques, trois mille prêtres et quelque cent mille fidèles. Mgr Pie y prononça une homélie mémorable, qui lui valut un bref de félicitations du pape Pie IX. Citons la fin de son discours : « Très sainte Dame et Reine de la terre et des cieux, vous avez bien montré ici dans votre langage que vous êtes de la famille de Celui qui traite très révérencieusement ses plus humbles créatures : et cum magna reverentia disponis nos. “Faites-moi la grâce”, disiez-vous à cette pauvre enfant, “faites-moi la grâce de venir pendant quinze jours.” N’est-ce donc pas cette même invitation, ô Marie, qui se fait entendre à nous, alors que toutes les puissances de notre âme cherchent à nous retenir dans ces lieux, et que toutes les aspirations de notre cœur nous y rappellent ? Mais nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes : mille obstacles peuvent nous enchaîner. A notre tour, ô Mère aimable, ô Mère admirable, nous ne nous éloignerons point sans vous dire : Faites-nous la grâce de nous ramener encore ici plus d’une fois. Et puisque nous sommes aujourd’hui à vos pieds, ah ! du creux de la grotte, des fentes de la pierre, montrez-nous votre face, et que votre voix sonne à nos oreilles : in foraminibus petræ, in caverna maceriæ, ostende mihi faciem tuam, sonet vox tua in auribus meis. Car, dès à présent, autant qu’il nous est permis d’en jouir, votre voix est douce et votre face est belle : vox enim tua dulcis, et facies tua decora. Comme fruit de cette journée et de cette solennité, obtenez-nous, à nous et aux nôtres, la grâce des grâces, la grâce d’une vie pure : vitam præsta puram ; aplanissez la route sous nos pas pour faciliter le reste de notre trajet mortel : iter para tutum ; jusqu’à ce que, transfigurés déjà et à demi béatifiés par la vue de votre visage, nous soyons admis à contempler comme vous à découvert la face de votre Fils Jésus ; et que, couronnés par ses mains et par les vôtres, après qu’il nous a été donné de prendre part à votre couronnement terrestre, nous partagions avec vous les joies et les gloires de l’éternelle félicité : Ut videntes Jesum, semper collætemur. Amen [3]. »

• L’évêque prie sa Mère du Ciel pour sa mère de la terre

Madame Pie, octogénaire et gravement malade, se préparait à la mort. Fin 1876, son fils la recommandait ainsi à la Vierge Marie : « Très sainte Mère, j’ai eu recours à vous dans tous les jours pénibles de ma vie. Assistez-moi en assistant ma mère terrestre, mère si tendre et à qui je dois tout, dans le cruel passage que vous seul et votre saint Époux pouvez adoucir pour elle et pour moi. Je la remets et me remets entre vos mains. » [Id. t. 2, p. 630.]

La sainte femme s’éteint le 5 février 1877. L’évêque se tourna à nouveau vers Notre-Dame et saint Joseph : « Merci à votre divin Fils, merci à vous et à votre saint et chaste Époux, de toutes les bénédictions, grâces et faveurs répandues sur les derniers temps et les derniers jours de ma bien-aimée et très digne mère. Merci de tant de prières, de suffrages, de sacrifices, de justes éloges qui se multiplient autour de sa chère dépouille ! Ah ! que son entrée définitive dans la lumière, la félicité et la gloire ne soit point différée ! Vierge sainte, ma Mère du Ciel, présentez à votre divin Fils la mère terrestre que je perds. » [Id. t. 2, p. 634.]

Quelques mois plus tard, partant pour Rome, où l’on allait célébrer les noces d’or de l’épiscopat de Pie IX, il laissa ces lignes aux pieds de la Vierge : « Ma très sainte Mère du Ciel, veillez par vos yeux, et par ceux de ma mère bien-aimée de la terre que vous avez appelée à vous, veillez sur votre commun fils, pendant ce voyage ad limina Apostolorum, entrepris dans des jours difficiles ! Ramenez-moi meilleur au milieu de mon troupeau, et que ce voyage tourne à ma sanctification personnelle et à celle de mon peuple, qui est le vôtre ! » [Id. t. 2, p. 640.]

• Cardinal de Sainte-Marie-de-la-Victoire

Pie IX étant décédé le 7 février 1878, Léon XIII lui succéda. L’année suivante, le 12 mai, le nouveau pape élevait Mgr Pie à la dignité cardinalice.

Au cours de l’été, le cardinal Pie dut aller prendre les eaux à Cauterets. « Ce lui fut l’occasion d’un nouveau pèlerinage à Notre Dame de Lourdes. Le lundi 4 août, solennité de l’adoration perpétuelle, il y célébra la messe, et il adressa, de la table de communion, quelques paroles de piété à une nombreuse assistance, avide de l’entendre. Il y fit en même temps la consécration de sa dignité cardinalice à la Mère de Dieu. “Mes frères, dit-il, depuis le jour où j’ai eu le bonheur d’assister et le bonheur de parler à la solennité du Couronnement de la Vierge de Lourdes, le culte de Marie, l’amour de Marie, le service de Marie, l’invocation de Marie, le recours à Marie est devenu pour moi inséparable du souvenir de Lourdes, comme il l’est, depuis mon premier âge, de la pensée et du souvenir de Chartres. J’avais donc grandement à cœur de venir déposer à ses pieds cette pourpre romaine dont je ne me reconnais redevable qu’à cette Vierge bénie : dignité suprême dont il lui a plu de couronner l’indigne panégyriste de son couronnement.” En quittant Lourdes, il répétait : “Il y a par le monde des villes avec leurs cathédrales. Mais il n’y a qu’un seul Lourdes avec sa grotte !” Il se promettait, hélas ! d’y revenir encore. » [Id. t. 2, p. 699.]

Le 22 septembre, le cardinal était à Rome pour y recevoir le chapeau. « Léon XIII lui assigna son titre cardinalice de Sainte-Marie-de-la-Victoire. Mgr Pie avait exprimé au Saint-Père son désir que ce titre fût de préférence celui d’une église dédiée à la Mère de Dieu. Le R. P. Martin, de l’Ordre des Carmes déchaussés, gardien de cette église, se plut à le lui rappeler quand il en vint prendre possession. “Pouvant choisir entre plusieurs sanctuaires diversement illustres, vous avez de préférence tourné votre cœur vers celui-ci, parce qu’il porte le nom de la Reine du Ciel, désireux de lui consacrer cette pourpre romaine dont la majesté resplendit à l’égal de la pourpre des rois, et de lui prouver encore une fois la vérité de votre devise : Tuus sum ego.” » [Id. t. 2, p. 702.]

La piété mariale du prélat avait redoublé d’intensité après la mort de sa mère.

« Une statue de Notre-Dame de Lourdes que lui avait laissée cette mère vénérée ne le quittait plus nulle part, ni le jour ni la nuit. Un prêtre nous raconte qu’un jour l’évêque, étant déjà sorti de son palais, y rentra aussitôt pour réparer un oubli : il avait omis de baiser les pieds de sa Mère du Ciel. » [Id. t. 2, p. 716.]

En mars-avril 1880, le cardinal Pie se rendit encore une fois à Rome. Le 10 avril, il prononça une allocution dans l’église dédiée à Notre-Dame-du-Sacré-Cœur : « Ouvrez donc, ô Marie, ouvrez cette veine d’eau qui est le Cœur de Jésus, à tant de cœurs que dévorent, à l’heure présente, la douleur et l’inquiétude. Ouvrez-la, cette source du Cœur de votre Fils, à ces peuples infortunés qui le renient, à ces sociétés mourantes qui l’aban­donnent. Ouvrez-la à la France et à sa capitale. » [Id. t. 2, p. 731.]

C’était son dernier voyage dans la Ville éternelle : il ne devait plus tarder à quitter ce monde.

• « Je remets mon âme à Dieu par les mains de la Vierge Marie »

Le 18 mai 1880, en plein mois de Marie, il rendit sa belle âme à Dieu.

On l’enterra, selon sa volonté expresse, au pied de la statue de sa Mère céleste, dans l’église Notre-Dame la Grande. Il avait composé lui-même l’inscription de la pierre tombale :

Tuus sum ego. Louis-François-Désiré-Édouard Pie, cardinal prêtre de la sainte Église romaine, né à Pontgouin, diocèse de Chartres, le 26 septembre 1815, élu évêque de Poitiers le 26 septembre 1849, mort le [18 mai 1880]. Et comme vous avez été couronnée par mes mains sur la terre, puissé-je mériter d’être couronné par votre Fils dans les Cieux.

Dans son testament, rédigé le jour de la mort de sa mère, le cardinal Pie livrait le secret de toute sa vie : « Je remets mon âme à Dieu par les mains de la bienheureuse Vierge Marie, à laquelle ma tendre mère m’a souvent répété qu’elle m’avait offert et donné sans réserve, dès le premier moment de mon existence. » [Id. t. 2, p. 748.]

 


[1]  — Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, évêque de Poitiers, 3e éd., Poitiers, 1887, 2 tomes. – Nous donnons les références en indiquant simplement le numéro du tome (1 ou 2) et la page dans l’édition mentionnée.

[2]  — Œuvres sacerdotales, Poitiers (année 1891), t. 1, p. 205-217.

[3]  — P. Mercier, La Vierge Marie d’après le cardinal Pie, Poitiers, 1889, p. 435-436.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 95

p. 242-262

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