par Gérard Baudin
L'éloquence de la chaire atteignit son apogée en France au 17e siècle avec Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, Massillon, Mascaron. Au siècle suivant l’éloquence sacrée connaît une véritable décadence dont les causes sont multiples. Nous en citerons une : le dédain de la théologie dogmatique qui mène au goût pour les lieux communs de la morale familiale ou sociale.
Le 19e siècle connaîtra un renouveau qui s’exprime dans deux tendances : l’une, romantique, influencée par Chateaubriand, sera représentée par Lamennais et Lacordaire ; l’autre, d’esprit classique, est marquée par Mgr Frayssinous. C’est à cette dernière qu’appartient le cardinal Pie.
Sous l’Empire, puis sous la Restauration, l’abbé Frayssinous avait donné des cycles de conférences publiées en 1825 sous le titre Défense du christianisme. Premier aumônier du Roi en 1821, évêque in partibus d’Hermopolis l’année suivante et grand-maître de l’Université, ministre de l’Instruction publique dans le ministère Villèle et des Cultes dans celui de Martignac, il fut pair de France et membre de l’Académie française.
La langue du cardinal Pie
La pureté de la langue du cardinal saute aux yeux à la première lecture. L’Église a toujours eu pour tradition de favoriser les lettres. Le cardinal Pie dira à ses séminaristes :
Aimez donc, mes enfants, aimez avec une sainte passion, non pas seulement la sagesse, mais la forme de la sagesse, c’est-à-dire les sciences libérales, les arts innocents et honnêtes. Faites marcher de front le saint amour de Dieu et le chaste amour des belles-lettres. Si le goût de la saine littérature était exilé du reste de la société, il faudrait, comme par le passé, qu’il trouvât un dernier asile dans l’Église.
Pureté de la langue, donc, mais sans affectation, sans recherche d’effets artificiels. Cela vient de l’excellente formation première que le jeune Édouard reçut au collège de Chartres et au petit séminaire de Saint-Chéron. Il connaissait par cœur des pages entières de Virgile qu’il imitait dans des vers français fort présentables : il composa sur Saint-Chéron un poème de plus de mille vers où la piété mariale s’unissait à l’imitation de Virgile et d’Horace.
Inspire-moi, Marie, ô douce Souveraine.
Quand je chante ces lieux je chante ton domaine.
Pour les lettres, Saint-Sulpice renforça cette sérieuse formation classique. Chartres et Saint-Sulpice se défiaient alors du poison romantique. S’il a su rendre hommage à ce qu’il pouvait y avoir de bon dans le Génie du christianisme, le cardinal Pie n’aimera jamais le romantisme Il y voit la Révolution dans les Lettres et les Arts, la démocratie dans la pensée : l’imagination et la sensibilité de l’individu s’insurgeant contre les hiérarchies intellectuelles, la raison et la tradition.
Le prédicateur
L’œuvre du cardinal est presque tout entière oratoire. Par leur solennité, ses mandements prennent naturellement la forme du discours.
Le panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé le 8 mai 1844, qui attira sur le vicaire de Chartres l’attention de l’opposition catholique à la monarchie de Juillet, connut un immense succès. Dans ses panégyriques et ses oraisons funèbres, la méthode du cardinal Pie consiste à s’élever toujours du particulier au général : les faits occupent une place secondaire car l’orateur met toujours les principes au premier plan. C’est ainsi que le panégyrique de saint Louis lui permet d’exposer ce qu’est la véritable monarchie chrétienne, celui de saint Émilien, le règne de Jésus-Christ sur les sociétés, celui de la marquise de la Rochejaquelein, de montrer la Vendée soulevée pour défendre la foi.
Mais donnons comme exemple l’oraison funèbre des soldats tombés à Castelfidardo pour défendre le pape (septembre 1860) :
Non, quoique ce titre puisse parfois être accepté sans honte, vous ne formerez point une légion étrangère. On est toujours au service de sa patrie quand on est au service de son père. Et si je ne sais quel patriotisme mal né s’avisait de vous renier, dites que votre roi s’appelle Pépin et votre empereur Charlemagne ; dites que votre bannière c’est l’oriflamme de Saint-Denys ; dites qu’un soldat français, au lieu de perdre ses titres de nationalité, les reconquerrait bien plutôt en faisant les œuvres de la France très chrétienne, en acquittant les dettes de la fille aînée de l’Église.
De la bataille qui vient de se dérouler nous sommes vite passé à des considérations qui rappellent le Bossuet du Discours sur l’histoire universelle.
Mgr Baunard nous le montre arrivant pour prononcer une homélie :
L’évêque montait en chaire, précédé du saint Livre que l’on ouvrait devant lui. Il l’expliquait assis, entouré magnifiquement de ses porte-insignes, avec l’autorité majestueuse d’un docteur et la familiarité d’un Père de l’Église.
Il réussissait particulièrement dans le genre de l’homélie, commentaire de l’Écriture ou d’un texte liturgique qu’il donnait lors des grandes fêtes. Il y excellait dans l’accommodation, l’appropriation du texte sacré qu’il adaptait à l’actualité, comme dans la célèbre homélie de Noël de 1851 où il parle d’un oui à Jésus-Christ quand les Français pensent au oui que le prince Louis-Napoléon vient d’obtenir lors du plébiscite !
Écoutons Mgr Gay :
Il n’a pas, il est vrai, ces coups d’aile que donne si souvent saint Augustin. Encore que sa parole fût toujours ferme, et parfois véhémente, on ne peut pas dire qu’il tonnât, ce que saint Fortunat écrit de saint Hilaire. Il a plutôt la douce fluidité de saint Ambroise, avec plus de clarté toutefois. La clarté ! C’était sa grâce propre, il y sacrifiait tout ; et sa manière tranquille et simple rappelle ces effusions angéliques, fluenta evangelii, dont la sainte liturgie nous dit que le disciple bien-aimé s’abreuve à la Cène, appuyé qu’il était sur le cœur du Sauveur.
Son caractère lui interdisait la polémique comme la maniait supérieurement Veuillot. Mgr Guibert lui écrivit : « La distinction de votre talent exclut la violence ».
Il a des pages ingénieuses : Le 31 août 1845, lors de la bénédiction d’un viaduc dans la vallée de Maintenon, l’abbé Pie, déjà nommé évêque de Poitiers, va des flèches de la cathédrale aux rails du chemin de fer, mais « ceci n’a de chance de durer qu’à l’ombre de cela ». Il célèbre les progrès des sciences et des techniques, mais ajoute : « la prospérité matérielle d’un peuple ne fournit pas à elle seule les conditions de sa gloire. Et faut-il refuser toute sagesse à ceux qui craignent que le même moteur qui accélère les communications commerciales ne donne des ailes à la corruption, et que la facilité du déplacement et du transport n’enfante ce mal inquiet dont parle l’Écriture, ne finisse par altérer l’esprit de cité, dissoudre les liens de famille et de patrie, en dehors desquels il ne reste plus que l’humeur nomade et vagabonde, et l’indifférence cosmopolite des peuples barbares ? » Ne croirait-on pas entendre parler du mondialisme du 21e siècle ?
Et serait-il possible de passer sous silence la délicate et gracieuse homélie prononcée dans l’église de Montierneuf, à la messe de saint Fiacre, patron de la confrérie des jardiniers, le 1er septembre 1861 ? L’orateur part d’un mot de saint Paul : « Celui qui plante n’est rien, ni celui qui arrose ; mais tout vient de Dieu, qui seul donne l’accroissement » (1 Co 3, 7). Il va développer cette image avec une élégance et une simplicité qui charment les auditeurs de toutes les conditions :
En quoi consiste le jardinage ? à bêcher, à semer, à arroser, à sarcler, à greffer, à émonder, enfin à cueillir et à récolter. Mais qu’est-ce donc que nous faisons, nous, jardiniers des âmes, si ce n’est tout cela ?
L’âme, c’est une terre qui ne produit plus guère que des épines ; il y faut la culture, l’assolement, l’engrais. Les premiers éléments de la vie chrétienne, ce sont les vérités de la foi, les préceptes de la religion. Il faut les semer dans l’âme par l’instruction religieuse, par la prédication. Puis, quand les vertus sont nées, il faut les arroser, les féconder. Cette irrigation se fait par les eaux de la grâce, par les flots du sang de Jésus-Christ, que distribuent les canaux des sacrements, les conduits de la prière. Mais ce n’est pas tout : le mal se glisse dans le bien, l’ivraie dans le bon grain ; il faut arracher ces mauvaises herbes, ces racines toujours prêtes à renaître et qui ne tardent pas à empoisonner le jardin entier si l’on en épargne un seul brin.
Le style du cardinal Pie n’a pas vieilli comme celui des orateurs marqués par l’éloquence romantique : on ne lit plus Montalembert, Mgr Dupanloup, et, pour le plus doué d’entre eux, leur maître, pourrait-on dire, Lacordaire, on préfère aujourd’hui se contenter d’extraits car il finit, comme les autres, par fatiguer le lecteur. On peut encore lire Mgr Freppel, d’une éloquence classique lui aussi. Dans l’éloquence classique, les comparaisons, les images, les amples périodes savamment cadencées, les exclamations, les antithèses hardies, les parallèles, les répétitions, les prosopopées, tout l’arsenal de la rhétorique est utilisé avec mesure. L’art se trouve placé au service de la pensée. Cicéron avait dit : in verbis amare verum, non verba, « il convient d’aimer le sens dans les mots, et non les mots pour eux-mêmes ». L’éloquence romantique abuse sans cesse de tous les procédés de l’art oratoire et devient verbeuse : les mots sont trop nombreux et les idées trop courtes.
Dans son introduction aux Pages choisies du cardinal Pie [1], le chanoine Vigué ose un parallèle entre le cardinal et Bossuet. Certes, Bossuet est un immense écrivain, un puissant génie qui touche à la philosophie et à l’histoire, un de nos plus grands poètes en prose. Mais laissons la parole au chanoine :
L’un comme l’autre, ils ont le goût des grandes vérités du bon sens et de la foi chrétienne, exprimées largement et sans considérations subtiles, comme les neuf dixièmes des hommes ont besoin qu’on les leur donne. L’un comme l’autre, ils sont en leur siècle la voix qui proclame avec le plus de force et d’insistance l’empire de Dieu sur le monde, et, quand ils parlent, malgré de considérables différences, ils ont le même grand air et le même accent de majesté qui impose. L’un comme l’autre, ils sont en religion ce que Mgr Pie a dit de Bossuet, « tout d’une seule pièce ».
Le cardinal Pie n’est donc pas Bossuet, mais il lui ressemble par de nombreux aspects. Nous le mettrons au premier rang de l’éloquence de la chaire au 19e siècle, nous oserons dire avant Lacordaire, en dépit des dons oratoires et de la puissance d’émotion poétique de celui-ci que le cardinal reconnaissait. Le cardinal Pie est « le Bossuet du 19e siècle, dit le chanoine Vigué, mais c’est le 17e qui porte le nom de Grand Siècle ».
[1] — Pages choisies du cardinal Pie, 2 vol., Mame et fils, 1916.
Informations
L'auteur
Pseud. de Gérard Bedel (1944-2022), auteur de nombreuses biographies, dont Le cardinal Pie : un défenseur des droits de Dieu (Clovis, 2018)
Le numéro

p. 264-267
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