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Le rideau de fumée

Comment la subversion intoxique les intelligences

 

 

par Christian Lagrave

 

 

 

Le texte qui suit est une conférence dont une version abrégée fut lue aux Journées Jean Vaquié de juillet 2015.

Le Sel de le terre.

 

 

Qu’est-ce qu’un rideau de fumée ? Il s’agit d’un moyen employé par les armées modernes dans le but de camoufler leurs actions, de manière à empêcher l’adversaire d’observer et de comprendre la manœuvre en cours, et donc de prendre les dispositions efficaces pour contrer cette manœuvre. Par exemple le rideau de fumée – obtenu par des projectiles fumigènes – sera employé pour camoufler le déploiement d’un régiment de chars, déploiement qui annonce clairement une attaque.

Par analogie, nous emploierons ce terme pour désigner la manœuvre qu’opère la subversion pour intoxiquer l’opinion, lorsque ses complots sont dévoilés ou sont sur le point de l’être. La victime de cette manœuvre est généralement un livre, ou son auteur (par exemple l’abbé Barruel et son maître livre : les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme), mais peut aussi être un homme dont l’activité gêne particulièrement la subversion (par exemple Mgr Benigni, fondateur de la Sapinière, ce réseau de renseignement antimoderniste approuvé par saint Pie X).

Le succès de la manœuvre subversive a pour résultat de discréditer l’adversaire de manière à neutraliser toute tentative de réaction sérieuse, ou du moins à priver cette réaction de l’appui de l’opinion publique.

Le rideau de fumée militaire est destiné à brouiller les vues ; le rideau de fumée subversif est destiné à égarer les intelligences.

Une manœuvre, cinq procédés

Voici les cinq procédés les plus couramment employés :

1er procédé : dans le cas d’un livre, le complot du silence est le plus efficace de tous les moyens quand il peut être utilisé d’emblée ; on peut le comparer à une fumée épaisse qui immobilise puis étouffe l’adversaire. Le complot du silence dispense pratiquement de l’emploi des autres procédés ; c’est seulement quand il a été impossible d’y recourir assez tôt, ou quand il a échoué, que la subversion utilise les autres moyens ;

– 2e procédé : toujours dans le cas d’un livre, la pseudo-réfutation qui consiste à asséner des mensonges péremptoires sans rien prouver (il ne s’agit surtout pas d’analyser des données objectives, mais de trouver les mots qui portent et qui vont frapper le lecteur) ; le procédé s’attaque au document gênant ; il fut employé d’emblée par les contemporains de Barruel et il est toujours utilisé par les universitaires gauchisants modernes. Ce procédé est très efficace car la pseudo-réfutation est, de par sa nature péremptoire, brève, incisive et destinée à rester dans la mémoire du lecteur ; elle peut tenir en quelques mots, alors que pour en prouver l’inanité il faut en général de longs développements comportant citations et analyses détaillées ; là comme ailleurs, la partie n’est pas égale entre le mensonge et la vérité…

– 3e procédé : les attaques ad hominem, qui peuvent être des médisances si l’adversaire est vulnérable sur quelque point, mais qui sont le plus souvent des calomnies énormes, en vertu de deux principes : 1er principe : « Plus c’est gros, mieux ça passe » (le public se dit : « Ils n’auraient quand même pas osé inventer ça ») ; 2e principe : « Mentez inlassablement, il en restera toujours quelque chose » (le public se dit : « Il n’y a pas de fumée sans feu ») ; le procédé s’attaque à la personne gênante ;

– 4e procédé : la fabrication d’un leurre qui fera diversion et ridiculisera les accusateurs – par exemple pour ridiculiser l’idée du complot maçonnique et pour détourner l’attention du public de leurs propres complots, les francs-maçons du 18e siècle ont lancé l’idée du complot jésuite ; au 19e siècle, pour faire échouer l’offensive antimaçonnique de grande ampleur qu’avait lancée Léon XIII en 1884 avec Humanum genus, la maçonnerie a monté l’imposture de Léo Taxil qui a eu le succès que l’on sait avant de finir dans le ridicule. Le procédé a l’avantage de déconsidérer, dans un premier temps, la personne et l’œuvre gênantes, puis de les faire oublier. Ensuite, il suffit d’en revenir au complot du silence ;

5e procédé : la falsification des textes et des idées de l’adversaire, procédé facile dans la mesure où en général aucun lecteur ne se donne la peine de vérifier l’exactitude des citations, surtout quand ces dernières confortent les préjugés ambiants, et si par hasard quelque érudit scrupuleux découvre l’imposture, il n’a généralement aucun moyen de la dénoncer au public ; le procédé s’attaque à la fois à la personne gênante et à son œuvre.

Ces cinq procédés peuvent, bien entendu, être utilisés simultanément et combinés entre eux pour se renforcer mutuellement – c’est ce qui se passe le plus souvent ; la liste n’en est pas exhaustive bien sûr, et vous pourrez vous exercer à en découvrir d’autres, mais nous nous limiterons à ceux-là.

L’abbé Barruel et les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme

Nous allons prendre un exemple précis, celui de l’abbé Barruel et de son œuvre maîtresse : les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, parus en 1797.

Je ne vous ferai pas l’injure de vous expliquer qui était l’abbé Barruel. Je suppose que tout le monde ici a entendu parler de ce père jésuite né en 1741, décédé en 1820, qui fut sécularisé en 1773, à la dissolution de la Compagnie de Jésus, mais qui y fut réintégré en 1816. Toute sa vie, il a combattu courageusement les ennemis de l’Église et de l’État, d’abord les « philosophes » des Lumières puis les révolutionnaires, et cela, aussi bien dans son Journal Ecclésiastique de 1788 à 1792, que dans de gros ouvrages comme Les Helviennes, et surtout dans ses fameux Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme publiés pour la première fois en 1797.

A cette époque, l’opinion publique française et européenne, traumatisée par les horreurs et les crimes de la Révolution, cherchait confusément à comprendre les causes du drame de manière à en éviter le retour. L’ouvrage de Barruel avait pour objet d’éclairer ce public sur les véritables origines de la Révolution française, car il avait constaté que certains cherchaient déjà à l’égarer :

Nous avons vu des hommes s’aveugler sur les grandes causes de la Révolution française. Nous en avons connu cherchant à persuader que toute secte révolutionnaire et conspirante avant cette Révolution n’était qu’une secte chimérique. Pour ceux-là, tous les maux de la France et toutes les terreurs de l’Europe se succèdent, s’enchaînent par le simple concours de circonstances imprévues, impossibles à prévoir [...]. Appuyés sur les faits, et munis de preuves... nous tiendrons un langage bien différent. Nous dirons [...] : dans cette Révolution française, tout, jusque dans ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse [1].

Dans son livre, Barruel attribuait la préparation de la Révolution à une triple conspiration, celle des incrédules qui voulaient renverser le christianisme, celle des républicains et des francs-maçons qui voulaient renverser les trônes, et enfin celle des Illuminés de Bavière [2] qui, s’appuyant sur les deux premières, fédérait l’impiété et l’anarchie pour renverser toute religion et toute autorité.

Or, avec une lucidité proprement stupéfiante, Barruel avait compris que la Révolution, bien loin d’être achevée, était un phénomène universel et durable qui ne faisait que commencer :

La Révolution française, écrivait-il, n’est encore qu’un essai des forces de la secte ; ses conspirations s’étendent sur l’univers entier. Dût-il lui en coûter partout les mêmes crimes, elle les commettra ; elle sera également féroce : il est dans ses projets de l’être partout où le progrès de ses erreurs lui promettra les mêmes succès [3].

D’où l’importance d’en étudier les causes et les procédés :

Quand les fléaux antiques reparaissent, et tant qu’il est à craindre de les voir reparaître, il est toujours utile de savoir quelles causes ont hâté leurs ravages, quels moyens auraient pu en arrêter le cours, et quelles fautes peuvent encore les rappeler, écrit-il dans la préface des Mémoires [4].

Le souci de Barruel, celui qui domine toute son œuvre, c’est d’éclairer l’opinion, non seulement les milieux dirigeants et les élites, mais aussi tous les hommes de bonne volonté – tous les pères de famille, écrit-il souvent – pour les mettre à même de résister aux idées subversives et pour déjouer les manœuvres des sociétés secrètes. Chacun est concerné, car, rappelle-t-il dans sa conclusion,

Ce que je veux ici, c’est que vous sachiez bien, princes, riches et pauvres, nobles, bourgeois, marchands et citoyens de toutes les classes, c’est que toutes ces conspirations des adeptes Sophistes, des adeptes francs-maçons, des adeptes Illuminés, sont des conspirations contre vous, contre vos trésors, vos comptoirs, vos familles, vos personnes. C’est que […] le caractère spécial d’une révolution faite par des sectaires, n’est pas que ses dangers diminuent en devenant communs ; c’est qu’elle fait pleuvoir la terreur, l’indigence, l’esclavage sur chacun comme sur tous [5].

« La terreur, l’indigence, l’esclavage », la justesse de cette analyse de Barruel nous est prouvée aussi bien par le triste exemple des révolutions sanglantes du 20e siècle, depuis celle de Russie jusqu’à celle du Cambodge, que par l’étouffante dictature mondialiste qui est en train de se mettre en place en Occident.

Cependant, ajoute l’abbé, il ne faut pas désespérer car il est encore temps de réagir, à condition de prendre des moyens efficaces :

Malgré tous les complots des Jacobins et tous les artifices de leur secte, malgré toute cette puissance qu’ils ont déjà acquise, le monde n’est pas encore à eux. Il est encore possible d’écraser cette secte, qui jure d’écraser votre Dieu, votre patrie, vos familles et tout l’édifice de vos sociétés. Il est encore pour vous et pour la patrie des moyens de salut. – Mais dans la guerre que la secte vous fait, ainsi que dans toute autre guerre, tout ce salut dépend d’abord de la conviction de vos dangers, de la vraie connaissance de l’ennemi, de ses projets et de ses moyens [6].

« Écraser votre Dieu, votre patrie, vos familles et tout l’édifice de vos sociétés ». Aujourd’hui le travail est pratiquement achevé, mais, à l’époque de Barruel, on pouvait effectivement espérer que la connaissance « de l’ennemi, de ses projets et de ses moyens » allait se généraliser grâce à son œuvre et paralyser l’action de la secte.

L’influence de Barruel en France et à l’étranger

Son livre, imprimé pour la première fois à Londres en 1797, remporta un succès extraordinaire grâce à sa documentation formidable, à la méticulosité de sa démarche et à la sureté de son raisonnement. Il fut réédité plusieurs fois et traduit dans les principales langues européennes. En France, la police du Directoire le fit prohiber, ce qui ne l’empêcha pas d’y être très recherché.

En effet, la situation politique et l’état de l’opinion publique étaient particulièrement favorables à la diffusion des idées de Barruel : les jacobins et les terroristes étaient universellement détestés et avaient perdu le pouvoir avec la chute de Robespierre ; les thermidoriens qui les avaient éliminés, et ne valaient pas mieux qu’eux, étaient méprisés, corrompus et incapables ; l’économie française était en ruines, la guerre avec l’Europe, à peine apaisée en 1797, reprenait en 1798, l’État était réduit à la banqueroute et le régime du Directoire ne se maintenait que par une succession de coups de force, tantôt contre la gauche tantôt contre la droite. L’opinion publique était en majorité catholique et royaliste, mais la Contre-Révolution manquait d’organisation, d’argent et de troupes ; elle manquait surtout d’une doctrine solide et en particulier de cet élément essentiel à toute action politique efficace : la connaissance de l’ennemi. L’ouvrage de Barruel arrivait à point pour la lui fournir.

En Angleterre, l’homme d’État et philosophe britannique Edmund Burke [7] écrivit à Barruel, le 1er mai 1797, pour lui dire qu’il adhérait à sa thèse du complot. Il se déclare…

… heureux d’être informé [par] tout ce récit merveilleux, étayé par des documents et des preuves, avec une régularité et une précision des plus juridiques [...] j’ai connu moi-même, personnellement, cinq de vos principaux conspirateurs, et je me fais fort d’assurer, d’après mon expérience personnelle, que, dès l’année 1773, ils s’occupaient déjà activement du complot que vous avez si bien décrit... [8].

Et Burke ajoutait que l’ouvrage « ferait époque dans l’histoire des hommes ».

La même année 1797, peu de temps après la parution du deuxième volume des Mémoires… de Barruel, l’Anglais Robison, professeur à l’Université d’Édimbourg, publiait Proofs of a Conspiracy against all the Religions and Governments of Europe, Carried on in the Secret Meetings of Freemasons, Illuminati, and Reading Societies, ouvrage qui confortait la thèse de Barruel.

En Amérique, les Mémoires… eurent une influence inattendue sur l’opinion publique protestante, comme l’a très bien expliqué l’universitaire Raymond Denegri :

Peu après leur première publication, des extraits et des résumés en anglais ont commencé à apparaître aux États-Unis dans les grands journaux du Nord. Leur impact sur le clergé de la nouvelle Angleterre s’est montré comme un élément décisif dans le changement de l’opinion américaine sur la Révolution française. Au début, les prédicateurs qui avaient pendant des années prédit la chute de la papauté et du despotisme ont tenté de voir dans cet événement des épanchements la plupart du temps mystiques et des dévotions viriles à la liberté et au déisme chrétien. Ils avaient timidement protesté contre l’exécution de Louis XVI en 1793 et considéraient la détresse de l’Église catholique en France comme une justification de la vieille foi puritaine.

Mais la véhémence de Barruel et son réquisitoire méthodique contre les forces invisibles qui avaient fomenté ce grand bouleversement plurent immédiatement et persuadèrent ces puissants faiseurs d’opinions. Cela convenait à leurs penchants mystiques et les incitait à évoquer une manière de voir vertueuse de la Révolution, exempte de compromission avec la violence et l’anarchie. Si le spectacle terrifiant d’une Europe en convulsion n’avait pas été l’œuvre de Dieu Lui-même, il ne pouvait provenir alors que des mains du démon.

Par un curieux processus de logique, le livre d’un prêtre jésuite avait conduit un clergé calviniste à transformer son éloge habituel des radicaux Jacobins, démolisseurs de l’ancienne autocratie papiste, en critique sévère d’agents de l’anti-Christ. La croisade contre la France révolutionnaire fut donc prêchée du haut des chaires dans toute l’Amérique. Une fois évoquées, les considérations moralistes commencèrent à dominer les fragiles relations franco-américaines de l’époque [9].

On voit par ces quelques exemples que le travail de Barruel portait ses fruits et que le danger était grand, pour les comploteurs ainsi dénoncés, de se trouver réduits à l’impuissance du fait de la méfiance de l’opinion publique. Il était donc de la plus haute importance pour l’ennemi de déconsidérer au plus vite l’homme et l’œuvre. Les cinq procédés que nous avons énumérés plus haut allaient donc être utilisés contre lui avec un acharnement, une absence de scrupule et une persévérance bi-séculaire proprement stupéfiants.

La pseudo-réfutation de Griffiths

En 1798, à Londres, le libraire-éditeur franc-maçon Ralph Griffiths, fondateur et rédacteur en chef de la revue Monthly Review, prit la défense des Illuminés de Bavière et attaqua Barruel en l’accusant de mauvaise foi, de tours d’adresse, et d’une perfide ingénuité. Il ajoutait que les preuves données par ce dernier de la Conspiration des Sophistes contre le Trône [10] lui semblaient, si imparfaitement démontrées, qu’il croyait devoir attribuer l’extinction de la royauté en France à des circonstances locales, bien plus qu’aux vœux et aux complots des chefs de la Révolution.

Comme le lui faisait observait Barruel dans sa riposte : « les Jacobins ne seraient pas fâchés que l’on s’en tînt à cette opinion », qui avait l’avantage de dégager leur responsabilité. Mais Barruel relevait surtout le procédé de Griffiths qui était d’écarter les preuves publiées dans les Mémoires sans même les examiner, et de les déclarer imparfaitement démontrées sans donner aucun exemple de cette imperfection ; citons Barruel :

M. Griffiths aime bien mieux prononcer sur mes preuves que les citer ou les analyser, de peur que ses lecteurs ne les trouvent démonstratives. Pas la moindre mention des lettres, des systèmes, du club des Sophistes d’Holbach [11], du Comité central, des émissaires du Grand-Orient, des déclamations, des aveux si formels des conjurés eux-mêmes, des adeptes Leroi [12], Condorcet [13], Gudin [14], Lamétherie [15], ou des confrères, journalistes du Mercure [16]. Tout cela prouverait que M. Griffiths est difficile en fait de preuves, quand il lui plaît de l’être ; et qu’il sait au moins les taire, sinon les réfuter. Il est tant d’hommes qui jugent sur la parole du Magister, qu’il ne vaut pas la peine de leur donner des raisons [17].

Barruel dénonce là un remarquable exemple de pseudo-réfutation, procédé auquel s’ajoutent des attaques ad hominem avec les qualificatifs de mauvaise foi, de tours d’adresse, et d’une perfide ingénuité employés par Griffiths. On remarquera que Barruel s’est abstenu de lui répondre sur le même ton, ce qu’il aurait pu faire facilement en rappelant l’origine de la fortune de Griffiths, origine qui donne une idée de la moralité du personnage : c’est tout simplement l’édition, en 1750, d’un roman pornographique, Fanny Hill ou Mémoires d’une femme de plaisir, qui rapporta à ce libraire besogneux la somme énorme de 10 000 £, alors qu’il avait acheté le manuscrit à l’auteur, John Cleland, pour 20 £.

Barruel soupçonnait d’ailleurs fortement Griffiths de n’être que le prête-nom d’un autre auteur, membre de la secte des Illuminés de Bavière, ou tout au moins favorable à l’illuminisme – il y revient tout au long de sa réponse ; il pourrait s’agir de Karl-August Bœttiger, professeur à Weimar et Illuminé, qui avait fait insérer une lettre contre le Professeur Robison dans le n° 27 de la Monthly Review, en janvier 1798. Cette propagande a connu un certain succès puisque Barruel écrit dans son livre :

Il m’est venu des avis, que bien des gens dupes de cette lettre [de Bœttiger], ne voyaient plus qu’une chimère dans la secte et les complots de la plus monstrueuse et la plus artificieuse des sectes [18].

La pseudo-réfutation de Mounier

La campagne de presse de Griffiths était destinée à l’opinion publique anglaise ; il fallait faire quelque chose de semblable pour la France et le public francophone du reste de l’Europe, mais il ne fallait pas confier cette besogne à un homme qui aurait été notoirement compromis avec les Illuminés ou avec les Jacobins. Les maçons eurent donc l’habileté de pousser en avant un révolutionnaire modéré qui semblerait moins suspect : ce fut Jean-Joseph Mounier ; cet ancien député centriste à l’Assemblée constituante était généralement considéré comme un monarchiste constitutionnel, bien qu’il ait été l’âme de la « Révolution des Notables » en Dauphiné, mais le public ignorait qu’il était franc-maçon et adepte du martinisme [19].

Mounier fit donc paraître à Tubingen, en 1801, l’ouvrage intitulé De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution en France, dans lequel il prétendait réfuter non seulement Barruel mais encore tous les auteurs – en particulier l’Anglais Robison – qui révélaient la responsabilité de la philosophie des « Lumières », des francs-maçons et des Illuminés dans la Révolution. Ce livre offre lui aussi un remarquable exemple des procédés que nous venons d’énumérer.

Mounier commence, dès l’introduction de l’ouvrage, par user sans vergogne de la tactique du procès d’intention qu’il s’apprête pourtant à dénoncer chez ses adversaires, et leur attribue le noir dessein de

combattre l’incrédulité par la superstition, des projets chimériques d’égalité absolue par l’apologie des distinctions humiliantes et des privilèges sans fonctions, les maximes de la licence par celles de la servitude, et les faux systèmes du dix-huitième siècle par les préjugés du douzième [20].

Un peu plus loin il ajoutait, avec une vertueuse indignation :

Plusieurs de ces écrits déclarent la guerre à tout principe de liberté, ou plutôt à la raison humaine. Ils outragent un grand nombre de personnes estimables. J’aime à croire que ceux qui les ont publiés ont été égarés par l’excès de leur zèle, aveuglés par l’esprit de parti : mais quand on se donne pour le défenseur des bonnes mœurs et de la religion, on devrait mieux en observer les préceptes. On ne devrait pas sur des ouï-dire, sur les conjectures les plus frivoles, hasarder des calomnies et confondre le crime et la vertu, l’extravagance et la raison [21].

Voilà donc Barruel accusé implicitement d’être aveuglé par l’esprit de parti, de travailler sur des ouï-dire et des conjectures frivoles et d’avoir déclaré la guerre à la liberté et à la raison humaine. Nous avons là un excellent exemple de la falsification des idées de l’adversaire, car il suffit de lire attentivement les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme pour constater que ces accusations sont mensongères, que Barruel ne combat ni la saine liberté ni la droite raison, qu’il ne calomnie personne et qu’il s’appuie sur des documents vérifiables et des témoignages fiables. On pourrait d’ailleurs très justement retourner à Mounier ses accusations et dire qu’il est aveuglé par le parti-pris maçonnique et égaré par ses préjugés anti-catholiques et anti-monarchistes. Le fait apparaît clairement dans une note que Mounier consacre à l’ouvrage du protestant Robison, Proofs of a Conspiracy :

S’il est l’ennemi de l’impiété et de la licence, il l’est aussi du despotisme et de la superstition, et ne regarde pas comme le dernier degré de la perfection de l’esprit humain, les vœux monastiques, l’inquisition, le régime féodal et le pouvoir arbitraire [22].

La dénonciation du despotisme et de la superstition, des vœux monastiques et de l’inquisition, de la féodalité et du pouvoir monarchique, appartient à la rhétorique habituelle de la franc-maçonnerie et du libéralisme.

Mounier ment d’ailleurs avec beaucoup d’aplomb pour mieux convaincre ses lecteurs ; il affirme :

Je déclare solennellement que je n’ai jamais été ni franc-maçon, ni martiniste [23].

Et il certifie froidement :

Je n’hésite pas à soutenir que les francs-maçons n’ont pas eu la plus légère influence sur la Révolution [24].

Tout en blanchissant de la même façon et les philosophes et les Illuminés !

En fait, le livre fut écrit avec le concours de la fine fleur de la maçonnerie et de l’Illuminisme allemands, qui ne ménagèrent à l’auteur ni les subsides ni la réclame ; c’est ce que prouve une lettre de Mounier à l’illuminé Bœttiger citée par Baldensperger :

J’attends les écrits de Bode sur la maçonnerie et le compte rendu de ses relations avec les loges parisiennes... Je compte sur ses conseils et son assistance pour la défense des amis de l’humanité et des principes de tolérance et de justice, contre les apôtres de la superstition et de l’esclavage [25].

Rappelons que Bode, décédé en 1793, avait été un des principaux chefs des Illuminés de Bavière ! Dès que l’ouvrage de Mounier fut paru, les frères le firent traduire et publier en anglais et en allemand.

Mounier avait d’ailleurs une raison toute particulière de s’en prendre à Barruel, en plus de son affiliation maçonnique et martiniste : en effet Mounier avait été dès le début de la Révolution le chef du parti appelé « monarchien », c’est-à-dire de ceux qui voulaient concilier les principes dits de 1789 – ceux de la Déclaration des Droits de l’homme – avec l’institution monarchique ; or Barruel dénonce à plusieurs reprises dans ses Mémoires ce parti, ses idées et ses hommes – qu’il appelle « les serviles copistes de Montesquieu » [26] –, comme étant des plus dangereux pour l’Église et pour la royauté.

Loin de nous, s’écriait-il, ces génies à demi-révolutions, à demi-conséquences ! Ce sont nos Lafayette, nos Necker que la secte met en avant ; ce sont ou ces hommes hautement rebelles, appelés Constitutionnels, ou ces autres hommes, par dérision sans doute, appelés Monarchiens. Ils ont commencé notre Révolution ; ils ont encore la sottise d’admirer ce qu’ils voulaient faire, et de s’étonner que d’autres soient venus briser le sceptre qu’ils avaient morcelé. Les écrivains de cette espèce, loin d’éclairer le peuple, ne font que jeter sur nos yeux le premier bandeau de l’erreur ; c’est le service des premiers adeptes révolutionnaires [27].

Les procédés de Mounier

Mounier procède par affirmations abruptes ; ces affirmations, soit il n’en fournit aucune preuve, soit il les justifie par un raisonnement spécieux, soit il déforme la pensée de son contradicteur, soit il lui oppose un argument dont celui-ci a déjà prouvé l’inanité. Voyons quelques exemples :

Rien ne serait plus absurde, écrit Mounier, que d’attribuer les excès de la Révolution à la franc-maçonnerie, parce qu’on a vu des francs-maçons parmi les plus ardents révolutionnaires ; il a paru sur la scène, dans cette sanglante tragédie, des hommes de toutes les professions. Il n’est pas question de savoir s’il y a des francs-maçons insensés ou criminels, mais si l’on enseigne dans leurs loges, une doctrine propre à les égarer ou les corrompre, s’il est vrai qu’elles soient des réunions de conspirateurs [28].

Première observation : Mounier écrit qu’il est absurde « d’attribuer les excès de la Révolution à la franc-maçonnerie », mais ce ne sont pas seulement les excès que Barruel attribue à la maçonnerie, ce sont surtout les principes révolutionnaires, en particulier les notions de liberté et d’égalité, prises non pas dans le sens que leur donnait traditionnellement la société chrétienne, mais bien dans le sens subversif de toute autorité légitime que leur donna la Révolution.

Seconde observation : Barruel a toujours pris soin de rappeler que l’organisation pyramidale de la maçonnerie, avec sa hiérarchie de grades, permet de ne révéler que progressivement les doctrines subversives et seulement à des adeptes soigneusement choisis, tandis que la majorité ne se voit proposer que des doctrines équivoques auxquelles il est toujours possible de donner une explication anodine. Mais cette majorité n’en est pas moins manipulée par la minorité conspiratrice qui la fait agir dans le sens favorable à ses projets subversifs.

Barruel explique en effet comment il fut, avant la Révolution, l’objet d’une parodie d’initiation maçonnique [29] qui lui permit ensuite d’être admis en loge d’apprenti où il entendit le vénérable déclarer à un nouveau récipiendaire :

Mon cher frère, le secret de la franc-maçonnerie consiste dans ces mots : égalité et liberté ; tous les hommes sont égaux et libres, tous les hommes sont frères. 

Et Barruel commente :

J’étais si éloigné alors de soupçonner la moindre intention ultérieure dans ce fameux secret, que je faillis éclater de rire lorsque je l’entendis. Je dis tout bonnement à ceux qui m’avaient introduit : si c’est là tout votre grand secret, il y a longtemps que je le sais. Et en effet, si l’on entend par là que les hommes ne sont pas faits pour être esclaves, mais pour jouir d’une vraie liberté sous l’empire des lois ; si par égalité on veut dire qu’étant tous les enfants d’un père commun, d’un même Dieu, les hommes doivent tous s’aimer, s’aider mutuellement comme des frères, je ne vois pas que j’eusse besoin d’être maçon pour apprendre ces vérités. Je les trouvais bien mieux dans l’évangile que dans leurs jeux puérils. Je dois dire que dans toute la loge, quoiqu’elle fût assez nombreuse, je ne voyais pas un seul maçon donner au grand secret un autre sens. On verra même qu’il fallait parcourir bien d’autres grades pour arriver à une liberté, à une égalité toute différente ; que la très grande partie des maçons, même dans les grades plus avancés, n’arrivaient pas à la dernière explication [30].

Mais Barruel recueillit de la part de ses amis, initiés des hauts grades maçonniques, des confidences et des explications fragmentaires qui, éclairées par les événements révolutionnaires, lui permirent de comprendre que le vrai secret maçonnique était réservé aux arrières-loges et aux grades supérieurs :

La Révolution étant arrivée, écrit-il, je combinai ces demi-aveux, les décrets de l’assemblée, et le secret du premier grade. J’en vins au point de ne plus douter que la maçonnerie ne fût une société formée par des hommes qui, dès le premier grade, donnaient pour leur secret ces mots d’égalité, de liberté, en laissant à tout maçon honnête et religieux le soin d’une explication qui ne contredît pas ses principes, mais en se réservant de dévoiler dans les arrière-grades l’interprétation de ces mêmes mots égalité et liberté, dans toute l’étendue du sens que leur donnait la Révolution française [31].

Mounier et l’argument d’invraisemblance

Autre exemple ; Mounier écrit à propos de la maçonnerie :

Comment supposer qu’on y professe des principes d’anarchie, quand parmi ceux qui les fréquentent, on compte encore aujourd’hui des rois, des princes, des prêtres, des magistrats, des hommes religieux ou dévoués au gouvernement de leur patrie [32].

Barruel lui-même a plusieurs fois répondu par avance à cet argument dans son livre en expliquant, d’une part, que les secrets subversifs n’étaient dévoilés qu’à des adeptes soigneusement choisis au sein des grades supérieurs, d’autre part que l’enseignement équivoque qui était donné dans les grades supérieurs dits mystiques – par exemple celui de rose-croix – permettait de donner au mal l’apparence du bien :

Quand un adepte parvenait au grade de Rose-Croix, écrit Barruel, l’explication qu’on lui donnait de ce qu’il avait vu jusqu’alors dépendait absolument des dispositions qu’on observait dans lui. S’il se trouvait un de ces hommes qu’on ne peut rendre impie, mais que l’on peut au moins détourner de la foi de l’Église, sous prétexte de la régénérer, on lui représentait qu’il régnait dans le christianisme actuel une foule d’abus contre la liberté et l’égalité des enfants de Dieu. La parole à retrouver pour eux était le vœu d’une révolution qui rappelât ces temps où tout était commun parmi les chrétiens, où il n’y avait parmi eux ni riches, ni pauvres, ni hauts et puissants seigneurs. On leur annonçait enfin le renouvellement le plus heureux du genre humain, et en quelque sorte, de nouveaux cieux, une nouvelle terre. Les esprits simples et crédules se laissaient prendre à ces belles promesses. La révolution était pour eux le feu qui devait purifier la terre ; aussi les a-t-on vus la seconder avec tout le zèle qu’ils auraient pu mettre à l’entreprise la plus sainte [33].

Et Barruel raconte comment il a entendu un évêque franc-maçon, Varlet, qui,

enthousiasmé de la régénération religieuse qu’on lui annonçait, rapportait toute la maçonnerie à la perfection de l’évangile.

Et il ajoute :

On voit comment bien des personnes pieuses, charitables, ont pu être trompées ; comment une princesse, sœur du duc d’Orléans, a pu être séduite au point de désirer cette révolution ; et n’y voir que la régénération de l’univers chrétien [34].

Or, voici comment Mounier prétend répondre à Barruel :

M. Barruel cite plusieurs personnes qui lui ont attesté, qu’elles avaient appris dans des loges de francs-maçons des secrets affreux, et la doctrine la plus criminelle. Il cite encore plusieurs écrits qui les peignent sous les couleurs les plus odieuses. Si ces témoignages étaient irrécusables, on ne pourrait accuser que quelques sociétés particulières, non les Rose-Croix en général, et encore bien moins les autres francs-maçons [35].

On saisit bien ici le procédé de Mounier : d’abord sous-entendre que les témoignages gênants sont récusables – ce qui évite la tâche périlleuse d’essayer de les récuser – ensuite minimiser leur portée en affirmant qu’ils ne concernent que des minorités (quelques sociétés particulières) ; or Barruel vient précisément de nous montrer comment une minorité de fanatiques habiles manipule une majorité d’ignorants ou d’imbéciles. De plus, et contrairement à ce que laisse entendre Mounier, Barruel ne met pas en cause l’ensemble des initiés au grade de Rose-Croix – et il explique pourquoi – mais il nous révèle ensuite que les « secrets affreux » et la « doctrine criminelle » pour reprendre les expressions de Mounier étaient spécifiques au grade de Chevalier Kadosch :

Cette explication du grade de Rose-Croix, écrit Barruel, n’était que pour les dupes, dans lesquels la secte remarquait un certain penchant à la mysticité. Le vulgaire était abandonné à ses propres explications ; mais si l’adepte témoignait un grand désir d’aller plus loin, si on le trouvait en état de subir les épreuves, alors enfin il était admis au grade où le voile se déchire, à celui de Kadosch, interprété l’homme régénéré [36].

Après avoir décrit les épreuves de ce grade, Barruel en détaille l’ensei­gnement :

L’adepte apprend que jusqu’alors la vérité ne lui a été manifestée qu’à demi, que cette liberté et cette égalité dont on lui avait donné le mot dès son entrée dans la maçonnerie, consistent à ne reconnaître aucun supérieur sur la terre ; à ne voir dans les rois et les pontifes que des hommes égaux à tous les autres, et qui n’ont d’autres droits sur le trône ou auprès de l’autel que celui qu’il plaît au peuple de leur donner, que ce même peuple peut leur ôter quand bon lui semblera. On lui dit encore que depuis trop longtemps les princes et les prêtres abusent de la bonté, de la simplicité de ce peuple ; que le dernier devoir d’un maçon, pour bâtir des temples à l’égalité et à la liberté, est de chercher à délivrer la terre de ce double fléau, en détruisant tous les autels que la crédulité et la superstition ont élevés ; tous les trônes, où l’on ne voit que des tyrans régner sur des esclaves [37].

Et Barruel précise bien :

Je n’ai point pris ces connaissances du grade des Kadosch simplement dans les livres de M. Montjoie ou de M. Le Franc, je les tiens des initiés mêmes [38].

Tout ce que Mounier trouve à répondre à Barruel, c’est ceci :

M. Barruel […] parle d’un grade nommé Kadosh dans lequel on jurait de venger la mort de Molay et de haïr la royauté et la religion […] mais où donc est la preuve d’une telle extravagance ? Comment est-il vraisemblable qu’il y eut dans le dix-huitième siècle des hommes empressés de venger sur leurs contemporains, un meurtre commis au commencement du quatorzième [39].

Malheureusement pour Mounier, si son argument d’invraisemblance a pu convaincre certains de ses contemporains, nous savons aujourd’hui qu’il ne vaut rien ; et cela grâce aux recherches ultérieures des maçonnologues – pour la plupart francs-maçons. René Le Forestier [40] en particulier, tout en prétendant réfuter Barruel, a montré que ce qu’il nomme « la légende templière » a été propagée en Allemagne, dans les milieux occultistes, maçonniques et alchimistes, avec un grand succès pendant au moins la seconde moitié du 18e siècle puisqu’on en trouve la première version détaillée dans un manuscrit strasbourgeois daté de 1760 [41]. Il existe d’ailleurs d’autres témoignages antérieurs, antimaçonniques ceux-là, qui dès 1746 et 1752 assimilaient les francs-maçons aux Templiers [42]. D’Allemagne, la légende de l’origine templière de la maçonnerie s’est répandue avec un extraordinaire succès en France et dans toute l’Europe. Quant aux grades de vengeance, en particulier celui de Kadosh, leur réalité n’est pas niée aujourd’hui par les historiens maçons [43], même s’ils l’assortissent de prudentes réticences en soulignant que certains maçons d’avant la Révolution les avaient répudiés avec horreur – ce qui ne contredit nullement ce qu’en écrit Barruel.

Quant à l’argument de Mounier comme quoi il est invraisemblable que des magistrats, des prêtres, des « hommes dévoués au gouvernement », aient professé des principes d’anarchie, il suffit pour en mesurer l’inanité, de se souvenir de l’exposé que nous avons entendu aux JJV 2008 sur le moine apostat dom Deschamps, dont les idées communistes, anarchistes et nihilistes étaient soutenues et diffusées clandestinement par des ministres de Louis XV, les d’Argenson et les Choiseul, secondés par toute une coterie de grands seigneurs de la cour.

Un autre argument de Mounier paraît vraiment comique au lecteur contemporain :

Les sociétés de francs-maçons et les écrits des philosophes sont répandus dans toute l’Europe, et cependant à l’exception de la France et des pays où ses soldats ont pénétré, aucun état n’a subi de changement politique [44].

Or il suffit de relire l’Histoire pour constater que toutes les révolutions qui se sont opérées en Europe au 19e siècle se sont réclamées des principes de la « philosophie des lumières » et se sont appuyées sur la franc-maçonnerie.

Il arrive que certaines des imputations de Mounier soient franchement grotesques. Barruel avait qualifié d’illuminé l’Allemand Böttiger en ces termes :

Ce sieur Böttiger, Directeur du Gymnase à Weymar, ce Frère auxiliaire fameux par un éloge de Bode, dont on n’a fait que rire en Allemagne […] écrit aux Anglais qu’il n’est pas Illuminé ; on le croit en Angleterre, mais en Allemagne on lui demande ce qu’il faisait donc aux Loges Minervales de Weymar; en quelle qualité il a pu hériter de ces écrits d’un chef Illuminé, qui par toutes les lois de la secte ne pouvaient se remettre qu’aux Frères ; en quelle qualité, après avoir été si intimement lié à Bode, il est encore si laborieux coopérateur de l’adepte Wieland, pour le nouveau Mercure Allemand [45] ?

Voici le commentaire par lequel Mounier prétend prendre la défense de Böttiger en accusant Barruel d’injure :

On est également parvenu à faire passer M. Böttiger en Angleterre pour un des coryphées de l’illuminisme, quoiqu’il n’ait jamais été membre de cette société. M. Barruel a même cru devoir affecter envers lui le ton du mépris et de l’insulte. L’humble ecclésiastique contrefaisant l’homme de qualité, l’a désigné sous le nom de Sieur Böttiger, expression de supériorité en usage dans l’Ancien Régime : mais qu’importe à ce littérateur distingué les injures d’un écrivain qui s’est permis d’outrager tant de personnes estimables [46].

Au-delà du ridicule de l’indignation factice de Mounier, il faut souligner un procédé constant chez lui : il nous affirme que Böttiger n’est pas illuminé mais il ne nous en donne aucune preuve – il faut le croire sur parole ; or on doit se poser cette question : si Mounier n’est pas lui-même membre de la secte des Illuminés, comment peut-il savoir qui en est ou n’en est pas membre ? Les dénégations des intéressés ne prouvent rien en pareille matière car les adeptes des sociétés secrètes ont le devoir de ne pas révéler leur affiliation aux profanes si cela peut nuire à eux-mêmes ou à leur secte.

Nous pourrions multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur, mais ce serait inutile : tout le livre de Mounier est de la même veine en ce qui concerne Barruel [47] ; il n’y a rien qu’une lecture attentive des Mémoires sur le jacobinisme, ou une recherche approfondie dans la documentation maçonnologique ne réduise à néant.

La fabrication du leurre jésuitique

Il s’agit d’une légende née en Allemagne dans les milieux maçonniques, néo-templiers et protestants, légende qui attribuait la fondation des Rose-Croix et de la maçonnerie aux jésuites. Les principaux diffuseurs de cette légende furent un franc-maçon, Gottlieb Franz, baron von Gugomos [48], conseiller du gouvernement à Rastadt, dès 1776, puis trois illuminés, également francs-maçons : Christoph Friedrich Nicolaï, dit Lucien [49], Adolf Frank Friedrich Ludwig, baron von Knigge, dit Philon [50], et enfin Johann Joachim Christoph Bode, dit Amelius [51]. Ce thème fut développé avec une ampleur d’orchestration que même un auteur maçon moderne radicalement hostile à Barruel, Alec Mellor, ne peut s’empêcher de qualifier d’insolite [52]. Il fut diffusé dans le grand public en France, à la veille de la Révolution, par deux francs-maçons : Nicolas de Bonneville, dont nous allons reparler, et Honoré Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, 1749-1791, futur constituant, reçu franc-maçon à la loge des Neuf Sœurs en 1783, et illuminé, qui publia en 1788 un ouvrage intitulé De la Monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, dans lequel il reprenait les affirmations de Bode au sujet de l’origine jésuitique de la maçonnerie.

Avec beaucoup de lucidité, Barruel nous explique lui-même dans son livre quel est l’objet de cette « fable sur la maçonnerie jésuitique » :

Cette fable n’a été inventée que pour distraire les protestants de l’attention qu’ils font ou qu’ils doivent faire aux complots de l’Illuminisme [53].

Il s’agissait de :

détourner l’attention publique sur des complots fabuleux, pour faire oublier tous les leurs, continuer leurs conquêtes dans les Loges maçonniques, les étendre sur toute la classe des hommes de lettres, et infecter enfin de leurs principes toute la masse du peuple […] Un nombre prodigieux de volumes ont été écrits en Allemagne, soit par les auteurs mêmes de cette fable, soit par ceux qui sentirent la nécessité de désabuser le public, en dévoilant ce nouvel artifice de l’Illuminisme [54].

Par un premier acte de soumission au despote Weishaupt, Philon-Knigge avait préludé à la fiction des jésuites prétendus francs-maçons, dans sa production publiée en 1781, sous le nom d’Aloysius Mayer. Il était revenu à la charge dans sa Circulaire, écrite encore par ordre de Weishaupt aux Loges maçonniques ; il insista de nouveau dans ses Additions à l’histoire des francs-maçons [55]. Les adeptes Ostertag à Ratisbonne, Nicolaï et Biester à Berlin, et une foule d’autres Illuminés n’épargnèrent rien dans leurs divers écrits, pour accréditer cette fable. Jusque-là cependant il était difficile de se faire une idée précise de l’histoire, soit vraie, soit fausse, de cette franc-maçonnerie jésuitique. Bode enfin réunit tout ce qu’on avait dit, tout ce qu’on pouvait dire sur ce même sujet. Il envoya ses matériaux à Paris, au Frère Bonneville [56] ; et de la plume du nouvel adepte sortit, sous le titre des Jésuites chassés de la maçonnerie, cette production envoyée à toutes les Loges régulières, comme le dernier coup de massue porté au terrible fantôme [57].

En réunissant toutes ces productions, on voit que leur premier objet était de faire croire aux francs-maçons que toutes leurs Loges étaient secrètement dirigées par les jésuites ; que leurs mystères mêmes, et tous leurs secrets, toutes leurs lois n’étaient que l’œuvre des jésuites ; que chaque franc-maçon se trouvait, sans le soupçonner même, l’esclave et l’instrument de cette Société […]. Le dernier résultat de toute cette fable était que, pour avoir les vrais mystères de la franc-maçonnerie, il fallait les chercher, non chez les Rose-Croix ou chez les Chevaliers Écossais, bien moins encore dans la franc-maçonnerie anglaise, et dans celle de la stricte observance, mais uniquement dans ces Loges éclectiques dirigées par les Illuminés. (Voir la Circulaire de Philon et sa conclusion) [58].

Aussi dans les provinces Allemandes, dans celles-là plus spécialement où les Loges se remplissaient de Frères protestants, cette fable fit-elle une impression si forte que, pendant bien longtemps on n’y parla que des jésuites cachés sous le voile de la maçonnerie, et de leur grande conspiration. On eût dit que celle des Illuminés était oubliée. Ce n’était pas là tout ce qu’ils voulaient. Les Frères maçons des Loges ordinaires s’entendirent si souvent répéter qu’ils étaient les dupes du Jésuitisme, qu’ils laissèrent là leurs Rose-Croix et leur stricte observance, pour courir aux Loges éclectiques sous l’empire des Illuminés. […] Les Frères clairvoyants eurent beau dévoiler le piège pour venger leur honneur et empêcher la désertion, les démonstrations arrivèrent trop tard. Elles étaient d’ailleurs écrites par des protestants, qui avaient eux-mêmes leurs préjugés sur les jésuites ou les connaissaient mal [59]. Lorsque l’Allemagne ouvrit enfin les yeux sur cette fable, la plupart des maçons s’étaient déjà joints aux Illuminés de peur d’être jésuites ; et les autres avaient presque tous abandonné les Loges pour n’être ni maçons ni jésuites. Ainsi fut accomplie en Allemagne cette menace de Weishaupt, de conquérir la stricte observance et les Rose-Croix, ou bien de les détruire [60].

Mounier s’empressa d’ailleurs d’utiliser la légende jésuitique pour attaquer la vraisemblance des accusations de Barruel ; et il écrivit dans son ouvrage, à propos de l’occultiste Louis-Claude de Saint-Martin et de son livre Des erreurs et de la vérité :

Bode qui voyait partout des jésuites, comme M. Barruel voit partout des jacobins, a fait imprimer une explication du livre Des erreurs et de la vérité ; toutes les allégories s’appliquent suivant lui à la doctrine de l’église romaine, et il tâche de prouver que St. Martin a voulu servir les intérêts des jésuites et du pape [61].

Cette accusation de « crypto-catholicisme » portée contre Saint-Martin par Bode et plus généralement contre la maçonnerie dite « mystique » par les maçons protestants et rationalistes pouvait paraître justifiée par le fait que le Martinisme et la maçonnerie dite « mystique » se livrent en permanence à une parodie des rites du catholicisme et à un détournement de ses symboles pour les orienter vers la gnose. Mgr Jouin a jadis très bien expliqué cela dans la Revue Internationale  des Sociétés Secrètes.

Le succès du « rideau de fumée »

Le livre de Mounier, paru en Allemagne en 1801, fut réédité à Paris en 1822, c’est-à-dire après la mort de Barruel survenue en 1820 – il n’était donc plus là pour répondre. Voici comment l’éditeur présente Barruel dans sa préface :

Sans doute que les Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, par l’abbé Barruel, dictés sous l’influence d’une imagination ardente, écrits d’ailleurs avec emportement et légèreté, sont aujourd’hui complètement discrédités auprès des hommes sensés de toutes les opinions. Mais il est certain qu’à l’époque où ils parurent, la nouveauté des faits qu’ils prétendaient révéler, et l’alarme des esprits sur la possibilité du retour à des malheurs alors récents, leur valurent du moins une grande publicité en Europe. En Angleterre et en Allemagne, des écrivains plus recommandables égaraient, dans le même sens, l’opinion publique. C’est en cette situation des choses que M. Mounier prit la plume.

Tous ceux qui ont lu Barruel auront pu constater qu’on n’y trouve pas la moindre trace « d’une imagination ardente », pas plus que d’« em­portement » ni de « légèreté », mais la calomnie, cent fois répétée, finit par prendre des allures de vérité. On notera également le procédé, très efficace et toujours en usage, qui consiste à prétendre que les travaux de Barruel « sont aujourd’hui complètement discrédités auprès des hommes sensés de toutes les opinions ». C’est la technique dite du « roi nu » décrite par Andersen dans son célèbre conte Les habits neufs du grand-duc : « si vous ne voyez pas ce tissu c’est parce que vous êtes un imbécile ou un incapable » ; en l’occurrence cela devient « si vous croyez Barruel c’est parce que vous n’êtes pas un homme sensé ».

Le livre de Mounier ne fut pas le seul de son espèce, car dès la parution des Mémoires, les francs-maçons de l’Europe entière firent chorus pour les discréditer ; cette campagne d’opinion continua sous l’Empire, et même sous la Restauration, avec les plaidoyers pro-maçonniques des FF\ Thory et Des Étangs. Voici un échantillon du style de Claude-Antoine Thory :

C’est alors que parurent ces pamphlets et ces écrits dans lesquels les auteurs se laissent aller à d’affreuses exagérations et à des mensonges intéressés, confondant les francs-maçons avec les Illuminés et les Templiers, les accusant de conspirer contre le trône et l’autel, et de former le projet d’établir une république universelle. Ces calomnies atroces furent appréciées à leur juste valeur par les hommes instruits, mais inspirèrent un effroi général et ne contribuèrent pas peu à faire murer les temples maçonniques [62].

Cette dernière assertion est du plus haut comique quand on sait qu’en France ni l’Empire ni la Restauration ne « murèrent les temples maçonniques », mais au contraire protégèrent plus ou moins discrètement la maçonnerie. En ce qui concerne le projet maçonnique d’établir une république universelle, il serait aujourd’hui difficile de le nier !

Quant au F\ 33e Nicolas Charles Des Étangs, vénérable de la loge Les Trinisophes, dans son livre La Franc-maçonnerie justifiée de toutes les calomnies répandues contre elle, ou Réfutation du livre de l’abbé Barruel contre les francs-maçons [63], il injurie constamment Barruel en le traitant d’ignorant et de calomniateur, mais sans jamais essayer de fournir la preuve de ses accusations.

Dans les milieux favorables au libéralisme et à la maçonnerie, il était de bon ton de traiter Barruel par le mépris et de soutenir qu’il avait écrit « le roman du jacobinisme beaucoup plus que son histoire », selon le mot de son biographe Dussault [64] qui avait le front de prétendre que :

quand il [Barruel] en vient aux francs-maçons et aux illuminés, il ne paraît plus consulter que son désir de donner à des effets terribles des causes non moins effroyables : il suppose, il conjecture, il imagine beaucoup plus qu’il ne prouve... [65] 

Or l’inanité de ces accusations a été établie par certains historiens modernes qui n’en continuent pas moins à calomnier Barruel et à affirmer que sa thèse est globalement irrecevable. Ainsi, un adversaire de Barruel comme René le Forestier, qui fait tout ce qu’il peut pour le discréditer, a été obligé de reconnaître, à propos de l’étude que consacre l’abbé aux Illuminés dans les Mémoires :

C’est la partie la plus considérable de son ouvrage, c’est aussi la plus solidement et, malgré la partialité de l’auteur, la plus consciencieusement établie. Recueils des grades Illuminés, dépositions des anciens membres, écrits apologétiques de Knigge et de Weishaupt, Ecrits Originaux, réquisitoires d’Hoffmann, de Zimmermann et des adversaires principaux de l’Illuminisme, Barruel a tout lu. Ses nombreuses citations sont traduites d’une façon un peu lâche mais fidèle. Son plan est clair et bien disposé et, de l’amas confus des documents qu’il avait réunis, de l’analyse minutieuse des Ecrits Originaux, il a su tirer un exposé complet et à peine tendancieux de l’organisation de l’Ordre, ou de ce qu’il appelle le Code Illuminé, et de son histoire jusqu’à sa dissolution en Bavière [66].

Quant à la maçonnerie, il est piquant de constater que certains historiens francs-maçons contemporains sont contraints – de par le progrès même qu’ils font faire à la maçonnologie – d’affiner leur critique et de reconnaître le bien fondé de beaucoup des thèses de Barruel ; c’est le cas de Charles Porset, qui écrit d’une part :

Barruel qui connaît fort bien la réalité maçonnique française […] se garde d’accuser les maçons en général : il accuse les « hauts maçons », ceux qui appartiennent aux degrés supérieurs de la maçonnerie.

Et Charles Porset ajoute plus loin :

Il reste que Barruel était informé et que, malgré les amalgames et les simplifications auxquelles il se livre, le procès qu’on lui a fait doit être instruit en révision. Il est clair que l’action contradictoire des francs-maçons n’explique pas la Révolution. Reste que l’on sait, depuis peu il est vrai, que dans la mouvance des Philalèthes, une « arrière-loge » s’était constituée en 1787 qui voulait en découdre avec la monarchie. Quand on s’aperçoit que celle-ci était souchée sur celle des Amis Réunis, qui rassemblait tout ce que l’appareil de l’État monarchique comptait de hauts représentants, on se doit, au moins, d’y réfléchir [67].

En 1834, le bibliothécaire Charles Weiss faisait écho à Dussault dans la célèbre Biographie Michaud ; il présentait ainsi les Mémoires dans sa notice sur Barruel :

Cet ouvrage, auquel la réputation de l’auteur, et peut-être aussi la difficulté de se le procurer, a donné quelque temps une assez grande vogue, est à peu près oublié maintenant. Toutefois, il mérite d’être conservé dans la classe trop nombreuse des livres singuliers qui montrent jusqu’où l’on peut être égaré par l’esprit de système [68].

Weiss ajoutait que l’ouvrage avait été réfuté par Mounier, et citait ensuite le mot de Dussault.

Tout était calculé pour enterrer l’œuvre de Barruel dans le mépris et l’oubli ; n’étant plus réédité ni cité, n’ayant droit qu’à des mentions méprisantes dans les biographies, l’auteur serait rapidement oublié. D’ailleurs une partie de l’opinion royaliste abondait dans ce sens, soit pour cause d’affiliation maçonnique, soit par aveuglement ou scepticisme.

Depuis sa parution, l’ouvrage de Mounier a toujours constitué la référence obligée des détracteurs de Barruel ; c’est ainsi par exemple qu’en 1953 le journaliste Roger Priouret (1913-2000) parlant de Barruel dans La Franc-maçonnerie sous les lys [69] en fait une critique [70] qui est tirée de l’ouvrage de Mounier, et ne fait que reprendre les thèses de ce dernier sans le moindre esprit critique. Il faut savoir que Priouret était favorable à la maçonnerie et qu’il est devenu maçon après avoir publié son livre.

Les universitaires modernes

L’ouvrage de Mounier, malgré son inconsistance, est régulièrement invoqué par les universitaires modernes, qui naturellement n’ont pour la plupart lu ni Barruel ni Mounier, mais répètent pieusement ce qu’ont écrit leurs prédécesseurs, avec le conformisme obtus qui est trop souvent la règle dans ces milieux.

C’est ainsi par exemple que Fernand Baldensperger, dans son livre consacré à l’histoire des idées dans l’émigration [71], après avoir brièvement rendu compte de la thèse des Mémoires, s’étend complaisamment sur le livre de Mounier et, pour finir, exécute Barruel en deux pages dans lesquelles il affirme le plus sérieusement du monde d’abord que la Révolution n’était que

l’éruption d’un peuple en mal de réformes et contraint de faire son éducation politique [et] les tâtonnements des bonnes volontés que vient dépasser un imprévisible tumulte [72] ;

et ensuite que les francs-maçons n’ont pas pu préparer la Révolution, puisque celle-ci les a maltraités et que certains furent obligés de s’exiler, alors que d’autres étaient guillotinés !

De même Philippe Sagnac (1868-1954), professeur d’histoire de la Révolution à la Sorbonne, écrit dans sa préface au livre du F.˙. Gaston Martin (agrégé d’histoire et géographie, docteur es lettres), La Franc-maçonnerie française et la préparation de la Révolution [73] :

C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau, aimait-on à répéter sous la Restauration. Non, avait dit, dès 1797, l’abbé Barruel dans un ouvrage touffu, et qu’on ne lit plus, c’est la faute aux francs-maçons.

Voilà une première ânerie qui prouve que Philippe Sagnac ne s’est pas donné la peine de lire Barruel, car s’il l’avait fait, il aurait constaté que ce dernier explique longuement comment les idées de Voltaire et de Rousseau ont préparé la Révolution. Poursuivons notre lecture :

En vain le célèbre Mounier, président de l’Assemblée constituante au 6 octobre 89, émigré en Suisse, avait-il tâché de détruire la thèse de l’abbé ; la théorie du complot maçonnique reparaissait de temps en temps ; elle a été répétée à satiété, surtout depuis une quarantaine d’années, par les partisans de la monarchie. Hypothèse toute gratuite que ce complot des francs-maçons, invraisemblable, sans aucun rapport avec l’histoire, contraire au sens historique même! Comment une nation de vingt-cinq millions d’âmes se serait-elle laissé dominer par une poignée de francs-maçons, agissant en tant que francs-maçons. Comment ces maçons auraient-ils eu la pensée de décider, dès 1785, la mort de Louis XVI ? Une Révolution comme celle de 1789 pourrait-elle donc se décréter et se réaliser d’un coup de baguette magique ?

Si Philippe Sagnac s’était donné la peine de lire Barruel, il aurait pu comprendre (si toutefois ses préjugés le lui avaient permis) que le complot en question n’avait rien d’une « hypothèse toute gratuite », que ce n’est pas seulement « une poignée de francs-maçons » qui a préparé et dirigé la Révolution mais bien une pluralité de sectes occultistes et que cette Révolution résulte de plans et de manœuvres longuement concertés qui sont tout le contraire « d’un coup de baguette magique ».

Mais Sagnac, qui n’a pas lu Barruel, conclut péremptoirement :

Pour tout historien impartial, ces théories ne mériteraient même pas d’être réfutées, si elles n’étaient reprises périodiquement dans des livres et des articles, qui, d’ailleurs, relèvent moins de l’histoire que de la polémique et du pamphlet.

Même son de cloche chez l’historien franc-maçon Pierre Chevallier, professeur à l’université de Paris-XII et auteur d’une Histoire de la franc-maçonnerie française parue en 1974 :

C’est même faire beaucoup d’honneur à Barruel que de perdre son temps à démontrer ses erreurs, sa partialité et sa très probable mauvaise foi [74].

C’est en fait le mot d’ordre de l’histoire officielle : n’allez pas perdre votre temps à lire Barruel, c’est un tissu d’absurdités cent fois réfutées. Donc les universitaires d’aujourd’hui, comme les libéraux d’hier, quand ils doivent évoquer Barruel, laissent prudemment de côté sa documentation pour s’attaquer avec vigueur à sa personne et à ses conclusions. La tâche est plus facile ; on peut ergoter à loisir et présenter l’abbé comme un parangon de l’obscurantisme et du refus des réalités, souffrant de délire interprétatif et mettant son argumentation pseudo-historique au service d’une idéologie réactionnaire condamnée par le sens de l’histoire !

Voici quelques exemples qui ont en commun de présenter les anti-maçons comme des malades mentaux : pour Jacques Lemaire, Barruel est « en proie à un redoutable délire monomaniaque [75] ».

Pour Didier Masseau :

[Dans] la position de Barruel et des autres théoriciens du complot […] l’antiphilosophie radicale succombe au délire interprétatif [76].

Pour le F.˙. Alec Mellor :

On pourrait comparer ce que nous appellerons le Barruélisme, c’est-à-dire l’Anti-maçonnerie, – laquelle devait d’ailleurs prendre après Barruel bien d’autres formes – à une maladie mentale, à une forme vicieuse de pensée [77].

Olivier Bétourné et Aglaia I. Hartig, évoquent :

les obsessions de l’abbé Barruel qui traque le franc-maçon derrière chaque porte [78].

En revanche Pierre Pierrard, utilise la technique du « roi nu » :

Les Mémoires de Barruel passèrent, aux yeux des imbéciles, pour un chef-d’œuvre de lucidité historique. La thèse de Barruel [est] rejetée par tous les historiens sérieux [79].

Pour Daniel Mornet,

on sait que l’abbé Barruel n’a écrit qu’un sombre et tortueux mélodrame [80].

Benoît Hyvert parle de la « médiocrité » des Mémoires qu’il qualifie de « fastidieux volumes » [81] ; quant à l’historien anglais J. M. Roberts, il écrit à propos des Mémoires :

Il est difficile de nos jours de se représenter, encore moins de comprendre, le succès, et le succès durable, de ce tissu d’absurdités [82].

La falsification des citations

Il s’est donc créé, dans le monde universitaire, une tradition si bien établie qu’elle s’impose à tous les historiens, dès lors qu’ils traitent soit des causes de la Révolution française, soit des sociétés secrètes comme la franc-maçonnerie ou les Illuminés de Bavière. S’ils sont amenés à étudier l’œuvre de l’abbé Barruel, ou même simplement à le citer, ils doivent obligatoirement s’attacher à le discréditer en affirmant haut et clair l’ineptie de ses travaux et l’inanité de ses conclusions.

Cet indispensable salut au chapeau de Gessler [83] une fois effectué, les mêmes auteurs sont généralement obligés, dans le cours de leurs travaux, de confirmer la plupart des faits rapportés par Barruel, tout en jurant leurs grands dieux que cela ne valide pas ses thèses. Pour justifier leur ostracisme, chacun d’eux énumère quelques points sur lesquels Barruel se serait trompé, ou même – d’après eux – aurait délibérément menti.

Mais ils ne sont pas d’accord entre eux, si bien que certains faits niés par les uns sont acceptés par les autres ; de plus, dès qu’on en fait l’examen attentif, leurs accusations s’effondrent et on découvre même que certains d’entre eux n’hésitent pas à faire œuvre de faussaire en trafiquant les citations et en faisant dire à Barruel ce qu’il n’a jamais dit.

Le meilleur exemple en est un ouvrage universitaire relativement récent : Jacques Lemaire, Les origines françaises de l’antimaçonnisme (1744-1797) [84], dont j’ai dénoncé les falsifications à deux reprises dans Lecture et Tradition, ce qui n’empêche pas l’ouvrage d’être disponible sur Internet. Je n’y reviens pas et je vous invite simplement à vous reporter à ces deux numéros de Lecture et Tradition [85].

Par contre, vous allez avoir la primeur d’une nouvelle mise au point qui sera publiée également dans Lecture et Tradition et qui prouve le caractère mensonger de l’une des attaques ad hominem les plus répandues sur l’abbé Barruel.

Il s’agit de la fameuse citation de Rivarol qui aurait dit à propos de l’abbé Barruel :

La nature en avait fait un sot, la vanité en a fait un monstre.

On la trouve chez presque tous les détracteurs de Barruel, en particulier dans les nombreux livres du F\ Alec Mellor qui citait systématiquement cette phrase dès qu’il parlait de Barruel. Or, curieusement ni lui ni personne n’a jamais été capable de fournir l’origine exacte de cette citation, qui fut appliquée pour la première fois à notre abbé en 1924, sous la plume de Fernand Baldensperger, lequel s’était bien gardé d’en donner la référence [86].

Malgré de longues recherches dans l’œuvre de Rivarol, nous avons longtemps échoué à y retrouver cette phrase, mais nous tenions pour pratiquement certain que le jugement du pamphlétaire visait, non l’abbé Barruel, mais le propre cousin de Rivarol, le comte Barruel de Beauvert (1756-1817) [87], lui-même lointain parent d’Augustin Barruel. Nous allons voir que c’était effectivement le cas.

Car Barruel-Beauvert, s’il n’était peut-être pas un sot, était assurément d’une vanité quasi-maladive qu’ont soulignée tous ses biographes – et les mémoires qu’il composa à la fin de sa vie le prouvent surabondamment. Au contraire, rien ni dans la personnalité, ni dans l’œuvre, ni dans l’existence du père Barruel, ne révèle sottise ou vanité – même un historien aussi hostile à Barruel que Jacques Lemaire n’a pas pu s’empêcher de le noter :

La pointe fameuse que Rivarol lui a décochée en proclamant « la nature [etc.] » nous apparaît tout aussi injuste [88].

En fait, la source utilisée par Baldensperger se trouve dans un ouvrage oublié (que nous avons pu découvrir grâce à Internet) : Rivarol, sa vie, ses idées, son talent d’après des documents nouveaux [89], par André Le Breton, docteur es lettres, maître de conférences de littérature française à la faculté des lettres de Bordeaux.

A la fin de son livre l’auteur publie plusieurs appendices pleins d’intérêt parmi lesquels un appendice 2, consacré aux « frères et sœurs de Rivarol », évoque l’une d’elle, Françoise de Rivarol (1754-1824) qui se faisait appeler baronne de Beauvert et qui est connue pour avoir été longtemps la maîtresse de Dumouriez :

Le nom de baronne de Beauvert pourrait être un nom d’emprunt. Le cousin de Rivarol, le fils de sa tante de Barruel, officier de dragons avant 1789, un des pires intrigants de l’émigration et de la Restauration, signait : comte de Barruel-Beauvert ; il a quelque part écrit que le nom de Beauvert était celui d’une terre à lui léguée par ses ancêtres, qu’il l’avait joint à son nom de famille pour se distinguer d’autres Barruel qui ne lui étaient pas parents (par exemple, l’abbé de Barruel, auteur d’insignifiants Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme) qu’« une amie de Dumouriez » avait pris et conservé ce nom « sans y avoir aucun droit »; il n’a garde d’ajouter que « cette ci-devant belle » est sa cousine germaine (Lettres sur quelques Particularités secrètes de l’histoire pendant l’interrègne des Bourbons, t. I, p. 33 et 144). Il est vrai que le témoignage de Barruel [Beauvert (NDLR)] n’est pas plus que celui de Restif parole d’Évangile (voir ce que dit de lui Rivarol dans sa Lettre de 1797 à son père). Mariée ou non, Françoise se faisait appeler baronne de Beauvert [90].

Cette « lettre de 1797 » à laquelle renvoie André Le Breton, est publiée par lui en pages 338-340, dans l’appendice 4 intitulé « trois lettres de Rivarol à sa famille ». Elle est adressée « à Monsieur J. Rivarol, à Bagnols, près le Pont-Saint-Esprit » et datée « 12 may, à Hambourg ».

Rivarol parle d’abord de la façon dont il a quitté la France, puis longuement du sort de son fils qu’il a réussi à récupérer après bien des péripéties ; il évoque ensuite le cousin de son fils, Auguste de Rivarol, issu de son frère Claude-François, puis il ajoute :

A propos de cousin, Barruel m’a gratifié d’une douzaine de lettres ; fatigué de sa fécondité, et peu jaloux de sa correspondance, je viens de lui écrire un mot qui n’exige pas de réponse. La nature en avait fait un sot, la vanité en a fait un monstre. Je plains bien sa mère [91].

On voit que l’épigramme de Rivarol visait bien son cousin, le fils de sa tante de Barruel, celui qui signait comte de Barruel-Beauvert et fut toute sa vie un inlassable polygraphe.

Il est assez difficile de croire à une simple inadvertance de la part de Fernand Baldensperger, car si c’était le cas il aurait donné la référence de sa citation, ce qu’il faisait habituellement. S’il s’en est abstenu c’est vraisemblablement pour mieux camoufler son imposture !

La permanence du « rideau de fumée »

Les procédés que nous venons d’énumérer ont été employés bien avant Barruel ; on en trouve un échantillonnage dès le 17e siècle lorsque fut révélé le complot de Bourgfontaine, fomenté en 1621, complot qui est à l’origine du Jansénisme et qui avait pour objet de détruire le christianisme au profit du déisme ; il fut dénoncé, sur l’ordre de la reine-mère Anne d’Autriche par le magistrat poitevin Jean Filleau en 1654 [92].

Les jansénistes se défendirent avec fureur, Antoine Arnauld d’abord, dans sa Réfutation du roman diabolique de Bourg-Fontaine, puis Blaise Pascal lui-même dans la quinzième et la seizième de ses Lettres Provinciales, qui sont, écrit l’abbé Maynard, commentateur des Provinciales :

Les plus passionnées et les plus violentes de la collection, [et] sont aussi de toutes les plus faibles et les plus déclamatoires [93].

Bien que de nombreux historiens catholiques aient démontré la véracité de la dénonciation faite par Filleau, notamment le R.P. Sauvage S.J. au 18e siècle [94], l’abbé Rohrbacher [95] et le chanoine Maynard au 19e, les historiens universitaires d’aujourd’hui s’alignent sur les auteurs jansénistes et traitent dédaigneusement de fable le livre de Jean Filleau.

Par ailleurs, à notre époque on a pu voir, il y a une quinzaine d’années, des procédés identiques utilisés par deux ecclésiastiques contre la Société Augustin Barruel et surtout contre deux de ses membres : MM. Jean Vaquié et Étienne Couvert.

Nous avons eu beau prouver, dans deux numéros de la revue Lecture et Tradition [96], l’imposture de celui qui signait Paul Sernine (que nous avons convaincu de falsification de textes) et celle de son complice, leurs thèses n’en circulent pas moins sur Internet et continuent d’aveugler beaucoup de gens.

Ces procédés seront toujours utilisés à l’encontre de tous ceux qui attaquent les sociétés secrètes ; l’historienne anglaise Nesta Webster, qui en a elle même été victime au 20e siècle, l’a lumineusement expliqué dans l’introduction de son ouvrage Secret societies and subversive movements publié en 1924 :

Je savais que certains écrivains français du passé avaient déformé les faits pour les conformer à leurs propres vues politiques, et qu’une conspiration contre l’histoire est toujours dirigée par certaines influences dans les loges maçonniques ainsi qu’à la Sorbonne ; je ne savais pas que cette conspiration avait été exportée dans mon pays. […] Si je me trompais dans l’une ou l’autre de mes conclusions ou dans les faits, j’étais prête à être contestée. Des années de recherches historiques laborieuses ne devraient-elles pas être accueillies soit par une approbation soit par une réfutation savante ? Mais quoique mon livre ait reçu un grand nombre de critiques bienveillantes et élogieuses dans la presse, les critiques qui étaient hostiles prenaient une forme à laquelle je ne m’attendais absolument pas.

Pas une seule tentative n’était faite pour réfuter ma Révolution française ou ma Révolution mondiale par les méthodes habituelles de la controverse ; des exposés fondés sur une évidence documentaire se heurtaient à une contradiction absolue qui n’était étayée par aucune preuve. En général la tactique adoptée ne consistait pas à réfuter, mais à discréditer au moyen de citations inexactes, ou en m’attribuant des opinions que je n’avais jamais manifestées, ou même en m’attaquant personnellement. On admettra sûrement que cette méthode d’attaque est sans précédent dans aucun autre domaine de la controverse littéraire.

Il est intéressant de remarquer que ce fut exactement la même tactique qui fut adoptée, il y a cent ans, contre le professeur Robison et l’abbé Barruel dont les travaux sur les causes secrètes de la Révolution française firent sensation à leur époque. La critique légitime qui aurait pu être faite à leur travail n’a trouvé aucune place dans les diatribes dont ils furent l’objet ; leurs ennemis se contentèrent simplement de calomnies et d’injures. […]

Les démonstrations du Professeur Robison et de l’Abbé Barruel auraient sans aucun doute été jugées suffisantes si elles n’avaient pas mobilisé les préjugés et les passions des hommes contre eux. La grossièreté et la haine avec laquelle ils ont été accablés sont parfaitement naturelles et conformes à ce qu’on pouvait attendre étant donné la nature de leurs travaux. Les hommes s’efforceront de ruiner ces témoignages qui tendent à dévoiler leurs sombres projets, et il ne faut pas espérer que ceux qui croient que « la fin justifie les moyens » seront très scrupuleux quant à leurs moyens… [97]

Il serait difficile de trouver plus pertinente conclusion !


[1] — Tome I, p. 3-4 de l’édition de 2005 ; toutes nos citations se réfèrent à cette édition.

[2] — Société secrète nihiliste fondée en 1776 à Ingolstadt par Weishaupt, officiellement dispersée en 1785 mais maintenue en secret par la suite, notamment sous le couvert de l’Union Germanique et de la maçonnerie Éclectique. Barruel leur consacre tout le livre 3 et la 1ère partie du livre 4 de ses Mémoires...

[3] — T. I, p. 5.

[4] — T. I, p. 2.

[5] — T. II, p. 539.

[6] — T. II, p. 538.

[7] — Certains auteurs comme Daniel Ligou dans son Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, P.U.F., 1987, le disent franc-maçon mais la chose est controversée et semble douteuse.

[8] — Cette lettre de compliments fut publiée par le journaliste Peltier, le 30 novembre 1798, dans son périodique Paris pendant les années 1795 à 1802.

[9] — Raymond Denegri dans Criticon, 8000 Munich 2, Pannerstr. 15/11, Allemagne ; et The Occasional Review, 11722 Sorrento Valley Road, San Diego, California, 92121, U.S.A. Cité dans Lecture et Tradition, n° 79, novembre-décembre 1979, p. 3-5.

[10]   —             Il s’agit de la seconde partie des Mémoires… de Barruel, intitulée « Conspiration des sophistes de la rébellion ».

[11]   —             Le Club d’Holbach, ou Académie secrète, était un comité de « philosophes » qui se réunissaient à l’hôtel du baron d’Holbach pour mettre au point leur propagande antireligieuse et antimonarchique, sous couvert d’études d’économie ; Paul Henri Thiry, baron d’Holbach, 1723-1789, était un philosophe matérialiste, occultiste et franc-maçon.

[12]   —             Leroy, lieutenant des chasses du roi, académicien, secrétaire du club d’Holbach, se repentit au spectacle des horreurs de la Révolution et révéla à ses amis le fonctionnement du club d’Holbach.

[13]   —             Marie Jean Antoine Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, 1743-1794, mathématicien et philosophe, député à la Législative puis à la Convention, franc-maçon.

[14]   —             Paul Philippe Gudin de la Brenellerie, 1738-1812, littérateur, franc-maçon (?).

[15]   —             Jean-Claude de Lamétherie, 1743-1817, médecin, physicien et naturaliste, franc-maçon.

[16]   —             Hebdomadaire politique et littéraire fondé en 1672, qui parut jusqu’en 1825.

[17]   —             T. II, p. 239-240.

[18]   —             T. II, p. 400.

[19]   —         Sur l’affiliation maçonnique et martiniste de Mounier, voir Jacques Lemaire, Les origines françaises de l’antimaçonnisme (1744-1797), Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985, p. 102 à 106 (l’ouvrage est favorable à la maçonnerie). Sur le rôle de Mounier dans la pré-Révolution française voir Jean Égret, La Révolution des Notables, Mounier et les Monarchiens 1789, Paris, Armand Colin, 1950.

[20]   —         J. J. Mounier, De l’influence attribuée aux philosophes, aux francs-maçons et aux illuminés sur la Révolution en France, Tubingen, J. G. Cotta, 1801, p. 5.

[21]   —         Ibid., p. 7-8.

[22]   —             Ibid., p. 8.

[23]   —             Ibid., p. 178.

[24]   —             Ibid., p. 158.

[25]   —             Fernand Baldensperger, Le mouvement des idées dans l’émigration française (1789-1815), t. II : «Prophètes du passé» – Théories de l’avenir, Paris, Plon, 1924, p. 26, note 1.

[26]   —             T. I, p. 289.

[27]   —             T. II, p. 545.

[28]   —             Mounier, De l’influence…, p. 180.

[29]   —             Voir t. I, p. 387 à 392.

[30]   —             Barruel, I, p. 390-391.

[31]   —             Barruel, I, p. 404.

[32]   —             Mounier, De l’influence…, p. 180-181.

[33]   —             Barruel, I, p. 406.

[34]   —             Barruel, I, p. 407.

[35]   —             Mounier, De l’influence…, p. 164.

[36]   —             Barruel, I, p. 407.

[37]   —             Barruel, I, p. 408-409.

[38]   —             Barruel, I, p. 409.

[39]   —             Mounier, De l’influence…, p. 164.

[40]   —             René Le Forestier, La Franc-maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris et Louvain, Aubier-Montaigne et Nauwelaerts, 1970, chap. III, « La légende templière ».

[41]   —             Ibid., p. 68.

[42]   —             Ibid., p. 76.

[43]   —             Voir Daniel Ligou (dir.), Dictionnaire de la franc-maçonnerie, Paris, P.U.F., 1987, articles « Grand élu », p. 522 à 524 et « Vengeance (grades de) », p. 1222. Voir également Éric Saunier (dir.), Encyclopédie de la franc-maçonnerie, art « Kados[c]h », p. 461 à 463.

[44]   —             Mounier, De l’influence…, p. 180-181.

[45]   —             Barruel, II, p. 400.

[46]   —             Mounier, De l’influence…, p. 216.

[47]   —             En revanche, Robison, moins bien informé que Barruel, a commis quelques erreurs factuelles que Mounier a pris soin de relever.

[48]   —             Sur Gugomos et sur la légende jésuitique, voir René Le Forestier, La Franc-maçonnerie templière et occultiste aux XVIIIe et XIXe siècles, livre I, chap. VII et livre III, chap. IV.

[49]   —             Nicolaï, 1733-1811, libraire-éditeur, journaliste et littérateur, fondateur de la Bibliothèque Allemande Universelle, revue des « Lumières ».

[50]   —             Knigge, 1752-1796, littérateur allemand, occultiste, franc-maçon templier, fut l’un des chefs des Illuminés de Bavière.

[51]   —             Bode, 1730-1793, musicien, journaliste, écrivain et éditeur, conseiller aulique à Weimar.

[52]   —             Alec Mellor, Dictionnaire de la franc-maçonnerie et des francs-maçons, Paris, Belfond, 1979, p. 147.

[53]   —             Barruel, II, p. 244.

[54]   —             Barruel, II, p. 401.

[55]   —             Voyez ces ouvrages et les Écrits originaux, t. 2, lettres 22 de Weishaupt et 1 de Philon ; et la circulaire, partie 2, sect. 6. (Note de Barruel qui fait référence à l’ouvrage intitulé Partie des écrits originaux de la secte illuminée [Einige original schriften des Illuminaten Ordens…], publié par le gouvernement bavarois après la découverte des papiers secrets de la secte.)

[56]   —             Endliches Schickal [des freymaurer Ordens : Dernier sort des francs-maçons], p. 38. (Note de Barruel).

[57]   —             Nicolas de Bonneville, 1760-1828, littérateur et journaliste, franc-maçon, publia en 1788 un pamphlet intitulé : Les Jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons.

[58]   —             Barruel, II, p. 401-402.

[59]   —             Voyez sur cet objet l’Endliches Schicksal ; les ouvrages intitulés : Der aufgezogene vorhang der freymaurerey, etc., surtout les cent dernières pages ; Über die alten und neuen mysterien, chap. XVI, etc. (Note de Barruel).

[60]   —             Barruel, II, p. 402-403

[61]   —             Mounier, De l’influence…, p. 168.

[62]   —             Thory, Histoire de la fondation du Grand Orient de France, Paris, 1812, rééd. 1981, p. 72-73. Thory est également l’auteur d’une Chronologie de l’histoire de la Franche maçonnerie française et étrangère, Paris, Dufart, 1815.

[63]   —             Lyon, Auguste Baron, 1829, rééd. en 1839, 1843 et 1848. Voir l’analyse de Louis Gardey de Soos, L’influence de l’abbé Barruel sur le XIXe siècle, mémoire de maîtrise de l’Université de Lyon III, Lyon, 1990, 160 p., multigr., p. 64.

[64]   —             Jean-Joseph Dussault, Notice sur la vie et les ouvrages d’Augustin de Barruel, publiée dans les Annales littéraires ou mélanges de littérature par M. Dussault, t. V, 1er vol. de supplément, Paris, Grimbert, 1824, p 332-348. La phrase citée est en page 345.

[65]   —             Ibid., p. 345.

[66]   —             René Le Forestier, Les Illuminés de Bavière et la franc-maçonnerie allemande, Hachette, Paris, 1915 et Archè, Milano, 2001, p. 687.

[67]   —             Charles Porset, notice « Barruel » dans Encyclopédie de la franc-maçonnerie, p. 67. Cet historien est franc-maçon du Grand Orient, rédacteur en chef de la revue Humanisme et secrétaire général de l’Institut d’Études et de Recherches maçonniques, situé rue Cadet, dans les locaux du Grand Orient.

[68]   —             Biographie universelle ancienne et moderne, supplément, t. LVII, Paris, Michaud, 1834, p. 218.

[69]   —             Paris, 1976, U.G.E., coll. 10/18, 330 p., en p. 233-240.

[70]   —             En p. 234-235.

[71]   —             Fernand Baldensperger, Le mouvement des idées dans l’émigration française (1789-1815), t. II : « Prophètes du passé » – Théories de l’avenir, Paris, Plon, 1924. Baldensperger était depuis 1910 titulaire de la chaire de littérature comparée à la Sorbonne.

[72]   —             Baldensperger, ibid., p. 22.

[73]   —             Presses universitaires de France, Paris, 1926.

[74]   —             Histoire de la franc-maçonnerie française, Paris, Fayard, 1974, t. I, p. 385.

[75]   —             Jacques Lemaire, Les origines françaises de l’antimaçonnisme…, p. 32.

[76]   —             Didier Masseau, Les ennemis des Philosophes L’antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000, p. 402.

[77]   —             Alec Mellor, Quand les francs-maçons étaient légitimistes, Paris, Dervy-Livres, 1986, p. 63.

[78]   —             Olivier Bétourné et Aglaia I. Hartig, Penser l’Histoire de la Révolution. Deux siècles de passions françaises, Paris, La Découverte, 1989.

[79]   —             Pierre Pierrard, Juifs et catholiques français, Paris, Cerf, 1997, p. 27.

[80]   —             Daniel Mornet, Les origines intellectuelles de la Révolution française 1715-1787, Paris, Armand Colin, 1933, rééd. Lyon, La Manufacture, 1989, p. 478.

[81]   —             Dans Jean Tulard (dir.), La Contre-révolution, origines, Histoire, postérité, Paris, Perrin, 1990, p. 435.

[82]   —             J. M. Roberts, La mythologie des sociétés secrètes, Paris, Payot, 1979, p. 195.

[83]   —             D’après la légende de Guillaume Tell, Gessler, bailli d’Uri, avait fait planter sur une place publique une pique surmontée d’un chapeau aux couleurs des Habsbourg, et obligeait les passants à le saluer en signe de soumission.

[84]   —             Bruxelles, éd. de l’Université de Bruxelles, 1985.

[85]   —             N° 347, janvier 2006, et n° 31 (nouvelle série), novembre 2013.

[86]   —             Baldensperger, Le mouvement des idées dans l’émigration française (1789-1815), t. II, p. 20.

[87]   —             Voir Chaix d’Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises : « Henri de Barruel […] fut père de noble Charles-Joseph de Barruel, sgr de Beauvert, qui épousa le 18 octobre 1754 Jeanne Rivarol, de la famille du célèbre pamphlétaire, et qui fut plus tard connu le premier sous le titre de comte de Barruel-Beauvert (…) et grand-père d’Antoine-Joseph, comte de Barruel-Beauvert, né à Beauvert en 1756, célèbre publiciste royaliste… ». C’est par erreur que nous avons écrit, dans notre préface aux Mémoires…, que la sœur de Rivarol était la mère d’Antoine-Joseph de Barruel-Beauvert ; nous allons voir plus loin qu’elle était en fait sa cousine.

[88]   —             Les origines françaises de l’antimaçonnisme…, p. 32.

[89]   —             Paris, librairie Hachette et Cie, 1895.

[90]   —             André Le Breton, Rivarol, sa vie, ses idées, son talent…, p. 329-330.

[91]   —             Ibid, p. 339.

[92]   —             Jean Filleau, Relation juridique de ce qui s’est passé à Poitiers, touchant la nouvelle doctrine des jansénistes, Poitiers, Julien Thoreau et Jean Fleuriau, 1654.

[93]   —             Abbé Maynard, Les Provinciales ou les lettres écrites par Louis de Montalte ... et leur réfutation, Paris, 1851, Firmin Didot, t. II, p. 231.

[94]   —              [R.P. Henri Michel Sauvage S.J.] La réalité du projet de Bourgfontaine démontrée par l’exécution, Paris, vve Dupuy, 1755, nombreuses rééditions.

[95]   —             Histoire universelle de l’Église catholique, t. XI, livre quatre-vingt-septième. « Le monde et l’Église pendant le dix-septième siècle », § V. « Service éminent que Vincent de Paul rend à l’Église, par son zèle éclairé contre l’hérésie janséniste. Commencement et caractère de cette hérésie. »

[96]   —             Lecture et Tradition, n° 293-294, juillet-août 2001 et n° 324, février 2004.

[97]   —             Nesta Webster, Secret societies and subversive movements, London, Boswell Publishing Co., 1924.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 96

p. 59-88

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