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Merci, Monseigneur !

25 mars 1991 – 25 mars 2016 : 25e anniversaire du rappel à Dieu de Mgr Lefebvre

 

 

Le 25 mars dernier, qui tombait cette année le Vendredi saint, nous avons célébré le vingt-cinquième anniversaire du rappel à Dieu de Mgr Lefebvre.

Dans un article paru dans la Gazette de Martigny, trois jours après la mort du prélat, le 28 mars 1991, le chanoine Berthod écrivait : « Historiquement, il faudra un jour expliquer comment il fut possible que meure, sous excommunication, le plus noble, le plus courageux, le plus fidèle, le plus catholique des prélats de l’Église latine. Mais un jour on expliquera aussi que Mgr Lefebvre fut l’excommunié d’une Église d’Assise qui n’était plus l’Épouse immaculée du Verbe divin. » Vingt-cinq ans après, la situation n’a guère changée ; elle s’est plutôt aggravée. « Les modernistes romains » continuent d’être « des brigands et des révolutionnaires sous des peaux de brebis », comme l’écrivait Mgr Lefebvre en février 1989, et « l’Église d’Assise » sévit toujours.

En hommage à la mémoire de celui qui fut un champion de la foi, nous reproduisons, légèrement modifié, l’article que Le Sel de la terre 36 (aujourd’hui épuisé) lui avait consacré en 2001, pour le dixième anniversaire de son rappel à Dieu, et nous joignons quelques extraits de la correspondance qu’il adressa à notre communauté au fil des dix années pendant lesquelles il encouragea et bénit les premiers pas de notre fondation.

Le Sel de la terre.

Le confesseur de la foi

« La foi produit la confession comme son acte propre… » (II-II, q. 3, a. 1, ad 3).

« La confession de la foi est nécessaire au salut quand, en omettant cette confession, on soustrairait à Dieu l’honneur qui lui est dû ou bien au prochain l’utilité qu’on doit lui procurer » (II-II, q. 3, a. 2, c.).

 

 

LE Sel de la terre est né d’un vœu plusieurs fois réitéré de Mgr Lefebvre. Deux mois et demi avant sa mort, Monseigneur nous écrivait :

En attendant que vous puissiez réaliser mon vœu d’une revue détruisant les erreurs du Concile et de l’Église conciliaire professées de plus en plus ouvertement par le pape et la curie romaine, remettant en lumière la doctrine catholique. Désormais nous avons affaire à des assassins de la foi catholique, sans aucune vergogne [1] !

Mais Mgr Lefebvre ne s’est pas contenté de formuler un vœu : il a lui-même donné l’exemple de cette remise en lumière de la doctrine catholique et de la destruction des erreurs du Concile et de l’Église conciliaire.



Tout le monde connaît la devise tirée de saint Paul (1 Co 11, 23) que Monseigneur a lui-même choisie pour résumer son œuvre et sa vie épiscopale et qu’il a voulu faire inscrire sur sa tombe, Tradidi quod et accepi :

Je ne suis qu’un évêque de l’Église catholique qui continue à transmettre la doctrine. Je pense, et cela ne tardera sans doute pas, que l’on pourra graver sur ma tombe ces paroles de saint Paul : Tradidi quod et accepi, je vous ai transmis ce que j’ai reçu, tout simplement [2].

La préservation et la transmission de la foi était un thème cher à Monseigneur. Ses anciens séminaristes et les fidèles qui ont entendu ses prédications se souviennent qu’il revenait souvent sur cette question, capitale aujourd’hui, parce que Rome, devenue conciliaire, ne garde plus et ne transmet plus la foi catholique dont elle a reçu le depôt [3].

Ainsi, Mgr Lefebvre aimait-il à commenter les questions de la Somme de saint Thomas sur la vertu et l’acte de foi : il a consacré à ce sujet de nombreuses conférences spirituelles émaillées de remarques profondes sur la nécessité d’avoir une foi intègre et d’en témoigner. De même, dans ses homélies, il s’est appuyé souvent sur les premières paroles du cérémonial du baptême : « — Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? — La foi. — Et que vous procure la foi ? — La vie éternelle. »

Mais Monseigneur n’a pas seulement gardé et transmis la foi. En vrai pasteur soucieux du bien des âmes, il l’a aussi confessée publiquement lorsqu’il vit qu’elle était transformée et menacée par « l’hérésie contemporaine », comme il disait déjà en 1966 [4]. Bien plus, il a encouragé les catholiques à la confesser avec lui.

En effet, comme l’explique saint Thomas, si, en temps ordinaire, « instruire les hommes dans la foi n’est pas l’affaire de tous les fidèles », mais des majores – c’est-à-dire de ceux qui ont charge d’âmes, et en premier lieu des évêques –, en temps de crise ou « en cas de nécessité, là où la foi est en péril, n’importe qui est tenu (quilibet tenetur) de divulguer aux autres sa foi, soit pour instruire ou confirmer ceux qui partagent la même foi (aliorum fidelium), soit pour réprimer l’impertinence de ceux qui pèchent par infidélité (infidelium[5]. »

On aura remarqué que saint Thomas dit que la confession extérieure de la foi consiste en deux choses : l’exposition de la vérité catholique pour conforter les âmes et la dénonciation de l’erreur qui s’y oppose pour les préserver [6]. Mgr Lefebvre n’a omis ni l’une ni l’autre : il a prêché la vérité et il a stigmatisé les erreurs contemporaines dont il a vu la nocivité avec une perspicacité vraiment remarquable.



Pour comprendre et décrire l’enseignement de Mgr Lefebvre, il faudrait commencer par rapporter ce qu’il avait lui-même reçu au séminaire français de Rome, en particulier cette grande lumière des enseignements pontificaux du 19e siècle, dénonçant les erreurs contemporaines. Lui-même a confié qu’en entrant au séminaire, il croyait de bonne foi que la séparation de l’Église et de l’État était chose normale. Ce sont les enseignements du père Le Floch et l’étude loyale des encycliques des papes et de la doctrine de saint Thomas qui ont éclairé le jeune abbé.

Il faudrait ensuite retracer en détail ses années d’activité missionnaire, d’abord comme simple religieux spiritain au Gabon, puis comme vicaire apostolique et comme premier archevêque de Dakar, après que Pie XII l’eut nommé délégué apostolique de toute l’Afrique francophone. Il faudrait également évoquer ses années comme professeur et directeur du séminaire Sainte-Marie de Libreville et, plus tard, comme supérieur du scolasticat de philosophie des Pères du Saint-Esprit à Mortain, en Normandie.

Même si l’on s’en tient à la deuxième période de sa vie, celle qui commence après le Concile, on constate que Monseigneur n’a jamais cessé d’enseigner. D’une certaine manière, il a alors enseigné plus que jamais, car son champ d’apostolat s’est élargi au monde entier.

Il suffit de consulter la liste impressionnante des enregistrements conservés à Écône pour constater l’ampleur de la prédication de Mgr Lefebvre : sermons pour les fêtes liturgiques, les ordinations et bien d’autres circonstances encore ; conférences spirituelles aux séminaristes ; retraites diverses ; tournées de conférences dans le monde entier, etc.

L’enseignement de Monseigneur était à la fois très doctrinal et très pratique, à l’exemple des épîtres de saint Paul qu’il citait fréquemment. Il se fondait sur la doctrine, mais, en vrai pasteur, il n’omettait jamais de donner des applications pratiques en s’adaptant à son auditoire. Les prêtres et les clercs, les familles catholiques, les grands et les petits…, chacun trouvait en l’écoutant les mots simples et profonds dont son âme avait besoin. Il a plusieurs fois confié que, jeune prêtre, il s’était plongé dans les homélies de saint Jean Chrysostome et que ce Père de l’Église était devenu son modèle en matière de prédication, à cause de sa clarté et de son grand sens doctrinal et pratique. Force est de constater que l’élève a bien profité du maître.

Qu’enseignait-il ? Notre-Seigneur Jésus-Christ [7]. C’est le thème auquel il revenait toujours. Qui ne se souvient de ses commentaires de la liturgie du cierge pascal : « Christus, heri et hodie ; principium et finis ; alpha et omega ; […] Ipsi gloria et imperium… » ; ou de ses explications synthétiques sur les études philosophiques et théologiques du séminaire, toutes ramenées à cette unique vérité : Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Christ-Roi, parce que c’est la vérité qui est directement visée par l’erreur conciliaire de la liberté religieuse, l’enflammait ; en l’entendant scander les strophes de l’hymne de la fête, on ne pouvait s’empêcher d’être profondément remué : « Te sæculorum Principem ; Te, Christe, Regem gentium… Scelesta turba clamitat : Regnare Christum nolumus !… »

Bien sûr, Monseigneur parlait aussi très souvent du saint sacrifice de la messe, montrant comment le sacrement de l’Eucharistie lui-même dépend du sacrifice. Le saint sacrifice, disait-il, a été trop oublié dans la spiritualité des derniers siècles et c’est une des causes de la crise actuelle. Il voulait que le sacrifice de la messe soit comme le condensé de toute la spiritualité de sa Fraternité. Fondateur d’une œuvre sacerdotale, il a encore beaucoup prêché sur le prêtre et sa participation à la grâce d’union de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans oublier les vertus sacerdotales (la prudence, le zèle, l’humilité, la charité, etc.). Enfin, il faut signaler son amour de la Vierge Marie. Il terminait systématiquement ses sermons par un petit mot sur Notre-Dame, « notre bonne mère du ciel » ; jamais elle n’était oubliée.

En tout cela, Mgr Lefebvre, fidèle à la solide formation théologique qu’il avait reçue au séminaire français de Rome du temps du père Le Floch et du cardinal Billot, était très thomiste. Le Docteur angélique revenait sans cesse sur ses lèvres et sous sa plume. Il le relisait régulièrement. Bien des fois, pour les conférences spirituelles, il se contentait d’apporter l’un des volumes de la Somme publié par la Revue des jeunes, et il commentait directement le texte de saint Thomas. […]



A côté de cette prédication de la vérité, Monseigneur s’est attaché à dénoncer sans relâche les erreurs. La haine de l’erreur, en effet, est la pierre de touche de l’amour de la vérité. Or Mgr Lefebvre avait un grand amour de la vérité. A cet égard, il fut comme un autre cardinal Pie, qui proclamait, au jour de son intronisation comme évêque de Poitiers : « Je suis évêque, je parlerai ! » Monseigneur Lefebvre aussi a parlé haut et fort quand il le fallait.

D’ailleurs, ce deuxième aspect de la confession de la foi n’était, chez lui, jamais séparé du précédent. Pour preuve, nous nous contenterons de signaler ce petit fait révélateur : c’est dans l’introduction de son livre Itinéraire spirituel [8], qui est une courte et belle synthèse spirituelle de la Somme théologique de saint Thomas, que Mgr Lefebvre parle de « la troisième guerre mondiale », plus terrible que les deux premières : ainsi désignait-il la guerre allumée par le Concile et le néomodernisme conciliaire. On voit bien qu’il ne séparait pas les deux choses.

Où a-t-il acquis une telle clairvoyance pour avoir su discerner les erreurs modernes avec cette pénétration d’esprit ? Pour répondre à cette question, il faudrait entrer dans le secret de sa vie intérieure, de son oraison à laquelle il était très fidèle. Sans nul doute, Dieu lui a donné des lumières spéciales pour conduire les âmes à travers la crise qui secoue l’Église et il a été très docile aux inspirations du Saint-Esprit quoiqu’il dût lui en coûter. Mais aussi, il était bien formé.

En effet, par la formation qu’il avait reçue auprès de grands esprits catholiques antilibéraux comme le père Le Floch, le cardinal Billot, le père Philippe (C.SS.R.) et d’autres encore, Mgr Lefebvre était prévenu et renseigné sur les menées de la révolution et sur le libéralisme catholique qui sévit depuis deux siècles. Comme nous l’avons déjà dit, il avait acquis une exacte connaissance de la lettre et de l’esprit des documents pontificaux qui ont condamné les principales erreurs modernes. A Écône, c’est lui qui inaugura, avec beaucoup de sens pédagogique, le cours des Actes du magistère sur les erreurs modernes (franc-maçonnerie, libéralisme, modernisme, communisme…). Les notes de ce cours ont d’ailleurs été rassemblées en un livre capital, intitulé : C’est moi l’accusé qui devrais vous juger [9] ! 

Par cette formation, Monseigneur était donc à même de discerner et d’affronter les subtilités du libéralisme et du néomodernisme ambiants. Il connaissait l’ennemi. Du coup, la révolution du Concile, même si elle l’a profondément meurtri, ne l’a pas vraiment surpris :

Pour bien comprendre et mesurer la nocivité de ce Concile, il faut l’étudier à la lumière des documents pontificaux qui mettent les évêques, les clercs et les fidèles en garde contre la conjuration des ennemis de l’Église agissant à travers le libéralisme et le modernisme, et cela depuis bientôt deux siècles.

Il faut aussi connaître les documents des adversaires de l’Église et spécialement des sociétés secrètes préparant ce concile depuis plus d’un siècle [10].

Notamment, Mgr Lefebvre savait reconnaître et désigner les causes cachées du mal, que beaucoup d’esprits ignorent, ce qui explique qu’ils s’arrê­tent en chemin et sont incapables de poursuivre l’erreur jusque dans ses racines.

Ainsi, a-t-il immédiatement accusé le scandale du triple accord que le Vatican, avant et pendant le Concile, passa secrètement avec les francs-maçons juifs du B’naï B’rith, avec Moscou, et avec les protestants du Conseil œcuménique des Églises. Mgr Lefebvre voyait le lien étroit entre le travail de sape que les nouveaux théologiens (Rahner, Congar, de Lubac…) opéraient dans la doctrine, et ces sombres démarches commanditées par le Secrétariat pour l’unité des chrétiens et quelques prélats « damnés » de la Curie romaine. Il n’hésitait pas à parler ouvertement de la franc-maçonnerie et de la Contre-Église pour expliquer la crise actuelle [11].

Sa bonne formation l’aidait également à isoler les principes de l’erreur auxquels plusieurs ne savent pas remonter, s’égarant ainsi dans la dénonciation d’aspects secondaires de la crise. A cet égard, le rapprochement qu’il établissait entre la trilogie de 1789 (Liberté, Égalité, Fraternité) et les trois grandes inspirations de Vatican II (liberté religieuse, collégialité, œcuménisme), est particulièrement éclairante.

En effet, disait-il, l’erreur fondamentale qui commande le Concile et les réformes postconciliaires est l’œcuménisme. Que ce soit la messe, le nouveau Droit canon (et sa nouvelle définition de l’Église, « peuple de Dieu »), la TOB, etc., toutes ces réformes s’expliquent par l’œcuménisme. C’est encore ce mê­me dialogue œcuménique qui inspire la nouvelle théologie, l’« esprit d’Assise » et la rédemption universelle des discours de Jean-Paul II et de ses successeurs.

La collégialité est la ruine du principe d’autorité et l’application à l’Église de l’idée démocratique des sociétés modernes. Moins présente dans l’après Concile que l’œcuménisme, elle a néanmoins été bien implantée grâce aux réformes de la Curie et des conférences épiscopales, et par la multiplication des synodes.

Enfin, pour expliquer le présent refus du règne de Notre-Seigneur et la confusion présente, Mgr Lefebvre en appelait à la liberté religieuse promue par Vatican II et, plus généralement, au libéralisme. Comment l’Église (conciliaire) a-t-elle pu renier Notre-Seigneur et se détruire ainsi ? Comment peut-elle professer de telles incohérences ? D’où lui vient cette fièvre d’évolution et de changement ? Ce sont les conséquences du libéralisme. Dans la « Lettre aux amis et bienfaiteurs » numéro 9 d’octobre 1975, Monseigneur a donné un magistral exposé sur le libéralisme pour expliquer la crise actuelle. Relisons quelques passages de ce texte capital :

Le libéralisme prétend libérer l’homme de toute contrainte non voulue ou acceptée par lui-même.

Première libération : celle qui libère l’intelligence de toute vérité objective imposée. La vérité doit être acceptée différente selon les individus ou les groupes d’individus. Elle est donc nécessairement partagée. La vérité se fait et se recherche sans fin. Personne ne peut prétendre l’avoir exclusivement et dans son intégralité. On devine combien cela est contraire à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à son Église.

Deuxième libération : celle de la foi qui nous impose des dogmes, formulés de façon définitive et auxquels l’intelligence et la volonté doivent se soumettre. Les dogmes, selon le libéral, doivent être soumis au crible de la raison et de la science et cela d’une manière constante, étant donné les progrès scientifiques. Il est donc impossible d’admettre une vérité révélée définie pour toujours. On remarquera l’opposition de ce principe à la Révélation de Notre-Seigneur et à son autorité divine.

Enfin, troisième libération, celle de la loi. La loi, selon le libéral, limite la liberté et lui impose une contrainte d’abord morale et enfin physique. La loi et ses contraintes vont à l’encontre de la dignité humaine et de la conscience. La conscience est la loi suprême. Le libéral confond liberté et licence. Notre-Seigneur Jésus-Christ est la loi vivante, étant le Verbe de Dieu ; on mesurera encore combien est profonde l’opposition du libéral à Notre-Seigneur.

Dès lors, les conséquences suivent logiquement :

Les principes libéraux ont pour conséquence de détruire la philosophie de l’être et de refuser toute définition des êtres pour s’enfermer dans le nominalisme ou l’existentialisme et l’évolutionnisme. Tout est sujet à la mutation, au changement.

Une deuxième conséquence aussi grave, sinon plus, est la négation du surnaturel, donc du péché originel, de la justification par la grâce, du véritable motif de l’incarnation, du sacrifice de la croix, de l’Église, du sacerdoce. Tout est faussé dans l’œuvre accomplie par Notre-Seigneur, et cela se traduit par une vision protestante de la liturgie du sacrifice de la messe et des sacrements qui n’ont plus pour objet l’application de la rédemption aux âmes, […] mais qui ont désormais pour centre et motif l’appartenance à une communauté humaine de caractère religieux. Toute la réforme liturgique se ressent de cette orientation.

Autre conséquence : la négation de toute autorité personnelle, participation à l’autorité de Dieu. La dignité humaine demande que l’homme ne soit soumis qu’à ce qu’il consent. Puisqu’une autorité est indispensable pour la vie de la société, il n’acceptera que l’autorité agréée par une majorité, parce qu’elle représente la délégation de l’autorité des individus les plus nombreux à une personne ou un groupe désigné, cette autorité n’étant toujours que déléguée [12].

On voit combien ce libéralisme, qui a dicté le fameux aggiornamento du Concile, est un principe qui ruine la foi catholique.

Monseigneur montrait aussi comment ce libéralisme permet d’expliquer la défaillance de l’actuelle papauté. Devant le mystère de tant d’erreurs acceptées ou propagées par le souverain pontife, qui semblent contredire l’infaillibilité du pape et les promesses d’indéfectibilité laissées par le Christ à son Église, certains sont tentés de conclure à la vacance du Siège apostolique. Mgr Lefebvre refusait cette solution qu’il estimait trop simpliste et mal fondée dans la réalité. Les papes récents, disait-il, sont des libéraux : or le libéral, par définition, est incohérent ; il refuse de définir ou de condamner ; il cherche l’union des contraires et ne voit pas les contradictions où ses thèses le conduisent. Tel est bien le spectacle que Rome donne aujourd’hui.

Œcuménisme, collégialité, liberté religieuse. On retrouve, appliqué à l’Église, la trilogie révolutionnaire : Fraternité, Égalité, Liberté. En fin de compte, au-delà des aspects contingents, c’est le même but, celui que poursuit la Contre-Église : faire du catholicisme le fédérateur d’une nouvelle religion universelle fondée sur les Droits de l’homme.



Il nous reste à évoquer les grandes étapes qui ont marqué la croisade entreprise par Mgr Lefebvre contre les erreurs actuelles.

Ce sont les circonstances qui ont en quelque sorte fixé elles-mêmes ces étapes. Monseigneur ne devançait pas la Providence mais se laissait conduire par elle. C’est elle qui lui a signifié les moments où il devait parler et ce qu’il lui fallait dire.

Il faut relire ces textes si importants pour comprendre la crise ; aussi, dans les paragraphes qui suivent, lui laissons-nous le plus possible la parole.



1.Cette confession extérieure de la foi contre l’erreur moderne commence véritablement avec le Concile [13].

Avec un groupe de deux cent cinquante prélats fidèles réunis dans le Cœtus internationalis Patrum, parmi lesquels se trouvait Mgr de Castro Mayer, Mgr Lefebvre s’attacha à éclairer les Pères du Concile sur la nocivité des opinions propagées par les évêques et les théologiens de l’Alliance européenne progressiste.

Dans l’ouvrage J’accuse le Concile, Monseigneur a rassemblé ses interventions dans l’aula conciliaire : il est intéressant de noter que presque toutes dénoncent déjà l’œcuménisme et la liberté religieuse.

Monseigneur, dans ce livre, montre bien que ce ne sont pas les interprétations ou les abus du Concile qui sont en cause, mais le Concile lui-même, qui fut une entreprise de subversion. Et c’est pourquoi les novateurs lui confèrent une telle autorité :

Il est aisé de penser que quiconque s’opposera au Concile, leur nouvel évangile, sera considéré comme hors de la communion de l’Église. On peut leur demander de quelle Église ? Ils répondent de l’Église conciliaire.

Il est donc indispensable de démythifier ce Concile qu’ils ont voulu pastoral en raison de leur horreur instinctive pour le dogme, et pour faciliter l’introduction officielle dans un texte d’Église des idées libérales. Mais, l’opération terminée, ils dogmatisent le Concile, le comparent à celui de Nicée [14], le prétendent semblable aux autres sinon supérieur !

[…] Mais si nous laissons à Dieu et aux futurs vrais successeurs de Pierre de juger de ces choses, il n’en est que plus certain que le Concile a été détourné de sa fin par un groupe de conjurés et qu’il nous est impossible d’entrer dans cette conjuration, quand bien même il y aurait beaucoup de textes satisfaisants dans ce Concile. Car les bons textes ont servi pour faire accepter les textes équivoques, minés, piégés. […]

Ajoutons que les appréciations des clercs et des catholiques libéraux, des protestants, des francs-maçons sur le Concile ne font que confirmer nos appréhensions. Le cardinal Suenens affirmant que ce Concile a été 89 dans l’Église n’aurait-il pas raison ? Alors notre devoir est clair : prêcher le règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ contre celui de la déesse raison [15].

L’histoire du Concile et de la lutte doctrinale qu’y mena la minorité traditionnelle reste à faire. Il faut souhaiter que des historiens et des théologiens se mettent à ce travail très important pour comprendre la crise actuelle et répondre aux nombreux ouvrages tendancieux que publie le camp progressiste [16]. En effet, le combat entrepris par Mgr Lefebvre tourne tout entier autour de Vatican II, même si les fondements doctrinaux sont à chercher bien en amont.

Les équivoques et ambiguïtés de ce concile pastoral contenaient le poison qui s’est répandu dans toute l’Église par l’intermédiaire des réformes et applications conciliaires. De ce Concile est née une nouvelle Église Réformée que S. Exc. Mgr Benelli appelle lui-même l’Église conciliaire [17].



 

2. Au lendemain du Concile, Mgr Lefebvre a continué de confesser la foi en dénonçant la réforme de la messe, qui fut la première d’une longue suite de révolutions et l’expression de la nouvelle religion conciliaire.

Monseigneur s’attaqua à la « messe normative » du père Bugnini dès son apparition (1967). Démissionnaire de sa charge de supérieur général des Pères du Saint-Esprit en septembre 1968, il tenta de faire échouer la mise en œuvre du Novus Ordo Missæ [18] : c’est sous sa présidence que douze théologiens élaborèrent en juin 1969 le fameux Bref examen critique que les cardinaux Ottaviani et Bacci acceptèrent de préfacer et de présenter à Paul VI.

Alors, Mgr Lefebvre comprit que pour sauver la messe et la foi catholique, il fallait former de bons prêtres. Providentiellement libre de toute charge, il fonda la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et le séminaire d’Écône en 1970-1971, que les évêques de France qualifièrent de « séminaire sauvage ».



3. L’année 1974 est celle de la fameuse « Déclaration », datée du 21 novembre (Présentation de la très sainte Vierge), « qui m’a valu, commentait plus tard Monseigneur, les coups de crosse du Saint-Siège [19] ».

Devant l’aggravation de la situation et les attaques dont Écône était l’objet, suite à la visite hypocrite de deux envoyés de Rome (11-13 novembre 1974), Mgr Lefebvre écrivit cette page qui est comme la charte fondamentale de tout son combat :

Nous adhérons de tout cœur, de toute notre âme à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité.

Nous refusons par contre et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le Concile dans toutes les réformes qui en sont issues.

Toutes ces réformes, en effet, ont contribué et contribuent encore à la démolition de l’Église, à la ruine du sacerdoce, à l’anéantissement du sacrifice et des sacrements, à la disparition de la vie religieuse, à un enseignement naturaliste et teilhardien dans les universités, les séminaires, la catéchèse, enseignement issu du libéralisme et du protestantisme condamnés maintes fois par le magistère solennel de l’Église [20]. […]



4. L’été 1976 est resté dans les mémoires sous le nom « d’été chaud ».

En février 1975, Mgr Lefebvre avait été convoqué à comparaître devant une commission de trois cardinaux pour un « simulacre de procès [21] ». L’approbation canonique était retirée à sa Fraternité. Le 24 mai 1976, Paul VI attaqua violemment Mgr Lefebvre dans son discours au consistoire. Le 25 juin 1976, Mgr Benelli écrivit pour confirmer l’interdiction faite au prélat d’Écône de procéder aux ordinations sacerdotales du 29 juin.

C’est dans cette lettre que Mgr Benelli déclarait, au sujet des ordinands, que « s’ils sont de bonne volonté et sérieusement préparés à un ministère presbytéral dans la fidélité véritable à l’Église conciliaire, on se chargera de trouver ensuite la meilleure solution pour eux… ». Quelque temps après (le 29 juillet), une fois notifiée sa suspense a divinis, Monseigneur commentait ainsi cette expression « Église conciliaire » :

… Il m’est interdit de célébrer la messe nouvelle, de conférer les sacrements nouveaux, de prêcher la nouvelle doctrine. Ainsi, parce que je refuse précisément depuis leur institution ces nouveautés, on m’interdit désormais officiellement de les utiliser. […] On peut par là deviner le peu de dommage que me cause cette suspense.

[…] Quoi de plus clair ! Désormais c’est à l’Église conciliaire qu’il faut obéir et être fidèle, et non plus à l’Église catholique. C’est précisément tout notre problème. Nous sommes suspens a divinis par l’Église conciliaire et pour l’Église conciliaire, dont nous ne voulons pas faire partie.

Cette Église conciliaire est une Église schismatique, parce qu’elle rompt avec l’Église catholique de toujours. Elle a ses nouveaux dogmes, son nouveau sacerdoce, ses nouvelles institutions, son nouveau culte, déjà condamnés par l’Église en maints documents officiels et définitifs.

C’est pourquoi les fondateurs de l’Église conciliaire insistent tant sur l’obéissance à l’Église d’aujourd’hui, faisant abstraction de l’Église d’hier, comme si celle-ci n’existait plus.

[…] L’Église qui affirme de pareilles erreurs est à la fois schismatique et hérétique. Cette Église conciliaire n’est donc pas catholique. Dans la mesure où le pape, les évêques, prêtres ou fidèles adhèrent à cette nouvelle Église, ils se séparent de l’Église catholique. L’Église d’aujourd’hui n’est la véritable Église que dans la mesure où elle continue et fait corps avec l’Église d’hier et de toujours. La norme de la foi catholique c’est la Tradition [22].

Le 29 juin 1976, il y eut foule aux ordinations d’Écône. Monseigneur en profita pour s’expliquer et dénoncer « cette nouvelle religion », avec sa nouvelle messe, son nouveau sacerdoce et son refus de la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ [23] :

Demain peut-être, dans les journaux, paraîtra notre condamnation ; c’est très possible, à cause de cette ordination d’aujourd’hui ; je serai frappé d’une suspense probablement, ces jeunes prêtres seront frappés d’une irrégularité qui, en principe, devrait les empêcher de dire la sainte messe…

Eh bien ! je fais appel à saint Pie V.

Saint Pie V qui dans sa bulle a dit que, à perpétuité, aucun prêtre ne pourra encourir une censure, quel qu’il soit, s’il dit cette messe.

Le sermon de Lille, le 29 août, donna une nouvelle occasion à Monseigneur d’expliquer la crise dans l’Église et le sens de son combat. Ce sermon fut très médiatisé, et comme Mgr Lefebvre cita quelques exemples historiques d’initiatives politiques pour reconnaître le règne social du Christ-Roi, on lui reprocha de faire de la politique et de se ranger du côté de l’extrême droite. La presse devint haineuse. Un article des Izvestia communistes (URSS) le déclara « Chapelain d’extrême droite » :

Marcel Lefebvre fut évêque au Sénégal, puis dans la ville française de Tulle. Il a toujours été d’accord avec les opinions d’extrême droite. Pendant la guerre de libération de l’Algérie, il avait des liens avec les bandes de l’OAS, une organisation d’extrême droite.

Il s’est fait spécialement un grand bruit autour de Lefebvre après le défi qu’il a lancé au Vatican sur des questions capitales de doctrine et de politique ecclésiastique. Le prélat français a déclaré que si les décisions du dernier Concile œcuménique de l’Église catholique n’était pas le fruit d’une « conspiration communiste », elles étaient en tout cas le résultat des manigances de Satan. Au fond, c’est pour cela qu’il a été condamné. L’évêque exigeait que l’Église revienne à l’intolérance des siècles passés, rompe le dialogue avec toutes les puissances et les régimes du monde, et se consacre à la lutte contre « les idées diaboliques de la société contemporaine ».

Malgré l’interdiction du Vatican, Lefebvre a continué à exercer son ministère. L’ex-évêque ne se limite pas, dans ses sermons, aux thèmes traditionnels. Il publie son propre programme politique. L’idéal de l’État, est, selon Lefebvre, l’Espagne de Franco. « Que de bien a fait Franco ! » s’écrie le partisan de l’OAS en soutane, « dans de tels cas, le pouvoir vient de Dieu ». « De Dieu » aussi était, selon Lefebvre, le régime de Salazar. Dans aucun de ses sermons, l’évêque Lefebvre n’oublie le préjugé qui consiste à dénoncer « le danger des armées soviétiques qui menacent l’Europe ».

Selon la presse italienne, les néofascistes d’Europe de l’Ouest ont trouvé, en définitive, leur pasteur en soutane. Ce n’était pas par hasard si des centaines de pèlerins avec le badge du parti d’Almirante à la boutonnière, ont assisté à la messe provocatrice de Lefebvre à Lille [24].



 

5. Le 23 septembre 1979, Mgr Lefebvre fêta son jubilé sacerdotal à la porte de Versailles, à Paris. Il en profita pour appeler les catholiques fidèles à s’unir dans la confession de la foi véritable :

Je pense pouvoir dire ce que nous devons faire : une croisade, appuyée sur le saint sacrifice de la messe, sur le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, appuyée sur ce roc invincible et sur cette source inépuisable de grâces qu’est le saint sacrifice de la messe.

Alors, Monseigneur passa en revue toutes les catégories de catholiques : les jeunes, les familles, les chefs de famille, les prêtres, pour les encourager à lutter et à se défendre. Il termina par ces mots :

Je terminerai, mes bien chers frères, par ce que j’appellerai, un peu, mon testament. Testament, c’est un bien grand mot, parce que je voudrais que ce soit l’écho du testament de Notre-Seigneur : Novi et Æterni Testamenti. […]

Aussi je vous dis :

Pour la gloire de la Très Sainte Trinité, pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour la dévotion à la très sainte Vierge Marie, pour l’amour de l’Église, pour l’amour du pape, pour l’amour des évêques, des prêtres, de tous les fidèles, pour le salut du monde, pour le salut des âmes, gardez ce testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! gardez le Sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! gardez la Messe de toujours !

Et vous verrez la civilisation chrétienne refleurir, civilisation qui n’est pas pour ce monde, mais civilisation qui mène à la cité catholique, et cette cité catholique c’est la cité catholique du Ciel qu’elle prépare [25].



6. L’année 1983 doit être signalée également comme une date importante.

C’est en cette année, en effet, que parut le nouveau code de Droit canonique. Dans la constitution Sacræ disciplinæ leges (25 janvier 1983) par laquelle il le promulguait, le pape Jean-Paul II disait que ce « code, non seulement par son contenu mais déjà dès sa naissance, a mis en acte l’esprit du Concile dont les documents présentent l’Église, “sacrement universel de salut” (Lumen gentium, n. 1, 9, 48), comme le peuple de Dieu et où sa constitution hiérarchique apparaît fondée sur le collège des évêques uni à son chef ». Mgr Lefebvre dénonça cette nouvelle « ecclésiologie » dans plusieurs conférences remarquables qu’il fit aux séminaristes.

Cette même année, Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer adressèrent une « Lettre ouverte au pape », datée du 21 novembre (jour anniversaire de la Déclaration de 1974), à laquelle ils joignirent un « Bref résumé des principales erreurs de l’ecclésiologie conciliaire [26] ».

Monseigneur le commentait ainsi :

Ce document est très important. Cette prise de position est une date dans l’histoire de l’Église postconciliaire. J’ai surtout insisté, pendant la conférence de presse, sur le fait que ce sont les fidèles qui nous poussent à prendre position parce qu’ils sont excédés par cette situation trouble, confuse, par cette démolition de l’Église toujours de plus en plus grave, toujours de plus en plus étendue, dans tous les pays du monde. […] Alors, devant cette résistance du Saint-Siège, eh bien, il nous a paru qu’il fallait faire une déclaration publique [27].

En effet, depuis quinze ans déjà, Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer protestaient vainement auprès de Rome. De plus – parfaite illustration de la nouvelle ecclésiologie –, quelques jours auparavant, le pape Jean-Paul II était allé dans un temple luthérien, à Rome.

 […] Si vous lisez le discours du Saint-Père, on est vraiment stupéfait. Il parle comme si l’unité de l’Église n’existait pas, comme si elle n’avait pas existé depuis très longtemps et surtout depuis que les protestants existent. […] Ce n’est pas l’Église qui est divisée ; il y a des gens qui se sont séparés de l’Église, oui. […] Mais l’Église est toujours une dans sa foi, elle est une dans son baptême, elle est une dans son Credo. Elle sera toujours une. Elle ne peut pas ne pas être une, c’est une qualité essentielle de l’Église. […] C’est incroyable que le pape lui-même donne l’impression que l’unité de l’Église n’existe pas [28] ! »

L’histoire jugera, expliqua Monseigneur aux journalistes : il se sera trouvé au moins deux évêques pour élever la voix. « Nous taire, dans cette occurrence nous semblerait devenir complices de ces mauvaises œuvres [29]. »



7. Puis vint l’année d’« Assise », qui fut également celle du discours du pape à la synagogue de Rome (1986).

Le Sel de la terre numéro 30 a publié plusieurs textes de Mgr Lefebvre datant de cette année, notamment ses sermons de Pâques et du 29 juin et sa lettre du 27 août à plusieurs cardinaux. En décembre, un mois après le scandale d’Assise, Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer signaient à nouveau une déclaration commune citant les paroles de Notre-Seigneur à ceux qui venaient l’arrêter : Haec est hora vestra et potestas tenebrarum [30] et dénonçant l’état de rupture où se plaçait le pape vis-à-vis de l’Église :

… Les autorités romaines tournent le dos à leurs prédécesseurs et rompent avec l’Église catholique, et elles se mettent au service des destructeurs de la chrétienté et du règne universel de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Les actes actuels de Jean-Paul II et des épiscopats nationaux illustrent d’année en année ce changement radical de conception de la foi, de l’Église, du sacerdoce, du monde, du salut par la grâce.

Le comble de cette rupture avec le magistère antérieur de l’Église s’est accompli à Assise, après la visite à la synagogue. Le péché public contre l’unicité de Dieu, contre le Verbe incarné et son Église fait frémir d’horreur : Jean-Paul II encourageant les fausses religions à prier leurs faux dieux ; scandale sans mesure et sans précédent.

[…] La rupture ne vient donc pas de nous, mais de Paul VI et Jean-Paul II, qui rompent avec leurs prédécesseurs.

Ce reniement de tout le passé de l’Église par ces deux papes et les évêques qui les imitent est une impiété inconcevable et une humiliation insoutenable pour ceux qui demeurent catholiques dans la fidélité à vingt siècles de profession de la même foi.

Nous considérons donc comme nul tout ce qui a été inspiré par cet esprit de reniement : toutes les réformes post-conciliaires, et tous les actes de Rome qui sont accomplis dans cette impiété [31].



8. L’année suivante, 1987, dans le sermon des ordinations, Mgr Lefebvre expliqua que deux faits particulièrement graves l’avaient désormais convaincu de la nécessité de sacrer un évêque : 1) la réunion interreligieuse d’Assise ; 2) la réponse qu’il avait reçue de Rome à ses Dubia sur la liberté religieuse. Ces Dubia étaient un ensemble de questions posées à la Congrégation de la foi [32]. Dans sa réponse, Rome confirmait sa volonté de détruire la doctrine de la Royauté sociale de Notre-Seigneur, prétextant l’incom­pétence de l’État en matière religieuse.

La réplique de Monseigneur à cette « réponse », ce fut son livre : Ils l’ont découronné [33], paru le jour des ordinations 1987.

Il faut le dire. Je ne puis pas me taire. Je ne puis pas le cacher, cette année a été une année très grave pour l’Église catholique, pour nous catholiques, pour nous prêtres catholiques.

Vous le savez, différents écrits l’ont rapporté, j’ai eu l’occasion de dire que j’attendais des signes de la Providence pour accomplir les actes qui me paraissent nécessaires pour la continuation de l’Église catholique. Je dois avouer maintenant que j’ai la conviction que ces signes sont venus.

Quels sont-ils ? Il y en a deux : Assise et la réponse qui nous a été faite de Rome aux objections que nous avions formulées à propos de la liberté religieuse. […] En elle-même, elle est plus grave encore qu’Assise.

Assise est un fait historique, une action. Mais, la réponse à nos objections sur la liberté religieuse est une affirmation de principes et cela est donc très grave. Une chose est d’accomplir simplement une action grave et scandaleuse, autre chose est d’affirmer des principes faux et erronés, qui par conséquent ont dans la pratique des conclusions désastreuses.

C’est pourquoi la Providence a voulu que par un certain concours de circonstances nous ayons rédigé ce livre qui vient de paraître : Ils l’ont découronné. Ils l’ont découronné ! Qui a donc découronné et qui a été découronné ?

Qui a été découronné ? Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Qui l’a découronné ? Les autorités romaines d’aujourd’hui [34].



9. Nous arrivons au terme de cette longue série de déclarations avec les sacres de l’année 1988, qui sont comme le sommet de la confession de foi de Mgr Lefebvre [35].

On a reproché à Monseigneur cette décision, lui opposant ses propres paroles de 1984, figurant à la fin de son ouvrage Lettre aux catholiques perplexes :

On écrit aussi qu’après moi mon œuvre disparaîtra, parce qu’il n’y aura pas d’évêques pour me remplacer. Je suis certain du contraire, je n’ai aucune inquiétude. Je peux mourir demain, le bon Dieu a toutes les solutions. Il trouvera de par le monde, je le sais, suffisamment d’évêques pour ordonner nos séminaristes [36].

On en a conclu qu’en prenant la décision de rompre le protocole d’accord de mai 1988 et de sacrer des évêques sans mandat pontifical, Mgr Lefebvre avait changé d’avis et manqué de confiance en la divine Providence. C’est faire un total contresens. Dès 1983, Mgr Lefebvre s’était expliqué sur ce point devant ses séminaristes. Conscient de ses responsabilités, il envisageait déjà la possibilité de consacrer un évêque, mais il attendait des signes de la Providence pour savoir si Dieu lui demandait de poser un tel acte ou bien si la Providence y pourvoirait autrement :

J’attends. Je ne dis pas que ce ne puisse pas se faire un jour. Je n’en sais rien. J’attends les indications plus précises de la Providence. Indications qui peuvent être des événements inconnus, je n’en sais rien. Événements politiques, événements ecclésiastiques… Pour le moment, il n’est pas question de consacrer un évêque [37].

On a vu plus haut que Monseigneur vit précisément dans la cérémonie d’Assise et dans la réponse de Rome aux Dubia, une double indication de la Providence.

Le 16 décembre 1983, il déclarait encore aux séminaristes à propos de l’éventualité d’un sacre : 

Il n’est pas question pour moi de faire quelque chose qui soit contraire à la volonté de Dieu, contraire aux lois de l’Église. Mais, vous me direz, les lois de l’Église, il y en a justement qui… [s’opposent à des consécrations sans mandat pontifical]. C’est qu’il faut savoir ne pas tomber dans un légalisme étroit et mesquin. […] Le Droit lui-même a prévu des situations extraordinaires. A quoi se réfère le Droit pour donner à des prêtres la juridiction dans des cas extraordinaires [pour les confessions et les cas de mariage] ? Eh bien, il faut recourir aux lois générales de l’Église, au salut des âmes, à la nécessité de sauver les âmes. Ainsi, quand, dans certaines circonstances, on ne peut pas appliquer les lois particulières, alors c’est la loi générale qui intervient. […] Il s’agit donc de savoir simplement si, oui ou non, nous sommes dans des circonstances extraordinaires. A cela, je pense que vous pouvez répondre aussi bien que moi [38].

Après avoir pris plusieurs exemples montrant les contradictions romaines, Monseigneur concluait :

Ne disons pas que la situation est normale. Nous ne pouvons pas agir, nous ne pouvons pas penser, nous ne pouvons pas juger, nous ne pouvons pas décider comme si la situation était normale. […] La situation à Rome est absolument invraisemblable ! […] Réfléchissons un peu quand même. Ayons les yeux ouverts. Ne nous laissons pas prendre dans un espèce de légalisme qui nous ferait faire des choses que nous ne pouvons pas accepter et qui nous ferait perdre petit à petit la vraie foi catholique [39].

C’est donc à cause de l’état de nécessité créé par cette situation invrai­semblable que, le 30 juin 1988, Mgr Lefebvre décida de sacrer quatre évêques avec Mgr de Castro Mayer :

Il me semble entendre, mes bien chers frères, les voix de tous ces papes depuis Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII, nous dire : « Mais de grâce, de grâce, qu’allez-vous faire de nos enseignements, de notre prédication, de la foi catholique ? Allez-vous l’abandonner ? Allez-vous la laisser disparaître de cette terre ? De grâce, de grâce, continuez à garder ce trésor que nous vous avons donné. N’abandonnez pas les fidèles, n’abandonnez pas l’Église ! Continuez l’Église ! Car enfin, depuis le Concile, ce que nous avons condamné, voici que les autorités romaines l’adoptent et le professent. Comment est-ce possible ? Nous avons condamné : le libéralisme, le communisme, le socialisme, le modernisme, le sillonisme. Toutes les erreurs que nous avons condamnées, voici maintenant qu’elles sont professées, adoptées, soutenues par les autorités de l’Église. Est-ce possible ? Si vous ne faites pas quelque chose pour continuer cette tradition de l’Église que nous vous avons donnée, tout disparaîtra. L’Église disparaîtra. Les âmes seront perdues. » […]

Ce n’est pas à moi à savoir quand la Tradition retrouvera ses droits à Rome, mais je pense que c’est mon devoir de donner les moyens de faire ce que j’appellerai une « opération survie » dans la tradition. Aujourd’hui, cette journée, c’est l’opération survie, et si j’avais poursuivi avec Rome, en continuant les accords que nous avons signés et en poursuivant la mise en pratique de ces accords, je faisais « l’opération suicide ». Je ne le peux pas. Il n’y a pas de choix. Je suis obligé, car nous devons survivre. C’est pourquoi, aujourd’hui, en consacrant ces évêques, je suis persuadé de continuer à faire vivre la Tradition, c’est-à-dire à servir l’Église catholique [40].



Oui, vraiment, Mgr Lefebvre fut un confesseur de la foi. En lisant tous ces textes, comment douter qu’il ne fût envoyé de Dieu comme un nouveau Jérémie pour conforter le petit troupeau fidèle et dénoncer les assassins de la foi ?

Puis Yahvé étendit la main et toucha ma bouche. Et Yahvé me dit :

« Voici que je mets mes paroles dans ta bouche ; vois, je t’établis en ce jour sur les nations et les royaumes, pour arracher et pour abattre, et pour perdre et pour détruire, et pour planter et pour bâtir.

[…] Et toi, ceins tes reins, lève-toi et dis-leur tout ce que je t’ordonnerai. Ne tremble pas devant eux, de peur que je ne te laisse trembler devant eux. Et moi, voici que je t’établis en ce jour comme une ville forte, une colonne de fer et une muraille d’airain [41]. »



Nous concluerons par ces paroles prononcées par M. l’abbé Schmidberger, qui était alors supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, à la fin de l’homélie de la messe d’enterrement de Mgr Lefebvre :

Mgr Lefebvre a formé une petite élite qui est à la disposition du Saint-Siège et des évêques ; mais permettez-moi de préciser : elle est à leur disposition en excluant tout compromis et toute concession vis-à-vis des erreurs du concile Vatican II et des réformes qui en découlent. Tant que l’esprit de destruction soufflera dans les évêchés et les dicastères romains, il n’y aura aucune harmonisation ni accord possibles. Nous voulons travailler à la construction de l’Église et non pas à sa démolition. On lit dans les journaux que Rome aurait attendu jusqu’à la fin le repentir de Monseigneur. De quoi peut se repentir un homme qui a accompli son devoir jusqu’au bout en préservant ou en redonnant à l’Église les moyens qui sont absolument nécessaires à la sainteté ? N’était-ce pas une bonne œuvre de lui donner des pasteurs catholiques, elle qui est occupée par des mercenaires, des voleurs et des larrons ? « Et pour cette bonne œuvre vous lapidez votre frère » (Jn 10, 32).

En cette heure, nous supplions Rome et les évêques : abandonnez l’œcu­ménisme funeste, la laïcisation de la société et la protestantisation du culte divin, retournez à la saine tradition de l’Église ; même si vous scellez le tombeau que vous avez creusé à la vraie sainte messe, au catéchisme du concile de Trente et au titre de Roi universel de Jésus-Christ, par mille décrets et excommunications : la vie ressuscitera du tombeau même fermé. « Jérusalem, convertis-toi au Seigneur ton Dieu ! » Un signe essentiel d’une telle conversion et d’un tel retour pourrait être, une fois fermé le tombeau de Mgr Lefebvre, l’ouverture officielle d’un procès d’information pour constater le degré héroïque de ses vertus [42].



Extraits de lettres de Mgr Lefebvre à Avrillé

 

 

Le 17 mars 1982

 

Au sujet de vos contacts avec l’Ordre dominicain, je pense que vous avez raison d’avoir ses relations, afin qu’on ne puisse pas vous accuser de vouloir faire schisme, comme je le fais d’ailleurs moi-même avec Rome, mais sans beaucoup d’illusions et sans compromission.

Tous ceux qui se sont engagés dans ce mauvais chemin des Réformes conciliaires ne veulent pas admettre qu’ils sont dans l’erreur et se sont fourvoyés ! Nous sommes sur le sol solide de la Tradition, eux sont sur le sol mouvant des nouveautés. […]

Que Dieu vous aide dans votre fondation, afin de réjouir le cœur de saint Dominique et de tous les saints dominicains. […]




En la fête de l’Assomption De Notre Dame 1983

 

Ce fut une grande joie pour moi de donner la grâce du sacerdoce à deux de vos confrères, car j’ai un grand désir de voir croître votre famille dominicaine. Je reste persuadé qu’elle doit avoir un grand rôle à jouer dans le renouveau de l’Église. Je prie de tout cœur pour que vous ayez des vocations de prêtres et de frères.

[…] Au sujet du document du P. de B., je ne puis qu’approuver l’étude des erreurs modernes, bien que je la trouve trop limitée. Mais je pense que c’est une erreur de faire servir cette étude à prouver pratiquement que J. P. II est hérétique et donc qu’il n’est pas pape.

C’est le sort des sédévacantistes de tout ramener à ce but, alors qu’il y aurait lieu de faire une étude approfondie des erreurs actuelles avec des textes à l’appui, comme l’ont fait magnifiquement les prêtres de Campos (texte publié dans Si Si No No depuis).

L’Abbé de Nantes a lui aussi raison de dire au pape ses vérités, mais pas de la manière dont il les dit. Il est passionné et égocentrique, ce qui diminue la valeur de ses travaux, sans compter qu’il change parfois d’idée, ce qui ruine la confiance.

L’attitude de Rome dans ces attaques et devant ses vérités est incroyable d’incohérence, de contradiction. La dernière lettre reçue il y a 15 jours peut se résumer : « Dites que nous avons raison et nous reconnaîtrons que nous avons eu tort, en attendant obéissez ! »

Bon courage et en grande union de prière. Votre tout dévoué in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


Libreville, le 26 février 1986

 

C’est du Gabon que je réponds à votre carte accompagnant un document du chanoine Lallemant sur le Catéchisme du Concile de Trente – A Ecône, je n’ai jamais de temps libre pour mettre à jour le courrier.

En lisant l’étude du chanoine, j’ai rapproché ce document des notes techniques du R.P. Bernard O.P. dans le 1er livre [tome 1 du traité de la foi de saint Thomas dans la Revue des Jeunes] sur la foi (je pense ! ou dans celui de la charité) où il explique pourquoi saint Thomas, pour l’exposé de la morale chrétienne, a préféré s’appuyer sur les vertus théologales et morales plutôt que de suivre le Décalogue ! Il est très intéressant de comparer ces deux textes.

Il me semble que le chanoine appuie sur l’argument de la morale naturelle et morale surnaturelle, morale de l’A.T. et morale chrétienne. Je n’ai pas devant moi le texte du R.P. Bernard, mais il me semble qu’il invoque d’autres motifs très intéressants, mais moins critiques, de la méthode du Décalogue.

Il ne faudrait pas trop assimiler catéchèse et vie spirituelle. Le catéchisme n’est pas un traité de spiritualité. Autre chose est [de] partir de la loi de charité qui s’efforce d’écarter ce qui tue la charité par ces commandements précis ! Autre chose [de] partir des puissances de l’âme sanctifiées par la grâce et s’épanouissant en vertus, toutes sous la dépendance de la charité.

Saint Thomas se serait senti mal à l’aise dans sa Somme basée sur la psy­chologie humaine et la vie surnaturelle, s’il en était resté à l’explication de Décalogue.

Je croirais volontiers cependant qu’il y a une certaine lacune dans ces catéchismes qui tout en gardant la méthode du Décalogue auraient pu ajouter quelques chapitres sur les vertus et la grâce.

C’est un peu ce que font nos livres de Théologie morale, qui tout en suivant le Décalogue ont aussi des considérations sur les vertus. Mais eux auraient pu suivre davantage la méthode de la Somme Théologique.

Ce que le catéchisme a peut-être de trop négatif, dans les défenses de la Loi, est complété par les prédications, livres de spiritualité pour les âmes plus spirituelles. Il est évident que ceux qui se contentent de leurs connaissances catéchétiques pour toute leur vie, ont le minimum nécessaire.

Est-ce que ce minimum a influencé les quatre derniers siècles ? Est-ce que le clergé lui-même en est resté à son catéchisme et au Décalogue dans sa vie intérieure et spirituelle au cours de ces siècles ? Je ne le pense pas absolument. Les séminaires sulpiciens, lazaristes, rédemptoristes, même jésuites, avaient une spiritualité plus riche que les seuls commandements.

L’influence du catéchisme et de son minimum sur les laïcs, les fidèles, c’est encore une étude à faire ?...

Le problème est très important, et a besoin d’être posé pour le bien des âmes et spécialement des âmes appelées par Dieu. […]

Que Dieu bénisse votre chère Communauté ! et croyez à mes sentiments bien cordialement dévoués in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.



Ecône, le 15 mai 1986

 

[…] L’étude de la foi dans les notes de l’édition des jeunes de la Somme montre admirablement comment la foi est le prélude de la vision. Et on ne peut oublier que saint Thomas rattache aussi les Béatitudes aux dons ; la mystique de la résurrection est sans doute très juste, mais elle ne peut donner l’impression du terme qui n’est pas atteint. […]

Que Dieu bénisse votre communauté !

Bien cordialement in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.




Ecône, le 19 juin 1986

 

[…] L’Ordre Dominicain ayant accepté l’esprit révolutionnaire de Vatican II, le Prieur de votre communauté doit en fait assurer les charges du Supérieur général et provincial, ce qui demande une certaine continuité.

Mais cependant, l’élection demeure nécessaire pour la paix de la communauté et éviter toute source de division.

Que saint Dominique veille sur son Ordre renaissant en vous et en votre communauté ! Que la Vierge Marie, que Notre-Dame du Rosaire veille sur la fidélité de votre Communauté à l’esprit et à la règle de saint Dominique.

Cordialement votre in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.



Ecône, le 18 octobre 1986

 

De Rome je réponds à votre lettre du 10 octobre. […]

Nous assistons vraiment à l’abomination la plus scandaleuse de l’histoire avec la réunion d’Assise et la réunion qui s’est tenue le 29 septembre dans les mêmes lieux…

Je suis heureux que le tract [dessins dénonçant le scandale d’Assise], qui n’est qu’une leçon de catéchisme provoque des remous. On y reconnaîtra ceux qui ont encore la foi et ceux qui l’ont perdue où sont en voie de la perdre à la suite du pape, qui pèche publiquement contre le premier commandement de Dieu.

En grande union de prières et croyez-moi votre tout dévoué in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.



Ecône, le 29 décembre 1986

 

[…] Miser sur une entente avec le pape est une illusion. Le pape nous accordera sur le plan disciplinaire et liturgique tout ce que nous voudrons, mais à la condition d’admettre ses idées modernistes sur la liberté religieuse et l’œcuménisme, c’est-à-dire de notre foi catholique. Aucun espoir n’est à envisager de ce côté. Rome est occupée par le modernisme et le libéralisme !

Quand Notre-Seigneur décidera-t-il de faire cesser ce scandale ? Il est le Maître ! Nous patientons et faisons confiance au Seigneur et à sa sainte Mère qui connaissent mieux que nous cette tragique situation. […]




Ecône, le 16 juin 1988

 

[…] Oui ! le combat contre les forces sataniques est ces jours-ci bien violent. Je rends grâces à Dieu de m’être dégagé de l’emprise de Ratzinger, qui est chargé d’éliminer les obstacles à Vatican II.

Nous avons sondé l’esprit de Rome, c’est encore et toujours l’Esprit du Concile et l’Esprit d’Assise. Il n’y a aucun retour à l’estime de la Tradition.

Étant donné que cette situation de Rome n’a pas changé, il nous est impossible de nous remettre dans leurs mains. On me dit qu’il n’y aurait pas d’excommunication, mais cela ne nous fait pas peur.

Tout se prépare bien pour le 30, malgré les appréhensions du cher Dom Gérard. Il ne voit pas les exemples de Dom Augustin et Dom Forgeot de Fongombault. Il aura le même traitement et son monastère se divisera.

Merci des beaux documents que vous me donnez. Gardons précisément ces enseignements de notre foi, sources de la grâce.

Que Dieu bénisse vos communautés. Bien cordialement in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


Ecône, le 28 août 1988

 

Les documents que vous me faites parvenir sont tellement instructifs que je les transmets à Rickenbach.

Comment les Pères de la Province de Lyon ont nommé le père Linfanf comme Provincial ? C’est inconcevable. J’ai dû le faire partir de Dakar à cause des scandales qu’il donnait, son esprit est encore plus dépravé que ses mœurs, ce n’est pas peu dire.

Au Brésil, j’espère que le groupe traditionnel l’emportera sur les autres, j’attends les nouvelles. Mais le père Thomas d’Aquin est bien soutenu par des laïcs et par les prêtres de Campos.

Ce serait un exemple pour le Barroux. Que d’intentions de prière !


Ecône, le 10 janvier 1989

 

Devant m’absenter pour 15 jours, je m’empresse de répondre à votre bonne lettre, accompagnée de nombreux documents intéressants.

Mais je dois vous dire que c’est la lettre de Mgr Perl qui a retenu mon attention. Il ne vous flatte pas en disant que votre communauté est une « sœur » de Chémeré !

Ne le rencontrez pas, je vous en supplie, vous allez faire naître des doutes parmi vos amis. La seule réponse à faire c’est qu’ils entreprennent la Réforme du Concile pour en extirper les erreurs. C’est alors seulement qu’on pourra leur faire confiance.

Quelques soient les privilèges canoniques qu’ils peuvent donner, leur acceptation signifie pour eux communion avec le Saint Siège, avec le pape et avec le Concile, donc une acceptation implicite de tout ce modernisme que nous combattons à la suite de saint Pie X et de tous les papes d’avant le Concile.

Ils veulent neutraliser la Tradition, qu’elle ne soit plus un obstacle à leurs entreprises œcuménistes et à la Révolution dans l’Église.

Les nominations épiscopales d’évêques charismatiques confirment cette volonté d’un faux renouveau. La confusion chez les jeunes charismatiques ne fait qu’augmenter. C’est un gaspillage de vocations !

N’ayez donc point de contact avec celui qui est chargé de détruire la Tradition. Ils ne savent que faire pour nous diviser et sont surpris de tant de résistance. Ils semblent ne pas comprendre qu’il s’agit d’abord d’un problème de foi.

Ce qui semble certain, c’est que le problème de la Tradition les met actuellement dans des contradictions qui vont provoquer des heurts dans toute cette Église conciliaire libérale et moderniste. […]



Ecône le 4 février 1989

 

[…] Je vous remercie aussi du texte de Monsieur de Viguerie que j’avais déjà lu. Il montre évidemment la nécessité de faire de bonnes études pour les prêtres. A ce propos, je suis en train d’étudier la possibilité de faire la théologie en même temps que la philosophie basée sur le texte de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin. Je voudrais que notre philosophie soit plus chrétienne comme le dit le professeur Gilson. Je vous enverrai un petit rapport que j’ai préparé et ferai parvenir à tous mes professeurs afin d’avoir leur opinions. Je pense qu’il faut essayer d’unifier davantage nos études autour de la Somme théologique et faire en sorte d’éviter tout ce qui pourrait encourager au naturalisme ou au rationalisme.

La lettre de la bienfaitrice montre ce qu’est l’esprit des gens de Rome actuellement. Je connais bien Mgr de Milleville. C’est un progressiste qui a été aider au Brésil Mgr Helder Camara. Cela veut dire qu’être ordonné par des évêques comme cela peut poser la question de savoir jusqu’à quel point les ordinations sont vraiment valides. […]

Quant à Dom Gérard, eh bien ! le pauvre Dom Gérard s’enracine toujours davantage dans ses opinions, mais il faudra bien qu’un jour il se rende compte qu’il a des évêques progressistes à sa tête et des abbés généraux progressistes qui vont le diriger. Il sera bien obligé d’en subir les conséquences.


Le 20 février 1989

 

Les documents que vous m’envoyez sont très instructifs, je vous remercie de me les communiquer, car notre information ici est limitée. […]

Les modernistes romains sont des brigands, des révolutionnaires sous des peaux de brebis. Ils n’ont aucun esprit surnaturel.

C’est bien là que nous devons porter notre effort : réapprendre à vivre de la foi comme les apôtres, les martyrs, les Pères de l’Église, et saint Thomas d’Aquin, qui a réussi ce tour de force de se servir de toutes les sciences pour la reine des sciences ; la théologie qui s’ouvre sur le Ciel par la grâce de l’Esprit-Saint. La Somme est le grand catéchisme de saint Thomas d’Aquin et celui de l’Église plus encore que celui de Trente. J’essaie d’expliquer cela aux séminaristes pour qu’ils aient le souci de vivre du meilleur catéchisme qui existe et qu’ils l’enseignent.

En étudiant le problème de la « philosophie chrétienne » je comprends mieux les tendances diverses […] qui ont fini par produire un Occam avec son nominalisme, père du kantisme, du positivisme, du libéralisme.

L’abbé L. m’a communiqué un livre fort intéressant du P. Pinkaers O. P. sur les « sources de la morale chrétienne », livre récent de 1985, qui est très thomiste et dont les chapitres sur la liberté sont éclairants pour condamner la liberté religieuse du Concile.

Il est très important que dans nos séminaires nous gardions une ligne sûre et approuvée constamment par l’Église, celle de saint Thomas, qui doit nous donner des principes de pastorale qui donnent aux fidèles la vraie spiritualité les éloignant du jansénisme et du charismatisme. La morale qui se limite aux commandements est desséchante. La morale de la grâce, des vertus, des dons du Saint-Esprit, qui n’oublie pas les commandements, celle que préconise saint Thomas est bien plus conforme à l’esprit de Notre-Seigneur, de l’Évangile, bien plus encore urgente pour les âmes ferventes.

C’est bien le temps de rendre la foi catholique enthousiasmante, généreuse, missionnaire, comme elle le fut pour les premiers chrétiens.

En attendant le plaisir de vous revoir, veuillez croire à mon bien cordial dévouement in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


Ecône, le 22 avril 1989

 

[…] Les sacres ont été l’occasion de dénombrer les vrais traditionalistes, refusant la Rome conciliaire. L’unité s’est faite sur ce point et la division s’est faite avec les ralliés à la Rome moderniste.  […]


Ecône, le 2 septembre 1989

 

[…] Au sujet du cardinal Billot, il me semble que la référence qui est indiquée du pape Pie IX atténue beaucoup l’impression que l’on a, en lisant le cardinal.

Il s’agit en fait du magistère universel et non d’un pouvoir collégial de juridiction comme l’entendent maintenant, le nouveau droit canon et les modernistes.

Le magistère ordinaire universel des évêques unis au pape, lorsqu’il remplit les conditions, est l’exercice d’un pouvoir collégial qui engage les fidèles.

Réduit à cela, je ne pense pas qu’on puisse arguer du texte du Cal Billot l’existence de deux pouvoirs suprêmes comme le fait le nouveau Droit canon.

Au sujet de l’Église missionnaire, il y a beaucoup à dire pour corriger l’opinion diffusée par le Concile et son œcuménisme contre la mission traditionnelle de l’Église.

C’est un sujet très grave, dont les conséquences sont vraiment la ruine de l’esprit missionnaire et en conséquence la ruine de nombreuses âmes.

C’est un choix très heureux, car par lui seul ce sujet bien compris réfute les erreurs conciliaires les plus tenaces.

Je ne refuse pas de collaborer, au contraire, ce qui me manque, c’est le temps. […]

Que Dieu bénisse votre apostolat. Votre tout dévoué in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


Le 29 novembre 1989

 

[Lettre communiquée par son destinataire.]

Que vous dirais-je pour répondre à votre demande ?

« Dans l’apostolat n’avoir qu’un but celui de notre saint patron, saint Pie X : « instaurare omnia in Christo ».

Et au milieu de cet apostolat, garder au cœur, profondément et inaltérablement un désir de contemplation, d’oraison, d’union par Jésus et par Marie à la Trinité infiniment bienheureuse.

Que Jésus et Marie vous bénissent. Tout votre in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


Écône, le 23 mars 1990

 

Votre étude sur la liberté religieuse est très juste et l’idée de prouver que c’est une grave erreur par l’histoire de l’Église et de ses relations avec les États est une excellente idée.

Sans doute il n’y a pas de livres qui traitent spécialement de ce sujet. Mais il y a toutes les Histoires de l’Église et les traités de Droit public de l’Église, qui montrent clairement la doctrine de l’Église et la mise en pratique de cette doctrine.

Face à cette évidence, il y a deux attitudes parmi les adversaires : ceux qui sont de mauvaise foi et qui se détournent de l’évidence par des formules ambiguës ou des affirmations mensongères comme celle-ci : « l’État est incapable de connaître la vraie religion » ! et ceux qui admettent le changement de doctrine et l’expliquent par l’évolution sociale, comme Maritain et ceux qui pensent que l’évolution aboutit aux Droits de l’homme et à la laïcité de l’État. Le Concile n’a fait qu’entériner cette évolution, due à un approfondissement de la notion de la « dignité humaine » !...

C’est la pensée du pape et de Ratzinger et des modernistes.

Avec ces derniers, aucune argumentation sur le passé de l’Église ne tient. Il faut être de son temps !...

Tout ce qu’on pourra faire pour montrer la malice de cette déclaration et ses affreuses conséquences sera une œuvre salutaire : d’ailleurs l’œcuménisme en est le fruit empoisonné. […]

Bien cordialement in Xto et Maria.

Marcel Lefebvre.


« Le lien officiel à la Rome moderniste n’est rien à côté de la préservation de la foi »

Mgr Lefebvre, N.-D. du Pointet, 30 mai 1988.

 

A l’occasion du 25e anniversaire du rappel à Dieu de Mgr Lefebvre, l’abbé Philippe François a rédigé ce vibrant hommage qui est aussi un appel à la fidélité.

Le Sel de la terre.

 

 

CE 25e anniversaire du rappel à Dieu de notre père bien-aimé nous offre l’occasion de remplir un devoir de piété filiale à son égard et de nous rappeler son exemple pour notre propre persévérance dans la tempête qui ébranle l’Église.

A propos de la haine du monde contre ceux qui croient en Jésus-Christ (S. Jean 15), le fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X écrivait :

Il y aura aussi, par l’affaiblissement de la foi, la fatigue de porter la croix, de n’être pas du monde et d’être persécutés par le monde. Cet isolement se ressent aujourd’hui plus que jamais [43].

A cause de cette usure du temps, nous devons demander sa force au Saint-Esprit pour qu’il nous arme de courage, afin de continuer à « combattre le bon combat de la foi » (1 à Timothée 6, 12), le combat pour le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui ne se limite pas à la défense de la messe catholique.

Avoir l’âme longue

Nous refusons et refuserons toujours, Dieu aidant, les fruits empoisonnés du Concile Vatican II : la liberté religieuse, l’oecuménisme, la collégialité et la réforme liturgique.

Contre eux, nous professons ouvertement la foi catholique. Ainsi, nous nous préparons à rallumer la flamme, lorsque Dieu aura décidé de redonner à l’Église des chefs vraiment Catholiques.

En attendant que la vraie lumière de la Tradition dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel de la Rome éternelle [44].

Pour l’instant, la Sainte Église Romaine est toujours occupée par l’Église conciliaire. Cette crise qui a suivi le Concile dure depuis plus de cinquante ans, et cela peut durer longtemps encore.

Armons-nous donc de patience, et plus précisément de longanimité, cette vertu annexe de la force, qui sait attendre. Pour tenir bon dans la guerre et remporter la victoire sur un ennemi qui cherche à nous user, il faut avoir « l’âme longue ».

C’est une vertu dont Mgr Lefebvre nous a donné l’exemple.

Ce qui est secondaire

Par ailleurs, pour éviter le piège d’un accord sans le retour préalable de la hiérarchie actuelle « à la vraie lumière de la Tradition », il y a un principe à tenir absolument : la profession publique de la foi est plus importante que le fait de retrouver une situation juridique normale.

Mgr Lefebvre insistait beaucoup sur ce point auprès des membres de la Fraternité :

Ce qui nous intéresse d’abord, c’est de maintenir la foi catholique. C’est cela notre combat. Alors la question canonique, purement extérieure, publique dans l’Église, est secondaire. Ce qui est important, c’est de rester dans l’Église... dans l’Église, c’est-à-dire dans la foi catholique de toujours et dans le vrai sacerdoce, et dans la véritable messe, et dans les véritables sacrements, dans le catéchisme de toujours, avec la Bible de toujours. C’est cela qui nous intéresse. C’est cela qui est l’Église. D’être reconnus publiquement, cela est secondaire. Alors il ne faut pas rechercher le secondaire en perdant ce qui est primaire, ce qui est le premier objet de notre combat [45].

Une cage dorée

Depuis l’année sainte de l’an 2000, date de la reprise des contacts avec la Fraternité, la Rome moderniste sait jouer les mélodies les plus séduisantes pour nous enchanter et nous faire entrer dans la cage dorée de l’Église conciliaire : proposition de prélature personnelle, reconnaissance de la Fraternité en Argentine, pouvoirs pour confesser pendant l’année sainte, possibilité d’une reconnaissance unilatérale par le pape sans accord doctrinal ni canonique préalable, etc.

Les discussions théologiques de 2009-2011 avaient confirmé qu’un fossé doctrinal infranchissable nous sépare de la Rome actuelle.

Depuis lors, en se plaçant sur le terrain d’accords pratiques ponctuels, il s’agit pour le Vatican de passer par-dessus cette opposition fondamentale entre la nouvelle religion et la foi de toujours que nous défendons, pour nous amener à la « pleine communion », sachant que notre intégration sera notre dissolution dans l’Église conciliaire. Rome a 2000 ans de diplomatie derrière elle...


Cependant, Mgr Lefebvre conserve dans l’éternité sa grâce de fondateur.

Qu’il continue donc à veiller sur notre chère Fraternité et sur toute la famille de la Tradition, en les préservant du naufrage du ralliement !

A cette fin, qu’il nous garde fidèles au Christ-Roi et au Cœur Immaculé de Marie, fidèles à la Rome éternelle et à saint Pie X! Et cela ne peut se faire sans la sanctification de chacun d’entre nous.


Lu dans la presse

Ceux qui minimisent l’action de Mgr Lefebvre

L’abbé Pierre Barrère, dans son bulletin Le Pélican (nº 90, janvier-février 2016, p. 2 et 3), s’insurge à bon droit et avec humour contre les thèses spécieuses des faux disciples de Mgr Lefebvre, qui minimisent son combat.

Le Sel de la terre.

 

 

Il y a actuellement tout un tout un mouvement qui s’évertue à minimiser l’action de Mgr Lefebvre. Des auteurs remarquables par leurs talents et leurs analyses font comme si le fondateur de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X n’a eu finalement qu’un rôle très accessoire dans la lutte contre le modernisme qui sévit dans l’Église depuis et par le funeste concile. On finit par avoir cette impression que l’évêque « rebelle » n’a pas eu que de bonnes inspirations et même on susurre qu’il a conduit ses disciples dans une voie de garage. Bref n’est-il pas temps de prendre ses distances avec le patron défunt ? Dis-moi qui tu méprises et je te dirai vers quoi tu penches. Certains n’ont pas attendu 25 ans pour prendre cette décision. On veut bien louer sa Fraternité quand elle se montre ouverte aux autres « traditionnalistes », mais le fondateur c’est difficile, il en a trop fait, il n’est pas fréquentable : trop obtus ! N’est-il pas manifeste qu’il n’a pas su apprécier les intuitions positives des ralliés qui savent eux s’y prendre avec les prélats très influents et naviguer dans les hautes sphères de l’Église? N’ont-ils pas réussi à avoir des églises, un espace officiel, une reconnaissance ? Roberto de Mattei, Mgr Schneider, le cardinaux Burke et Sarah, très appréciables par certains côtés, donnent vaguement, parfois, l’impression d’être dans cette mouvance. Ils ne sont pas les seuls à paraître régulièrement sur le site laportelatine. Peut-être serait-il plus prudent de mettre ces penseurs à laportetoutcourt car leur influence risque autrement de nous submerger après nous avoir fascinés ? Difficile à dire ou plutôt difficile à décider. Mais si vous ouvrez le très mauvais livre de Jean Sevilla – La France catholique – qui est actuellement ce qu’on fait de mieux dans le « canoniquement correct » vous vous apercevrez très vite que tout est dégoulinant de photos-cathos répugnantes et de textes nauséabonds. Ce n’est pas notre religion ! Cet auteur est pourtant plutôt recommandable pour d’autres livres comme « historiquement correct » et « moralement correct ». Dire que son livre est dédié à feu l’abbé Coiffet, un ancien de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et un rallié à Rome qui voyait dans les sacres de 1988 un schisme ! Ceux qui connaissent ce prêtre se disent : il ne méritait pas une dédicace si outrageante, c’est affreux ! Mais comme c’est un ami très cher qui lui fait ce « cadeau» on est en droit de se poser de sérieuses questions sur son évolution et là, ça fait peur.

La dette des ralliés envers Mgr Lefebvre

Dans Monde & Vie 921, du 16 mars 2016, p. 19, on lit ce constat de Christophe Mahieu :

On peut reprocher beaucoup de choses à l’évêque rebelle (et à ses successeurs), mais ne pas voir dans ce personnage le pôle autour duquel le monde traditionaliste s’est renforcé puis développé, avec ou contre lui-même, relève de la faute intellectuelle: la Fraternité Saint-Pierre, l’Institut du Christ Roi, l’Institut du Bon Pasteur, les moines du Barroux et bien d’autres communautés religieuses ont une dette envers le fondateur d’Écône. Ils ne seraient pas là sans lui, sans son action et, disons-le, sans sa lutte contre Rome.

Commentaire : Voilà pourquoi la Rome conciliaire veut absolument obtenir la « régularisation » de la Fraternité Saint-Pie X. Si cette dernière cesse d’être « en lutte contre Rome », il deviendra facile d’éliminer tous les groupes « ralliés » et de les aligner complètement.

Défis à relever et équilibres délicats ?

Un article signé de l’abbé Pierre-Marie Berthe a paru dans La Lettre de Saint-Florent 219, sous le titre : « L’œuvre de Mgr Lefebvre aujourd’hui ». Le point de vue porté sur le combat de Mgr Lefebvre et son avenir est nettement différent de celui présenté dans les textes précédents. Nous signalons en italiques les passages les plus importants, que nous accompagnons de quelques commentaires (encadrés).

Le Sel de la terre.

 

 

Il y a vingt-cinq ans, le lundi saint 25 mars 1991, Mgr Marcel Lefebvre rendait son âme à Dieu. […] Le plus grand mérite du prélat est d’avoir fondé une œuvre sacerdotale toujours vivante vingt-cinq ans après sa mort. Les fruits sont prometteurs. Aujourd’hui, de nouveaux défis sont à relever, en préservant certains équilibres délicats.

• Des fruits prometteurs

En 1991, la Fraternité sacerdotale fondée par Mgr Lefebvre comptait 249 prêtres. Aujourd’hui, elle rassemble 590 prêtres qui exercent leur ministère dans une soixantaine de pays. Au fil des années, les œuvres de la Fraternité se sont développées : séminaires et collèges, prieurés et chapelles, maisons d’exercices spirituels et aumôneries.

Peu à peu, ce développement régulier a conduit les papes à changer de regard sur l’œuvre fondée par Mgr Lefebvre. Pragmatique, Rome a renoué le dialogue avec la Fraternité Saint-Pie X. En 2009, Benoît XVI a levé les excommunications des évêques ordonnés par Mgr Lefebvre sans mandat pontifical. Après avoir facilité la reconnaissance administrative de la Fraternité comme œuvre catholique en Argentine, François a accordé aux prêtres de ladite Fraternité la juridiction pour confesser durant l’année sainte de la miséricorde.

Commentaire : Le regard porté par les autorités conciliaires sur l’œuvre de Mgr Lefebvre a-t-il vraiment changé ? Rome a-t-elle renoncé aux erreurs conciliaires ? N’est-ce pas plutôt le regard porté sur Rome par certaines autorités de la tradition, séduites par quelques habiles concessions tactiques, qui a changé…

La position ferme de Mgr Lefebvre face à la réforme liturgique a porté du fruit. Ainsi, en 2007, le pape Benoît XVI a reconnu que le missel traditionnel n’avait jamais été abrogé. En outre, même si les résultats sont plus minces, les réserves émises par la Fraternité sur certains textes du magistère récent ont poussé Rome à mieux ancrer son discours dans la tradition. Ces résultats positifs permettent de considérer l’avenir avec confiance.

Des « réserves » ?… Mgr Lefebvre n’a pas seulement émis des « réserves », mais il a bien montré que le « magistère » conciliaire contredit l’enseignement de l’Église catholique sur plusieurs questions fondamentales (œcuménisme, liberté religieuse, Christ-Roi, etc.).

Quant à l’enseignement récent de Rome et du pape François, loin d’être « mieux ancré dans la tradition », il s’en éloigne de plus en plus. L’abbé a-t-il lu ses encycliques ? Lit-il l’Osservatore romano ou la Documentation catholique ? Où sont les résultats objectivement positifs ?

• Des défis à relever

Le contexte dans lequel évolue la Fraternité Saint-Pie X implique de nouveaux défis à relever.

D’abord, la Fraternité a besoin de renforcer sa cohésion pour offrir un témoignage plus convaincant en faveur du sacerdoce et de la tradition. Dans cet esprit, la critique mérite d’être mieux encadrée. En effet, la tentation est grande pour chacun de dépasser la mesure et de s’illusionner. Les questions touchant la foi et les mœurs ne sauraient être confondues avec des expressions particulières de catholicité, ni avec des positionnements prudentiels amenés à varier.

En outre, dans un souci d’efficacité apostolique et de clarté, la Fraternité est appelée à préciser sa place dans l’Église. D’une part, l’expérience montre que la vie en autarcie imposée par les circonstances a ses avantages, mais aussi ses limites. D’autre part, le paysage ecclésiastique change. Grâce à Dieu, plus le temps passe, moins l’œuvre de Mgr Lefebvre est seule à se réclamer de la tradition dans l’Église.

L’auteur ne semble pas voir la différence qui sépare les instituts ralliés, sous contrôle de la Rome moderniste, et les instituts non ralliés. (Voir à ce sujet l’article de l’abbé Chautard reproduit en fin de numéro : « Les ralliés vingt ans après, à l’épreuve des faits ».)

Enfin, les questions actuellement discutées dans l’Église invitent la Fraternité à élargir et affiner son discours. D’un côté, la confusion qui règne dans les esprits et l’ignorance religieuse forcent à se recentrer sur les fondamentaux de la foi chrétienne. D’un autre côté, les exigences du débat intellectuel obligent à dépasser les explications et formules trop passionnelles relevant d’une apologétique dépassée. Pour relever ces défis, il importe de veiller à maintenir et conserver certains équilibres.

Toute cette phraséologie universitaire amoindrit l’importance de la doctrine. Or, les questions doctrinales en jeu, qui opposent la Rome conciliaire et la Tradition, sont fondamentales. Il s’agit de questions qui mettent la foi en péril. Ce ne sont pas de simples défis humains.

• Des équilibres délicats

Quatre points méritent attention.

– Unité et diversité. Accepter des divergences de points de vue sur certains sujets, sans forcer les oppositions est indispensable. Le dogmatisme est une tentation récurrente dans l’Église, notamment dans la tradition ultramontaine dont doctrinalement la Fraternité Saint-Pie X est issue. Malgré tout, l’absence de position claire sur certains sujets engageant le bien commun est une stratégie perdante à long terme.

– Tradition et renouvellement. La confusion généralisée de notre époque oblige plus que jamais à s’appuyer sur des principes sûrs sanctionnés par le temps. Cependant, l’avenir ne se construit pas en répétant le passé. Il s’édifie à partir d’idées neuves et de projets ambitieux sagement pensés et conçus.

Bien différente était la pensée de Mgr Lefebvre, qu’il a voulu faire graver sur sa tombe : « Tradidi quod et accepi (j’ai transmis ce que j’ai reçu). » Mgr Lefebvre émettait-il des idées périmées et faisait-il preuve de dogmatisme étroit quand il expliquait, dans la préface de J’accuse le Concile que « pour bien comprendre et mesurer la nocivité de ce Concile, il faut l’étudier à la lumière des documents pontificaux qui mettent les évêques, les clercs et les fidèles en garde contre la conjuration des ennemis de l’Église agissant à travers le libéralisme et le modernisme, et cela depuis bientôt deux siècles » ?

– Fond et forme. La première qualité d’un écrit ou discours est de dire la vérité. Cependant, l’accueil réservé à un texte dépend en grande partie de sa forme et du ton qu’il adopte. Quiconque veut défendre la foi et la tradition dans l’Église doit s’interroger sur la juste formulation à employer pour convaincre.

– Identité et ouverture. Tout en poursuivant le développement de ses œuvres apostoliques autour de ses écoles, prieurés et chapelles, la Fraternité a aussi la mission d’entrer en contact avec les catholiques qui ne partagent pas toutes ses vues. Si une jeune société doit d’abord s’occuper d’elle-même, une société plus mûre est davantage en mesure de partager ses richesses.

Dans l’Église, les grandes institutions sont celles qui ont su garder leur identité, mais aussi s’adapter à des contextes nouveaux, en restant fidèles à l’esprit de leur fondateur. Puisse la Fraternité Saint-Pie X être du nombre !

 

[Fin de la reproduction de l’article de La Lettre de Saint-Florent.]

 


[1] — Mgr Lefebvre, 7 janvier 1991.

[2] — Sermon des consécrations épiscopales, 30 juin 1988.

[3] — « Il est beaucoup plus grave de corrompre la foi qui assure la vie de l’âme que de falsifier la monnaie qui permet de subvenir à la vie temporelle. » (II-II, q. 11, a. 3, c.).

[4]Fideliter 59, septembre-octobre 1987, p. 132.

[5] — II-II, q. 3, a. 2, ad 2.

[6] — « Saint Jérôme dit ceci : “Il faut couper les chairs pourries et chasser de la bergerie la brebis galeuse, de peur que toute la maison, toute la masse, tout le corps et tout le troupeau, ne souffre, ne se corrompe, ne pourrisse et périsse. Arius dans Alexandrie fut une étincelle ; mais, parce qu’il n’a pas été aussitôt étouffé, sa flamme a ravagé tout l’univers”. » (II-II, q. 11, a. 3, c.)

[7] — Voir Mgr Lefebvre, Le Mystère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Bitche, Clovis, 1995 ; Lettres pastorales et écrits, Eguelshardt, Fideliter, 1989.

[8]Itinéraire spirituel à la suite de saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique, Écône, séminaire Saint-Pie X, 1990.

[9] — Eguelshardt, éditions Fideliter, 1994. Réédition Clovis, 2014.

[10] — Préface de J’accuse le Concile, Martigny, éditions Saint-Gabriel, 1976.

[11] — Voir par exemple la préface du livre de J. Crétineau-Joly : L’Église romaine face à la Révolution, publiée dans Le Sel de la terre 21, p. 168. Monseigneur a également souvent cité le livre de Marsaudon : L’Œcuménisme vu par un franc-maçon de tradition (Paris, Vitiano, 1964). De même Moscou et le Vatican du père Ulisse Floridi (Paris, France-Empire, 1976).

[12]Lettre aux Amis et Bienfaiteurs nº 9, octobre 1975.

[13] — Certes, Mgr Lefebvre n’a pas attendu le Concile pour dénoncer les erreurs modernes. On peut le constater en lisant Un évêque parle (DMM, plusieurs éditions). Mais, avec le Concile, cette dénonciation prend une ampleur nouvelle.

[14] — Allusion à la lettre de Paul VI à Mgr Lefebvre du 29 juin 1975 : « Comment aujourd’hui quelqu’un pourrait-il se comparer à saint Athanase, en osant combattre un concile comme le deuxième concile du Vatican, qui ne fait pas moins autorité, qui est même sous certains aspects plus important encore que celui de Nicée ? » (Voir Itinéraires, « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », décembre 1976, p. 67.)

[15]J’accuse le Concile, « Note à propos du titre », p. 7-9 (27 août 1976).

[16] — Voir par exemple : Alberigo, Histoire du concile Vatican II, Paris, Cerf/Peeters.

[17] — Préface de J’accuse le Concile.

[18] — C’est le premier dimanche de l’Avent 30 novembre 1969 que le Novus Ordo Missæ (promulgué en avril de la même année) entra en vigueur.

[19] — Conférence spirituelle à Écône (COSPEC), 15 décembre 1983.

[20] — Déclaration du 21 novembre 1974. Texte complet dans Le Sel de la terre 25, p. 144.

[21] — Relation de Mgr Lefebvre du 30 mai 1975.

[22] — Lettre manuscrite photocopiée, envoyée par Monseigneur à ses amis le 29 juillet 1976.

[23] — Texte complet dans Itinéraires, « La condamnation sauvage de Mgr Lefebvre », décembre 1976, p. 124 sq. On trouvera aussi le texte dans la plaquette Notre croisade, éditions du Lion, Lyon, 1997.

[24] — Photocopie des Izvestia  du 13 septembre 1976 (traduction par nos soins).

[25]Notre croisade, éditions du Lion, Lyon, 1997, p. 37-38.

[26] — Supplément à Fideliter 37, janvier-février 1984.

[27] — COSPEC du 15 décembre 1983.

[28]Ibid.

[29] — Lettre ouverte au pape, 21 novembre 1983.

[30] — « C’est ici votre heure et la puissance des ténèbres » (Lc 22, 52-53).

[31]Le Sel de la terre 30, p. 198.

[32] — Ces Dubia ont été édités sous le titre : Mes doutes sur la liberté religieuse, Étampes, Clovis, 2000.

[33] — Eguelshardt, éditions Fideliter, 1987.

[34]Le Sel de la terre 30, p. 200.

[35] — Sur les sacres, voir les textes de Mgr Lefebvre publiés dans notre numéro 25, p. 144 sq.

[36]Lettre aux catholiques perplexes, Paris, Albin Michel, 1985, p. 216.

[37] — COSPEC, 15 décembre 1983.

[38] — COSPEC, 16 décembre 1983.

[39]Ibid.

[40] — Sermon de la cérémonie de consécration des évêques, 30 juin 1988.

[41] — Jr 1, 9-10 et 17-18.

[42] — Homélie de la messe de funérailles, le 2 avril 1991. Texte distribué lors de la cérémonie.

[43]   —             Cité dans La Cloche d'Écône du 22 mars 1992.

[44]   —             Déclaration de Rome, 20 novembre 1974.

[45]   —             Conférence à Écône, 21 décembre 1984.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 96

p. 106-139

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