Les derniers jours de Louis XIV
Dieu seul est grand, mes frères, et dans ces derniers momens surtout où il préside à la mort des rois de la terre. Plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus en s’évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême : Dieu paroît tout ce qu’il est, et l’homme n’est plus rien de tout ce qu’il croyoit être.
En commençant par ces paroles, prononcées par Massillon lors de l’oraison funèbre de Louis XIV, Alexandre Maral résume déjà tout son ouvrage. Celui-ci fait découvrir, au fil des jours, la fin d’un roi dont le règne fut le plus long de l’histoire de France, un roi dont la vie ne fut qu’une succession de guerres, un roi dont le pouvoir fut le plus absolu, un roi qui porta aux gloires humaines un amour des plus désordonnés. Achevant une politique d’ombres et de lumières, c’est telle une lumière que ce grand roi s’éteint.
Pour cet homme qui n’eut rien de commun, on aurait pu s’attendre à une extinction grandiose mettant en valeur son néant d’homme mortel ; mais, avec surprise, on assiste à une mort très banale, bien grande cependant par sa simplicité.
La mort de Louis XIV est celle d’un vieillard malade et alité qui sent peu à peu ses forces décliner ; c’est aussi celle d’un père qui dispose son héritage pour le meilleur sort de ses enfants ; et c’est enfin celle d’un chrétien reconnaissant ses fautes, qui s’envole pour l’éternité muni des sacrements de notre sainte mère l’Église.
Des témoignages d’époque
Pour aborder ce moment, l’auteur s’appuie sur les plus sérieux témoignages d’époque. Le marquis de Dangeau, du même âge que le roi, est un proche de la famille royale et de Mme de Maintenon ; il tient de manière extrêmement régulière un journal, auquel se substitue même, pour les derniers jours, un Mémoire sur ce qui s’est passé dans la chambre du roi pendant sa maladie. A ce fidèle témoignage peut être superposé celui, jamais publié, d’un courtisan anonyme fort au courant des faits et gestes de Versailles. Quelques lettres à destination de Rome ou de la cour d’Espagne s’y ajoutent pour un meilleur éclairage de la situation.
Roi jusqu’au bout
Recoupant ces divers témoignages avec un grand souci d’exactitude, Alexandre Maral recrée l’ambiance politique de l’époque. Il montre un roi qui, malgré sa maladie, ne renonce à aucun de ses devoirs. Au début de l’année 1715, Louis XIV règne depuis plus de 70 ans ; son successeur, le futur Louis XV, n’étant pas en âge de régner, les prétendants à la régence et au tutorat du jeune prince se bousculent au pied du trône. Les diverses cours européennes s’inquiètent : chacune d’elles a son favori. Tout le génie de Louis XIV sera d’ignorer ces pressions pour ne chercher que le bien du pays et faciliter la tâche de son successeur ; il veut lui éviter en particulier une nouvelle Fronde, car elle fut la grande plaie de sa jeunesse. Non content d’assurer au mieux sa succession, le Roi-Soleil continue, jusque dans ses derniers jours, à travailler au gouvernement de la France. Dans la longue succession des quotidiens, depuis le dernier an nouveau jusqu’au dernier adieu, il est bien rare de ne pas voir le roi dans sa chambre ou chez Mme de Maintenon, avec ses conseillers ou avec son confesseur, cherchant à résoudre la question des finances ou du gallicanisme de l’archevêque et du Parlement de Paris. En effet, les finances du royaume sont un des éléments problématiques du règne de Louis XIV ; ses nombreuses guerres avec toute l’Europe ont coûté cher à la couronne mais aussi au peuple et à la noblesse qui sont grevés d’impôts. Au seuil de sa mort, son discours à son arrière-petit-fils âgé de cinq ans ne laisse aucun doute sur sa lucidité à ce sujet :
Mignon, vous allez être un grand roi, mais tout votre bonheur dépendra d’être soumis à Dieu et du soin que vous aurez de soulager vos peuples. Il faut pour cela que vous évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre : c’est la ruine des peuples. Ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela. J’ai souvent entrepris la guerre trop légèrement et l’ai soutenue par vanité [p. 181].
Bien que cette version ne soit pas la seule existante de ce discours, on retrouve dans toutes ses variantes le même regret d’avoir tant fait la guerre. Cette citation a le mérite de souligner que meurt à Versailles non seulement un grand souverain dont le pouvoir s’exerça jusqu’au bord de la tombe, mais aussi et surtout un chrétien. Ce caractère de Roi Très Chrétien se révèle en ses dernières volontés et en ses actes privés au milieu des siens.
Au plan politique, c’est le désir exprimé de faire appliquer la bulle Unigenitus, en n’hésitant pas à prévoir un lit de justice au Parlement de Paris ; c’est aussi le dernier toucher des écrouelles en la vigile de la Pentecôte.
Une mort chrétienne
En ce qui concerne sa vie personnelle, c’est la dévotion avec laquelle il assiste à la messe chaque jour ; c’est le détachement dont il fait preuve en offrant toutes ses souffrances en rémission de ses péchés ; c’est enfin la bonté avec laquelle il traite tous les membres de sa famille, cherchant même à consoler certains de ses domestiques qui déjà le pleurent.
Le 1er septembre 1715 meurt un roi très chrétien, tel est le message d’Alexandre Maral. L’ouvrage dévoile cette mort sans jamais lasser, donnant à découvrir, en chaque page, une nouvelle qualité du grand roi. Au-delà des quelques aspects évoqués plus haut, on verra un roi épris d’arts, de musique et de théâtre, un souverain proche de sa famille et en particulier de son épouse Mme de Maintenon, un chrétien soucieux de protéger l’Église et ses semblables, et bien des choses encore. L’ouvrage ne s’achève pas le jour de la mort du roi ; le lecteur assiste encore aux funérailles et cérémonies mortuaires, au retrait de Mme de Maintenon, au début de la régence ainsi qu’au destin révolutionnaire de la basilique royale de Saint-Denis.
Signalons la vénération trop peu nuancée que l’auteur semble porter au personnage de Louis XIV. Le Roi-soleil eut de nombreuses qualités qu’il n’utilisa pas toujours à bon escient, il faut le reconnaître ; toutefois ses dernières années et sa mort sont indubitablement celles d’un grand roi. Par conséquent, pour une connaissance équilibrée de Louis XIV, cette lecture s’impose.
N. R.
Alexandre Maral, Les derniers jours de Louis XIV, Paris, Perrin, 2014, 224 p., 22,50 €.

