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Voltaire méconnu


Voltaire occupe une place centrale dans l’œuvre de Xavier Martin : il en fait la figure emblématique de tous les philosophes des Lumières, et plus globalement du 18e siècle. Voltaire est l’image de son époque – « siècle de haine » dira Mme de Staël, « siècle pervers » témoigne Rousseau.

Alors qu’on ne donne habituellement à voir de la philosophie des Lumières que l’affirmation de l’amour du genre humain et la promotion de la tolérance, Xavier Martin en révèle la face cachée, réservée aux initiés. S’appuyant sur divers jugements, témoignages et portraits de l’époque, son talent de conteur fait revivre ce siècle de façon saisissante, et communique au lecteur un mélange de terreur et de fascination.

Mépris et haine

Voltaire cultivait le mépris, et le recommandait aux rares personnes qu’il estimait. Dans une lettre à Mme du Deffand, il parle du « plaisir noble de se sentir d’une autre nature que les sots ». Il con­seille à d’Alembert : « Portez-vous bien, éclairez et méprisez le genre humain. » Seuls les philosophes sont réputés fréquentables, c’est-à-dire la « cent millième partie du genre humain ». Comment désigner le reste de l’humanité ? « La terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu’on leur parle. » (Voltaire au cardinal de Bernis).

Mais ce mépris diffus est souvent éclipsé par une passion : la haine, qu’il éprouve envers ceux qu’il ne méprise pas. C’est que le philosophe de Ferney est très susceptible. Il voue une haine inextinguible à tous ceux qui, ayant quelque mérite, sont susceptibles de lui faire de l’ombre. D’Alembert regrette « ses giclées de haine que l’on trouve à chaque page chez lui ». Et Mme de Graffigny d’évoquer « les excès de rage où tombe Voltaire quand il apprend qu’on a fait quelque chose contre lui : il hurle, il se débat, il ne parle que de dévorer, de faire pendre, de faire rouer ». Rien n’est excessif dans ce portrait : cette fureur du philosophe a frappé tous ceux qui l’ont approché. « Quand il est question de vengeance : quelquefois tout seul il jette des cris affreux, il se débat, les gens accourent croyant qu’on l’assassine » (Mme de Graffigny). Voltaire a la détestable manie de vouloir écraser tout le monde. C’est un trait constant de son caractère : la rancune se mue en haine et en rage vengeresse. Le fameux médecin Tronchin, voisin de Voltaire à Ferney, diagnostiquait : « J’ai vu bien des fous dans ma vie, mais je n’ai jamais vu de plus fou que lui. »

Plus grave peut-être, Voltaire est connu pour semer la zizanie partout où il se rend. La mésaventure qu’il connut en Prusse près de l’empereur Frédéric est significative. Celui-ci raconte : à peine arrivé à Berlin, « il a commencé à vouloir brouiller tout le monde par des mensonges et des calomnies infâmes, dont il ne rougit pas ». Et Frédéric de commenter : « C’est le scélérat le plus traître qu’il y ait dans l’univers. » Il le juge « mépri­sable pour son caractère ». Xavier Martin évoque (mais tout cela reste obscur) la punition mémorable qui lui est infligée lors de son retour. Dès lors, Voltaire n’aspire qu’à la vengeance. On le surprend, plusieurs années plus tard, contrefaisant une correspondance avec sa nièce afin de calomnier Frédéric. Évoquant cette œuvre en cours, qui vise à ruiner la réputation de l’empereur, il précise : « C’est la plus douce et la plus chère de mes occupations. »  Et il ajoute : « Je voudrais revenir de l’autre monde pour en voir l’effet. »

Partout où il passe, Voltaire apporte le désordre. Comme le déplore Tronchin : « On évalue déjà le mal qu’il a fait à la société que des gens qui ne sont pas infiniment sévères équivalent aux guerres, aux pestes... » Et Collini, son secrétaire pendant trois ans, sur le point de le quitter : « Je n’aurai aucun embarras pour retrouver mon corps, mais c’est mon âme qui m’inquiète ; elle est je ne sais pas où ; j’ignore ce qu’elle est devenue ; je la crois perdue à jamais. »

Portrait des « philosophes »

En marge de ce portrait, X. Martin esquisse celui des autres « philo­sophes ». On constate que Voltaire n’est pas le seul fou de la bande. La méchanceté de l’un se retrouve chez les autres. On peut donc tirer des leçons. Voici à quoi ressemble un philosophe des Lumières.

Tout d’abord, il est riche ! Surprenante qualité, et qui peut paraître étrangère à ce qu’implique l’idée de « philosophie ». Tel n’était pas l’avis de Mme Du Deffand, qui s’en explique ainsi, dans un éloge qu’elle adresse à Voltaire : « Savez-vous,  Monsieur, ce qui me prouve la supériorité [de votre esprit] et ce qui fait que je vous trouve un grand philosophe ? C’est que vous êtes devenu riche. » Telle est la vraie sagesse, qui consiste à jouir des plaisirs de l’existence. Les philosophes – à ce compte – étaient très sages. Voltaire, excellent gestionnaire, est à la tête d’une immense fortune. Il mène à Ferney un grand train de vie. Mme de Bentinck qui lui rend visite se dit impressionnée : « Sa maison est montée comme celle d’un prince. Il fait une dépense enragée et il est le seul de ce pays-ci qui vive de cette opulence ». Voltaire raconte avec délectation sa vie à Cirey –  aimable vie au cours de laquelle on mêle étude et plaisirs. On fait lecture de ses propres écrits et puis, « de là, nous revenons à Newton et à Locke, non sans vin de Champagne et sans excellente chère, car nous sommes des philosophes très voluptueux ». La vie du philosophe est ordonnée à la jouissance. « Celui qui jouit en sait plus que celui qui réfléchit, ou du moins il sait mieux », affirme le Dictionnaire philosophique.

De fait, il impose ses vues, et attache à son opinion un dogmatisme plus contraignant que tous les dogmes religieux. Mme de Graffigny, à propos de la vie à Cirey, déclare : « Je ne sais pas d’endroit dans le monde où il soit moins permis de dire ce qu’on pense et où on soit plus forcé de dire ce qu’on ne pense pas. » Et les hôtes de Voltaire, qui savent à quel point il ne supporte pas la contradiction, conseillent aux nouveaux venus – sous peine de mécompte – de dire toujours oui. Notre philosophe supporte mal les esprits indomptables. Il incline même à croire qu’il faut les écraser. « Les philosophes, dit Gaxotte, criaient à la tyrannie. La véritable tyrannie était celle qu’ils exerçaient sur la littérature. » Et Paul Vernière de parler de terrorisme intellectuel à propos des philosophes des Lumières. Ils donnent « le spectacle d’une ligue de savants tyranniques et de philosophes persécuteurs » (Linguet).

Alors, qu’en est-il de l’idéal d’hu­manité selon les philosophes ? Tous les philosophes des Lumières, sans exception, avouent leur mépris du genre humain. Les citations abondent. Mais ne sont-ils pas hommes eux-mêmes ? Le paradoxe ne les gêne pas. Voltaire, particulièrement, hait en lui-même sa propre humanité. Habitude de haine, entraînement de l’orgueil, la méchanceté retourne contre elle-même le poignard. Les limites de l’homme, sa finitude, sont haïssables. Et c’est l’homme lui-même, finalement, qui est digne de haine. Mais aussi, l’homme capable d’a­mour, l’homme image de Dieu horrifie ce philosophe. Cette idée lui est parfaitement insupportable.

Dernier trait distinctif du philosophe des Lumières : l’orgueil. D’Alembert, Helvétius, d’Holbach, étaient d’un orgueil extrême. Xavier Martin le montre par de nombreuses citations. La vanité de Voltaire en particulier était si criante, si visible, que, même de loin, elle suscitait l’antipathie des admirateurs qui ne l’avaient encore jamais rencontré. « Il veut, note un témoin, qu’on se tienne sur son passage comme sur celui d’un souverain, pour le contempler un instant. » Un visiteur non prévenu témoigne : « Sa vanité éclate à tout moment, elle est aussi omniprésente que son esprit. » Et Mme de Graffigny : « Il est si gonflé de louanges qu’elles lui sont insipides quand elles ne sont pas sublimes. » Le prince Gustave de Suède observe : « Le défaut révoltant de ces hommes supérieurs, c’est l’or­gueil indécent, une exhibitionniste autosatisfaction. » Ils ont, note Xavier Martin, une fringale de domination.

Un monstre

Ce caractère de despote fait de Voltaire un persécuteur redoutable.

Nous sommes au printemps 1746. Voltaire brigue un fauteuil à l’Académie française. Il est gêné par la publication d’un libelle, écrit par un de ses adversaires, le poète Pierre-Charles Roy. Patient, Voltaire attend de connaître la décision du jury. Dès son élection, il profite des nouveaux pouvoirs qu’on lui octroie, et s’acharne sur les libraires qui lui ont fait du tort. Il œuvre avec une rage indécente, qui scandalise ses amis eux-mêmes. Mme Du Deffand le représente alors accompagnant une descente de police chez un libraire.  « Il va à la tête des archers, de boutique en boutique, comme un furieux. [...] La désolation est dans la librairie. Il y a tous les jours de nouveaux arrêtés : à présent ils sont 24 ou 25. C’est une inquisition qui révolte tout Paris, qui ferme toutes les presses. » Désolée, Mme Du Deffand dresse des comptes. « C’est une chose affreuse que les persécutions... Il y a déjà cinq ou six familles ruinées. » Elle conclut, amère : « Il montre toute l’infamie de son âme que j’ai cherché à excuser. C’est un monstre. »

Tout le monde comprend qu’il est préférable de compter Voltaire parmi ses amis. Le président du Parlement de Dijon, Charles de Brosses, victime des multiples chicanes du philosophe, témoigne : « On ne va point dire des injures à l’oreille d’un tel calomniateur. » Désormais, au-delà de l’admiration qu’on peut lui porter, l’homme est craint et détesté, comme en témoigne Mme de Charrière : « C’est toujours inutile de dire du bien de cet homme, qui ne faisait l’aimable que par intérêt, et qui sut si âprement haïr et cruellement déchirer ceux qui avaient le moins du monde égratigné son amour-propre. » Pourtant, la censure ne laisse rien passer qui porte atteinte à la gloire de Voltaire, car la crainte qu’il inspire finit par gagner les fonctionnaires chargés de la censure, dont ce penseur si attaché au libéralisme est le premier à réclamer le zèle : « Nous avions besoin qu’on encourageât la liberté, et aujourd’hui il faut avouer que nous avons besoin qu’on la réprime. » Derrière les timides formules de plainte, Voltaire remue ciel et terre : il presse, menace, fait jouer son réseau relationnel, fait proclamer partout des affirmations fausses qui le présentent comme une victime misérable, il rebat inlassablement les oreilles de ses proches, tant et si bien que, comme toujours, le pouvoir cède et lui « fait justice ». Les cibles de ses cabales sont jetées en prison, et chacun tremble à l’idée d’être la prochaine.

Xavier Martin conclut : « C’est un phénomène singulier qu’un hom­me bien connu ose écrire, imprimer et publier les satires les plus impies contre la religion chrétienne, et des libelles contre tout le monde sans aucun ménagement, et que personne ne lui dise rien. » C’est un fait mystérieux mais évident : Voltaire a joui pendant une bonne partie de sa vie d’une impunité troublante.

« Écraser l’infâme »

Parmi les objets de haine de Voltaire figurent toutes les religions, mais c’est à l’Église catholique qu’il réserve sa détestation la plus violente. On connaît le code que les philosophes s’étaient donné entre eux, afin de déjouer les pièges de la censure : « l’infâme », c’est l’Église. Il faut « écraser l’infâme ». Voltaire redira à l’envi cette formule incantatoire, jusque sur son lit de mort. Lorsqu’il dit sa haine, il parle du cœur. A Mme du Deffand : « Mon Dieu, madame, que je hais ce que vous savez ! » Ou : « Nous avons croupi depuis Clovis dans la fange. » L’entreprise qui consiste à extirper la religion est très réfléchie, organisée. A Mme d’Epinay : « Il faut extirper l’infâme, du moins chez les honnêtes gens. Elle est digne des sots. Laissons-la aux sots. » Pour cela, on agira en douce : « Combattons sous le même étendard sans tambour et sans trompette », conseille-t-il à Morellet. Ou encore à d’Alembert : « Frappez, et cachez votre main. » C’est lorsqu’on n’éveille pas l’attention qu’on est le plus efficace.

« Mentez, mentez… »

Enfin, Xavier Martin montre que les écrits de Voltaire ont constamment démenti son caractère et fardé ses convictions. Un exemple parmi d’autres révèle combien le mensonge était habituel sous sa plume. On connaît le conte philosophique Zadig, et, dans Candide, le fameux passage du Nègre de Surinam. Le petit nègre estropié explique au héros qu’il a perdu sa main qui fut attrapée par une machine, et on lui coupa la jambe après qu’il eut essayé de s’enfuir. « C’est à ce prix, dit-il, que vous mangez du sucre en Europe. » Le lecteur déduit que l’auteur de ce texte est contre l’esclavage. Pas du tout. On lit dans sa correspondance, après la parution de Candide : « On dit que nous n’avons plus de nègres pour travailler à nos sucreries. J’ai bien fait de me pourvoir. » En outre, note Xavier Martin, Voltaire a certainement investi beaucoup d’argent dans la traite négrière. Une note cynique adressée à son fournisseur d’esclaves montre que le conte philosophique s’inscrit dans une littérature de combat qui n’a aucun rapport avec ses convictions. Il écrit à Tronchin : « J’at­tends avec toute l’impatience d’un mangeur de compote votre énorme cargaison bordelaise. » Ce trait est seulement un exemple. A tel point qu’on se demande s’il n’y a rien de vrai ou de sincère dans ses écrits. On se rappelle son mot fameux : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. »

 

Xavier Martin achève son ouvrage en évoquant la tourmente révolutionnaire ; il montre ainsi le lien étroit, essentiel, qui lie l’esprit délétère des Lumières et la barbarie inouïe de la Révolution. On massacre, et les contemporains s’éton­nent. Rousseau avait pourtant prévenu : « La haine ardente et cachée est la grande passion de tous. ». Et c’est dans cette sauvagerie que triomphe l’esprit de Voltaire.

 

S. C.

 

 

Xavier Martin, Voltaire méconnu – Aspects cachés de l’humanisme des Lumières (1750-1800) – Poche, DMM, 2015, 360 p. , 9,95 €.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 96

p. 161-166

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