Une découverte singulière
François TROUILLET
Une découverte singulière
par François T.
En novembre de l’an passé, la sphère médiatique s’est faite l’écho d’une information pour le moins insolite : un papyrus contenant, sur l’une de ses faces, un extrait de l’Évangile de saint Jean [1] avait été proposé, photographie à l’appui, à d’éventuels acheteurs sur la plate-forme américaine de vente aux enchères eBay pour une mise à prix – dérisoire – fixée à 99 dollars.
En fait, dès le mois de janvier précédent, l’annonce avait été repérée, providentiellement, si l’on ose dire, par un expert en papyrologie, Brice C. Jones, de l’université de Louisiane à Monroe. C’est, semble-t-il, par le blog de celui-ci [2] qu’un enseignant de l’université du Texas, Geoffrey S. Smith, avait à son tour appris la nouvelle. Il s’était aussitôt inquiété du sort d’un tel document, qui était inédit, et avait donc contacté le vendeur, pour lui demander de surseoir à la transaction le temps qu’il puisse examiner l’objet. Il avait alors eu confirmation que ce papyrus constituait l’une des pièces de la collection de manuscrits d’un universitaire de Chicago, un certain Harold R. Willoughby [3], décédé en 1962. Un des parents de ce dernier, à l’initiative de la vente, l’avait trouvé en ouvrant une valise du défunt, valise qu’il avait rangée dans son grenier.
Le papyrus en question, appartenant vraisemblablement à un rouleau [4] et presque de la taille d’une carte de crédit [5], doit provenir d’Égypte, comme l’énorme majorité des papyrus grecs. Il paraît comporter six lignes d’écriture, ainsi que le montre le cliché ci-après, et, sans doute en fonction du tracé des lettres, sa date se situerait entre 250 et 350 (ou, plus simplement, au IIIe siècle).
Le principal intérêt de ce vestige du christianisme antique réside en ce qu’il renferme des bribes des versets 50 et 51 du chapitre 1, puis les premiers mots du verset 1 du chapitre 2 de l’Évangile de saint Jean. Il s’agit de la conclusion de l’épisode de l’appel de Nathanaël, suivi du tout début du récit des noces de Cana.
À l’intention des lecteurs familiers du grec ancien, on reproduit ci-dessous la transcription hautement plausible qui a été suggérée pour la portion lisible du texte, accompagnée des restitutions susceptibles d’être effectuées. Elle figure sur le site Internet de Brice C. Jones [6] :
Pour une meilleure compréhension, il convient de compléter la fin de la sixième ligne par l’adjonction du nom hJmevra/. Et l’on ne jugera pas inutile de fournir de la totalité du passage une traduction française [7] où les termes équivalents des lacunes de la version originale sont donnés entre parenthèses :
1, 50 (Jésus reprit et) lui (dit) : « C’est parce que je t’ai dit : (Je t’ai vu sous le figuier,
que) tu crois ! (Tu verras) plus fort (que cela ». 51 Et il lui dit : « En vérité, en vérité
je) vous (le dis) : vous verrez le ciel (ouvert et les anges)
de Dieu monter (et descendre au-dessus du)
fils de l’homme ». 2, 1 Et le troisième (jour)…
ù
Le 21 novembre 2015, le même Geoffrey S. Smith, qui avait obtenu de voir le document en mars, lui a consacré sa communication – à vrai dire, une sorte de rapport préliminaire [8] – aux rencontres annuelles de la Society of Biblical Literature, qui se déroulaient à Atlanta. Peut-être la teneur, enrichie sûrement d’une analyse plus poussée, en sera-t-elle publiée dans quelque revue savante spécialisée. Aujourd’hui, le papyrus Willoughby, devenu désormais le P134, selon le système de classement de Gregory-Aland [9], a disparu, apparemment, des écrans de l’entreprise de courtage en ligne. On aimerait que, pour permettre aux chercheurs une plus grande facilité d’accès, il ait été plutôt acquis par une institution publique. En tout cas, il vient s’ajouter aux vingt-neuf papyrus qui concernent l’évangile johannique [10] : l’élément le plus vénérable de la liste, tout en étant lui aussi fragmentaire [11], demeure encore celui qui est conservé en Angleterre, à Manchester, dans la bibliothèque John Rylands [12]. Daté en général de 120 à 130, voire de 100 à 125, il reste de tous le plus proche de la rédaction du disciple bien-aimé.
[1] — L’ensemble, assez détérioré, se compose, en réalité, de trois morceaux distincts. Mais deux d’entre eux, à l’état de minuscules lambeaux, ne sont pas exploitables. Quant à l‘autre face, elle révèle un fragment non identifié, d’inspiration chrétienne, puisqu’on y lit le nom de Dieu en abrégé, q—n— (= qeovn), et très probablement l’infinitif présent médio-passif eujaggelivzesqai, « prêcher l’évangile » ou « être évangélisé ». Hypothèses formulées sur son origine : actes apocryphes ? ou ouvrage d’apologétique ? sermon ? commentaire ?
[2] — Sur www.bricecjones.com.
[3] — L’avis d’enchères, en effet, était déjà assorti de ces indications.
[4] — Pareille disposition, exceptionnelle pour des œuvres néotestamentaires, renvoie à un usage privé, et non liturgique. D’ordinaire, les écrits de cette catégorie apparaissent en codex, c’est-à-dire sous forme de livre.
[5] — Il mesure 7 cm x 4, 5 cm.
[6] — Cf. supra, n. 2.
[7] — Elle est reprise à La sainte Bible du chanoine Augustin Crampon, édition de 1952.
[8] — Titre exact de l’intervention : Preliminary Report on the “Willoughby Papyrus“ of the Gospel of John and an Unidentified Christian Text.
[9] — Cette désignation, attribuée par l’Institut für Neutestamentliche Textforschung de Münster, ne s’applique strictement qu’au volet évangélique du papyrus. Mais elle vaut reconnaissance d’authenticité au niveau international pour la totalité du document.
[10] — Parmi eux, deux seulement livrent à la fois les chapitres 1 et 2 : l’un date de 200 environ, l’autre des alentours de 650.
[11] — Au recto, Jn 18, 31-33 ; au verso, 18, 37-38.
[12] — Il est répertorié P 52, ou Gr. P. 457 au catalogue de l’établissement qui le détient.



