Ecclésiologie comparée
par le frère Pierre-Marie O.P.
Un article est paru sous ce titre dans le 1er numéro du Sel de la terre (été 1992). Vingt-quatre ans se sont écoulés, et il nous a paru bon de l’actualiser en le refondant complétement.
Nous bénéficions maintenant d’un recul plus grand. La Contre-Église se manifeste chaque jour d’une façon plus visible par l’instauration d’un gouvernement mondial, qui n’était en 1992 qu’à l’état d’ébauche. L’Église conciliaire, quant à elle, a pris quelques rides, mais elle est toujours vivante et bien vivace. Ses caractéristiques sont plus visibles à l’heure où ses principaux représentants sont canonisés.
Par ailleurs, une controverse récente sur la nature de l’Église conciliaire nous incite à reprendre cette étude. L’Église conciliaire, c’est la tentation de l’heure présente pour les catholiques, c’est, pour reprendre l’expression de don Sarda y Salvani, « la question brûlante », ou selon celle de Mgr Delassus, « le problème de l’heure présente ». La conception qu’on se fait de l’Église conciliaire aura des conséquences pratiques sur la manière de défendre la Tradition et de concevoir nos rapports avec les autorités conciliaires.
Le Sel de la terre.
LE THÈME DES DEUX CITÉS est bien connu des chrétiens depuis que saint Augustin a écrit La Cité de Dieu. Ces deux Cités sont la Cité céleste – c’est-à-dire l’Église – et la Cité terrestre :
Deux amours ont donc bâti deux cités ; l’amour de soi-même jusqu’au mépris de Dieu, la Cité terrestre ; et l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi-même, la Cité céleste. L’une se glorifie en soi, l’autre dans le Seigneur. L’une mendie sa gloire auprès des hommes, l’autre place sa meilleure gloire en Dieu témoin de sa conscience. L’une gonflée d’orgueil, relève sa tête superbe ; l’autre dit à son Dieu : « Vous êtes ma gloire et c’est vous qui élevez ma tête » (Ps 111, 4). Dans l’une, les princes sont dominés par la passion de dominer sur leurs sujets, ou sur les nations conquises ; dans l’autre, les citoyens sont unis par les liens d’une mutuelle charité et se rendent des services réciproques, les chefs en veillant au bien de leurs subordonnés, les sujets en obéissant. Celle-là, dans la personne des puissants, s’admire dans sa force. Celle-ci dit à son Dieu : « Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes toute ma force » (Ps 17, 1) [1].
Ce thème des deux Cités est développé par le pape Léon XIII (1810-1903) au début de son encyclique Humanum Genus sur les francs-maçons (1884) :
Le genre humain […] s’est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l’un pour la vérité et pour la vertu, l’autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité. Le premier est le Royaume de Dieu sur la terre, à savoir la véritable Église de Jésus-Christ […] Le second est le royaume de Satan.
Comme nous le verrons cette « Cité terrestre », ce « Royaume de Satan », peuvent être qualifiés du nom de Contre-Église.
Cependant, depuis le concile Vatican II, se développe une « nouvelle ecclésiologie », qui a donné naissance à ce qu’on a coutume d’appeler l’Église conciliaire.
Le but de ce travail est de comparer entre eux les principaux traits de ces trois Églises : l’Église catholique, l’Église conciliaire et la Contre-Église.
L’Église catholique
La doctrine de l’Église sur elle-même n’a pas changé depuis vingt siècles ; on en trouve un bon résumé dans les schémas préparatoires sur l’Église des conciles Vatican I et Vatican II.
Le concile Vatican I ayant dû s’interrompre à cause de l’invasion de Rome par les armées de la Révolution, le schéma sur l’Église ne put être voté dans son ensemble ; on eût seulement le temps de discuter et voter le chapitre relatif au pape. Tout en n’ayant pas l’autorité d’un texte conciliaire, ce schéma représente un bon résumé de la doctrine traditionnelle, telle qu’elle est enseignée par le magistère ordinaire de l’Église. On en trouvera le texte avec un commentaire dans les numéros 23 à 25 du Sel de la terre.
Quant au schéma sur l’Église du concile Vatican II, il fut jeté aux oubliettes peu après le début du Concile. Le texte commenté a été publié dans les numéros 26 à 40 du Sel de la terre.
Les deux schémas donnent une doctrine similaire, mais le premier étant plus synthétique, c’est sur lui que nous nous appuierons pour donner la doctrine de l’Église sur elle-même.
La nature de l’Église
Dans ses deux premiers chapitres, le schéma rappelle ce qu’est l’Église :
Elle est d’abord le Corps mystique du Christ. Le Christ est tête d’un organisme spirituel, dont on devient membre par le baptême. Les membres participent à la vie de la tête par les vertus théologales. Le Saint-Esprit est l’âme de ce Corps mystique. Toute cette doctrine a été reprise et magnifiquement développée par Pie XII dans son encyclique Mystici Corporis.
Mais l’Église est aussi une société, fondée et instituée par Jésus-Christ.
Car la nature de la loi de l’Évangile n’est pas que les vrais adorateurs adorent chacun séparément le Père en esprit et en vérité, sans aucun lien social, mais notre Rédempteur a voulu que sa religion fût si intimement unie à la société qu’il instituait, qu’elle demeurerait complètement mêlée et, pour ainsi dire, prise en elle, et qu’il n’y aurait aucune religion du Christ hors d’elle [2].
En tant que société, l’Église possède deux propriétés :
1. Elle est légale, c’est-à-dire qu’elle a reçu de son fondateur une constitution et une forme déterminée :
Si quelqu’un dit que l’Église n’a reçu du Christ Notre-Seigneur aucune forme de constitution définie et immuable, mais que, à l’égal des autres sociétés humaines, elle a été ou peut être sujette, suivant les temps, aux vicissitudes et aux transformations, qu’il soit anathème [3].
2. Elle est indéfectible :
Nous déclarons encore que l’Église du Christ, considérée dans son existence ou sa constitution, est une société éternelle et indéfectible, et qu’après elle il ne faut pas attendre en ce monde une économie de salut plus plénière et plus parfaite […] [4].
Ces deux aspects de l’Église (Corps mystique – société) constituent sa nature interne et externe (voir le tableau de la page précédente).
Les causes et les notes de l’Église
La philosophie considère que chaque réalité peut s’expliquer par quatre causes : ainsi une sculpture de César s’explique par le sculpteur (cause efficiente), le marbre dont elle est faite (cause matérielle), la figure de César qu’elle représente (cause formelle) et le but pour lequel on l’a faite, par exemple la décoration d’un bâtiment (cause finale).
Pour mieux décrire la nature de l’Église, nous allons chercher ses quatre causes. A chacune d’elle est associée une « note », c’est-à-dire une propriété qui la fait connaître et qui permet de la distinguer facilement des fausses églises. Ces notes sont énumérées dans le Symbole de Nicée-Constantinople (le Credo de la messe) : l’Église est une, sainte, catholique et apostolique.
La cause finale et la note de sainteté
La cause finale étant la cause des causes, commençons par elle. La cause finale de l’Église est la gloire de Dieu par le salut des âmes : l’Église a été fondée par Notre-Seigneur pour sanctifier les âmes et les conduire au ciel, et ainsi rendre gloire à Dieu.
La note correspondante est la sainteté, c’est-à-dire la propriété qu’a l’Église de sanctifier les âmes ; elle est visible à toute époque par les miracles et la pratique des vertus héroïques chez les saints, la pratique des conseils évangéliques, l’enseignement d’une morale sans tache, etc.
En rapport avec sa cause finale, l’Église possède la propriété d’être nécessaire au salut. Le schéma y insiste en deux longs chapitres [5], dont voici un extrait :
L’Église est absolument nécessaire, et non pas seulement en vertu du précepte du Seigneur ordonnant à toutes les nations d’entrer en elle, mais nécessaire aussi comme un moyen puisque, dans l’ordre du salut voulu par la Providence, la communication du Saint-Esprit, la participation à la vérité et à la vie ne s’obtiennent que dans l’Église et par l’Église dont la tête est le Christ.
La cause formelle et la note d’unité
La cause formelle d’une société est l’union des intelligences et des volontés dans la poursuite du bien commun. Dans l’Église, cette union se fait surtout par les vertus théologales de foi, d’espérance (qui s’exprime par le culte) et de charité (qui se manifeste par l’obéissance).
Cette union se manifeste par la note d’unité, c’est-à-dire la propriété qu’a l’Église d’être une dans sa foi, son culte et son gouvernement.
L’unité de foi se manifeste par la profession publique de toutes les vérités proposées comme dogmes par l’Église.
L’unité de culte minimale est la réception (ou au moins le désir) du sacrement de baptême. C’est pourquoi une personne qui n’est pas baptisée ne peut pas être membre de l’Église : « Celui qui n’est pas régénéré dans l’eau et dans l’Esprit-Saint ne peut entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3, 5).
L’unité de gouvernement se manifeste par la soumission à la même autorité suprême. Toutefois cette soumission n’est due qu’aux lois légitimes de l’Église. En cas de conflit entre deux lois, il faut obéir à la loi supérieure. Notre-Seigneur en a donné l’exemple aux pharisiens en « violant » le Sabbat pour venir au secours du prochain. Les traditionalistes qui refusent les nouveautés issues de Vatican II, par exemple le nouveau code de droit canon, le font au nom d’une loi supérieure : celle qui nous oblige à ne pas mettre en péril notre foi. Et ils ne vont pas contre l’unité de l’Église, puisque l’unité de la foi est première par rapport à l’unité de gouvernement.
L’unité est la note la plus importante. Aussi le schéma n’hésite pas à dire : « Aucune société séparée de l’unité de la foi ou de l’unité de son corps ne peut d’aucune façon être appelée partie ou membre de l’Église. » C’est pourquoi les communions protestantes hérétiques (séparées de la foi de l’Église) et les Églises orthodoxes schismatiques (séparées de son corps du fait qu’ils ne reconnaissent pas dans le pape le vicaire du Christ) ne font pas partie de l’Église du Christ, malgré ce que dit le concile Vatican II.
La cause efficiente et la note d’apostolicité
La cause efficiente d’une société, c’est son fondateur. L’Église catholique, a été fondée par Notre-Seigneur Jésus-Christ et les Apôtres.
La note correspondante est l’apostolicité : propriété qu’a l’Église d’être gouvernée par les successeurs légitimes des Apôtres dans l’épiscopat [6].
A la cause efficiente se rattache l’autorit é qui continue l’action du fondateur pour maintenir l’unité de la société.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a confié un pouvoir à Pierre et aux Apôtres, lesquels l’ont confié à des hommes choisis : l’autorité dans l’Église est donc hiérarchique, par opposition à un pouvoir démocratique qui reposerait initialement dans l’ensemble du peuple avant d’être délégué à quelques-uns, et monarchique : seul le pape possède la plénitude du pouvoir de juridiction, c’est-à-dire de magistère et de gouvernement.
Le pouvoir est triple : de magistère, pour enseigner avec autorité, d’ordre, pour sanctifier, et de gouvernement (ou juridiction), pour poser des lois, juger et punir, ce gouvernement étant personnel puisque il est exercé par la hiérarchie [7].
Le pouvoir de magistère possède une propriété spéciale : le privilège de l’infaillibilité [8]. L’Église est infaillible lorsqu’un pape ou un concile prononce un jugement solennel ou lorsque le pape et les évêques dispersés dans le monde enseignent une doctrine comme étant révélée de Dieu ou liée à la Révélation (magistère ordinaire universel).
Les enseignements de Vatican II n’entrent pas dans ces conditions : il n’y a eu aucun jugement solennel dans ce concile, et l’on ne peut invoquer non plus le magistère ordinaire universel, car les évêques n’étaient pas dispersés dans leurs diocèses et les nouveautés qui ont été enseignées à Vatican II ne viennent pas de la Révélation, mais de la nouvelle théologie, c’est-à-dire des idées du monde moderne issues des « lumières » [9].
Cette propriété, loin de jouer en faveur des textes conciliaires, est en leur défaveur, car (dit le schéma): « [L’infaillibilité] a été conférée pour que la parole de Dieu, écrite ou transmise, soit affirmée et gardée entière dans l’universelle Église du Christ, et exempte des corruptions de la nouveauté et du changement ». L’infaillibilité de l’Église ne s’est pas manifestée dans le Concile, mais plutôt dans la réaction du peuple chrétien qui a rejeté ces erreurs.
La cause matérielle et la note de catholicité
La cause matérielle d’une société, ce sont ses membres. Dans l’Église, ce sont les fidèles.
La note correspondante est la catholicité c’est-à-dire la propriété qu’a l’Église de pouvoir se répandre dans tous les peuples et dans toutes les catégories sociales, sans uniformiser, c’est-à-dire sans détruire les richesses naturelles légitimes.
Comme l’Église et l’État ont les mêmes membres, il faut envisager le rapport des deux sociétés et reconnaître à l’Église deux propriétés :
1. Elle est une société parfaite, c’est-à-dire qu’elle possède de droit tous les moyens nécessaires à sa fin. La famille n’est pas une société parfaite, car l’homme ne peut trouver dans sa seule famille tout ce dont il a besoin. Seules la société civile et l’Église sont des sociétés parfaites, chacune dans son ordre.
2. Elle est la société suprême, c’est-à-dire qu’elle a une certaine prééminence sur l’État, car sa fin est plus haute.
Si quelqu’un dit que l’Église n’est pas une société parfaite, mais un simple groupement ; ou bien qu’elle se trouve incluse dans la société civile ou dans l’État au point d’être soumise au pouvoir séculier, qu’il soit anathème [10].
Visibilité de l’Église
L’Église possède la propriété d’être visible. Ce qui est visible dans l’Église, ce sont ses notes et particulièrement la note d’unité, avec le triple pouvoir qui sert à la maintenir. Le schéma de Vatican I y insiste sur deux chapitres (4 et 5).
L’Église conciliaire [11]
L’expression « Église conciliaire » a été employée pour la première fois par le substitut à la secrétairerie d’État du pape Paul VI, Mgr Giovanni Benelli [12], dans une lettre écrite de la part du pape à Mgr Lefebvre :
[Si les séminaristes d’Écône] sont de bonne volonté et sérieusement préparés à un ministère presbytéral dans la fidélité véritable à l’Église conciliaire, on se chargera de trouver ensuite la meilleure solution pour eux.
En 1983, le pape Jean-Paul II a justifié cette appellation lors de la promulgation du nouveau code de Droit canon :
En un certain sens, on pourrait même voir dans ce [nouveau] Code un grand effort pour traduire en langage canonique cette doctrine même de l’ecclésiologie conciliaire [13].
Ainsi le pape admet qu’il existe une « ecclésiologie conciliaire ». Il affirme aussi que cette ecclésiologie est « nouvelle » :
Ce qui constitue la nouveauté [14] essentielle du concile Vatican II, dans la continuité avec la tradition législative de l’Église, surtout en ce qui concerne l’ecclésiologie, constitue également la nouveauté [15] du nouveau code [16].
Il n’y a pas de « continuité avec la tradition législative », puisque jamais l’Église n’a légiféré sur une nouvelle ecclésiologie. Malheureusement les papes conciliaires sont coutumiers de ce genre d’erreurs.
Le pape continue en décrivant les points essentiels de la nouvelle ecclésiologie :
Parmi les éléments qui caractérisent l’image réelle et authentique de l’Église, il nous faut mettre en relief surtout les suivants : la doctrine selon laquelle l’Église se présente comme le Peuple de Dieu [17] (voir la Constitution Lumen gentium, 2) et l’autorité hiérarchique comme service (voir ibid, 3) ; la doctrine qui montre l’Église comme une communion [18]
