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La Guerre de 14-18, vécue et écrite par l’académicien René Bazin

 

 

 

par le général (c.r.) Jacques Richou

 

 

 

Nous remercions le général Richou, président des Amis de René Bazin et arrière-petit-fils de l’écrivain, de nous avoir communiqué pour publication le texte de la conférence qu’il a donnée à Angers, aux Archives départementales du Maine et Loire, le vendredi 11 mars 2016, lors du colloque international tenu en l’honneur de l’écrivain angevin.

Le Sel de la terre.

 

 

René Bazin est un témoin de son temps, non seulement dans son terroir d’Anjou et par ses livres, mais aussi en tant que journaliste et correspondant de guerre, entre 1914 et 1918. Ses articles de presse et ses chroniques de guerre, où transparaît l’extrême sensibilité de l’auteur âgé alors de 61 ans, ont aujourd’hui une dimension documentaire importante. C’est dans ses carnets personnels qu’il décrit ces années de conflit, au fil des événements.

En 1915, il confessait dans son livre Pages religieuses :

La publication de ces récits, c’est un peu ma part de guerre. Ne pouvant me battre parmi les soldats, j’ai tâché du moins de soutenir les courages, de célébrer les actes d’héroïsme et la foi de nos armées ; et de montrer la force d’une France unanime [1].

Redécouvrir René Bazin en 2016, c’est donc une opportunité à saisir pour commémorer la mémoire de tous les Français morts pour la France il y a un siècle (plus de 1 300 000). Notre histoire et notre culture constituent les racines de notre nation ; le souvenir, c’est aussi la préparation de l’avenir. L’académicien nous permet de faire vivre des notions qui ont toujours leur prix : obéissance et esprit d’équipe, sens du devoir, de l’effort et du sacrifice, valeurs pérennes consenties et témoignées par la génération de nos grands-parents.

Parmi la soixantaine d’ouvrages publiés, entre 1880 et 1930, romans, biographies, récits de voyages, ou encore contes de jeunesse et essais, on peut dénombrer au moins une quinzaine de livres, soit le quart de son œuvre, qui abordent directement la question de la guerre. Bazin se veut positif et communicatif ; il nous transmet ses observations, ses souvenirs et ses réflexions sur la guerre de 14-18, avec ses convictions, à sa manière, tout en mesure, qui n’est pas, bien sûr, celle délibérément outrée de certains polémistes de son époque. L’auteur était un homme d’action, sachant concilier optimisme et réalisme, ne manquant pas d’humour, ni de joie de vivre. Psychologue attentif, il avait le contact facile avec les autres. Ses récits de guerre sont donc intéressants à redécouvrir, car ils ont une valeur historique et scientifique irréfutable.

Ma présentation va s’appuyer, aussi fidèlement que possible, sur ses livres et les propres citations de l’auteur ; elle sera articulée en trois étapes ; autour de trois questions auxquelles je vais m’efforcer de répondre :

– d’abord, pourquoi la guerre en 1914, épreuve prévisible dès les années 1880 ?

– puis, comment cette guerre a-t-elle été vécue, sur le front et à l’arrière ?

– et enfin, après la guerre, quels ont été ses prolongements, entre 1920 et 1930 ?

Pourquoi la guerre ? d’après René Bazin

Cette question est tout à fait cruciale. Bazin y apporte une réponse aussi prudente que nuancée, parfois décalée par rapport au « bien-pensant » actuel, trop souvent critique sur ces événements. Ceci s’explique par le poids des idéologies et le discrédit porté de nos jours sur les concepts de patrie et de nation [2].

Les livres à caractère social et politique, écrits par Bazin avant la guerre, doivent se lire bien évidemment dans le contexte historique des années 1900. On peut y déceler plusieurs facteurs conduisant à la venue probable, voire inévitable, d’un prochain conflit majeur avec l’Allemagne : la défaite de 1870, l’occupation de l’Alsace Lorraine, les oppositions religieuses et la fin des empires.

La défaite de 1870

Dès les années 1880, le tout jeune écrivain – il a 27 ans – prend toute la mesure de cette défaite humiliante de 1870, défaite qui l’a beaucoup marqué dans son adolescence et sa vie d’étudiant. Cette défaite est vécue et entretenue dans un climat de revanche, même si Bazin n’a rien d’un revanchard. Ce climat de blessure se développe de façon bien explicable ; d’autant plus qu’il ne peut que s’accentuer, suite à l’échec durable des visées monarchistes, avec la mort du Comte de Chambord en 1883 ; puis avec les crises successives du Boulangisme et des politiques anticléricales et sectaires de l’époque.

C’est le moment d’évoquer le livre Le guide de l’Empereur [3], contant l’histoire d’une famille de Lorraine, sous occupation allemande à l’époque. Cette famille modeste, mais oh combien noble de cœur, donne un exemple de bonne conduite et de service, en consentant à un triple sacrifice : accueillir un petit enfant allemand abandonné, s’en séparer quatorze ans plus tard pour des raisons juridiques et enfin, en 1900, découvrir fortuitement que cet enfant adopté est au service de l’Empereur Guillaume II, qu’il accompagne à Strasbourg… On observe, au passage, la tension très vive entre France et Allemagne, quinze ans avant la guerre.

L’occupation de l’Alsace-Lorraine

On arrive ainsi à la deuxième cause de la guerre : l’occupation de l’Alsace-Lorraine, décrite de main de maître dans le livre Les Oberlé [4]. Ce livre à succès – roman de la patrie blessée – va ouvrir les portes de l’Aca­démie française à son auteur. C’est un roman patriotique, dont l’action se situe dans l’environnement « prussien » et le climat nationaliste de l’époque, illustré avec passion par M. Barrès. L’auteur décrit l’Alsace sous l’occu­pation allemande. Il a effectué de minutieuses reconnaissances sur place, et noué de solides amitiés avec plusieurs personnalités alsaciennes : Mgr Freppel, le médecin Pierre Bücher ou le peintre Charles Spindler par exemple. Il décrit la vie quotidienne près de Strasbourg, dans un milieu d’affaires aisé, quinze ans avant la déclaration de la guerre de 14-18, et fait le constat d’un climat de résistance de l’ensemble de la population : refus de la langue, de l’administration et de la culture allemande. Cette résistance s’accompagne souvent d’une souffrance réelle due aux divisions dans les familles.

Voici l’intrigue du livre : après ses études de droit à Berlin, Jean Oberlé doit succéder à son père, en Alsace, à la tête d’une entreprise de bois, mais la famille est déchirée : son père et sa sœur Lucienne font tout pour coopérer à l’esprit allemand ; esprit que Jean et sa mère rejettent résolument. Et là, se greffent deux histoires d’amour contrariées : Jean est amoureux d’Odile Bastian, la fille du maire, et sa sœur Lucienne vient de se fiancer au Lieutenant Von Farnow, très « prussien ». Jean ne peut plus épouser Odile. Devant partir au service militaire allemand, il fait le choix de déserter et de rejoindre la France par une voie clandestine. Du coup, c’est Von Farnow qui ne peut plus, lui aussi, épouser Lucienne, sœur d’un déserteur… Ce roman patriotique repose tout entier sur la tension permanente entre Alsaciens profrançais, et Alsaciens collaborateurs proallemands.

Voici quelques fortes paroles relevées dans ce roman [5] :

Nous avons été arrachés, malgré nous, à la France, et traités brutalement parce que nous ne disions pas oui. […] Les maîtres, ici, ne comprennent rien à notre vie et à nos cœurs.

Et, plus loin :

La France a une âme que je connais par l’histoire et je crois fermement qu’il y a, dans le présent de cette nation, beaucoup de vertus supérieures, la générosité, l’amour de la justice, la délicatesse et une certaine fleur d’héroïsme. Votre germanisation, monsieur, n’est que la destruction ou la réduction de ces vertus ou de ces qualités françaises dans l’âme alsacienne…

Et cette dernière, pour conclure, dite avec une sereine détermination par Jean Oberlé :

Je serais libre, je refuserais votre race, votre religion, votre armée, qui ne sont pas les miennes […]. Vous voyez que je vous parle franchement […]. Je tiens à vous dire que vous ne me devez rien […], mais aussi que je n’ai contre vous, aucune animosité injuste [6].

Une guerre religieuse

Une troisième cause de cette guerre a bien été formulée, à Noël 1917, par le pape Benoît XV, lorsqu’il a dit : « C’est l’athéisme légal érigé en système de civilisation qui a précipité le monde dans un déluge de sang… ». Cette cause religieuse est illustrée par Bazin dans son livre La Douce France [7]. Il s’adresse, dans son avertissement liminaire, à tous les écoliers de France, pour leur expliquer les différentes manières d’aimer la France, son histoire, sa culture et ses racines chrétiennes. Autant de chapitres que d’agréables et charmants tableaux, nous représentant des scènes pittoresques de vie rurale, nous manifestant les plus beaux trésors de notre pays, et nous retraçant divers ouvrages de foi religieuse : une merveille, un livre à relire sans hésiter, et, pour les écoles, un précieux recueil où puiser de bonnes dictées.

Dans le livre Pages religieuses, déjà cité, on relève, dans le dernier chapitre (le quarante-quatrième), « Les deux camps », ces lignes très parlantes :

Le plus étonnant de cette guerre, c’est qu’elle est, bien plus qu’une guerre de conquête, de rivalité ou de vengeance, une lutte entre la civilisation chrétienne et la barbarie matérialiste […]. D’un côté la conscience ; de l’autre une brutalité sans entrave qu’elle appelle le droit […]. C’est un poète exaltant la destruction de la cathédrale de Reims, se réjouissant que la ruine fut si grande :  « Les cloches ne sonnent plus dans le dôme aux deux tours. Finie la bénédiction ! Nous avons fermé, ô Reims, avec du plomb, ta maison d’idolâtrie. » L’Allemagne apparaît donc bien comme une nation opposée au christianisme [8].

La fin des empires

Bazin évoque aussi une quatrième cause : celle de l’effondrement des empires, que ce soit l’empire prussien de Guillaume II, bien sûr, mais aussi les empires austro-hongrois, russe et turc… Autant de structures à bout de souffle qui visent, sans succès, à se réformer.

S’agissant de la Turquie, ou de l’empire ottoman, R. Bazin l’évoque à plusieurs reprises dans ses écrits : on peut citer le livre Croquis de France et d’Orient [9], dans lequel il raconte un voyage de presse, accompagnant l’empereur Guillaume II à Constantinople. Il souligne la concurrence politique et économique de l’Allemagne ; le Kaiser flattant avec démagogie les millions de musulmans, et n’hésitant pas à dénoncer l’influence, nocive pour l’Allemagne, des chrétiens d’Orient. Bazin revient sur cette question ensuite, en mars 1915, dans la revue de L’Écho de Paris, avec une supplique vigoureuse pour l’avenir chrétien de la basilique Sainte-Sophie, du fait de l’occupation de Constantinople par les Alliés. Il s’agit d’un plaidoyer précurseur et identique à celui qui sera exprimé en 1920 pour rétablir le culte chrétien à Sainte-Sophie. Les événements du Moyen-Orient des années 1915-1920 se répètent, cent ans plus tard, avec des ressemblances étonnantes.

Pour conclure ce premier point, lisons Bazin dans ses carnets personnels :

Les Français, que l’on dit si peu maîtres de leurs nerfs, ont une longue persuasion que la guerre est inévitable. Depuis trente ans et plus, l’Allemagne a empêché le pacifisme de mordre sérieusement ces cœurs de soldats. Ce sont les intérêts électoraux qui dictaient, plus que l’esprit, plus que l’âme, les mauvais propos et les mauvais votes [10].

Ainsi, on voit bien que Bazin, dans ses écrits, a suivi de près la montée en puissance inexorable des hostilités avant la mobilisation de l’été 14.

Comment la guerre ? d’après Bazin

Cette mobilisation d’août 1914 nous conduit à répondre à la deuxième grande question : comment s’est déroulée cette guerre de 14-18, selon Bazin ? Nous disposons de multiples éléments de réponse, grâce à ses carnets personnels et à ses livres. On peut facilement dégager quelques traits d’ensemble, vus dans son contexte familial, mais surtout sur le front et sur la vie à l’arrière, avec toute la place des femmes dans la guerre ; et enfin plusieurs réflexions sur le commandement en général et sur ce qu’on appelait alors l’union sacrée.

Le contexte familial de l’écrivain

Suite à l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, le 28 juin 1914, c’est le 3 août 1914 que l’Allemagne déclare la guerre à la France. La mobilisation générale va appeler les deux fils de Bazin et ses gendres, qui rejoignent aussitôt les unités combattantes. Il est facile d’imaginer alors les inquiétudes et les préoccupations de l’écrivain, âgé de plus de 60 ans, donc non mobilisable. Dans ses carnets personnels, les évocations du départ au front sont multiples :

Louis, mon second fils écrit à son capitaine : « Surtout qu’on ne me laisse pas en arrière ! Je veux en être… »

Et plus loin :

René, 37 ans, six enfants, part comme lieutenant du génie à Toul, le 2e jour de la mobilisation… Il parle de la guerre sans forfanterie, avec la certitude secrète qu’il en souffrira, et l’acceptation de tout. Madeleine [sa femme] comprend tout cela, et ses pauvres yeux me font pitié. Nos enfants partent. Un dernier regard sur la capote rabattue de l’auto, là-bas au tournant, et la chère image disparaît [11].

L’écrivain s’engage alors dans un véritable combat littéraire. Il s’implique à fond dans des reportages, des récits et des pensées du temps de la guerre, témoignant ainsi de son profond attachement à son pays, aux côtés de Péguy, Barrès, le père Brottier et bien d’autres. Redoublant de travail, il multiplie articles de presse, études diverses et conférences. Il convient de souligner la diversité des lieux évoqués dans tous ces récits : de l’Alsace à la Lorraine et à la Meuse, de la région du Nord à la Belgique et au Royaume Uni, nos alliés ; de la Vendée à la Bretagne, de la région de Franche Comté à la Provence, etc.

Les chroniques de guerre au front

R. Bazin a saisi toutes les occasions pour se rendre sur le front de l’Est et celui du Nord, aux limites de notre pays envahi. Comme toujours, il a observé minutieusement les hommes, les combattants et leur cadre de vie ; prenant de multiples notes dans ses carnets, avec croquis et dessins auxquels il était très familier. Il a ainsi traduit de façon précise la vie des tranchées et ses contacts multiples avec les gens.

Plutôt que de rédiger des ouvrages exhaustifs et structurés, contant ses reconnaissances et ses voyages successifs, il a choisi de diffuser ses observations et ses notes selon des formes d’écriture tout à fait diversifiées. Il a retenu, en priorité, la forme de brefs récits descriptifs, de chroniques ponctuelles, destinées notamment à la jeunesse. Voici, à titre d’exemples, quelques titres imagés de chapitres tirés du livre Récits du temps de la guerre [12] : « Hobereaux », « La litanie », « L’aumônier », « Les preux », « Le château blanc », « Le fantassin », « Le pointeur », « Le tambour Guillot », « La maison de Jeanne », etc. Cet ouvrage vient d’être réédité en 2015 ; je vous livre ici le commentaire que m’a adressé par courrier, le 28 février dernier, l’une des petites filles de Bazin, qui, en dépit de ses bientôt cent six ans, l’a relu :

Livre poignant qui prouve à quel point, sans être mobilisé, Grand-Père s’imprégnait du front… J’ai vécu cette période aux Rangeardières.

Tous ces récits, véridiques, et d’une valeur historique certaine, constituent une démonstration convaincante de la grande valeur de nos combattants, bien souvent mal comprise aujourd’hui, voire ignorée : sens de l’effort, sens du devoir, esprit d’équipe et, pire encore ! sens du sacrifice. Dans le chapitre « La maison de Jeanne » du livre Récits du temps de la guerre, l’auteur, à Domrémy, s’adresse à Jeanne d’Arc et prononce une phrase difficile à comprendre de nos jours, pour certains :

Nous avons beaucoup souffert et sacrifié beaucoup de sang de France qui vous est cher. Il en fallait pour racheter. Un Autre a versé le sien, qui valait mieux que nous. Vous le prierez tant que durera l’épreuve… Refaites-nous de la joie ! Vous qui avez rétabli merveilleusement l’unité du royaume […], parlez au cœur de tous. Combattez avec nous pour achever la bataille [13].

A cet égard, honorant le courage des soldats, Bazin n’aurait jamais utilisé la formulation trop courante aujourd’hui, consistant à assimiler la guerre de 14 à une « boucherie », (comparant ainsi ces soldats à des animaux exhibés sur des étals). Cette formule est une insulte grossière et indigne à tous ces morts pour la France. Ces soldats sont des millions de pères, de maris et de fils de France, acceptant de se battre jusqu’à la mort, pour défendre leur terre et la liberté de leurs familles.

Les femmes et la guerre

Dans ses écrits de guerre, Bazin souligne avec intensité et délicatesse la place des femmes pendant la guerre et leur rôle essentiel, que ce soit au front ou à l’arrière, dans toutes les fonctions que l’on peut imaginer : paysannes, gardiennes du territoire national, ouvrières de l’armement, soldats sans armes et espionnes, infirmières, consolatrices des blessés, marraines de guerre… ; et toujours, mères et épouses affectueuses, soucieuses de soutenir le moral de ceux qui sont au front. C’est sans aucun doute dans l’ouvrage La campagne française et la guerre [14], réédité cette année, que ces récits sur le rôle des femmes pendant la guerre sont les plus nombreux. Mais il existe aussi le roman La Closerie de Champdolent [15], publié l’année suivante. Ce roman – mi-paysan mi-marin – met bien en lumière les valeurs pérennes de l’enracinement, de l’attachement au terroir, à la vie de famille, du sens de l’honneur, du courage, de l’amour de la patrie et de la fraternité d’armes.

Le commandement

René Bazin nous permet aussi d’aborder une question sensible : celle du rôle et de la place du commandement pendant cette longue épreuve. Là aussi, Bazin contribue à clarifier et à faire la part des choses entre les slogans négatifs toujours ressassés et la réalité. Que n’a-t-on pas entendu sur les généraux limogés, la brutalité irresponsable des chefs, comme Joffre ou Mangin, ou encore, tout récemment, à l’été 2014, dans les débats parlementaires pour la réhabilitation collective et globale de tous les fusillés, sans aucune distinction entre l’insuffisance judiciaire, le fusillé pour mutinerie et le criminel de droit commun. Ces attitudes correspondent sans doute à notre caractère bien gaulois, frondeur, indiscipliné et rebelle. Nous serions pourtant bien inspirés d’imiter sur cette question de la discipline, nos frères d’outre Rhin ! Mais revenons à Bazin et à ses écrits sur ce sujet : citations qui allient souvent l’émotion et la chaleur du cœur. Voici, par exemple, dans Aujourd’hui et demain [16], réédité également cette année, la description d’un commandant de compagnie, tué à l’ennemi dans les batailles du Nord :

C’était un entraîneur d’hommes, un chef […]. Mince, il avait un charme viril, exprimant l’énergie du visage, cette finesse et cette ardeur […], amoureux du métier, voyant dans la carrière militaire le moyen le plus complet de servir le pays. Par sa valeur professionnelle, et sa haute culture intellectuelle […], c’était la définition même de cette immense élite d’officiers que nos soldats comprennent bien à présent, et en qui ils reconnaissent l’autorité indispensable.

L’Union sacrée

Avant de terminer la réponse à la question : comment la guerre pour René Bazin, revenons un instant sur la belle formule de « l’union sacrée », formule officielle choisie par le président R. Poincaré en 1914 et reprise en 1916, avec « la voie sacrée » de la bataille de Verdun. Ce fut un facteur politique essentiel pour conduire les opérations et remporter la victoire de 1918 – facteur repris par le général De Gaulle à Douaumont, cinquante ans plus tard : « Sur ce champ de bataille […], le fait est qu’en nous soumettant aux lois de la cohésion, nous sommes capables d’une ténacité et d’une solidarité magnifiques et exemplaires… ».

Dans la revue L’Écho de Paris, Bazin publie un article intitulé « Instituteurs » et il écrit :

Dans la lutte où tous ensemble, nous étions engagés, les instituteurs-soldats ont perdu assez vite, au contact des réalités, les préjugés qu’ils avaient pu avoir, non pas tous, contre la discipline et contre le soldat de carrière […]. Convaincus de l’absolue nécessité de l’union pour la défense commune, décidés à demeurer compagnons et patriotes en toute rencontre, ils expriment librement des idées justes, et grâce à leur influence, les répandent. Ils sont alors parmi les meilleurs ouvriers de cette concorde [17]

On pourrait évoquer ici de multiples autres citations qui mettent en lumière, chez Bazin, le critère essentiel de l’union sacrée et de l’unité, pour la vie sociale et la politique de notre pays.

Après la guerre, quels prolongements entre 1920 et 1930 ?

Après tous ces récits de guerre, nous abordons la troisième grande question : comment Bazin a-t-il perçu les prolongements de la guerre, dans la décennie 1920-1930 ? Ses écrits sont multiples sur le sujet, qu’il évoque son cadre familial, ou encore la restitution de l’Alsace Lorraine, les suites politiques du traité de Versailles, le retour des querelles idéologiques avec E. Herriot ou l’évolution de notre politique de colonisation au sud de la Méditerranée.

Le contexte familial de l’écrivain

Après l’immense satisfaction générale de la signature de l’armistice à Rethondes par le maréchal Foch, généralissime des armées alliées, le 11 novembre 1918, René Bazin n’a pas cessé d’écrire au sujet de la grande guerre. On imagine le climat d’apaisement et d’immense joie qui règne alors dans la demeure familiale, aux Rangeardières [18] – comme dans toutes les familles à nouveau réunies. Enfin la paix retrouvée ! C’est dans ce lieu même que Bazin recevra Ferdinand Foch, avec lequel il aura des liens amicaux et réguliers.

Il découvre aussi avec admiration l’œuvre littéraire de C. Péguy. Dans le Étapes de ma vie, Bazin lui fait un bel éloge, rédigé dans ses carnets, le 28 février 1926 :

Curieuse et touchante soirée ; R. Garric, fondateur des équipes sociales m’avait prié d’assister à une soirée sur Péguy. […] Une lecture, excellente d’ailleurs, […] de longs morceaux de Péguy : les imprécations de Jeanne contre la guerre ; la gloire du blé changé en corps divin ; la beauté d’un petit enfant disant sa prière du soir. Que disait le public ? Ravi, touché au cœur, il applaudissait […]. Quel mérite a eu Péguy, capable de monter si haut et de se plaire dans les hauteurs. Quand il y est, il n’en descend pas [19].

Le retour de l’Alsace-Lorraine

Le prolongement immédiat de la guerre, c’est le retour tant attendu de nos deux provinces d’Alsace et de Lorraine. En 1919, Bazin publie un nouveau roman : Les nouveaux Oberlé [20], qui traduit bien le climat de l’après-guerre. Il met bien en lumière les bénéfices de la paix retrouvée. Reprenant le titre des Oberlé, mais cette fois avec le qualificatif « nouveau », R. Bazin situe ce second roman en Alsace, vingt ans après, dans le contexte, cette fois, de l’après-guerre – contexte forcément assez différent. L’auteur décrit, avec une perspicacité étonnante, la psychologie et les sentiments intimes des protagonistes. La victoire toute récente de 1918 pourrait laisser imaginer un ton un peu triomphaliste, qui nuirait à la validité du témoignage historique. L’auteur n’est pas tombé dans cet écueil : il décrit avec lucidité les spécificités, les qualités et les défauts des deux camps qui se sont affrontés pendant les quatre années de guerre. Les incompréhensions réciproques se répètent, entre les héros du roman, à propos des forces et faiblesses de leurs régions et nations, si différentes : l’Alsace, la France et l’Allemagne. Il reflète, de façon étonnante, le caractère propre des Alsaciens, de leurs traditions et de leur sensibilité ; bref, un tableau attachant de la terre d’Alsace et de ses valeurs propres.

Les insuffisances des traités de paix

Au cours de la décennie 1920-1930, les insuffisances du traité de Versailles n’échappent pas à Bazin qui s’en entretient autour de lui ; entretiens dont on retrouve de nombreuses traces dans ses carnets personnels. Parmi les lacunes relevées, se posent la question des réparations et celle de la rive gauche du Rhin. Bazin confère souvent de ce sujet crucial avec F. Foch. Dans le livre Étapes de ma vie, on peut lire :

Le 7 février 1920. Conversation avec le maréchal Foch, ce matin aux Invalides. Je l’ai répété avant-hier, au dîner de l’Élysée, devant M. Poincaré et M. Deschanel : On a lâché les provinces rhénanes. […] Le traité est inexécutable. Dans ces provinces rhénanes, les populations sont allemandes ; il ne faut pas voir des Français là où il y a des Allemands : mais on peut « déprussianiser », faire du pays […] un duché de Luxembourg numéro deux [21].

Le retour des luttes idéologiques et de la guerre scolaire

A partir des années 1924-1925, reviennent – hélas ! – dans le monde politique, les questions idéologiques et anticléricales. A cet égard, le roman Baltus le Lorrain [22], réédité à plusieurs reprises depuis quelques années [23], illustre bien la guerre scolaire de l’époque. Il se déroule en Lorraine, cette fière province, retournée à la France en 1918. Le drame du roman se noue autour d’un instituteur. Maître d’école, reconnu, estimé et respecté, il est confronté au problème de la liberté de l’école (et à celui de la liberté de conscience tout court…) ; liberté maintenue en  Alsace-Lorraine, depuis le 1er Empire, avec la loi concordataire, et risquant d’être remise en cause par la loi française sur la laïcité de 1905. In fine, le concordat sera maintenu dans ces deux provinces, grâce à la détermination, ferme et tranquille, des Alsaciens-Lorrains. Il est aussi décrit l’histoire d’un « malgré-nous », c’est-à-dire un enrôlé de force dans les armées prussiennes, face aux soldats français. L’aventure humaine de ces Baltus fait plaisir au cœur. Le patriotisme, incarné dans cette famille lorraine, préfigure bien celui qui animait le Général Bigeard, cinquante ans plus tard.

Dans son tout dernier roman, Magnificat [24], Bazin décrit le parcours d’une vocation religieuse dans le milieu rural du Morbihan : vocation heurtée par l’autorité paternelle – il faut un repreneur pour la ferme –, mais aussi par l’attachement à Anna, la femme aimée, et surtout par l’engagement sur le front en 1914.

Le rayonnement de la colonisation

Il existe enfin un autre prolongement de la guerre de 1914, avec la poursuite de la colonisation, lancée sous la IIIe République, notamment en Afrique. Bazin s’y est beaucoup intéressé, mettant en lumière son rayonnement. Dans ses notes et sa correspondance, on relève ses relations suivies avec Hubert Lyautey, du fait de son œuvre durable au Maroc et de sa présence à l’Académie française.

Dans Étapes de ma vie, le 21 juin 1920, Bazin écrit :

Je vois le général Lyautey […]. Il me donne à lire le discours qu’il va prononcer à l’Académie, avec une belle déclaration en faveur de la Maison de France […], la seule de toutes les maisons royales qui se confondit avec le peuple gouverné au point d’en perdre son nom [25].

Plus loin, évoquant la colonisation, il cite cette phrase d’un notable marocain adressée à Mgr Danet, vicaire apostolique du Maroc, le 1er août 1921 :

Vous autres religieux, vous pouvez beaucoup pour rapprocher l’âme musulmane de l’âme chrétienne ; vous êtes très estimés ; le père de Foucauld est vénéré de tous… Pas de controverses, mais la bonté.

A propos de Foucauld précisément, il faut citer sa première biographie [26], écrite par Bazin en 1921, l’un des livres phares de notre auteur, une œuvre qui gardera toujours une place de choix dans nos bibliothèques. Il avait su très rapidement rassembler témoignages et documents et les utiliser avec l’art de l’écrivain catholique français. Cette biographie est rééditée régulièrement depuis sa parution – dernièrement, en 2003, par l’éditeur Nouvelle Cité, et cette année, par Via Romana.

Dans le livre René Bazin et le problème social [27], publié en 1966 par Joffre Galarneau, Docteur ès-lettres, on trouve ces lignes très éclairantes :

– d’abord, les propres mots du père de Foucauld au sujet de René Bazin, adressés à l’Abbé Huvelin en 1907 pour faire connaître son témoignage sur les habitants d’Algérie et du Sahara : « Un seul nom me vient à l’esprit : l’auteur des Oberlé, Monsieur Bazin » ;

– puis, un échange entre Foucauld et Massignon :

Quelques mois avant de mourir en 1916, il déclare à Louis Massignon : « Il est un homme que je n’ai jamais vu mais dont les écrits sont en grande harmonie avec mes pensées : M. René Bazin. Je lui ai écrit récemment, lui demandant de nous aider dans l’œuvre de christianisation de nos sujets infidèles. » Et Bazin de répondre à Louis Massignon : « Je n’ai accepté ce travail considérable… que parce que j’imagine que le récit de la vie du Père de Foucauld peut éclairer beaucoup d’esprits, d’abord dans l’ordre des vérités humaines » [28].

Conclusion

Au moment de conclure cet exposé sur la guerre de 14-18 vécue et décrite par René Bazin, nous pouvons aussi commémorer, avec respect, la mémoire de tous nos parents si éprouvés : plus de 1 300 000 morts pour la France ! C’est aussi l’occasion de garder en mémoire les leçons et les enseignements laissés par l’auteur, dans tous ses écrits – enseignements qui gardent leur valeur pour toutes les époques, dont la nôtre. L’histoire politique du monde a toujours son volet militaire ; et la guerre est, hélas, la règle et non l’exception. La guerre a façonné les équilibres du monde, les a faits et défaits. On connaît le dicton : « Si vis pacem, para bellum ». La guerre se prépare en temps de paix. Bazin nous rappelle qu’il est essentiel d’œuvrer inlassablement à la cohésion de la communauté nationale et de cultiver prioritairement le sens de l’effort et du sacrifice.

En relisant tous ces ouvrages évoqués ci-dessus, on peut mesurer l’intensité et la permanence de l’attachement de l’académicien à son pays, à la Douce France. Dans le livre qui porte ce titre, il écrivait :

Il est nécessaire aujourd’hui de montrer aux Français pourquoi nous devons aimer la France […]. La France est appelée douce à cause de sa courtoisie, de sa finesse et de son cœur joyeux. Mais la Douceur n’est pas faible. La Douceur est forte. La Douceur est armée pour la justice et pour la paix. Elle ne fait pas d’inutiles moulinets avec son épée, mais elle en a une le long de son flanc, et elle en tient la garde dans sa paume solide et calme. Sans elle, il n’y a que violence [29]

Ces lignes, écrites il y a plus d’un siècle par un grand écrivain, dont la haute culture est bien connue, ne peuvent pas nous laisser indifférents aujourd’hui. Même si elles ont été rédigées dans un contexte historique différent, leur valeur documentaire est manifeste du fait de la justesse du jugement porté et de son importance pour notre époque.


[1] — René Bazin, Pages religieuses, 2e partie, temps de guerre, avant-propos de l’ouvrage, éd. Calmann-Levy, 1915. Livre réédité en 2015 (éd. Edilys).

[2] — « Nous récoltons aujourd’hui un discrédit de la nation, chez les nations européennes et des tentatives dérisoires d’asseoir l’Europe sur une nation européenne parfaitement virtuelle et totalement irréaliste. » Mgr Ravel, « La mémoire de l’Union sacrée », 10 octobre 2014.

[3] — R. Bazin, Le Guide de l’Empereur, éd. Calmann-Levy, 1899.

[4] — R. Bazin, Les Oberlé, éd.Calmann-Levy, 1901. Livre réédité en 2013 (éd. CPE Marivole).

[5] — R. Bazin, Les Oberlé, ibid.

[6] — Dans Le Sel de la terre 46 (automne 2003, p. 151), dans son article intitulé « René Bazin, instrument de la grâce », Henri Darmont écrivait au sujet des Oberlé : « Oh ! combien les Allemands en ont voulu à René Bazin d’avoir écrit ce roman ! Combien d’Alsaciens ont déserté les rangs de l’armée prussienne après avoir lu ce livre ? Nul ne peut le dire vraiment. Le livre a été publié en 1901 ; du 1er janvier au 31 décembre 1902, on compta un millier de déserteurs dans le 16e corps allemand, basé à Metz. Neuf cents se réfugièrent en France. Comme Jean Oberlé. Est-ce parce que Les Oberlé relançait la flamme patriotique que les Allemands avaient inscrit René Bazin sur la liste des écrivains qui devaient être arrêtés dès que les armées impériales seraient entrées dans Paris ? » (NDLR.)

[7] — R. Bazin, La Douce France, éd. J. de Gigord, 1911. Livre réédité en 2013 (éd. Sainte-Philomène).

[8] — R. Bazin, Pages religieuses, ibid.

[9] — R. Bazin, Croquis de France et d’Orient, éd.Calmann-Levy, 1899.

[10]   —             Carnets personnels en date du 28 juillet 1914.

[11]   —             Elisabeth Verry, L’Anjou et la guerre de 14-18, les Archives du Maine et Loire, janvier 2016, p. 28.

[12]   —             R. Bazin, Récits du temps de la guerre, éd. Calmann-Levy 1915. Livre réédité en 2015 (éd. Edilys).

[13]   —             R. Bazin, ibid.

[14]   —             R. Bazin, La Campagne française et la guerre, éd. C Eggiman (L’Écho de Paris), 1916. Livre réédité en 2016 (éd. Edilys).

[15]   —             R. Bazin, La Closerie de Champdolent, Ed. Calmann-Levy, 1917.

[16]   —             R. Bazin, Aujourd’hui et Demain, Pensées du temps de la guerre, éd. Calmann-Levy 1916. Livre réédité en 2015 (éd. Edilys).

[17]   —             L’Écho de Paris du 19 août 1917.

[18]   —             La demeure familiale de R. Bazin, sur la commune de Saint-Barthélémy d’Anjou, à quelques kilomètres à l’est d’Angers (49).

[19]   —             R. Bazin, Étapes de ma vie, éd. Calmann-Levy, livre posthume publié en 1936, à partir de ses carnets personnels.

[20]   —             R. Bazin, Les Nouveaux Oberlé, éd.Calmann-Levy, 1919. Livre réédité en 2016 (éd. CPE Marivole).

[21]   —             R. Bazin, Étapes de ma vie, ibid.

[22]   —             R. Bazin, Baltus le Lorrain, éd.Calmann-Levy, 1926.

[23]   —             Éditions Le Lorrain, Metz, 1977 ; Grand Caractère, 2009 ; Sainte-Philomène, 2012 ; et Edilys en 2016.

[24]   —             R. Bazin, Magnificat, Ed Calmann-Levy, 1931, réédité en 2012 (éd. Via Romana).

[25]   —             R. Bazin, Étapes de ma vie, ibid.

[26]   —             R. Bazin, Charles de Foucauld, explorateur du Maroc et ermite au Sahara, éd. Plon, 1921. Livre réédité en 2016 éd. Via Romana.

[27]   —             Joffre Galarneau, René Bazin et le problème social, éd. Lethielleux Paris, 1966.

[28]   —             Ibidem.

[29]   —             R. Bazin, La Douce France.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 97

p. 124-136

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