Les Cacouacs (1757) : un conte philosophique contre les « Lumières »
par Louis Medler
L'IDÉOLOGIE DES « LUMIÈRES » règne aujourd’hui en despote absolu. Les élèves de l’école prétendue « neutre » sont gavés de textes de Voltaire, Rousseau, Diderot, Condorcet et compagnie, mais n’ont pas droit à une ligne de leurs contradicteurs, même les plus talentueux. Guénée, Barruel, Fréron, Gilbert, Moreau, Rivarol ou La Harpe (après sa conversion) ont le grand tort d’être dans le mauvais camp. Ils sont donc écartés au nom du pluralisme, exclus au nom de la Tolérance, interdits au nom de la Liberté de Pensée. Bien sûr, l’Éducation nationale prétend développer « l’esprit critique » des élèves. Mais pour elle, l’esprit critique s’identifie précisément avec l’idéologie des Lumières. Cette idéologie officielle échappe donc, par définition, à toute critique ! Je dirais même plus : la critiquer, c’est manquer d’esprit critique. Tandis que répéter mécaniquement les slogans officiels (« liberté de pensée », « tolérance », « laïcité »…) est la meilleure façon de prouver son indépendance d’esprit.
On est dans le 1984 d’Orwell, avec son système de novlangue (newspeak) : « La liberté, c’est l’esclavage ». Mais on est aussi au cœur du système des Lumières [1]. Jean-Jacques Rousseau avait donné la consigne :
Qu’il croye toujours être le maître et que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre […] qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connaît rien, n’est-il pas à votre merci ? Ne disposez-vous pas par rapport à lui de tout ce qui l’environne ? N’êtes-vous pas le maître de l’affecter comme il vous plaît ? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n’est-il pas dans vos mains sans qu’il le sache ? Sans doute, il ne doit faire que ce qu’il veut ; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse ; il ne doit pas faire un pas sans que vous ne l’ayez prévu, il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire [2].
Appliquez au peuple ce que Rousseau dit ici de l’enfant, et vous avez la parfaite description de la démocratie moderne : l’autorité visible, connue de tous et pleinement responsable de ses décisions, a été remplacée par la manipulation occulte, mais le manipulé se croit « libre ». Et c’est au nom de la Liberté que les récalcitrants sont guillotinés, incarcérés, ou au moins, réduits au silence. « Pas de liberté pour les ennemis de la Liberté ! » Terrorisme intellectuel puis institutionnel que Voltaire avait déjà théorisé en excluant de sa Tolérance ceux qui ne sont pas eux-mêmes « tolérants ».
Toute la Terreur, génocide vendéen compris, et tous les totalitarismes modernes sont déjà en germe dans l’idéologie des Lumières. Et le pire est sans doute encore à venir. On ne perd donc pas son temps à étudier les écrits (souvent prophétiques) des « contre-philosophes ». Après Barruel [3], Guénée [4] et quelques autres [5], voici les Cacouacs de Moreau.
Jacob-Nicolas Moreau (1717-1803)
Né à Saint-Florentin (Yonne), le 20 décembre 1717, d’un père avocat, Jacob-Nicolas Moreau fut d’abord avocat lui-même, à Aix-en-Provence, puis conseiller à la Cour des Aides de Provence (1741), et haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, dont il rédigea plusieurs documents publics à partir de 1755.
1757 : l’attaque anti-Cacouacs
En octobre 1757, le Mercure de France publiait un article anonyme intitulé « Avis utile, ou Premier Mémoire sur les Cacouacs ». L’auteur faisait mine de décrire un peuple lointain (« vers le quarante-huitième degré de latitude septentrionale, on a découvert nouvellement une nation de sauvages plus féroce et plus redoutable que les Caraïbes ne l’ont jamais été ») dans le but d’attaquer la tribu des mauvaises langues : ces méchants (kakos, en Grec) qui, sous prétexte de rire, égratignent continuellement leur prochain.
Mais c’est une œuvre d’une tout autre portée que Moreau fit paraître peu après aux Pays-Bas sous le titre Nouveau mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs. Le mot Cacouac, qui désignait les moqueurs en général dans le premier article, changeait de sens. Au lieu d’une simple satire morale, il servait maintenant une attaque en règle contre les « Philosophes » des « Lumières ».
Moreau après 1757
Cette brillante charge contre les « Philosophes » eut un énorme succès, mais resta sans lendemain. Moreau rédigea ensuite des mémoires sur l’histoire diplomatique de son temps. A la demande du Dauphin (pour l’instruction de ses enfants), il rédigea des Leçons de morale, de politique et de droit public, puisées dans l’histoire de notre monarchie (publiées en 1773), puis, à la demande du précepteur du futur Louis XVI, Les Devoirs du prince réduits à un seul principe, ou Discours sur la justice (1775), mais il ne poursuivit pas le combat, pourtant si bien engagé, contre Voltaire et ses complices.
Nommé historiographe de France en 1774, il créa un « dépôt des chartes » destiné à recueillir les textes officiels de l’histoire nationale. Son Exposé historique des administrations populaires (1789) dresse un tableau du rôle et des pouvoirs des assemblées locales sous l’Ancien Régime, à la veille de la tenue des États généraux.
Démis de toutes ses fonctions en 1790, il fut arrêté sous la Terreur, dans la nuit du 19 au 20 mars 1794 (29-30 ventôse an II), mais son âge lui valut d’être seulement placé en garde à vue (et non incarcéré). Libéré quelques jours après le 9 Thermidor, il mourut à Chambourcy le 29 juin 1804. Ses Souvenirs (publiés seulement en 1901) voient les causes profondes de la Révolution dans l’immoralité et l’impiété de la Cour sous le règne de Louis XV.
Le Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs
Un grand retentissement
Moreau peut être considéré comme l’homme d’un seul livre. Son petit Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs éclipse à bon droit tous ses autres ouvrages. Ce chef-d’œuvre isolé eut, en 1757, un immense retentissement. Pendant quelques mois, toute la France parla des Cacouacs. L’abbé Joseph Giry de Saint Cyr renchérit en publiant un Catéchisme et décisions de cas de conscience à l’usage des cacouacs, avec un discours du patriarche des cacouacs, pour la réception d’un nouveau disciple. Pour échapper au ridicule, les « Philosophes » essayèrent de reprendre le terme à leur compte : en 1758, Jean-Jacques Rousseau publiait son conte La Reine fantasque avec le sous-titre : « conte cacouac ». Le mot devint courant dans leur correspondance privée : « C’est un très honnête Cacouac, mais qui a de bonnes raisons pour ne le pas trop paraître » écrivait d’Alembert à Voltaire, à propos de Turgot (lettre 76), n’hésitant pas à forger lui-même le terme cacouaquerie pour désigner la philosophie du jour. En 1763 encore, Voltaire écrivait à un de ses correspondants : « Il y a un Anglais chargé d’un paquet pour M. d’Alembert ; et si vous voyez ce cacouac, ayez la bonté de le lui dire » (lettre à Damilaville, 9 mai 1763).
Conte philosophique ?
Le genre nommé « conte philosophique » est aujourd’hui très apprécié dans les lycées de la République. Voltaire, qui l’a mis au point, en serait sans doute le premier surpris, car il voyait clairement les limites de ces œuvrettes de propagande, rédigées à la va-vite. Il en serait surtout mortifié, car il se prenait pour un tragédien et un poète, or on ne le connaît plus guère, aujourd’hui, que pour les plaisanteries de Zadig (1748), Micromégas (1752) et surtout Candide (1759), qui eut au 18e siècle un gros succès de scandale (habilement orchestré grâce à l’aide de la prétendue censure), mais demeure, objectivement, un pamphlet répétitif, souvent de mauvais goût. Même Melchior Grimm (1723-1807) – totalement engagé dans le camp des « Lumières » – n’y trouvait ni plan, ni ordonnance, ni sagesse, mais par contre beaucoup d’ordures qui n’ont pas ce voile de gaze qui les rend supportables [6]. Heureusement, l’œuvre est férocement anti-catholique, et met en scène, du début à la fin, toute une série de prêtres et religieux systématiquement vicieux, avares, cruels, esclavagistes ou assassins. Elle est donc devenue « incontournable » dans l’école « neutre » officielle.
Mais Moreau a su s’emparer de l’arme forgée par Voltaire, et la retourner contre son inventeur avec un art nettement supérieur. Le récit des Cacouacs est simple, mais bien bâti – sans les interminables et invraisemblables péripéties qui encombrent Candide. Le personnage principal (qui raconte à la 1ère personne) est humain – pourvu de sentiments réels – alors que Candide n’est qu’un fantoche sans aucune personnalité. Même le valet Valentin, que Moreau ne fait qu’esquisser et dont il annonce la fin funeste dès le début, est plus vivant et plus réaliste que les héros de Voltaire (Panglos, Cunégonde, etc.) qui ont l’allure, la souplesse et les sentiments d’un manège de chevaux de bois enfermés dans quelque cauchemar.
On sent du cœur, chez Moreau, même envers les « Cacouacs » qu’il dénonce, tandis que Voltaire ne sait susciter – et ne semble éprouver – aucune sympathie, même pour son héros principal. On sent surtout, dans le Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs, un amour de la vérité qui lui donne une âme et un élan inconnus de Voltaire. Ce dernier a beau faire, il sonne faux, ricane quand il veut faire rire, grimace quand il veut émouvoir, et, surtout, tourne en rond. Alors que le conte est, par nature, une évasion (non pas hors du réel, mais au-delà des apparences immédiates), Candide est une incarcération. Voltaire promène son anti-héros dans le monde entier (repeint en noir pour l’occasion) comme un geôlier ferait visiter toute la prison à son captif, pour bien le convaincre qu’il n’y a aucune issue, avant de l’enchaîner dans son cachot. Loin de fournir une clé, les « contes philosophiques » de Voltaire enferment dans un monde gris, inhumainement humain, désespérément clos sur lui-même, gigantesque camp de concentration dont les fameuses Lumières sont les gros projecteurs, en haut des miradors. Pour en sortir ? Moreau.
Un récit autobiographique ?
Car le Mémoire de Moreau est un récit d’évasion. L’auteur raconte comment il a été capturé et séduit par les Cacouacs, comment il a partagé leurs erreurs et comment il en a été délivré.
Fiction ou réalité ?
Jacob-Nicolas Moreau a-t-il, à un moment ou à un autre, partagé les illusions des « Philosophes » ? A-t-il, d’une façon ou d’une autre, été initié à leurs mystères ? A-t-il cédé à l’appât de leurs flatteries, participé aux réunions plus ou moins secrètes de leurs sociétés de pensée, et personnellement expérimenté l’illumination qu’il décrit ? Son Mémoire nous livrerait-il de vraies confessions, à peine dissimulées sous un mode allégorique ?
Moreau est né la même année que la franc-maçonnerie (1717). L’a-t-il fréquentée ? On n’a, jusqu’ici, trouvé aucune trace d’une initiation. Son emploi au ministère des Affaires étrangères (à partir de 1755) l’a certainement mis en contact, d’une façon ou d’une autre, avec cette société secrète d’origine anglaise, qui se développe si rapidement en France. Par ailleurs, bien des traits de sa critique des Cacouacs atteignent, de fait, la franc-maçonnerie. Mais rien ne prouve que l’auteur ait fait le lien.
Le narrateur insiste, dès le début, sur son expérience directe de la tribu philosophique. Il a vécu parmi eux. Il a été « ensorcelé à demi ». Il a éprouvé leur « ivresse magique ». Il demande pardon des « sottises » et des « impertinences » qu’il a proférées « dans le plus fort du délire ». Il exprime sa honte au souvenir de cet « état de folie » ; il avoue qu’il aurait « trop à rougir » s’il devait « rapporter en détail » chacun de ses actes. Toute la force du récit – très simple dans son fond – vient de cette expérience intime. Le vertige des « Lumières » est vécu et décrit de l’intérieur.
Les concerts de flatteries qui font perdre la tête, les grands mots sonores qui dissolvent le lien unissant les idées au réel, la poudre aux yeux de la science encyclopédique, et, surtout, l’orgueil qui enfle au-delà de toute mesure : tout est raconté à la première personne, comme une véritable expérience personnelle. Habile fiction ou réelle confession ?
L’indice le plus troublant reste le passage de l’Énéide que Moreau a voulu placer – en latin – en exergue de son Mémoire :
Fas mihi Graïorum sacrata resolvere jura,
Fas odisse viros, atque omnia ferre sub auras.
Ce qui peut se traduire :
La loi divine m’autorise à rompre mes engagements sacrés avec les Grecs ;
elle m’autorise à haïr ces hommes et à produire au grand jour tout ce qu’ils cachent.
N’est-ce pas un aveu ?
Dans le cas contraire il faut reconnaître à Moreau un sens très sûr de la construction dramatique. Il a su choisir l’angle de vue idéal pour décrire son sujet de façon simple, vivante et complète.
Le Cacouac se prend pour Dieu
Sur le fond, Moreau cerne parfaitement l’idéologie des Lumières en rattachant les Cacouacs aux Titans de la mythologie grecque, qui voulaient escalader le Ciel.
Si la « philosophie » des Lumières – comme la franc-maçonnerie – semble hésiter entre le déisme et l’athéisme, c’est que pour elle, de toute manière, celui qu’on nomme couramment Dieu n’est pas destiné à le rester ! L’homme seul est intéressant, lui seul est au centre. La question est de savoir s’il est plus gratifiant, pour lui, de détrôner Dieu ou de s’en passer totalement. Les deux positions ont leur attrait, et les Cacouacs (comme les maçons actuels) semblent balancer entre la révolte (« quelque reste de rancune contre la divinité ») et la pure négation (qui, au fond, doit moins satisfaire le principal inspirateur de la chose, Lucifer – dont Moreau ne parle pas).
Une fois reconnue la centralité de l’homme, on peut bien admettre une divinité « à condition qu’elle ne se mêlera de rien ». Peu à peu, par la science (et surtout par la Géométrie, qui a la première place dans ce système), l’homme dominera entièrement et parfaitement le monde : il sera Dieu.
Les Cacouacs, initiés à ce secret, se sentent supérieurs au reste des humains, et s’entretiennent dans cette illusion en se flattant les uns les autres. Libérés de tout devoir envers leur famille ou leur patrie, ils se sentent non seulement citoyens de l’univers, mais destinés « à l’éclairer, à le conduire, à le réformer » en y rétablissant « la liberté et l’égalité que tant de lois injustes en avaient bannies ». Bref : la république universelle, qui sera animée par une nouvelle morale, entièrement centrée sur l’homme (« la loi fondamentale de la société est de faire son propre bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible »).
Attentif aux techniques de séduction utilisées par les Cacouacs, Moreau souligne :
– la flatterie (« Je n’avais eu jusque-là qu’une idée de moi assez commune, […] je ne me lassais pas d’entendre mon éloge »),
– la surexcitation de l’imagination (« Mon imagination s’échauffait, mon pouls s’élevait et ma respiration devenait plus forte. Il me semblait que, dans un moment d’ivresse, la faculté de sentir s’emparât peu à peu de mon âme tout entière, et que la faculté de raisonner s’éteignît dans la même proportion »),
– la manipulation (« pour me donner lieu de faire briller mon esprit, il proposa lui-même quelques questions sur lesquelles on était bien aise d’avoir mon sentiment »),
– la pression sociale (« elles excitèrent un applaudissement universel et si bruyant qu’on fut obligé plusieurs fois de crier silence »),
– la manipulation du vocabulaire (« si quelquefois les idées me manquaient, j’avais de grands mots à mettre à leur place, et j’observais que c’était alors que l’on applaudissait le plus vivement »)
– et le sentimentalisme humanitaire (« le fond de bonté que je retrouvais dans mon propre cœur et cette pitié généreuse que je me sentais encore pour le reste du genre humain »).
Il semble aussi prévoir l’usage généralisé de la drogue : la morale a « la tête nonchalamment penchée sur des pavots », tandis que, petit à petit, un nouveau parfum « plus agréable encore que celui dont j’avais jusque-là respiré l’odeur » remplace l’encens dans les cassolettes fumantes, et aide à admettre la nouvelle Religion universelle. Visiblement, à l’inverse de ce que Marx dira plus tard, l’opium devient la religion du peuple.
Il y a même un certain pressentiment d’internet dans ces voyages instantanés à travers le monde (« Mes regards s’étendaient sur un vaste horizon… j’apercevais des États entiers… »), les Cacouacs ayant trouvé le « talent de faire ainsi voyager, au moyen de certaines feuilles qu’ils mettaient devant les yeux, et sur lesquelles on avait gravé tout ce que je croyais avoir vu, dans les différentes parties du monde ».
En revanche, Moreau ne s’intéresse aucunement à l’économie de la société Cacouac. Il n’imagine rien des horreurs du communisme. Il ne prévoit pas non plus la guillotine, ni la Terreur. Il a vu un aspect des Lumières, de façon très perspicace, mais il reste bien en deçà de la réalité.
Les limites d’un genre
On n’échappe jamais totalement à son temps. Subtil observateur, catholique convaincu, bon père de famille, tout dévoué au roi de France, Moreau a pourtant des illusions libérales liées à son gallicanisme [7]. Il n’a pas, comme nous, l’expérience de deux siècles de Révolution, et il sous-estime les effets de la subversion « philosophique ». Il n’imagine pas qu’elle puisse parvenir à renverser la société. Dans un monde frivole, il choisit l’arme à la mode, celle de ses adversaires : le rire. Il en use à la perfection, mais n’est-ce pas, aussi, parce qu’il ne prend pas suffisamment l’ennemi au sérieux ?
Moreau qualifie lui-même de « peu sévère » le conseil final qu’il met dans la bouche des Alétophiles venus le libérer :
Garde-toi de haïr ces gens-là, me dirent-ils, ce serait se mettre dans un nouveau genre de dépendance dont ils sauraient encore s’applaudir. Va, jeune étranger, le mépris public est le seul châtiment dû à l’extravagance.
Or Moreau suivit scrupuleusement la recommandation qu’il s’était ainsi adressée à lui-même ! Au lieu de mener à bout un combat si bien engagé, au lieu de poursuivre les « philosophes » dans leurs retranchements, il rentra tranquillement chez lui, avec la conscience du devoir accompli. Un instant déstabilisé, le parti « philosophique » reprit rapidement la main.
Dans son introduction, Moreau manifeste son souci d’éviter que « quelque chose d’aigre et d’amer » dans son style puisse faire « que l’on se défie de son jugement ». Il a, de ce point de vue, parfaitement réussi. Mais, du coup, on ne trouve pas chez lui la force d’indignation, la vigoureuse haine de l’erreur qui auraient pu, seules, faire barrage à un système de mensonge systématique [8]. S’il défend « la religion chrétienne » et « la Révélation », on n’aperçoit pas non plus ce vif amour de Jésus-Christ qui aurait fourni lumière et énergie pour le combat (détail caractéristique : on ne le voit jamais prier). Il reste prisonnier d’un genre, d’un style, et en définitive d’un siècle trop superficiel.
Les Cacouacs doivent devenir classiques !
Il n’empêche. Avec ses limites et ses manques, le Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs demeure le meilleur des « contes philosophiques » du 18e siècle. Celui qui fait le mieux comprendre l’âge des « Lumières », et même notre époque. Si la franc-maçonnerie s’est employée, dès 1830, à transformer Voltaire en auteur classique – imposé même aux écoles catholiques par la force des programmes officiels – si elle a aujourd’hui fait de la lecture de Candide (qui devrait plutôt s’intituler Sordide) une sorte de rite initiatique et comme un passage obligé pour les lycéens de 2e-1ère, rien n’empêche de ressusciter, en face, les auteurs qui fournissent le contre poison. Les Cacouacs de Moreau, comme certaines lettres de Guénée, méritent non seulement d’être connus de tous les contre-révolutionnaires, mais d’être étudiés en classe. Ils doivent devenir classiques.
[1] — Dès 1797, La Harpe avait montré comment la manipulation du langage (la construction systématique d’une « langue inverse » par les « philosophes » des « Lumières ») avait mené à la Terreur. C’est le thème de son maître-ouvrage : Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire (voir Le Sel de la terre 94, p. 176-180). — Blanc de Saint-Bonnet expliquait, un peu plus tard : « Ce qu’il y a de plus menaçant pour les peuples, après la Révolution, c’est la langue qu’elle a créée. Ce qu’il y a de plus redoutable, après les révolutionnaires, ce sont les hommes qui emploient cette langue, dont les mots sont autant de semences pour la Révolution. » Or cette langue est aujourd’hui celle de l’école, de l’administration et des médias !
[2] — Jean-Jacques Rousseau, Émile, livre II (Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, 1969, p. 362-363). — Dans cette citation, le mot « enfant » a été omis – remplacé par le signe usuel […] – pour favoriser une lecture politique de ces conseils pédagogiques. A qui contesterait le procédé, on suggère de réfléchir quelques instants sur le Contrat Social du même Rousseau. Que prône-t-il, sinon un totalitarisme brandissant la Liberté comme un drapeau pour entraîner et manipuler les foules ?
[3] — De Barruel (1741-1820), en plus des célèbres Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797), dont le titre semble un hommage à celui de Moreau (Mémoire pour servir à l’histoire des Cacouacs, 1757), il faut lire le Discours sur les vraies causes de la Révolution actuelle (1789), reproduit dans Le Sel de la terre 78, p. 154-167. — Sur Barruel, l’étude magistrale de Christian Lagrave (Le Sel de la terre 55, p. 210-232) donne l’essentiel, qu’on peut compléter avec Le Sel de la terre 28 (p. 59-65) et 96 (p. 61-88).
[4] — De Guénée (1717-1803), plusieurs extraits des lettres à Voltaire ont été publiés dans Le Sel de la terre 64 (p. 61-70) et 77 (p. 163-172). — Sur Guénée, voir ce même Sel de la terre 77, p. 145-162 (« Un rabbin tire l’abbé Guénée du purgatoire, avec l’aide de Jack Lang »).
[5] — Sur Élie Fréron (1718-1776) et Nicolas Gilbert (1750-1780), voir notamment Le Sel de la terre 77, p. 160-161. — Sur le père Charles-Louis Richard (1711-1794), voir le même numéro 77, p. 150 et 173-180. — Sur La Harpe (1739-1803), qui avait été le protégé de Voltaire avant de se convertir en prison (1794) et de dénoncer la langue révolutionnaire (1797), voir Le Sel de la terre 94, p. 176-180. — Sur Rivarol (1753-1801), voir dans le présent numéro la recension de ses œuvres complètes, récemment éditées chez Robert Laffont.
[6] — Longtemps, par un reste de respect pour les jeunes lecteurs, on n’osa étudier en classe qu’une version expurgée de Candide. La 1ère édition scolaire non expurgée ne parut qu’après mai 1968.
[7] — Ces illusions sont particulièrement visibles dans son ouvrage Sur les principes, les règles et les bornes de la tolérance (1787). Moreau dénonce à bon droit l’intolérance des pseudo-philosophes (« Depuis trente ans, les Philosophes nous prêchent la tolérance qu’ils pratiquent peu »), mais il ne critique pas suffisamment leurs principes. Voulant à tout prix présenter l’Église comme un modèle de « tolérance », il attribue aux seuls princes l’entière responsabilité des « violences faites au nom de la religion » : croisades, inquisition, Ligue, etc. : « C’est au Prince, et non à l’Église, que l’on doit imputer l’intolérance et la persécution qui ont fait le malheur de plusieurs États chrétiens ». En gallican conséquent, il estime, en effet, que l’Église n’a aucun pouvoir, même indirect, sur le temporel.
[8] — Sur ce point délicat (Comment combattre les moqueurs ? L’arme du rire suffit-elle ?), voir Le Sel de la terre 77, p. 148-151.
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p. 137-145
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