Au fil des lectures
Courrier de Rome
L'abbé Jean-Michel Gleize a publié plusieurs articles intéressants dans le Courrier de Rome nº 500 de juillet-août 2016 [1]. Disons un mot des trois derniers articles avant d’analyser plus en détail les deux premiers consacrés à l’Église.
Dans le 3e article, l’abbé Gleize expose que, le 29 juin 2016, 45 théologiens ont adressé au doyen du Sacré Collège, le cardinal Angelo Sodano, une étude critique de l’exhortation post-synodale Amoris lætitia, où 19 propositions sont censurées du fait qu’elles « ont été condamnées en maints documents magistériels ». Toutefois ces théologiens ne remontent pas à la source de ces erreurs, à savoir le concile Vatican II. Aucun d’entre eux, semble-t-il, ne remet en cause, par exemple, l’inversion des fins du mariage (le bien des époux passant avant le bien des enfants) avalisée par le nouveau Code de droit canon, ni ne remarque que la déclaration sur la liberté religieuse, Dignitatis humanæ, en affirmant un droit d’agir de manière immorale – en matière religieuse – indépendamment de toute autorité, pose en germe la ruine de tout l’ordre moral.
Dans l’article suivant, l’abbé Gleize montre comment depuis trois ans les pape François ne fait qu’aggraver la situation en mettant en pratique les faux principes introduits par le Concile et dénoncés par Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer dans leur Lettre ouverte au pape ou « Manifeste épiscopal » du 21 novembre 1983 [2], où les deux prélats dénonçaient particulièrement les erreurs concernant la liberté religieuse, la nature de l’Église ou de la papauté, et l’œcuménisme.
Enfin dans le dernier article, l’abbé Gleize rappelle que le martyre « ne se définit pas seulement par son élément matériel, c’est-à-dire par le fait qu’une personne soit mise à mort en haine de la foi catholique [3] ». Il faut encore l’élément formel, qui est l’héroïcité de la vertu de force pour témoigner de « la vérité telle que la propose la foi catholique [4] ». C’est pourquoi, contrairement à ce que dit le pape François [5], les hérétiques et les schismatiques, même quand ils sont tués en haine de la foi, ne sauraient être martyrs. Dans le cas du père Hamel, même s’il a été tué en haine de la foi, il semble bien qu’il manque l’héroïcité de la vertu de force – s’il est vrai qu’il s’est débattu – et le témoignage de la vraie foi – dans la mesure où il adhérait à l’œcuménisme conciliaire.
Mais revenons plus en détail sur les deux premiers articles.
• La conception moderniste de l’Église
Dans le premier, l’abbé Gleize rappelle la conception moderniste de l’Église, telle qu’elle est exposée par Loisy lui-même dans son ouvrage paru en 1902 et condamné par le Saint-Office en 1907, L’Évangile et l’Église.
Loisy distingue l’Église qui aurait été fondée par les premiers chrétiens, et le « Royaume » que Notre-Seigneur Jésus-Christ aurait prêché : « Jésus-Christ a prêché le Royaume, et c’est l’Église qui est venue. »
En effet, Notre-Seigneur – selon Loisy – pensait que la fin du monde allait venir bientôt et il n’avait pas prévu d’organiser une société qui durerait. L’Église n’a donc pas été fondée par lui, mais elle trouverait quand même son origine en lui, dans la mesure où il a initié un mouvement qui a abouti à la fondation de l’Église-société.
Cette pensée des modernistes a été condamnée par saint Pie X :
Qu’est-ce donc que l’Église ? Le fruit de la conscience collective autrement dit de la collection des consciences individuelles : consciences qui, en vertu de la permanence vitale, dérivent d’un premier croyant, pour les catholiques Jésus-Christ [6].
Il fut étranger à l’esprit du Christ d’établir l’Église comme une société qui devrait durer sur terre pendant le long cours des siècles ; bien au contraire, dans l’intention du Christ le royaume des cieux devait arriver en même temps que la fin du monde, de façon imminente [7].
L’abbé Gleize remarque que cette pensée moderniste a influencé un théologien qui, pourtant, a une réputation d’être relativement « conservateur », le père Jean-Pierre Torrel O.P. Ce père distingue deux périodes dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ :
La première, où le Christ aurait envisagé la venue du Royaume pour une échéance assez rapprochée ; la seconde où il a déjà compris qu’un long avenir est encore à attendre et où il prépare ses disciples pour une mission qui va durer [8].
C’est du semi-modernisme. Le père Torrel, à la différence de Loisy, attribue à Notre-Seigneur lui-même, « le Christ de l’histoire », l’idée de fondation de l’Église. Mais c’est quand même du modernisme, puisqu’il « présente Notre Seigneur comme un simple homme, qui aurait changé d’avis sur la conduite à tenir pour établir le Royaume de Dieu, ne comprenant pas tout de suite quelle était la démarche la mieux appropriée ».
Cela amène l’abbé Gleize à se demander si le père Torrel n’aurait pas été influencé par les textes du Concile et l’enseignement du magistère postconciliaire. Aussi analyse-t-il dans l’article suivant la conception conciliaire de l’Église.
• La conception conciliaire de l’Église
Après avoir rejeté le schéma sur l’Église préparé par le cardinal Ottaviani [9], les Pères conciliaires élaborèrent à l’aide d’un nouveau schéma la constitution Lumen gentium « qui présente l’Église comme un “mystère” et ne parle quasiment plus de l’Église comme d’une société visible ».
Cette constitution distingue de façon assez nette l’Église catholique, l’Église du Christ et le Royaume de Dieu. L’Église du Christ, c’est le peuple messianique qui a pour chef le Christ ; il est composé de ceux qui croient au Christ et sont « re-nés » de la parole de Dieu et du baptême (LG, § 9). Cette Église du Christ subsiste dans l’Église catholique, tout en étant présente et agissante dans les communautés séparées (LG, § 8), et sa destinée est « le Royaume de Dieu, inauguré sur la terre par Dieu même, qui doit se dilater encore plus loin jusqu’à ce que, à la fin des siècles, il reçoive enfin de Dieu son achèvement » (LG, § 9).
Or, remarque l’abbé Gleize, « les enseignements du nouveau Magistère postconciliaire accentuent ces distinctions ». Ainsi Jean-Paul II dans l’encyclique Redemptoris missio distingue clairement l’Église et le Royaume [10], de même la congrégation pour la Doctrine de la foi dans la déclaration Dominus Jesus [11]. Cependant, le magistère traditionnel a toujours identifié l’Église du Christ et l’Église catholique, ainsi que l’Église et le Royaume de Dieu, même si ce Royaume est composé de trois parties : l’Église militante sur la terre, l’Église souffrante au purgatoire et l’Église triomphante au ciel.
Cette dissociation des trois notions, Église catholique, Église du Christ et Royaume, favorise la conception moderniste selon laquelle le Christ aurait conçu son Église comme un idéal. L’Église catholique serait en marche vers cet idéal, toujours en mouvement et en évolution.
Cette doctrine sur l’Église favorise aussi l’objectif mondialiste de la franc-maçonnerie, puisque l’Église du Christ, qui subsiste dans l’Église catholique, y est présentée comme un ferment d’unité pour tout le genre humain [12].
[1] — Administration, Abonnement, Secrétariat : B.P. 10156 - 78001 Versailles Cedex. Courriel : courrierderome@wanadoo.fr - Site : www.courrierderome.org.
[2] — Voir Le Sel de la terre 68, printemps 2009, p. 186.
[3] — Les citations non référenciées sont tirées de ce numéro du Courrier de Rome.
[4] — Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione et de beatorum canonisatione, livre III, chap. 20.
[5] — « De la même façon que l’effusion du sang des martyrs est devenue semence de nouveaux chrétiens dans l’Église des débuts, aujourd’hui, le sang de si nombreux martyrs appartenant à toutes les Églises devient semence de l’unité des chrétiens. Les martyrs et les saints de toutes les traditions ecclésiales sont déjà une seule chose dans le Christ ; leurs noms sont écrits dans martyrologium de l’Église de Dieu. » François, Discours au patriarche de l’Église orthodoxe Tewahedo d’Éthiopie, Abuna Matthias I, le 29 février 2016.
[6] — Saint Pie X, encyclique Pascendi du 8 septembre 1907, n° 27.
[7] — Décret Lamentabili du 3 juillet 1907, proposition condamnée n° 52 (DS 3452).
[8] — Jean-Pierre Torrel O.P., Un Peuple sacerdotal, Cerf, 2011, p. 124.
[9] — Ce schéma a été publié dans Le Sel de la terre avec des commentaires dans les numéros 27, 29, 31, 34, 37 et 40.
[10] — Jean-Paul II, encyclique Redemptoris missio du 7 décembre 1990, § 18 et 20.
[11] — Congrégation pour la Doctrine de la foi, déclaration Dominus Jesus du 6 août 2000, § 18 et 19.
[12] — « Le peuple messianique, bien qu’il ne comprenne pas encore effectivement l’universalité des hommes et qu’il garde souvent les apparences d’un petit troupeau, constitue cependant pour tout l’ensemble du genre humain le germe le plus sûr d’unité » (LG, § 9).

