La prière de Jésus au jardin de Gethsémani(2e partie)
par le frère Louis-Hyacinthe Petitot O.P.
La première partie de cette étude sur l’agonie de Jésus au jardin de Gethsémani par le père Louis-Hyacinthe Petitot O.P. (1870-1934), a été publiée dans Le Sel de la terre 97 (été 2016), p. 4 à 22. Elle est extraite d’une brochure parue en 1930 aux Éditions du Cerf sous le titre : La Passion. I. L’Agonie, ou l’Oraison de Jésus au jardin de Gethsémani.
Le Sel de la terre.
Deuxième nocturne
XXVI. – Nécessité des secondes heures de prière
Après avoir reproché à Simon-Pierre son infidélité, après avoir instamment exhorté les trois apôtres à se défier de l’infirmité de leur nature et à recourir à la prière, Jésus s’éloigne pour la seconde fois. Durant une autre heure, il ne cessera point de s’adonner sans défaillance à la prière et à l’oraison. C’est le second nocturne de la prière de Jésus à Gethsémani qui commence. Quand nous avons prié, dans l’épreuve, une heure durant, sans être exaucé ni suffisamment réconforté, il faut recommencer de prier durant une autre heure.
XXVII. – Danger des rechutes
Que les rechutes sont redoutables ! Inconcevable légèreté, incompréhensible inconstance des disciples les meilleurs ! Les trois apôtres, ayant veillé et prié quelques instants avec leur maître dont ils entendaient les implorations, ne tardèrent pas, Jésus se taisant et prolongeant son oraison, à s’assoupir de nouveau et à retomber dans un sommeil plus profond que jamais. Quel effort ne faut-il pas produire pour persévérer jusqu’à la fin dans la prière, l’humilité et la pratique des vertus ! Presque immédiatement après avoir reçu les avertissements les plus solennels, après avoir pris les plus sincères résolutions, nous retombons dans notre nonchalance. Nos rechutes sont sans nombre. Notre nature sensible est semblable à une lourde meule que notre âme s’efforce de temps à autre d’entraîner derrière elle vers les hauteurs. Mais, pour peu que nous cessions de faire effort, notre nature nous échappe, dévale la pente de la tiédeur, nous précipitant bien des fois dans des rechutes plus profondes. On ne répétera jamais assez combien il faut constamment prier et se faire violence. Les saints parvenus aux plus hautes cimes de la perfection, lorsqu’ils se sont penchés sur les abîmes de l’humaine infirmité pour en sonder la profondeur, ont été pris de vertige et ont eu la terreur de leur propre faiblesse et des rechutes toujours possibles. Mais, s’humiliant d’autant plus et se confiant entièrement en Dieu, ils se sont sauvés.
XXVIII. – Résignation du divin maître
Avant de céder de nouveau au sommeil, les apôtres avaient distinctement entendu les paroles de leur maître. Jésus, qui, durant la première heure, avait surtout prié pour que le calice lui fût épargné et n’avait pas été exaucé, priait surtout maintenant pour que fût accomplie la volonté de son Père. Il disait : « Mon Père, s’il n’est pas possible que le calice passe sans que je le boive, que votre volonté soit faite. » Saint Jérôme l’a justement et délicatement fait observer. Jésus ne dit pas simplement : « Père », selon sa coutume, mais bien et « avec plus de tendresse – blandiens [affectueusement]… : Mon Père » [1].
Cette appellation est unique dans l’Évangile. C’est, a-t-on écrit, comme une caresse filiale. Et cette tendresse est bien de mise en ce moment, car, si l’on fait preuve de soumission et d’amour envers Dieu en le suppliant de nous épargner sauf sa volonté sainte, ne témoigne-t-on pas d’une piété filiale plus abandonnée et plus affectionnée encore lorsque, avant tout, l’on se soumet totalement et généreusement à la volonté du Père céleste ?
Dans la seconde phase de l’agonie, écrit M. Fillion, la demande directe a disparu ; elle n’apparaît plus que voilée sous l’expression d’un assentiment complet. La continuation de ses souffrances intérieures est pour Jésus un indice manifeste qu’il n’entre pas dans le plan de son Père de l’épargner. Il se prépare donc à une obéissance absolue [2].
Le second nocturne de la prière de Jésus au jardin de Gethsémani est dès l’abord caractérisé par un abandon complet et amoureux à la volonté de son Père. Sa prière pourrait essentiellement se traduire en ces termes : « Mon Père, puisqu’il n’est pas possible que ce calice s’éloigne de moi, que votre volonté soit faite. »
XXIX. – Suivre l’exemple de Jésus
L’exemple magnanime du Sauveur, sa prière toute de résignation dans la seconde heure de l’agonie, est une leçon flagrante adressée aux âmes qui sont tentées de se décourager, ou même de se révolter, parce que leur prière instante et prolongée n’a pas été exaucée. Lorsque nous aurons des raisons graves et même décisives de croire que notre prière va à l’encontre des desseins providentiels, nous obstiner, nous décourager, récriminer contre Dieu et les saints, nous révolter, serait l’indice d’une volonté égoïste et personnelle, d’un attachement opiniâtre à notre sens propre. Notre devoir est alors de nous soumettre, de nous abandonner avec résignation et amour au bon vouloir divin. Il faut dire avec Jésus : « Puisque le calice ne peut point passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. »
XXX. – Les plus graves symptômes de l’agonie
La soumission intime de l’âme, la plus entière, la plus affectueusement résignée au bon vouloir divin, la plus inébranlablement ancrée dans les profondeurs, dans le roc de la foi, n’exclut pas toujours les plus véhémentes répulsions de la nature. Bien au contraire, c’est souvent au moment même où, ayant reconnu l’impossibilité d’échapper à l’épreuve crucifiante et providentielle, on se résout à l’accepter de plein cœur, c’est alors que la nature, entièrement soumise par volonté pure, éprouve les réactions les plus vives de la sensibilité. Dans les commencements et durant la première heure de son agonie à Gethsémani, Jésus avait pu conserver en son cœur humain quelque espérance que ses supplications seraient agréées, que le calice lui serait épargné ou allégé. Durant ce premier nocturne, il était partagé entre l’espoir et la crainte. Dès les débuts de la seconde heure, se rendant plus nettement compte que sa prière ne pouvait en aucune manière être objectivement exaucée, Jésus s’est pleinement résigné à boire le calice jusqu’à la lie. C’est alors que vont se produire en son corps les symptômes les plus graves de l’agonie. Nous touchons au point le plus véhément de la tourmente : « Que l’épreuve, avait écrit le psalmiste, lui soit comme un vêtement qui le presse et comme une ceinture qui l’étreigne à jamais » (Ps 108).
XXXI. – Sueur de sang
L’oppression qu’il éprouve fut telle, nous dit l’évangéliste saint Luc, que non seulement une sueur glaciale inonda son corps, mais que des globules ou grumeaux de sang transpirèrent à travers l’épiderme et coulèrent jusque sur le sol. Cette sueur ensanglantée serait, à elle seule, la preuve incontestable d’une souffrance poussée à son paroxysme et voisine de la mort ; mais, pour ne laisser aucun doute à ce sujet, saint Luc avait pris soin de nous prévenir qu’un ange du ciel était venu auprès de Jésus afin de l’assister. La nature humaine abandonnée à elle-même eût été incapable de supporter une crise aussi redoutable.
Il serait mort très certainement, écrit Bossuet, par le seul effet de cette douleur, si une puissance divine ne l’eût soutenu pour le réserver à d’autres supplices : mais ne devant point aller jusqu’à la mort, il est allé du moins jusqu’à l’agonie, factus in agonia [3].
XXXII. – Vérité de la sueur de sang
Cette sueur étrange, si caractéristique de l’angoisse terrible qui serrait le cœur de Jésus, le mettant, pour ainsi dire, sous le pressoir, cette sueur de sang et l’assistance de l’ange ont paru indigne du Fils de Dieu à certains auteurs anciens et modernes. Mais l’exégèse traditionnelle la mieux documentée et la plus impartiale a de tout temps restitué ce verset à l’œuvre originale de saint Luc.
Les disciples immédiats du Christ et les premiers chrétiens ne s’étaient nullement scandalisés à la lecture de ces détails si vrais, si émouvants, et où s’accuse avec tant de réalisme la nature humaine du Christ. De leur côté, les apôtres n’avaient pas craint de dire sans réticence et sans atténuation ce qu’ils savaient.
Les évangélistes, écrit avec raison le P. Thiriet, n’ont pas été retenus par la crainte de trop rabaisser le Sauveur en racontant ses faiblesses. Ce réalisme est une preuve de leur sincérité. Des hommes qui auraient voulu créer de toutes pièces un type divin ne lui auraient pas attribué ces faiblesses. Bénis soient-ils de nous avoir dit les choses comme elles se sont passées ; nous comprenons maintenant, après avoir étudié le mystère, que si Jésus-Christ a connu ces faiblesses, c’est par miséricorde.
Avec plus d’autorité encore, le père Lagrange constate que :
La nature humaine de Jésus dans l’agonie paraît avec toute sa capacité de souffrir, mais aussi on ne voit nulle part ailleurs plus clairement qu’il s’est donné, qu’il s’est livré pour nous de plein gré, et, loin que cette faiblesse de la nature assumée par le Verbe de Dieu scandalise les fidèles, c’est dans le souvenir de son agonie que les plus grandes âmes ont été touchées de l’amour de son cœur [4].
XXXIII. – Prix infini de ce sang
La sueur de sang est un phénomène rare mais non absolument inouï [5]. Toutefois cette sueur de sang fut chez le Sauveur exceptionnellement abondante. Les gouttes de sang couvrirent tout le corps et ruisselèrent jusqu’à terre. De ce sang répandu abondamment par Jésus dans la passion, il découlera comme d’une source intarissable jusqu’à la fin des siècles selon les expressions de Bossuet : « des gouttes, des ruisseaux, des torrents, des fleuves entiers de grâce et de miséricorde » (Réflexions sur l’agonie de Jésus-Christ). Tous les disciples de Jésus l’ont compris : c’est la rédemption de l’humanité coupable par le sang innocent du Sauveur qui commence. Il faut de l’eau et du sang, afin que nos fautes soient expiées et nos souillures lavées.
Prix infini de ce sang ! « Il n’en faudrait qu’une goutte, enseigne saint Thomas d’Aquin, pour sauver le monde entier de toutes ses iniquités » :
Cujus una stilla salvum facere
Totum mundum quit ab omni scelere.
XXXIV. – Nécessité de la contrition pour profiter de ce sang
Ce sang du Sauveur, quoiqu’il ait un prix infini, ne nous sauvera pas sans nous, c’est-à-dire sans que nous ne confessions nos fautes et particulièrement sans que nous n’en éprouvions une sincère contrition.
Quoiqu’il y ait, s’écrie Bourdaloue, des hommes et des hommes chrétiens à qui la Passion de Jésus-Christ, toute salutaire qu’elle est, devienne inutile, c’est une vérité trop essentielle dans notre religion pour être ignorée, et trop funeste pour n’être pas le sujet de notre douleur… De quoi se plaint le Sauveur ? De ce que la malice des pécheurs lui fait perdre ce qui devrait être le paiement et la solde des combats qu’il a soutenus, de ce que des millions d’hommes pour qui il souffre n’en seront pas moins exclus des bénéfices de la rédemption [6].
XXXV. – Le sang de Jésus appelle nos larmes. Valeur rédemptrice du sang du Sauveur
Le sang du Sauveur appelle nos larmes. Ne semble-t-il pas que dans son agonie Jésus ait pleuré de tout son corps nos iniquités ? C’est la remarque de saint Bernard :
Jésus a pleuré non seulement par les yeux, mais par tout son corps, des larmes de sang afin de purifier toute l’Église [7].
Quelque graves et nombreuses que soient nos fautes antérieurement commises : sensualités de toutes sortes, révoltes du cœur et de l’esprit, rechutes, sacrilèges peut-être, rien ne doit nous faire un seul instant douter du pardon, pour peu qu’en échange de ce sang, nous donnions quelques larmes, c’est-à-dire quelques sincères sentiments de repentir et de contrition.
Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telle goutte de sang pour toi. Veux-tu qu’il m’en coûte toujours du sang de mon humanité sans que tu donnes des larmes [8] ?
XXXVI. – Assistance de l’ange
Les Pères de l’Église et les théologiens ont enseigné que, durant son agonie, Jésus avait été tenté par le démon. Satan, étant venu dans le jardin de Gethsémani comme autrefois dans le désert pour tenter Jésus, lui suggérait les pensées les plus perfides et les plus désolantes. A quoi bon tant de souffrances si l’humanité pécheresse, incorrigible, n’en devait pas devenir meilleure ? A quoi bon la passion, si, loin de sauver les hommes, elle devait les rendre plus coupables et aggraver à jamais leur responsabilité, en suscitant les plus horribles forfaits : la trahison de Judas, la lâcheté de Pilate, la haine fratricide des princes des prêtres et de tout le peuple juif, le renoncement de Pierre, la fuite des apôtres, et dans l’Église future tant de scandales et de sacrilèges ? Plus encore que la crainte de la mort, c’était, selon les théologiens, cette appréhension des crimes commis par les hommes en général et même par ses disciples les plus chers, qui pesait sur la poitrine de Jésus, causant une oppression à ce point écrasante, qu’elle exprimait l’eau et le sang au-dehors du cœur et des artères. Et puisque le démon intervenait afin d’accabler le Christ dans cette lutte qui allait décider du salut du monde, ne convenait-il pas qu’un ange et l’un des principaux, certains disent l’archange Gabriel ou saint Michel, vînt au secours de Jésus ? Dans ce champ clos du jardin de Gethsémani, c’était donc, au plus fort de l’agonie, autour de Jésus et avec Jésus, le ciel et l’enfer qui luttaient pour le salut ou la perte de l’humanité. Et cependant, durant ce formidable combat, les trois disciples préférés, les plus dignes représentants de cette humanité qui était l’enjeu du combat, s’endormaient.
XXXVII. – Combat autour de Jésus, pour le salut de l’humanité, entre l’enfer et le ciel
Sans doute l’ange de Dieu fit-il entrevoir à Jésus, comme en une vision, la légion innombrable, la procession interminable des âmes pieuses qui, dans tout l’univers et jusqu’à la fin des temps, seraient converties et élevées à une éminente sainteté par le prix infini de ses douleurs. Quel réconfort, dans la souffrance physique ou morale généreusement acceptée pour la gloire de Dieu, que d’en savoir la valeur éminemment rédemptrice !
Dans les heures d’agonie morale, quand les suggestions décourageantes de notre faiblesse ou du démon nous portent à douter de notre vocation, de la discipline chrétienne, de l’efficacité des bonnes œuvres, de tout apostolat, c’est alors surtout qu’il faut prier Jésus, les anges et les saints de nous aider à repousser les tentations des démons. Nous oublions trop souvent, en effet, que la Providence, dans sa sagesse, a établi des relations réciproques, nécessaires, harmonieuses, entre toutes les créatures, particulièrement entre les créatures spirituelles. Dieu lui-même a ordonné que les anges, les saints, les âmes du purgatoire et les fidèles militant sur cette terre contre les démons soient en union intime et constante. Jésus, au plus fort de l’agonie, nous a donné l’exemple : il a accepté avec gratitude d’être secouru par un ange.
Quand vous aurez prié avec humilité, le front prosterné contre terre, avec persévérance, vous verrez aussi apparaître, nous assure le vénérable Bède, l’ange de Dieu qui viendra vous consoler et présenter votre prière au Père qui est aux cieux [9].
XXXVIII. – Jésus revient pour la seconde fois vers ses apôtres. Paroles divines perdues
Réconforté par la visite de l’ange, Jésus, ayant déjà recouvré une grande partie de ses forces, revient pour la seconde fois vers ses disciples, Pierre, Jacques et Jean. Il revient, non plus cette fois pour chercher auprès d’eux une consolation, un réconfort que l’ange vient de lui apporter, mais pour se rendre compte de leur attitude. Les apôtres n’ont fait aucun cas de sa précédente et instante recommandation : « Veillez et priez. » Ils ne prient ni ne veillent ; ils dorment d’un sommeil si profond qu’à peine se réveillent-ils au son de sa voix. L’évangéliste saint Marc écrit en effet : « Leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que répondre. » Le maître les avait donc appelés, leur avait adressé quelques paroles dont ils avaient entendu le son sans en comprendre le sens. Que de fois Jésus nous appelle et nous parle sans que nous l’entendions, sans que nous l’écoutions, sans que nous le comprenions ! Nous sommes assoupis par la tiédeur, absorbés par une passion ardente ou dissipés par mille préoccupations vaines. Qu’avait dit Jésus aux apôtres ? Que nous a-t-il dit cent fois ? Nous ne le savons pas. Le saurons-nous jamais ? Paroles divines d’un prix infini, perdues pour nous, par notre négligence, ensevelies dans l’inconscience ou dans l’oubli !
XXXIX. – Apparition, au milieu de la nuit, du visage sanglant de Jésus agonisant
Cependant les apôtres éveillés par les appels de Jésus ont dû au moins se soulever, ils ont dû regarder la physionomie de leur maître. Représentons-nous donc au jardin des Oliviers, au milieu de la nuit solitaire et silencieuse, l’apparition du Christ souffrant. Sa figure pâle se détache dans l’ombre, illuminée par la douce splendeur du clair de lune oriental. Il porte encore sur son visage, tourmenté et contracté par la douleur, les sillons d’une sueur ensanglantée ; ses cheveux sans doute ont été mouillés par cette sueur abondante, et ils adhèrent, ils collent aux tempes. Le divin maître en agonie apparaît à ses disciples dans la tiédeur de leur sommeil et il leur parle, mais ceux-ci ayant mal entendu, stupéfaits, pris en faute, attristés et déconcertés, ne savent que répondre. Jésus cependant, se rendant compte que ses trois apôtres préférés, Pierre, Jacques et Jean, ne peuvent pas comprendre maintenant, sachant d’ailleurs qu’ils comprendront plus tard, après la venue de l’esprit, qu’alors ils se ressaisiront, braveront les injures, les mauvais traitements, les persécutions, et boiront à leur tour le calice jusqu’à la lie, Jésus se montre doux et patient. Il ne les réprimande point, il ne les invective point, il les considère un instant avec des regards d’une indulgence et d’une bonté infinies, et il les laisse se livrer au sommeil. Enfin, il s’éloigne de nouveau et retourne pour la troisième fois à la prière.
Jésus trouvant (ses amis choisis) encore dormant, sans que sa considération ni la leur les en eût retenus, il a la bonté de ne pas les éveiller, et les laisse dans leur repos [10].
Troisième nocturne
XL. – Jésus redit encore les mêmes paroles
La troisième heure de l’oraison de Jésus au jardin de Gethsémani nous est très sommairement indiquée par les évangélistes. Ils écrivent simplement : « S’en allant de nouveau, il pria une troisième fois, disant encore les mêmes paroles. » Cette répétition de la même prière, exprimée dans les mêmes termes ou dans des termes analogues, nous doit être une leçon précieuse. Les chrétiens qui, par nonchalance ou orgueil, prétendent ne pas recourir aux redites constantes dans la prière vocale, devraient réfléchir sur la nature de l’homme qui est esprit, mais aussi matière sensible ayant besoin d’ordinaire de la répétition des actes pour être impressionné d’une manière profonde et durable. Les paroles inspirées, celles enseignées par Jésus et par l’Église ont une vertu mystérieuse. Elles pacifient, éclairent, réconfortent, elles opèrent en nous les sentiments qu’elles expriment. Mais pour que ces paroles, ces prières exercent en nous toute leur efficacité, pour que notre cœur s’en pénètre jusque dans sa plus intime substance, il faut les redire fréquemment, il faut, surtout au temps de l’épreuve, les répéter sans trêve.
Au début du troisième nocturne de son oraison au jardin de Gethsémani, Jésus disait encore : « Mon Père, que votre volonté se fasse, et non la mienne. » Ne devrait-il pas suffire de cet exemple insigne donné par Jésus dans son agonie pour nous convaincre de la nécessité des prières vocales inlassablement répétées ?
XLI. – Jésus, dans son agonie, n’a pas seulement prié vocalement, il a aussi médité, il s’est souvenu des prophéties
Les évangélistes ne nous ont jamais exposé d’une manière distincte et ordonnée quelle avait été dans toutes ses modalités la prière de Jésus lorsqu’il se retirait à l’écart, dans les hauteurs, la solitude, le silence des montagnes, pour se recueillir loin des hommes, ipse solus, et converser avec Dieu.
Quand les disciples avaient demandé au maître de leur enseigner à prier : Domine, doce nos orare, il leur avait répondu en leur révélant le Pater. Mais quand il leur enjoignait de se maintenir toujours en état de prière : Oportet semper orare et non deficere (Lc 8, 1), quand il passait lui-même une partie de la nuit en prière, il est bien certain qu’il ne s’agissait pas seulement de la prière vocale.
Lorsqu’il demeurait durant des heures dans la montagne, Jésus, évidemment, ne récitait pas constamment le Pater ou des psaumes. Il se livrait à l’oraison, il contemplait. Tantôt à genoux, tantôt prosterné, s’arrêtant quelquefois sur les terrasses des collines, ou bien assis sur quelque banc de rocher, il méditait sur les Écritures, sur le Royaume de Dieu dont il jetait les fondements.
Si les prédictions messianiques contenues dans la Bible, dans les psaumes en particulier, si les intuitions divinatrices et inspirées d’un Isaïe concernant le serviteur de Yahvé nous frappent encore aujourd’hui d’étonnement par leur réalisme et leur précision, comment Jésus, sachant qu’elles le concernaient, ne les aurait-il pas possédées à fond dans l’ensemble et jusque dans les moindres détails ? Durant les heures qu’il passa en oraison au jardin de Gethsémani, Jésus a eu présentes à l’esprit les prophéties annonçant sa passion. Les faits nous le prouvent : dans une heure, au terme de l’agonie, au début de l’arrestation, quand Pierre voudra le défendre par le glaive, le divin maître l’en empêchera en lui disant : « Comment s’accompliraient les Écritures annonçant qu’il doit nécessairement en être ainsi ? » Trois jours plus tard, quand il rejoindra sur la route les disciples d’Emmaüs, Jésus, reprenant les prédictions messianiques depuis Moïse et résumant rapidement les prophètes, leur interprétera magistralement les Écritures, leur démontrant, avec la clarté de l’évidence, que le Messie devait souffrir et par ces souffrances entrer en sa gloire [11]. Nous n’en pouvons douter, Jésus avait vécu dans une méditation constante des Écritures et particulièrement des pages et des versets annonçant sa passion.
XLII. – Il faut imiter Jésus dans son agonie
Le disciple n’est pas plus grand que le maître. Les prophéties sur le serviteur souffrant qui atteignaient directement Jésus, concernent aussi ses fidèles disciples, ceux qui désirent être ses véritables imitateurs. C’est pourquoi les saints les ont toujours méditées. Sainte Catherine de Ricci avait fait un choix des versets de l’Écriture décrivant les souffrances du Christ. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus déclarait :
Ces paroles d’Isaïe : « Qui a cru à votre parole. Il est sans éclat, sans beauté. Il sera méprisé comme le dernier des mortels, homme de douleurs et familier de la souffrance… », ont fait le fond de ma dévotion à la sainte Face, ou, pour mieux dire, le fond de toute ma piété.
Si nous voulons imiter Jésus dans son apostolat, dans sa mission rédemptrice, dans son ascension, dans son triomphe, il est écrit dans les livres éternels de notre prédestination que nous souffrirons, que nous devrons parcourir d’abord dans toutes ses stations et ses étapes, du jardin de Gethsémani jusqu’au calvaire, la voie douloureuse. Le calice est préparé, il nous est offert. Sommes-nous résolus à le saisir à deux mains, à le porter à nos lèvres, à l’épuiser jusqu’à la lie ? Ne nous en détournons-nous pas ? Ne le fuyons-nous point ? Si nous ne traversons pas des épreuves douloureuses, si nous ne suscitons pas dans le monde, autour de nous, des contradictions violentes, même de la part des gens de bien, si nous n’avons jamais à soutenir des combats angoissants, des agonies intimes, c’est sans doute que nous menons une vie chrétienne moyenne sinon médiocre, que nous composons habilement avec nos passions, que nous pactisons avec le monde, peut-être avec une discipline mitigée, immortifiée et relâchée. Étudions la vie des saints, de ceux qui furent d’autres christs : ils ont tous bu le calice. Si vis perfectus esse : Si tu veux être parfait, le calice ne peut passer sans que tu le boives. La nécessité des souffrances est écrite en lettres de sang dans l'ancien et le nouveau Testament.
XLIII. – Jésus, dans son agonie, a encore fait oraison
L’apparition de l’ange, le souvenir des prophéties annonçant que le Messie par sa passion devait sauver le monde, ont sans doute contribué très efficacement à réconforter Jésus dans son agonie. Mais ce qui, plus que tout, lui a inspiré et comme insufflé une énergie sereine et invincible, c’est, durant la dernière heure ou le dernier nocturne, alors que sa nature sensible s’était progressivement apaisée et rassérénée, l’oraison de recueillement, d’union, de conformité absolue de sa volonté à la volonté de son Père. Son âme et son cœur, dans de longs intervalles de paix, de quiétude, d’abandon, de communion intime avec Dieu et la Trinité sainte, s’abreuvaient, s’enivraient d’une vertu surnaturelle et divine.
Tandis que les apôtres ont négligemment dormi, tandis que les ennemis religieux et politiques du Messie ont dépensé une activité violente et fiévreuse pour ourdir la trame du crime par lequel ils comptent le saisir et le faire disparaître, Jésus ne s’est préparé au combat et à la victoire que par une prière résignée et une oraison persévérante.
Ceux qui, en fin de compte, triompheront toujours, sont ceux qui durant des heures de jour et de nuit, auront su le mieux prier, méditer, faire oraison.
XLIV. – Pourquoi saint Pierre n’a pas tenu sa promesse de suivre Jésus jusqu’à la mort
Au lieu de s’endormir dans un sommeil pesant semblable à une sorte de mort spirituelle, saint Pierre au jardin de Gethsémani eût été bien inspiré si, pour obéir à la recommandation instante du divin maître, il se fût mis à réciter et à méditer la prière du Pater que Jésus lui avait enseignée, ou encore les psaumes messianiques de la Bible qu’il savait de mémoire, les ayant appris dès sa plus tendre enfance. Nous n’hésiterons pas à affirmer que si saint Pierre, durant ces trois heures de nuit, avait lutté par la prière contre sa lassitude, sa tristesse et aussi sa présomptueuse confiance, il eût obtenu de son maître la grâce de l’accompagner courageusement et pas à pas, dans toutes les scènes de la passion. Et n’eût-ce pas été un spectacle bien digne d’admiration que celui d’un disciple de Jésus défendant héroïquement son maître au prix de sa vie, témoignant en sa faveur devant le Sanhédrin, devant Pilate, se faisant à force d’audace et d’obstination, condamner, flageller, crucifier avec lui ? On aurait vu un disciple porter sa croix devant le Christ dans la voie douloureuse, et il y aurait eu un gibet de plus sur le calvaire. Pourquoi saint Pierre n’a-t-il point tenu la promesse, le vœu qu’il avait solennellement prononcé devant Jésus au sortir du Cénacle : « Je suis prêt à vous accompagner jusqu’à la mort ? » Pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas, durant plusieurs heures, veillé avec son maître, parce qu’il n’avait pas prié avec lui au jardin de Gethsémani.
XLV. – Fin de la prière de Jésus
Dans les débuts de sa prière au jardin de Gethsémani, Jésus était triste jusqu’à la mort, il était défaillant, chancelant, sanglant, agonisant. Mais après trois heures de veille et d’oraison continue, il est animé d’une telle énergie surnaturelle qu’elle lui suggère la résolution de marcher d’un pas assuré au-devant de ses ennemis. C’est pourquoi, quand pour la troisième et dernière fois le divin maître, revenu vers ses disciples, les trouve endormis, il ne les laisse plus se livrer au sommeil. Il les éveille avec décision et leur enjoint d’avoir à se lever, leur faisant sentir, par son langage nuancé d’une ironie attristée et presque imperceptible [12], l’inopportunité flagrante de leur conduite. Il eût fallu, quand il le leur avait demandé, veiller et prier. Mais maintenant, il n’est plus temps ; il faut aller au-devant de la mort :
Dormez désormais, leur dit Jésus, et reposez-vous, voici que l’heure est proche où le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons, voici que celui qui me trahit est tout près.
Ainsi qu’ils en ont reçu l’ordre formel, les trois apôtres se lèvent. Jésus à leur tête s’avance héroïquement vers la porte du jardin au-devant de Judas et des bandits amenés par les princes des prêtres. Il affrontera le supplice avec une sérénité imperturbable, et il demeurera inébranlable jusqu’à la mort de la croix. Si le début de l’agonie de Jésus est de l’homme, la fin en est d’un Dieu.
Conclusion
Strauss, dans sa Vie de Jésus, estime qu’il eût été préférable pour le fondateur du christianisme d’avoir toujours gardé à l’approche de la mort une impassibilité stoïque. Cette sérénité froide, olympienne, semblable à celle d’une divinité de marbre, eût été inhumaine et elle aurait pu paraître superbe. Origène rapporte que Celse accusait Jésus de faiblesse devant la mort ; Julien l’Apostat reprit plus tard la même accusation. Mais il est aisé de répondre que Jésus fit assez grande, durant toute la journée du Vendredi saint et jusqu’à la mort, la part de l’héroïsme et de la sérénité surnaturelle pour qu’il pût aussi, au soir du Jeudi saint, faire la part de l’humaine angoisse. S’il n’avait, en toutes circonstances, manifesté que sa divinité, Jésus aurait été pour nous un exemple déconcertant, plus admirable qu’imitable.
L’esprit critique ou l’imagination pourront se donner libre carrière, s’exercer arbitrairement à retrancher, à transposer, à corriger l’Écriture, ils ne créeront jamais rien de plus vrai, ni de plus beau que l’agonie, que la prière de Jésus au jardin de Gethsémani. C’est l’une des scènes les plus pathétiques et les plus adorables de l’Évangile. Le cadre, l’heure, les lieux, la ville sainte, le temple, le mont des Oliviers ; la vallée obscure en partie illuminée par le clair de lune, le Cédron, le jardin de Gethsémani, les personnages, les huit apôtres près de la porte, plus loin Pierre, Jacques et Jean couchés par terre, plus loin encore Jésus prosterné ou à genoux, sa prière, ses appels, la sueur de sang, l’intervention de l’ange, les retours du maître vers ses disciples, ses exhortations que l’humanité n’oubliera jamais, enfin sa marche assurée au-devant du traître Judas et de ses bourreaux, constituent un tableau absolument unique, divin en même temps que profondément humain.
Mais, pour apprécier dans l’ensemble et dans les détails la sublimité de ce mystère, il faut, fréquemment et à loisir, à l’aide de l’imagination, de la réflexion, de l’intuition, de l’inspiration, l’étudier, le méditer, enfin et surtout le contempler. Car ceux qui n’ont pas fait oraison sur la prière de Jésus, comment le goûteraient-ils ? Comment le comprendraient-ils ?
Dans les heures de délaissement, d’angoisse, d’abandon, d’ennui, d’appréhension, de perplexités, de ténèbres, d’agonie morale, il n’est pas de sujet de méditation plus capable de nous réconforter, de nous inspirer la résignation, la patience, la sérénité, et en même temps l’énergie surnaturelle et la force d’âme, que le mystère de l’agonie ou de la prière de Jésus au jardin de Gethsémani.
[1] — Saint Jérôme, Commentaire sur saint Matthieu (Mt 26, 39). Voir Sources chrétiennes nº 259 (Paris, Cerf, 1979), p. 254-255.
[2] — Fillion, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. 3, p. 405.
[3] — Premier sermon pour le Vendredi saint.
[4] — P. Lagrange, L’Évangile selon saint Luc, Paris, Gabalda, 1921, p. 561. — P. Thiriet, L’Évangile médité avec les Pères, Lecoffre, 1905, t. 5, p. 55.
[5] — Parmi les naturalistes anciens, Aristote et Théophraste distinguent une sueur qui ressemble à l’eau et une sueur qui ressemble au sang appelée hématidrose.
[6] — Premier sermon sur la Passion.
[7] — Sermo 3 in Dominica Palm., 2-4.
[8] — Pascal, Mystère de Jésus.
[9] — Bède, De medit. Pass. Christi, t. 8.
[10] — Pascal, Mystère de Jésus.
[11] — « Nonne haec oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam suam ? » (Lc 24, 26).
[12] — Quoique cette ironie ait été contestée par quelques critiques comme peu compatible avec la bonté de Jésus, elle a été admise par les meilleurs interprètes, et elle ne nous paraît pas douteuse, le discours par antiphrase étant l’expression la plus naturelle de l’ironie. Noter cependant qu’il ne s’agit pas en ce cas d’une ironie dédaigneuse. « L’ironie, ici, signifie une sorte de résignation mélancolique, sans amertume ni persiflage » (Lagrange).

