+ Sixte Quint et Henri IV
Esprit-Adolphe Segretain (1818-1862), ancien maire de Laval, ami de Louis Veuillot et de Dom Guéranger, fut rappelé à Dieu en 1862 à l’âge de 44 ans. Pendant cette courte vie, il eut le temps d’écrire, avec un vrai talent d’érudition et de plume, l’histoire de l’introduction du protestantisme en France et des terribles « guerres de religion » du 16e siècle. L’ouvrage intitulé Sixte Quint et Henri IV (paru en 1861) ne conte pas seulement les rapports de ce pape avec Henri de Navarre, futur Henri IV. On y distingue clairement trois parties :
– les principes de la politique chrétienne bouleversés par la révolution protestante ;
– les crimes de l’agression protestante ;
– les rapports entre la Ligue, les papes et les prétendants au trône de France.
L’éditeur ajoute, en annexe, plusieurs documents contemporains importants et méconnus, ainsi que les joutes épistolaires entre Dom Guéranger et Segrétain sur le rôle de la Ligue. Cette correspondance tirée des archives de Solesmes est inédite et passionnante.
Les principes de la politique chrétienne
Avant de décrire la Révolution religieuse et politique qu’opéra le protestantisme en Europe et particulièrement en France, à savoir « la destruction de la République chrétienne, ce grand crime social de Luther et de Calvin » (p. 16), le jeune historien présente un tableau de la grandeur et de l’ordonnancement de la civilisation chrétienne façonnée par un millénaire de christianisme. Certes, tout n’était pas parfait dans la chrétienté, mais il y avait des chefs chrétiens, assurant tant bien que mal leur office de monarques sacrés ; un ordre établi, source de nombreuses libertés que pourraient envier nos contemporains, et un chef spirituel, le pontife romain, gardien du dogme et de l’ordre social, avec son pouvoir arbitral sur le temporel des rois. En attaquant, le souverain pontife, à la suite des gallicans, mais bien plus gravement encore, Luther et Calvin attaquèrent la clef de voûte de l’édifice politique et social de la chrétienté et la déstabilisèrent pour longtemps.
On reconnaissait, écrit Segrétain, que le Christ ayant délégué un vicaire perpétuel dans la personne du pape, devait avoir son trône au milieu des trônes terrestres, afin que sa royauté sur les hommes fût ainsi vivante et agissante au milieu d’eux.
Les contempteurs du Droit chrétien, et les libéraux s’effraient et crient à la théocratie. Segrétain répond :
Autant il est vide de sens d’accuser les papes d’avoir visé à la théocratie, c’est-à-dire à l’établissement de leur domination sur le temporel du monde, en vertu du divin diplôme remis à Pierre par Jésus-Christ, autant il est illogique de prétendre qu’ils n’ont pas réclamé, comme une conséquence du pouvoir des Clefs, la prééminence d’honneur pour la royauté du fils de Dieu qu’ils représentent, et une juridiction prépondérante dans toutes les causes religieuses ou mixtes, c’est-à-dire intéressant la religion.
Il résume de façon synthétique :
On veut que le Christ soit réformé par César, et César ne veut pas être réformé par le Christ. Toute la formule du socialisme moderne est dans ces mots, et, depuis trois siècles, l’Europe n’a fait que la développer.
Car, Segrétain le montre bien, le protestantisme est à l’origine du socialisme.
Le Christ a voulu que la société spirituelle et la société temporelle soient unies sans se confondre, ordonnant que le pouvoir temporel – César – soit subordonné au pouvoir spirituel – Pierre – comme le corps l’est à l’âme. Si l’autorité temporelle a pour fin prochaine le bien commun temporel tel que l’impose la nature, elle doit aussi aider l’Église à sanctifier les âmes pour atteindre leur fin surnaturelle. C’est pourquoi, les rois chrétiens sont soumis à l’Église pour tout ce qui regarde le salut des âmes ; c’est ainsi que Segrétain justifie l’intervention de Sixte Quint en 1585, lorsque, par la bulle Ab Immensa (citée intégralement dans le texte), il excommunie Henri de Navarre, baptisé catholique, héritier présomptif de la couronne mais chef des calvinistes. Cette intervention fut des plus heureuses puisqu’elle fit comprendre à Henri de Navarre que, seule, sa conversion sincère au catholicisme lui permettrait d’être reconnu roi de France par le Saint-Siège.
L’histoire à l’endroit : les crimes du protestantisme
Pour comprendre les guerres de religion, il faut connaître la manière dont le protestantisme a cherché à s’imposer au sein des nations catholiques. Or, « il n’y a pas de sujet historique plus dénaturé par les déclamations humanitaires », écrit Segrétain, qui ajoute :
L’esprit le moins prévenu a peine à déblayer l’amas de préjugés qu’elles ont soulevé, et ce n’est que par un effort considérable qu’on peut pénétrer jusqu’à la vérité sous les couches successives de mensonges dont les écrivains protestants et philosophes se sont exercés à la couvrir.
Relevons seulement cinq des préjugés démolis par l’auteur.
1. La Réforme, émancipatrice du joug imposé par l’Église ?
Certes, il existait dans le clergé et chez les chrétiens, comme à toutes les époques, des désordres moraux. Mais, dans la plupart des pays d’Europe, le protestantisme trouva des populations profondément attachées à la foi catholique. Et si d’aucuns – principalement les nobles – se sont laissés entraîner par les hérétiques, ce fut « toujours parce que ces derniers teintaient leurs discours d’un vernis bien catholique, feignant de ne pas vouloir rompre avec l’antique Église ». Segrétain n’hésite pas à fulminer contre les faussaires :
Écartons comme une pure fantasmagorie à reléguer parmi les inventions des historiens du progrès, l’image de l’homme moderne arrachant de ses mains les entraves dont la religion l’avait enchaîné, et respirant à pleins poumons dans l’atmosphère épurée par les procédés de Luther et de Calvin.
Il faut le dire, il faut le répéter : c’est par le glaive sanglant que le protestantisme s’imposa aux populations chrétiennes en Europe.
2. Un protestantisme tolérant ?
Segrétain décrit très justement la Réforme comme l’œuvre d’une minorité résolue qui entreprend « par le fer et le feu de changer les croyances de tout un peuple, et qui, après avoir acheté cet exécrable succès au prix de massacres sans nom, légalise ses violences et de son crime fait la loi. » En France, comme en Europe, les vagues d’iconoclasme, d’une violence inouïe, déferlèrent sur les royaumes chrétiens. Puis, « les églises furent pillées, les hosties profanées, les saintes images brisées, les prêtres massacrés ». « Ces détestables sacrilèges ont été l’ouvrage de ces brutes sanguinaires, que toutes les révolutions font surgir de la boue et qui exécutent dans l’infamie les hautes œuvres d’expiation de la Providence ».
Partout où le gouvernement fut sous sa main, « le protestantisme ne songea plus qu’à noyer dans le sang les abominations de la messe et les idolâtries papistes ». L’auteur cite des extraits du Théâtre des cruautés des hérétiques de notre temps de Richard Verstegan et donne l’exemple du Béarn, où Jeanne d’Albret, mère de Henri de Navarre, procéda, comme ses amis calvinistes, à la plus effroyable persécution contre les catholiques (victimes par milliers, exécution des nobles béarnais, interdiction du culte catholique, spoliation des terres). Chaque province de France pourrait ainsi dresser la liste de ses monuments détruits ou endommagés et de ses innombrables martyrs. Un travail qui n’a malheureusement jamais trouvé son auteur.
3. Cruautés espagnoles ?
Malgré son hostilité aux Espagnols, lorsqu’il compare la politique du roi de France à celle de Philippe II, Segrétain constate que le bilan n’est pas en faveur du Très Chrétien. « La France fut moins sage et moins ferme que l’Espagne, et elle en fut cruellement punie », écrit-il ; et il déplore « des rigueurs inutiles, puisqu’elles se produisaient par boutades, après des relâchements incroyables ». Quant à l’Espagne ? « Malgré des tentatives répétées [de l’hérésie], son gouvernement la préserva absolument de la démence théologique de Luther et de Calvin. » Le chancelier Michel de l’Hospital releva que « c’est au prix de quarante-huit condamnations à mort que Philippe II acheta la paix religieuse dans son domaine espagnol ». Notre auteur lance un défi à tous les pleurnicheurs, apôtres de la tolérance et de la liberté de conscience :
Quelque riche que soit l’imagination des sectes pour peindre, sous les couleurs les plus horribles, ceux qui se sont opposés à leurs entreprises et n’ont pas cru à leur inviolabilité, nous mettons au défi de trouver, dans les contrées, qui surent soustraire à toute atteinte leur fidélité à l’Église, la millième partie des morts que l’année 1562 entassa, en France seulement, dans nos provinces dévastées.
4. Un luthéranisme invincible ?
Parmi les réflexions les plus originales du livre, citons son analyse sur la responsabilité de nos rois dans le triomphe du luthéranisme. Tout est dit (ou presque) sur ce grand scandale que peu d’historiens français ont osé dénoncer :
François Ier, ni même Henri II, quoique très passionnément attachés à la foi, ne semblent pas avoir compris que l’existence de l’Église était mise en question par les réformateurs. Grâce à ce fatal aveuglement, ils s’appuyaient sur le protestantisme en Allemagne au moment même où ils le prohibaient dans leur royaume, et s’il est juste de dire qu’en restant catholique la France a sauvé l’équilibre des forces nécessaires au soutien de la papauté en Europe, cette funeste politique de ses souverains a neutralisé l’action victorieuse de la maison d’Autriche et empêché la destruction de l’hérésie. On peut affirmer que par la victoire de Muhlberg, le 15 avril 1547, la défection de Maurice de Saxe et la soumission du landgrave de Hesse, Charles-Quint avait réduit à néant la puissance de la Réforme au delà du Rhin, le seul point où elle eût encore des armées régulières. Calvin lui-même à cet instant croyait tout perdu, et tout l’était en effet pour la secte. Mais la soif d’abaisser la grandeur espagnole, alors si éclatante dans la personne du glorieux empereur, jeta les rois très chrétiens dans les bras des ennemis de ce grand prince. Ils ne virent pas que, pour diminuer un rival, c’était la société chrétienne tout entière qu’ils précipitaient dans l’inconnu révolutionnaire, et on sait par quelle diversion, favorable aux princes hérétiques, nos armes relevèrent leur fortune abattue, firent tourner les chances de la guerre et forcèrent Charles-Quint à suivre la voie des compromis et des négociations, qui devait miner la civilisation de l’Europe. [p. 51-52.]
Segrétain aurait pu donner des exemples à l’appui de son accusation grave et malheureusement fondée : cinq ans après Muhlberg, en 1552, les luthériens, dirigés par Maurice de Saxe, sont soutenus militairement et financièrement par le roi de France, Henri II, dans leur soulèvement contre l’Empereur (Traité de Chambord du 15 janvier 1552). Les Ottomans attaquèrent en même temps sur le front est de l’Empire. Charles Quint, dépité, signa alors la trêve de Passau et trois ans plus tard, il accordait la paix d’Augsbourg qui permit aux Luthériens le libre exercice de leur culte, laissant les biens ecclésiastiques à ceux qui les avaient usurpés.
5. Michel de l’Hospital, grand homme d’État ?
De sa plume alerte, Segrétain brosse quelques portraits (Sixte Quint, Henri III, Catherine de Médicis, Henri de Guise…) pleins de justesse.
On sait combien le politiquement correct apprécie le chancelier Michel de l’Hospital : sa statue orne le palais Bourbon où siège aujourd’hui l’Assemblée Nationale ; et divers hagiographes chantent régulièrement sa louange (notamment Denis Crouzet et Thierry Wanegffelen). Segrétain n’est pas de cet avis :
Pourquoi, de cet homme à physionomie flottante, a-t-on fait un type d’austère intégrité ? Comment, malgré sa partialité déclarée pour les hérétiques, l’a-t-on élevé à la dignité d’exemple d’impartialité et de modération? Par quelle aberration, en un mot, transformer en grand homme d’État, le ministre sans initiative, mais souple et accommodant de cette politique à double et triple entente qui précipita la France dans une véritable anarchie, qui, aussi dangereuse dans ses atermoiements que dans ses décisions, devait fatalement aboutir à la Saint-Barthélemy et qui eût amené, sans la Ligue, la ruine du catholicisme dans notre pays ?
Segrétain connaît la réponse. Elle se trouve chez les protestants, les Encyclopédistes [1] et les libéraux qui ont mis à l’honneur ce type de mauvais politique. Mais le plus navrant reste l’attitude des catholiques qui, au lieu de dénoncer en lui le premier responsable du massacre d’août 1572 ont toujours préféré vanter les mérites de l’Hospital plutôt que ceux de François de Guise. Qui les contraignait à le faire ?
Et Sixte Quint ?
Il faut presque attendre la moitié de l’ouvrage (chapitre V) pour découvrir de près la figure du pape Sixte Quint. Le chapitre VI introduit le thème annoncé par le titre de l’ouvrage : les rapports entre le pape et le futur Henri IV.
Sans aucun doute, Segrétain reconnaît les bienfaits de la Ligue :
La France, fatiguée de voir la société si mal défendue, sa volonté de rester catholique si témérairement opprimée par une minorité, se leva dans un élan sublime de foi et de nationalité, et forma la Sainte-Union. Rien de plus noble que ce grand acte de vitalité populaire ; rien de plus fécond, puisqu’il maintint la France en possession du catholicisme. [p. 71.]
Mais il n’aime pas les « excès » de certains Ligueurs. Il a raison… en partie. Le « crime » qu’il leur pardonne le moins, est leur opposition à Henri de Navarre promettant de se convertir (en août 1589, il promettait une conversion avant six mois) ou même affichant sa conversion (mais pas encore absous par le pape). C’est oublier qu’Henri de Navarre était relaps et que beaucoup – même le pape Sixte Quint jusqu’en janvier 1590 – ne croyaient pas à la sincérité de sa possible conversion.
Dans le même ordre d’idée, Segrétain ne montre pas assez les nuances chez les Ligueurs. A côté des rigides qui ne voulaient à aucun prix d’Henri de Navarre, les modérés comme le duc de Mayenne, frère des Guise assassinés, acceptaient le principe de la conversion, de l’absolution pontificale et de la soumission. Mayenne l’écrit à Henri IV (le 28 octobre 1595) : « Je n’ai pas voulu abandonner mon parti avant la déclaration du pape, mais à présent, je regarderais comme une grande félonie de n’être pas le serviteur du Roi et le défenseur de cette couronne dont je suis le vassal. » Mais, il est vrai qu’avant l’absolution pontificale, ni Mayenne, ni les Ligueurs n’auraient accepté l’autorité d’un hérétique quand bien même la loi de primogéniture l’imposait. « Il y avait droit et devoir d’insurrection pour empêcher le relaps d’arriver à la couronne de France », écrit Dom Guéranger à Segrétain qui semble être d’un avis contraire (p. 292). En effet, les Ligueurs plaçaient la foi catholique, qui est divine, au dessus de la loi successorale qui n’est qu’une loi positive humaine. Dom Guéranger résume bien la question : « La Ligue a été mêlée de bien et de mal ; mais elle a sauvé la foi » (Dom Guéranger à Segrétain, 2 juin 1859). C’est grâce à l’opposition héroïque des populations françaises – Segrétain parle magnifiquement du siège de Paris en 1590, qui fit plus de 40 000 morts – que le Béarnais s’est finalement converti. « Un Dieu, un Roi, une Foi, une Loi », telle était la devise des Lyonnais de la Sainte-Union. Elle dit tout le combat des Ligueurs.
Le récit de Segrétain pose encore d’autres questions. Mayenne, chef de la Ligue était-il trop favorable aux Espagnols ? C’est mal le connaître. Le pape Sixte Quint était-il, au contraire, anti-espagnol ? Oui, assurément, mais peut-on ignorer ses projets d’alliance avec Philippe II pour venir au secours des Français, entre janvier et août 1590 ? De 1585 à 1595, y eut-il une même politique pontificale à l’égard du Béarnais ? Non ! Le successeur de Sixte Quint, Grégoire XIV, excommunie Henri et ses partisans. Il faut attendre l’intervention appuyée de saint Philippe Néri pour que le pape Clément VIII accepte la bonne foi du converti Henri de Navarre, en 1595. Enfin, le duc Henri de Guise souhaitait-il s’emparer du sceptre d’Henri III ? Les travaux de Jean-Marie Constant sur le Balafré sont venus éclairer la question :
J’ai essayé de comprendre quels étaient les véritables objectifs du Balafré, particulièrement à la veille de son assassinat, ceux fournis par l’historiographie du siècle dernier étant entachés de beaucoup de parti pris. Contrairement à ce que prétendait la thèse royaliste, il ne semble pas que le duc de Guise ait souhaité renverser la dynastie des Valois, mais au contraire qu’il ait voulu forcer le roi à lui faire jouer, à cause de son illustre naissance, le rôle de premier plan qu’avaient eu son père et son oncle sous François II.
Il est sûr que, depuis 1861, beaucoup de travaux ont permis de mieux cerner la vérité historique : ceux de Louis von Pastor [2], Henri de l’Epinois, le baron de Hubner et les études récentes de Serge Brunet, Jean-Marie Constant, Joseph Bergin, Robert Descimon, Eli Barnavi, Peter Ascoli. Ils confirment ou infirment certains jugements de Segrétain sur la Ligue et sur le rôle de l’Espagne.
On ne remerciera jamais assez les éditeurs d’avoir ajouté la correspondance entre Segrétain et Dom Guéranger, qui vient utilement relativiser certaines appréciations de détails. Mais, pour l’essentiel, la lecture de cet ouvrage s’impose à tout esprit qui veut se désintoxiquer de l’histoire protestantiquement correcte des guerres de religion.
Michel Defaye
Esprit-Adolphe Segrétain, Sixte Quint et Henri IV. Introduction du protestantisme en France – suivi de la recension du présent ouvrage par Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, Quentin Moreau éditeur, 2016, 352 p., 24 €.
[1] — Voltaire, qui s’affichait malade chaque année le jour de la Saint-Barthélemy, présentait son principal responsable, Michel de l’Hospital, comme « le plus grand homme de France, si ce titre est dû au génie, à la science et à la probité réunies ». (Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, Genève, 1769, tome 3, chapitre 172, p. 139.)
[2] — Pour comprendre la politique française de Sixte Quint, nous recommandons la lecture du volume 21 de l’Histoire des papes depuis la fin du Moyen Age de Louis von Pastor, Paris, Librairie d’Argences, 1961, p. 274-394.

